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Jérôme Gautié, Le salaire minimum et l’emploi

Julie Oudot
Le salaire minimum et l'emploi
Jérôme Gautié, Le salaire minimum et l'emploi, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Sécuriser l'emploi », 2020, 129 p., ISBN : 978-2-7246-2615-5.
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Texte intégral

  • 1 Stigler Georges, « Do Economists Matter? », Southern Economic Journal, vol. 42, n° 3, janvier 1976, (...)
  • 2 Card David et Krueger Alan B., « Minimum Wages and Employment. A Case Study of the Fast-Food Indust (...)
  • 3 Voir aussi Gautié Jérôme, « D’un siècle à l’autre. Salaire minimum, science économique et débat pub (...)

1En 1976, près de 40 ans après l’instauration du salaire minimum (SM) aux États-Unis, l’une des premières dans le monde, Georges Stigler affirmait qu’il était impossible de trouver un bon économiste qui y soit favorable1. Le salaire minimum, accroissant indéniablement le coût du travail, représentait, selon le consensus académique de l’époque, un risque d’aggravation du chômage. Dans les années 1990 pourtant, des recherches démontrent un effet légèrement positif d’une hausse du SM sur l’emploi des fast-foods2. Menés par David Card et Alan B. Krueger, elles donnent naissance à la New Minimum Wage Research, qui renouvelle les travaux académiques relatifs aux liens entre SM et emploi et participe à la vivacité des débats. Dans son court ouvrage de synthèse sur la question, Jérôme Gautié, spécialiste du sujet3, fournit dans un style pédagogique et accessible aux non-spécialistes des outils précieux pour saisir les enjeux, nombreux et complexes, d’une telle intervention juridique sur l’emploi. La démonstration s’appuie en effet sur une très riche bibliographie de travaux économiques, pour beaucoup américains, que l’auteur discute aussi bien de façon théorique et empirique, à partir des principaux mécanismes et résultats des travaux, que de façon méthodologique, grâce à la perspective critique adoptée vis-à-vis d’eux. Ce livre dense éclaire donc de façon prudente et rigoureuse des questions d’actualité aux répercussions économiques, politiques et sociales importantes.

  • 4 Pour autant, la situation reste celle d’une exploitation du salarié, puisqu’il est rémunéré en dess (...)
  • 5 Il s’agit en particulier des entreprises pour qui la demande de biens et de services est peu flexib (...)
  • 6 Ce mécanisme renvoie à celui du « salaire d’efficience », selon lequel une hausse de salaire peut a (...)

2Comment les entreprises réagissent-elles à l’introduction d’un salaire minimum ? Une première intuition est que l’entreprise embauchera moins, le travail devenant tout simplement plus cher. Comme l’examine scrupuleusement le premier chapitre, les choses sont en fait plus complexes. Dans les entreprises où les salaires sont bas, l’introduction d’un SM, situé à un niveau inférieur à la productivité marginale, peut avoir un effet positif sur l’emploi, en limitant les taux de rotation et en fidélisant davantage les salariés4. D’autres mécanismes sont à prendre en compte, notamment celui de la répercussion des hausses du SM sur les prix : alors que certaines entreprises5 peuvent augmenter les prix pour compenser la hausse de leur coûts, d’autres sont plus pénalisées, en particulier lorsqu’elles disposent de faibles marges de manœuvre pour les augmenter, en raison de la pression concurrentielle sur les marchés. Vient ensuite la question des gains de productivité des salariés, induits par l’introduction d’un SM. Sur ce point, l’enjeu est de taille, notamment parce qu’elle était posée dès la fin du XIXᵉ siècle par les premiers promoteurs du SM. Les études empiriques mettent par exemple en évidence que les hausses de SM peuvent inciter les salariés à être plus productifs6 ou les employeurs à exiger d’eux davantage. Plus globalement, il est possible que le SM introduise des innovations organisationnelles ou managériales, qui tendent à rendre l’entreprise plus productive. Divers modes d’ajustement sont également étudiés par l’auteur, tels que la baisse des compléments de rémunérations comme les primes, ou encore la plus faible augmentation salariale des autres salariés. Si le travail coûte plus cher, les entreprises ne peuvent-elles pas le substituer par du capital ? À la fin de ce premier chapitre plutôt théorique, Jérôme Gautié semble conclure que le remplacement des salariés par des machines, bien que croissant au cours du temps, est en réalité un mécanisme lent, coûteux et qui n’est envisageable que dans des secteurs d’activité bien délimités.

