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Bruno Cousin, Anne Lambert (dir.), « Au service des riches », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 230, 2020

Anaïs Clerc-Bedouet et Guillaume Ollivier
Au service des riches
Bruno Cousin, Anne Lambert (dir.), « Au service des riches », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 230, 2020, 128 p., Paris, Seuil, ISBN : 9782021442496.
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Texte intégral

1L’écart entre les plus fortunés et les plus pauvres de la planète se creuse : tel est le constat de départ de ce recueil d’articles dont l’objectif est d’ouvrir de nouvelles perspectives sur les relations qu’entretiennent les ultra-riches avec les classes moyennes, dont une partie significative se met volontairement à leur service. Si, au XXe siècle, le travail domestique se raréfie, on observe sa recrudescence au service des plus riches en ce début de XIXe siècle. Anne Lambert y voit « l’une des contradictions centrales du capitalisme contemporain, après un siècle de réduction des inégalités » (p. 55). Ainsi, par exemple, alors que les compagnies aériennes low cost ont le vent en poupe et permettent à des populations moins aisées de voyager partout dans le monde, on assiste à la prémiumisation de la clientèle ultra-riche avec l’amélioration des offres en première classe de certaines compagnies plus cotées (p. 37).

2Les chercheur·ses s'interrogent sur le profil de ces travailleur·ses au service des plus riches, souvent qualifié·es, diplômé·es et cultivé·es mais qui échappent aux statistiques, ainsi que sur les liens de subordination et de domination qui en ressortent. Dans son entretien avec Bruno Cousin et Anne Lambert, Dominique Memmi nomme cette interaction « domination rapprochée » : « [C]’est une relation qui s’exerce dans la coprésence physique et le face-à-face ; cette coprésence est continue ; elle se déploie dans un espace relativement clos – celui du domicile par exemple ; enfin, les coulisses possibles de l’interaction sont très limitées » (p. 109).

3Dans son étude sur la relation tripartite entre les employé·es, la direction et les client·es de l’hôtellerie de luxe, Amélie Beaumont nous plonge dans l’univers des palaces – à ne pas confondre avec les hôtels quatre étoiles, car bien plus riches encore. La démarche d’Amélie Beaumont est particulière car elle s’est fait recruter dans un palace afin d’en étudier le fonctionnement. Elle a observé deux types d’employé·es. La majorité est constituée de personnes issues de classes populaires, peu qualifiées, qui considèrent leur emploi dans une structure de luxe comme une ascension sociale. Un groupe minoritaire rassemble des personnes diplômées et qualifiées qui méprisent le travail de bureau, souhaitent garder le contact avec le terrain, et qui utilisent cet emploi comme un levier dans leur carrière afin d’accéder par la suite aux postes de direction ou bien de changer complètement de branche. Amélie Beaumont a été employée dans le premier groupe. L’élément crucial de son article se situe dans l’analyse du système d’évaluation de la clientèle mis en place tacitement par les employé·es afin de légitimer le degré d’obéissance dû à chaque client·e. Le premier critère de légitimité est le pourboire : plus celui-ci est élevé, plus les employé·es sont enclin·es à servir le·la client·e. Cependant, le pourboire ne suffit pas. En effet, les client·es se doivent de respecter le standing de l'hôtel. Amélie Beaumont constate que le respect des codes des classes supérieures traditionnelles – l’aristocratie et la vieille bourgeoisie – est considéré comme un honneur fait aux employé·es, qui se sentent flatté·es. La classe supérieure traditionnelle exerce une grande fascination sur les employé·es par sa distinction et sa « bonne éducation ». Cette observation rejoint celle d’Anne Lambert qui écrit : « La supériorité morale supposée des fractions anciennes des classes supérieures, qui montrent une certaine habitude du personnel de service dans les manières de s’adresser à̀ ces derniers, semble ainsi plus supportable, et mieux supportée, par les hôtesses » (p. 54).

4Les employé·es perpétuent les codes de la classe dominante traditionnelle. Ils·elles sont conscient·es de la domination qu’ils·elles ont intégrée comme normale et allant de soi : cette domination est valorisante. Comme l’écrivent Bruno Cousin et Anne Lambert dans leur introduction, la domination accorde au·à la travailleur·se l’illusion d’une ascension sociale : le personnel des ultra-riches a l’honneur d’avoir été élu et de servir l’élite économique.

5Les nouveaux riches et les hommes ou femmes d’affaires, quant à eux, sont souvent considéré·es comme mal éduqué·es et indignes d’un traitement de faveur car incapables de traiter des employé·es avec dignité et considération. Pour Dominique Memmi, les nouveaux riches peuvent voir leur grandeur se « démonétiser » et créer des désillusions lorsque qu’ils font preuve d’une « culture de mauvaise qualité » et d’une « richesse sans légitimité ancienne et bien établie » (p. 113).

  • 1 Terme emprunté par Bruno Cousin et Sébastien Chauvin à Erving Goffman, « Symbols of class status », (...)

6De leur côté, les ultra-riches semblent avoir besoin « d’entretenir la machinerie statutaire »1 qu’implique leur identité de classe dominante et qui leur permet de légitimer leur domination. Le personnel à leur service détient alors un rôle crucial de « curation statutaire » allant bien au-delà des services domestiques auxquels s’ajoutent des cours particuliers et des activités de loisirs – comme le tennis, le yoga ou encore la musique et la danse – dans lesquels les ultra-riches se doivent d’exceller. Selon Bruno Cousin et Sébastien Chauvin, les personnes employées pour enseigner ces pratiques, tout en restant socialement inférieures, se voient consacrer un rôle de « magistère », dont la réputation compte d’avantage que le fait même de pratiquer l’activité en tant que telle (p. 78).

