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Agnès van Zanten (dir.), « Les pratiques éducatives des parents enseignants », Revue française de pédagogie, n° 203, avril-juin 2018

Lou Grolleau
Les pratiques éducatives des parents enseignants
Agnès van Zanten (dir.), « Les pratiques éducatives des parents enseignants », Revue française de pédagogie, n° 203, avril-juin 2018, 154 p., Lyon, ENS Éditions, ISBN : 9791036201905.
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Texte intégral

1Pour expliquer les meilleurs résultats scolaires des enfants d’enseignants, ce numéro de la Revue française de pédagogie, dirigé par la sociologue Agnès van Zanten, analyse les pratiques éducatives et familiales des parents enseignants. Mettre en évidence leurs pratiques familiales scolairement rentables permet également, en creux, de pointer les difficultés que peuvent rencontrer les parents non enseignants et non scolairement dotés pour favoriser leur réussite à l’école. En s’intéressant aux pratiques familiales spécifiques de ces parents « experts », ce dossier s’inscrit dans les réflexions menées en sociologie de l’éducation, pointant les inégalités de réussite scolaire, et les mécanismes de reproduction sociale à l’œuvre au travers des interactions entre famille et école.

2Alors que les évolutions des institutions familiale et scolaire concourent à un investissement croissant des parents dans la scolarité de leurs enfants, les enseignants semblent être le groupe social ayant mis en place de la manière la plus approfondie des stratégies d’adaptation face à ces nouvelles exigences. Cela expliquerait donc, au moins jusqu’à l’obtention du baccalauréat, la meilleure réussite des enfants d’enseignants.

3En croisant les approches qualitatives et quantitatives, ce dossier permet de caractériser et de spécifier le capital culturel des parents enseignants, et d’expliquer ces écarts de réussite scolaire, toujours légèrement favorables aux enfants de ce groupe. Néanmoins, ce dossier souligne également l’hétérogénéité de ce groupe socioprofessionnel et sa proximité avec les autres membres des classes supérieures, ce qui invite les auteurs à envisager les parents enseignants comme un sous-groupe des classes supérieures intellectuelles.

4Les deux premières contributions à ce numéro mettent en lumière les ressources spécifiques dont disposent les parents enseignants, et la manière dont ils s’investissent auprès de leurs enfants afin de leurs transmettre des dispositions scolairement rentables.

5Séverine Kakpo et Patrick Rayou, à partir d’une enquête qualitative sur les pratiques familiales des couples composés d’au moins un enseignant, esquissent les contours des pratiques éducatives de ces parents. Tout d’abord, par leur propre formation, ces parents sont davantage en mesure de préparer leurs enfants aux attentes scolaires et aux évolutions de celle-ci au cours de la scolarité. Le moment des devoirs ne se limite donc pas à une simple vérification de leur réalisation. C’est aussi l’occasion de réexpliquer et de mettre en lien les leçons, de transmettre à leurs enfants des techniques d’apprentissage, ainsi que de rendre visibles les attendus scolaires souvent invisibilisés par les enseignants eux-mêmes dans leur propre pratique professionnelle. Ensuite, les ressources temporelles dont disposent les parents enseignants rendent possible la transmission de ce capital culturel scolairement rentable. La synchronie de leurs emplois du temps permet aux parents de se rendre disponibles pour la réalisation du travail scolaire, ainsi que pour organiser et encadrer le temps passé en dehors de l’école. Ainsi, en dehors du cadre temporel des devoirs, les parents enseignants réinvestissent des savoirs et compétences scolaires dans les activités quotidiennes. Enfin, l’auteur souligne le cadre éducatif mis en place par les parents enseignants, faisant tenir ensemble les capacités d’intériorisation des règles mais aussi les capacités d’autonomie, dispositions fondamentales pour réussir à l’école, notamment aujourd’hui.

  • 1 Une part importante des parents-enseignants sont nombreux à entrer en contact avec les enseignants (...)
  • 2 Cela va dans le sens des conclusions de Gaële Henri-Panabière, selon lesquelles la transmission cul (...)

6L’article d’Annie Lasne s’inscrit dans une volonté similaire de préciser le capital culturel des parents enseignants ainsi que ses spécificités. S’inscrivant explicitement dans une perspective bourdieusienne, et en exploitant des données quantitatives, elle compare les pratiques familiales des couples de parents enseignants avec celles des couples de cadres, afin de mettre en exergue la spécificité du groupe enseignant parmi les catégories socioprofessionnelles favorisées. D’abord, les parents enseignants se distinguent des autres parents socialement favorisés par une sensibilité particuière aux conditions de travail en classe de leurs enfants. Ce contrôle particulièrement attentif passe par des liens directs et spécifiques avec l’école : les parents enseignants adhèrent plus souvent que les parents cadres à une association de parents d’élèves ; ils entretiennent des relations à caractère « préventif1 » avec les enseignants ; ils usent de leurs connaissances institutionnelles pour mettre en place des stratégies afin que leur enfant bénéficie des meilleures conditions scolaires. La spécificité des pratiques culturelles des parents enseignants permet également d’expliquer leur meilleure réussite scolaire : les pratiques culturelles réalisées sont plus régulières, plus nombreuses, et généralement porteuses de codes scolaires, comme la pratique de lecture ou l’apprentissage de la musique. Encore une fois, c’est la synchronie des emplois du temps parents/enfants qui permet la transmission des capitaux détenus par les parents2. Enfin, les valeurs portées par leurs pratiques éducatives, marquées à la fois par l’exigence de réussite scolaire et la conviction dans la capacité de leur enfant à réussir, semble encore une fois favoriser cette réussite.