  • 7 Ces effets peuvent néanmoins être largement contrebalancés par une baisse de leur turnover au sein (...)

3Le second chapitre précise le premier en se concentrant sur trois catégories de main-d’œuvre particulièrement concernées par le salaire minimum : les jeunes, les immigrés et les femmes peu qualifiées. L’analyse porte ainsi sur les effets différenciés de l’introduction d’un SM. Les mécanismes par lesquels ce dernier affecte l’emploi des jeunes sont très documentés : parmi eux, celui de l’ajustement de l’offre et de la demande entraîne un plus faible recrutement des jeunes rémunérés au SM par les entreprises7, mais aussi une plus forte offre de travail de certaines tranches d’âge de jeunes, parfois à l’origine d’une augmentation de leur taux de chômage. La prise en compte de ces mécanismes peut ainsi conduire à promouvoir la mise en place de taux spécifiques, afin de moduler le SM des jeunes pour qui l’expérience du chômage est susceptible d’être particulièrement néfaste à l’insertion professionnelle. Pour autant, les modalités de ces modulations posent problème à bien des égards. Parmi eux, le fait que la jeunesse regroupe une hétérogénéité de profils dont les différentiels de productivité sont difficilement mesurables, ou encore qu’une telle modulation induise une mise en concurrence déloyale des jeunes sur le marché du travail, au détriment d’autres catégories de salariés. Dans le cas des travailleurs immigrés et des femmes peu qualifiées, les problématiques sont différentes. Pour les premiers, elles se concentrent notamment sur des enjeux de mobilité et de concurrence avec d’autres catégories, comme celle des jeunes pour qui le SM est souvent un élément attractif sur le marché du travail. Pour les femmes peu qualifiées, l’auteur tente surtout d’apporter des explications à la faible sensibilité de leur emploi au SM : d’une part, les femmes peu rémunérées sont surreprésentées dans les secteurs pour lesquels les hausses de SM peuvent être compensées par une hausse des prix ; d’autre part, elles disposent d’un plus faible pouvoir de négociation sur le marché du travail, ce qui contribue à leur discrimination salariale.

  • 8 Piketty Thomas, « L’emploi dans les services en France et aux États-Unis. Une analyse structurelle (...)

4Si les travaux concernant les effets du SM sur l’emploi ont essentiellement adopté une perspective microéconomique, le troisième chapitre propose de les interroger par le prisme de la macroéconomie. D’abord, certaines études semblent en effet converger vers l’idée d’un impact différent du SM en fonction de la conjoncture économique. C’est que le SM n’est pas seulement un coût : selon le modèle keynésien, c’est aussi un revenu qui peut induire des effets sur l’emploi, via la demande. Défendu au début du XXᵉ siècle comme une mesure indispensable pour lutter contre les bas salaires et améliorer les conditions de travail, il devait également « faire émerger un nouveau modèle économique, fondé sur des hauts salaires, des travailleurs productifs et des grandes entreprises performantes » (p. 69). Le fordisme en est peut-être la meilleure illustration. Plus récemment, cet argument des débouchés, inscrit dans une stratégie de croissance portée par le dynamisme de la demande intérieure, a montré ses preuves en Chine. Pour autant, les études macroéconomiques à ce sujet sont rares et souvent délicates à mener, d’où leur sous-représentation dans le champ. Sont en jeu les estimations plus ou moins fiables des nombreux paramètres à intégrer. Au cours des années 1990, les taux de chômage importants en Europe ont néanmoins amené de nombreux chercheurs à en investiguer les causes. Parmi eux, Thomas Piketty s’est intéressé au déficit relatif d’emplois dans les secteurs de service, à partir d’une étude comparative de longue période entre la France et les États-Unis8. Il en conclut que la rupture de croissance de l’emploi en France dans les années 1980 est un résultat probable de l’augmentation, la décennie précédente, du coût du travail peu qualifié, qui représente une part importante des emplois dans ces secteurs.

