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Tone Huse, Everyday Life in the Gentrifying City. On Displacement, Ethnic Privileging and the Right to Stay Put

Stéphanie Cassilde
Everyday Life in the Gentrifying City
Tone Huse, Everyday Life in the Gentrifying City. On Displacement, Ethnic Privileging and the Right to Stay Put, Ashgate, coll. « Cities and Society », 2014, 242 p., ISBN : 9781409452768.
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Texte intégral

  • 1 Depuis la publication de l’ouvrage fondateur de Ruth Glass et al., London: Aspects of Change, Londo (...)
  • 2 « Gentrification is a process involving a change in the population of land-users such that the new (...)
  • 3 Mark Davidson et Loretta Lees, « New-build ‘gentrification’ and London’s riverside Renaissance », E (...)

1Dans cet ouvrage, Tone Huse envisage la gentrification d’une manière large, au-delà du cadre spatio-temporel de son émergence en tant que concept. Après une revue de la littérature depuis les années 19601 jusqu’à nos jours, elle retient la définition d’Eric Clark, qui présente la gentrification comme un « processus impliquant à la fois un changement dans la population des utilisateurs d’un espace donné, de telle sorte que les nouveaux utilisateurs ont un statut socioéconomique plus élevé que celui des utilisateurs précédents, et un changement dans l’environnement bâti au moyen d’un investissement en capital fixe »2. Cette définition a l’avantage d’être suffisamment plastique pour ne pas cantonner la gentrification à un phénomène strictement urbain et résidentiel. En cela, elle répond au souhait d’auteurs tels que Mark Davidson et Loretta Lees3, qui plaident en faveur d’une définition permettant de refléter les mutations de la gentrification.

  • 4 Chris Hamnett, « The blind men and the elephant: the explanation of gentrification », Transaction o (...)
  • 5 cf. Tom Slater, op. cit. et Kate Shaw, « A Response to ‘The Eviction of Critical Perspectives from (...)

2Comme le soulignent plusieurs auteurs, la gentrification est habituellement étudiée plutôt sous l’angle de ses causes4 et du point de vue des nouveaux résidents5. Dans son ouvrage, basé sur un travail ethnographique en Norvège, dans Tøyen Street, une rue du vieil Oslo, Tone Huse apporte un éclairage nuancé des causes des arrivées et des départs, alors qu’une rénovation urbaine se met graduellement en place. D’autre part, elle se focalise sur le vécu quotidien des personnes habitant sur place au moment de la mise en œuvre de cette rénovation. Par ailleurs, en plus du statut socioéconomique, Tone Huse aborde la dimension de l’ethnicité. Elle l’envisage tant en lien avec l’origine migratoire des résidents déjà installés au moment de la rénovation urbaine (ils viennent majoritairement des pays suivants : Pakistan, Iran, Iraq, Kurdistan et Somalie), que sous la forme de l’exercice potentiel d’un privilège ethnique des nouveaux résidents, issus du pays d’accueil.

3L’état initial des logements de Tøyen Street a pu être qualifié d’insalubre. La nécessaire rénovation urbaine (1979-1994) s’est accompagnée de changements. Par exemple, mettant en place une politique publique de diminution de la circulation des voitures, la municipalité n’a pas prévu suffisamment de places de parking. Les commerçants en sont particulièrement mécontents car ils observent une chute de leurs ventes, notamment pour les achats en gros, car les clients ont du mal à transporter leurs courses jusqu’à un lieu de stationnement éloigné. Mais Tone Huse constate que la rénovation urbaine n’a rien changé à d’autres situations : ainsi, par exemple, elle observe un statu quo du profil socioéconomique des élèves de l’école du quartier, tandis que les nouveaux habitants sont plus aisés.

4L’enquête ethnographique s’est déroulée d’avril 2007 à juin 2010. L’auteure a réalisé des entretiens semi-directifs avec 60 habitants. Elle a cherché à rencontrer des hommes et des femmes aussi différents que possible, tant par leur profil (âge, situation familiale, etc.) que par leur implication vis-à-vis de Tøyen Street (en tant que parent d’élève, commerçant-e, militante pour les droits des femmes, etc.). Ceci lui permet d’accéder à autant de vécus quotidiens singuliers dans Tøyen Street. Tone Huse considère également la diversité des origines plutôt que leur agrégation dans une seule catégorie, qui ne tiendrait compte que de leur expérience commune de la migration. Ce travail de terrain a été l’occasion pour l’auteure d’observations, de conversations impromptues, de participations à divers événements et d’une fréquentation assidue de Tøyen Street. Tone Huse donne accès au lecteur à l’ensemble des coulisses de sa recherche, ce qui lui permet ensuite de donner directement la parole à des personnes que l’on entend rarement, celles qui sont amenées à partir, ou qui choisissent de le faire, du fait de la gentrification. Le lecteur est immergé dans les récits, ce qui lui permet de sentir au plus près les conséquences de la gentrification en termes de vie quotidienne.

