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Virginie Gautier N’Dah-Sékou, La résistance armée au franquisme (1936-1952). Espaces, représentations, mémoire

Marie-Aimée Romieux
La résistance armée au franquisme (1936-1952)
Virginie Gautier N'Dah-Sekou, La résistance armée au franquisme (1936-1952). Espaces, représentations, mémoires, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Mondes hispanophones », 2019, 286 p., préf. Stéphane Michonneau, ISBN : 9782753577442.
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Texte intégral

  • 1 Josep Sánchez Cervelló (dir.), Maquis : el puño que golpeó al franquismo. La Agrupación Guerrillera (...)
  • 2 Par exemple, la revue latino-américaine Polis a consacré son numéro de 2019 aux résistances et émot (...)
  • 3 Par exemple, Mario Martín Gijón innove avec son ouvrage La resistencia franco-española (1936-1950), (...)

1Cet ouvrage est issu de la thèse de doctorat en Études Hispaniques de Virginie Gautier N’Dah-Sékou, réalisée sous la direction de Pilar Martinez-Vasseur et soutenue en 2012 à l’université de Nantes. L’auteure propose une réflexion approfondie sur la question de la résistance armée au franquisme de 1936 à 1952. Mis en place à partir de 1936, le régime franquiste, fondé par le général Francisco Franco, s’appuie sur une idéologie conservatrice et nationale-catholique. Il n’a pris fin qu’en 1975 avec le décès de Franco et la mise en place de la transition démocratique. L’opposition à la dictature de Franco n’a pas d’existence légale, il s’agit avant de groupes de résistants engagés dans une guérilla. Ce travail comble un manque important dans l’historiographie, présenté dans l’introduction, puisque très peu d’études se sont intéressées à cette thématique pourtant cruciale de la période franquiste. Les premières études consacrées à la guérilla antifranquiste ont été publiées par ses adversaires et ont reçu l’aval du régime franquiste. Deux discours contradictoires coexistent alors : d’une part les guérilleros sont présentés comme des bandits dont la lutte est dénuée de sens politique ou moral et, d’autre part, ils sont présentés comme des bandits qui suivent une idéologie dite criminelle, le communisme. De façon plus générale, le sujet reste peu exploré par les historiens. Il faut attendre le début des années 1990 pour qu’apparaissent de nouvelles études sur la résistance au franquisme, fondées sur des enquêtes. De nombreuses monographies locales et régionales sont publiées. Elles associent deux types de sources : les archives, notamment celles du PCE (Parti Communiste Espagnol), ainsi que des témoignages oraux désormais valorisés dans un contexte de développement de l’histoire oral. Mais c’est dans les années 2000 qu’intervient le tournant majeur dans l’étude de la lutte armée au franquisme : une équipe d’historiens de l’université de Tarragone, dirigée par Josep Sánchez Cervelló, établit pour la première fois une typologie précise des actions de la guérilla et analyse les mécanismes de la répression1. Cette présentation de l’historiographie est indispensable pour comprendre l’absence des résistants dans le récit historique officiel et dans la mémoire espagnole officielle. Le renouveau historiographique dans lequel l’auteure s’inscrit se situe à la croisée de publications sur la résistance armée aux dictatures2 et des études comparées des résistances franco-espagnoles3. Dans cette perspective, l’originalité de la thèse de Virginie Gautier N’Dah-Sekou repose principalement sur la prise en compte de la dimension spatiale de la résistance armée, qui constitue l’épine dorsale de cette étude. L’ouvrage est structuré en trois parties.

2La première partie est consacrée à l’étude des acteurs, des stratégies spatiales et des représentations de la lutte armée contre le franquisme. L’auteure définit la lutte armée à partir des travaux de l’historien Jorge Marco qui a mis en évidence la double dimension de la résistance, mouvement social et action collective à caractère politique. Il s’agit d’une mobilisation générée par des groupes spontanément formés par des militants individuels, héritiers de plusieurs décennies de luttes. L’auteure présente ensuite les étapes de la résistance armée en distinguant quatre phases, ce qui permet l’identification de cycle de mobilisation. Le phénomène apparaît rapidement, dès l’été 1936 en Galicie et dans le León, et atteint son paroxysme l’année 1947 avant de disparaître dans les années 1950. Lors de la première phase (1936-1939), les résistants ne sont au départ pas appuyés par les républicains dans des zones contrôlées par les insurgés nationalistes. Le mouvement est rapidement réprimé, c’est pourquoi ses membres décident de se réfugier dans les zones montagneuses difficiles d’accès, devenant ainsi huidos (fugitif). Leur technique est alors essentiellement défensive et leurs préoccupations sont centrées sur les moyens de leur survie. La deuxième phase (1939-1944) est marquée par la fondation de la première organisation de l’après-guerre, la Federación de Guerrillas de Leon-Galicia, entre 1940 et 1941. Les résistants cherchent par la suite à se regrouper autour de chefs charismatiques et à s’appuyer sur des réseaux d’agents de liaison. La résistance armée s’étend entre 1944 et 1947 car elle est étroitement liée à la Résistance française : en 1944, des maquisards espagnols qui s’y sont distingués tentent de pénétrer en Espagne. Ces derniers se confrontent néanmoins au manque de soutien matériel et moral de la population, auquel s’ajoute l’indifférence du Parti Communiste Espagnol.