7La relation entre ultra-riches et employé·es est d’autant plus valorisante pour le personnel qu’elle est sertie de ce que Bruno Cousin et Anne Lambert nomment un « déni d’économie » : la distance entre le donneur d’ordre et l’exécutant est volontairement floutée par le donneur d’ordre qui revendique une relation de proximité. Anne Lambert élargit ce concept en l’assimilant à « la standardisation et la marchandisation du travail émotionnel » (p. 55). C’est par exemple tout particulièrement le cas dans l’étude menée par Ashley Mears sur les promoteurs de soirées VIP.

8Les promoteurs de fêtes VIP sont uniquement des hommes, plutôt jeunes et obligatoirement beaux garçons. Leur objectif est d’attirer dans les fêtes VIP des « baleines » et des filles. Les « baleines » sont des hommes prêts à dépenser beaucoup d’argent (p. 58). Les promoteurs sont payés pour leurs prestations et touchent un pourcentage sur les ventes de bouteilles. Plus les clients sont « de qualité » et plus les filles sont issues du milieu de la mode, plus le promoteur monte en gamme et gagne de l’argent. Parfois, leur rôle d’entremetteurs frise le proxénétisme car la présence du promoteur fait disparaître en apparence le caractère financier des relations entre les « baleines » et les belles filles, souvent des mannequins ou de jolies étudiantes sans le sou, heureuses de se faire inviter gratuitement partout et de se voir payer des repas de luxe. La relation avec les clients comme avec les filles ressemble à de l’amitié. L’aspect financier de la relation est gommé, parfois caché.

9Les promoteurs nourrissent des ambitions souvent surestimées : certains souhaitent ouvrir une discothèque tandis que d’autres font de la musique et pensent pouvoir utiliser leur carnet d’adresses pour percer. Mais si ces promoteurs espèrent bénéficier de l’aide de leurs relations pour faire carrière, les ultra-riches les considèrent comme des animateurs et ne les prennent pas au sérieux. Ils ne sont pas considérés par leurs clients comme de potentiels partenaires en affaires et se retrouvent exclus des affaires sérieuses.

10L’ambition du personnel au service des ultra-riches et le sentiment d’ascension sociale qui le motive est une thématique qui revient régulièrement dans les différents articles de ce recueil. Une seule et unique catégorie de travailleuses citée dans ce recueil semble ne pas concevoir le service aux plus riches comme une ascension sociale : en effet, Anne Lambert observe que les hôtesses de l’air les plus réticentes à servir les riches de la première classe sont les plus diplômées. Elle cite le cas de Valérie, hôtesse de l’air de 42 ans, bac +5, féministe, qui refuse de se plier « aux normes de la féminité bourgeoise » et « à certaines formes de servilité qui accompagnent l’accroissement de la ségrégation sociale des passagers et la montée en gamme du service », qu’elle nomme « chichis » et « tralalas » (p. 51).

  • 2 Termes empruntés par Alizée Delpierre à Rachel Sherman, Uneasy Street. The Anxieties of Affluence, (...)

11Ces « chichis » et « tralalas » sont étudiés plus précisément par Alizée Delpierre qui consacre un article aux butler academies, ces écoles qui enseignent aux futurs majordomes et gouvernantes comment servir l’élite économique. S’il existe, comme nous l’avons vu par exemple avec les promoteurs VIP, un décalage entre les ambitions des travailleur·ses au service des riches et les possibilités réelles d’ascension sociale ou de réalisation de projets personnels impliquant des investissements financiers importants, il en va de même pour le placement des butlers dans les familles ultra-riches. En effet, si les apprenti·es employé·es de maison se plaisent à reproduire d’anciens schémas traditionnels de soumission aux classes dominantes dans leur manière de les servir, il semblerait que les ultra-riches modernes rejettent la déférence de leurs domestiques en privilégiant des relations informelles afin de paraître « normales et normaux »2 (p. 106). Les ancien·nes élèves de ces écoles, souvent issus des milieux populaires, ne trouvent alors que très rarement un poste dans une famille ultra-riche.

12Laissons le mot de la fin à Amélie Beaumont, dont le dernier paragraphe résume à lui seul les observations compilées dans l’ensemble des articles réunis dans ce recueil : « En défendant “l’éducation” des anciens clients, par le respect qu’ils accordent aux employés, [ces derniers] se font alors les alliés objectifs de l’aristocratie et de la vieille bourgeoisie avec lesquelles leurs propres intérêts convergent. Leur existence professionnelle et sociale est dépendante de l’existence d’une classe supérieure perpétuant ses codes et modes de vie » (p. 35).

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Notes

1 Terme emprunté par Bruno Cousin et Sébastien Chauvin à Erving Goffman, « Symbols of class status », The British Journal of Sociology, vol. 2, n° 4, 1951, p. 303.

2 Termes empruntés par Alizée Delpierre à Rachel Sherman, Uneasy Street. The Anxieties of Affluence, Princeton, Princeton University Press, 2017.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anaïs Clerc-Bedouet et Guillaume Ollivier, « Bruno Cousin, Anne Lambert (dir.), « Au service des riches », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 230, 2020 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 25 novembre 2020, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/45603 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.45603

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Rédacteurs

Anaïs Clerc-Bedouet

Historienne et pédagogue de formation, spécialisée dans l’éducation à l’image après avoir enseigné pendant sept années dans le secondaire.

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Guillaume Ollivier

Guillaume Ollivier a un parcours de caméléon : historien de formation, il a enseigné l’histoire et la géographie puis, animé par les questions de l’autonomie domestique et de la décroissance, il a suivi une formation de menuisier ainsi qu’une formation de cuisinier.

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