  • 3 Lesnard Laurent, La famille désarticulée : les nouvelles contraintes de l’emploi du temps, PUF, Par (...)
  • 4 Octobre Sylvie et Jauneau Yves, « Tels parents, tels enfants ? Une approche de la transmission cult (...)

7La troisième contribution à ce dossier s’intéresse tout particulièrement aux ressources temporelles des enseignants, ce qui en ferait donc leur spécificité relativement aux autres parents de catégories favorisées. Pour ce faire, Fanny Salane et Muriel Letrait, en exploitant les données de l’enquête Emploi du temps de l’Insee (2010), comparent l’usage du temps des parents enseignants avec celui des parents non-enseignants dotés scolairement. Les parents enseignants apparaissent alors comme des « privilégiés temporels » : non seulement les parents enseignants sont davantage présents à leur domicile que les parents non-enseignants (notamment entre 17h et 20h), mais ils semblent également relativement préservés de la « désynchronisation des temps familiaux »3. Les parents enseignants disposent donc de ressources temporelles indéniables pour fournir une aide familiale scolairement rentable. Ces ressources temporelles favorisent également leurs pratiques culturelles : les parents enseignants lisent plus, fréquentent davantage les bibliothèques et cumulent les pratiques culturelles, constituant ainsi un modèle culturel très rentable pour leurs enfants. Le rôle des configurations conjugales dans la transmission de dispositions valorisées et valorisables par l’école est également mis en avant : l’homogamie (particulièrement forte chez les enseignants) implique souvent une homogénéité plus forte des pratiques culturelles des deux parents, rendant plus efficace les transmissions culturelles intrafamiliales4.

  • 5 Obtention du baccalauréat, redoublement, filière du baccalauréat obtenu, durée des études dans l’en (...)

8La quatrième contribution à ce numéro s’interroge sur les conditions d’un effet « parent-enseignant » bénéfique sur la réussite scolaire. Il s’agit alors de souligner l’hétérogénéité du groupe des parents enseignants, celle des ressources qu’ils peuvent apporter à leurs enfants, et les inégalités de carrières scolaires qui en découlent, notamment lors de l’entrée dans l’enseignement supérieur. À l’intérieur de la catégorie « enseignants » en effet, une hiérarchie se dessine entre les enseignants du 1er degré, du secondaire et du supérieur, à l’avantage de ces derniers. En exploitant l’enquête Emploi de l’Insee et en construisant une batterie d’indicateur de réussites scolaires à toutes les étapes de la scolarité5, Géraldine Farges met en avant le rôle du capital maternel, notamment si la mère est enseignante du secondaire ou du supérieur. Ce constat fait largement écho à celui établi par Fanny Salane et Muriel Letrait dans ce dossier. Cela tient essentiellement à deux facteurs : l’importance du capital scolaire détenu par la mère pour enseigner dans le secondaire ou le supérieur, ainsi qu’un investissement plus important des mères auprès des enfants. Finalement, avoir un parent enseignant est un atout incontestable jusqu’à l’obtention du baccalauréat, notamment parce que les parents enseignants détiennent des ressources scolairement rentables (notamment temporelles) favorisant la réussite scolaire de leurs enfants. Néanmoins, ces ressources ne semblent pas être les plus rentables lors de l’entrée des enfants dans l’enseignement supérieur, dans la mesure où les études supérieures nécessitent des ressources économiques et un réseau social important.

  • 6 Veillard Laurent, « Le rôle des écrits dans l’apprentissage au sein d’un atelier d’école en CAP de (...)

9Finalement ce dossier, en se concentrant sur les ressources des parents-enseignants, permet de compléter les analyses de la reproduction sociale particulièrement à l’œuvre dans le système français, tant les liens entre famille et école y sont forts. Il permet également de mettre le rôle du capital culturel au cœur des réussites et trajectoires scolaires. Si étudier les pratiques des parents enseignants fournit indéniablement des pistes d’accompagnement à généraliser à l’ensemble des élèves, la question de la faisabilité d’une telle généralisation peut légitimement se poser. La partie « varia »6 de ce dossier fait largement écho à ces questions, en nous rappelant encore une fois l’importance de la maîtrise de l’écrit et l’exigence d’autonomie dans les attendus scolaires, qui, lorsqu’elles ne sont pas acquises au sein de la famille, le sont difficilement à l’école.

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Notes

1 Une part importante des parents-enseignants sont nombreux à entrer en contact avec les enseignants de leurs enfants, bien qu’aucune difficulté scolaire ne soit déclarée les concernant.

2 Cela va dans le sens des conclusions de Gaële Henri-Panabière, selon lesquelles la transmission culturelle au sein de la famille demande un réel investissement de la part des parents. Voir Henri-Panabière Gaëlle, Des « héritiers » en échec scolaire, La Dispute, coll. « L’enjeu scolaire », 2010.

3 Lesnard Laurent, La famille désarticulée : les nouvelles contraintes de l’emploi du temps, PUF, Paris, 2009.

4 Octobre Sylvie et Jauneau Yves, « Tels parents, tels enfants ? Une approche de la transmission culturelle », Revue française de sociologie, vol. 49, n° 4, 2008, p. 695-722.

5 Obtention du baccalauréat, redoublement, filière du baccalauréat obtenu, durée des études dans l’enseignement supérieur, obtention d’un diplôme dans une filière particulièrement sélective de l’enseignement supérieur.

6 Veillard Laurent, « Le rôle des écrits dans l’apprentissage au sein d’un atelier d’école en CAP de maintenance automobile », p. 91-109.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lou Grolleau, « Agnès van Zanten (dir.), « Les pratiques éducatives des parents enseignants », Revue française de pédagogie, n° 203, avril-juin 2018 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 18 juin 2020, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/41982 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.41982

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Rédacteur

Lou Grolleau

Agrégée en sciences sociales, professeure de SES

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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