3Virginie Gautier N’Dah-Sekou montre que l’entrée en résistance est à la fois le fruit de motivations basées sur des convictions idéologiques, mais également de facteurs plus circonstanciels comme l’insertion dans des réseaux de solidarité. C’est l’étude du rapport à l’espace qui est particulièrement innovant : non seulement l’auteure répertorie un grand nombre de lieux de résistance, mais, surtout, elle analyse la symbolique politique et mémorielle de l’occupation du territoire et des affrontements avec la Garde civile. Les guérilleros s’approprient l’espace par leur mobilité : ils doivent être capables de lire le paysage de nuit, de connaître le terrain afin de pouvoir emprunter les chemins secondaires si nécessaire. Face à l’organisation de la résistance armée au franquisme, l’auteure n’oublie pas la réponse du régime, à savoir une répression systématique et méticuleuse. Les acteurs de la lutte contre la résistance armée sont nombreux, même si la Garde civile est le protagoniste principal en raison de son expérience dans la lutte contre le banditisme.

  • 4 Voir le documentaire Les chemins de la mémoire, dirigé par José Luis Peñafuerte (2009).

4La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée aux mémoires de la République, de la guerre civile et du franquisme. L’évolution des politiques mémorielles en Espagne est tributaire du changement des régimes politiques. Le silence est imposé aux vaincus durant le franquisme puis durant la Transition démocratique. La mémoire des vaincus revient sur la scène publique espagnole dans les années 2000 grâce au travail des petits-enfants des résistants. Il s’en suit une phase dite de « récupération de la mémoire historique » avec la loi de 2007 qui reconnaît l’injustice des peines imposées aux opposants politiques. L’auteure explore ensuite les dimensions spatiales de ces politiques mémorielles. Elle montre par exemple qu’une partie controversée de la loi adoptée en 2007 concerne le retrait des symboles franquistes de l’espace public (plaques, statues…) qui incombe aux autorités locales. Souvent marginalisé dans l’enseignement des mémoires de la guerre civile, le rapport à l’espace est pourtant au cœur des revendications des vétérans. Cela est particulièrement visible dans le cas des nombreuses exhumations de victimes du franquisme4. L’espace est également une ressource pour les vétérans dans leur défense d’une mémoire de la résistance armée, comme le montre l’exemple Jésus de Cos Borbolla « commandante Pablo ». Né en 1928 en Cantabrie au sein d’une famille républicaine, il est agent de liaison à 15 ans puis s’engage en 1945 dans la Brigada Machado. Il se réfugie ensuite en France en 1947 où il continue de militer contre le franquisme. L’espace est une dimension fondamentale de son témoignage : il réhabilite la mémoire des guerilleros de Cantabrie en faisant élever de plusieurs monuments en leur hommage. L’auteure analyse ainsi comment se construit la mémoire des lieux, la mémoire par les lieux mais aussi ce que disent de la résistance armée les représentations des lieux.

5La troisième partie de l’ouvrage porte exclusivement sur les espaces de la mémoire. Virginie Gautier N’Dah-Sékou montre qu’il existe une forte diversité des espaces de la mémoire, diversité qui se décline, au-delà du critère géographique, en fonction des formes d’appropriation de l’espace et des objectifs politiques visés. On trouve par exemple un ensemble de lieux (La Colladiella, Santa Cruz de la Moya, Ocera…) où des stèles en l’honneur de guerilleros ont été érigées pour pallier l’absence de traces de combats. Se dessine alors une géographie imaginaire de la lutte armée antifranquiste ; l’ensemble du territoire espagnol ayant été investi par cette question encore taboue mais fondamentale dans la mémoire espagnole contemporaine.

6Malgré quelques longueurs, l’auteure a su remettre au cœur du débat la question de l’héritage de la guerre civile espagnole et du franquisme (1936-1975). En interrogeant les liens entre mémoire et territoires, Virginie Gautier N’Dah-Sékou donne à voir une identité espagnole multiple, constituée avant tout d’un imaginaire d’abord interdit, oublié, refoulé et aujourd’hui sur le devant de la scène politique et sociale.

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Notes

1 Josep Sánchez Cervelló (dir.), Maquis : el puño que golpeó al franquismo. La Agrupación Guerrillera de Levante y Aragón, Barcelona, Flor de Viento, 2003.

2 Par exemple, la revue latino-américaine Polis a consacré son numéro de 2019 aux résistances et émotions dans des contextes répressifs. Voir : Alice Poma, Juan Pablo Paredes, Tommaso Gravante (dir.), « Resistencias y emociones en contextos represivos », Polis, n° 53, 2019, disponible en ligne : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/polis/17345.

3 Par exemple, Mario Martín Gijón innove avec son ouvrage La resistencia franco-española (1936-1950), dans lequel il propose une réflexion sur la périodisation historique dans un cadre multinational (Mario Martín Gijón, La resistencia franco-española (1936-1950), Badajoz, Departamento de Publicaciones de la Diputación de Badajoz, 2014).

4 Voir le documentaire Les chemins de la mémoire, dirigé par José Luis Peñafuerte (2009).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Aimée Romieux, « Virginie Gautier N’Dah-Sékou, La résistance armée au franquisme (1936-1952). Espaces, représentations, mémoire », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 28 avril 2020, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/40750 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.40750

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