5Le dernier chapitre présente enfin quatre expériences nationales contrastées, retraçant les logiques, modalités et effets de l'introduction d’un salaire minimum sur l’emploi. Il permet à l’auteur d’incarner historiquement son propos, en illustrant les concepts économiques analysés précédemment. Un élément flagrant qui ressort de la comparaison est d’abord la pluralité des contextes de l’instauration du SM : alors qu’il est adopté à un niveau fédéral aux États-Unis en 1938, dans un contexte persistant de débats souvent passionnés dans les sphères publique et académique, son principe en France, douze ans plus tard, fait plutôt consensus. Au Royaume-Uni, il ne prend effet qu’en 1999, alors que diverses expériences de minima légaux avaient débuté dès le début du XXᵉ siècle. La question est tout aussi spécifique en Allemagne, le principe de Tarifautonomie faisant de la détermination des salaires un « domaine réservé des partenaires sociaux » (p. 94). Concernant les effets du SM, les conclusions sont plus complexes à tirer : d’abord, les méthodes d’estimation utilisées sont variables, ce qui conduit à des résultats parfois contradictoires. Ensuite, les angles d’étude sont différents, faisant varier les catégories de salariés, les secteurs, les périodes et les aires géographiques. Au-delà des considérations méthodologiques générales, s’ajoutent certaines spécificités nationales qui expliquent la difficulté à évaluer les effets : en France, les très faibles variations temporelles et géographiques du SM depuis la fin des années 1960 compliquent l’identification de ses effets sur l’emploi, à l’inverse des États-Unis. Pour autant, des résultats ressortent de façon assez nette comme en Grande-Bretagne ou en Allemagne, pour lesquels les études convergent plutôt vers l’idée d’effets très modérés du SM sur l’emploi.

6Finalement, l’ouvrage de Jérôme Gautié se revendique comme un plaidoyer en faveur d’une « approche pragmatique de la politique du salaire minimum » (p. 118). Plus qu’une dense et riche synthèse des travaux économiques relatifs à ces liens, l’ouvrage est aussi une invitation à explorer les coulisses de la discipline, ses outils et ses acteurs conduisant le lecteur à la conclusion, potentiellement frustrante mais nécessaire, que le sujet est en définitive impossible à trancher. Rédigé dans un style clair et accessible, il conviendra autant au lecteur débutant en économie, curieux de saisir la complexité des liens entre salaire minimum et emploi, qu’à celui déjà plus armé pour les appréhender. Et l’enjeu est de taille, la question du salaire minimum s’inscrivant aujourd’hui dans un contexte de montée des inégalités et des emplois à bas salaire.

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Notes

1 Stigler Georges, « Do Economists Matter? », Southern Economic Journal, vol. 42, n° 3, janvier 1976, p. 347-354.

2 Card David et Krueger Alan B., « Minimum Wages and Employment. A Case Study of the Fast-Food Industry in New Jersey and Pennsylvania », American Economic Review, vol. 84, n° 4, 1994, p. 772-793.

3 Voir aussi Gautié Jérôme, « D’un siècle à l’autre. Salaire minimum, science économique et débat public aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni (1890-2015) », Revue économique, vol. 61, n° 1, 2018, p. 67-109 ou encore Gautié Jérôme, « Débats et politiques du salaire minimum. La voie française en perspective internationale, des années 1980 à nos jours », in Michel Margairaz et Michel Pigenet (dir.), Le prix du travail. France et espaces coloniaux, XIX-XXI siècle, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2009, p. 37-48.

4 Pour autant, la situation reste celle d’une exploitation du salarié, puisqu’il est rémunéré en dessous de sa productivité marginale. Elle s’explique notamment par une situation de concurrence imparfaite sur le marché de l’emploi, qui réduit le pouvoir de négociation du salarié et l’oblige à accepter une rémunération inférieure à sa productivité marginale.

5 Il s’agit en particulier des entreprises pour qui la demande de biens et de services est peu flexible aux prix.

6 Ce mécanisme renvoie à celui du « salaire d’efficience », selon lequel une hausse de salaire peut accroître la productivité des salariés.

7 Ces effets peuvent néanmoins être largement contrebalancés par une baisse de leur turnover au sein des entreprises.

8 Piketty Thomas, « L’emploi dans les services en France et aux États-Unis. Une analyse structurelle sur longue période », Économie et statistiques, n° 318, 1998, p. 73-99.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Julie Oudot, « Jérôme Gautié, Le salaire minimum et l’emploi », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 décembre 2020, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/45877 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.45877

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Rédacteur

Julie Oudot

Julie Oudot est doctorante en sociologie au Centre de sociologie des organisations (CSO). Ses recherches, qui portent sur l’accompagnement des allocataires du RSA vers l’emploi et sa réception par les publics, s’inscrivent au carrefour des sociologies de la pauvreté, du travail et des organisations.

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