  • 6 Jean-Paul Payet, Frédérique Giuliani, Denis Laforgue, La voix des acteurs faibles. De l’indignité à (...)

5L’ouvrage se compose d’une introduction suivie de neuf chapitres. L’organisation du contenu de l’ouvrage en permet une lecture à plusieurs niveaux. Nous en mettons deux en exergue. La résonnance entre l’introduction et la conclusion donne accès au premier niveau de lecture. Dans l’introduction, Tone Huse présente de manière rigoureuse, problématisée et accessible les concepts et les enjeux de la compréhension de la gentrification en elle-même, et dans l’apport de la prise en compte du point de vue d’acteurs que l’on pourrait dire faibles6. Elle y présente également ses principaux résultats. Dans le chapitre 9, qui conclut l’ouvrage, elle replace ces résultats dans un contexte plus large, notamment à l’aune des effets de la gentrification sur la société civile, et de l’articulation entre la gentrification et les minorités ethniques. Le second niveau de lecture est celui des chapitres centraux, dans lesquels Tone Huse aborde les multiples facettes de la gentrification à l’œuvre : le rôle de la politique urbaine dans les différentes phases de gentrification de Tøyen Street (chapitre 1), l’évolution de la rue jusqu’à devenir un le lieu multiculturel d’Oslo (chapitre 2), une approche critique du mythe que tout le monde gagne à la gentrification (chapitre 3), le maintien de la ségrégation scolaire (chapitre 4), pourquoi et comment les agents immobiliers présentent Tøyen Street comme exotique plutôt que multiculturelle (chapitre 5), la compétition entre Tøyen Street et d’autres quartiers d’Oslo dans les stratégies de développement culturel (chapitre 6), l’évolution contrastée de la violence (chapitre 7), les stigmatisations existant au sein d’un espace finalement faussement multiculturel (chapitre 8). Les entretiens tissent le fil directeur d’un chapitre à un autre, tandis que l’auteure veille, par souci du lecteur, à situer systématiquement les chapitres les uns par rapport aux autres, et donc à toujours réarticuler les causes et conséquences (parfois contradictoires) de la gentrification dans Tøyen Street.

  • 7 cf. par exemple Chris Couch, Charles Fraser et Susan Percy, Urban Regeneration in Europe, Londres, (...)

6Suite aux travaux de rénovation urbaine, les logements sont devenus plus chers, à l’achat comme à la location. Cette conséquence de la gentrification fait consensus auprès des auteurs7, et Tone Huse la retrouve sur son terrain. Parmi les résultats inédits de l’auteure, soulignons son décodage des inégalités d’opportunité d’accès à ces logements : si la municipalité donne la priorité aux habitants qui souhaitent rester à Tøyen Street, c’est à eux d’assumer le coût, important, de la rénovation de leur logement ; l’argument de priorité ne résiste pas longtemps au fait que les résidents n’en ont pas la capacité financière. Pour l’auteure, il est important de vérifier que les habitants soient bien en capacité de prendre en charge la part des travaux qui leur est dévolue, et de les y aider.

7Tone Huse livre également une analyse pluridimentionnelle de la multiculturalité, telle qu’elle s’articule avec la gentrification de Tøyen Street. D’une part, elle présente l’ambiguïté des représentations de la multiculturalité pour les personnes qui n’habitent pas à Tøyen Street mais qui pourraient choisir d’y habiter à la faveur de la gentrification. D’autre part, elle souligne les limites d’une multiculturalité qui tiendrait davantage à la coexistence d’origines migratoires différentes qu’à la création de zones de dialogue, y compris au sein d’une même communauté.

8Pour finir, il convient de saluer la clarté de l’introduction de l’ouvrage, qui vise à présenter de façon exhaustive les approches théoriques : elle constitue un point d’entrée particulièrement accessible, quoique très dense, à la problématique de la gentrification. Le lecteur appréciera la lecture des chapitres pour approfondir, dans sa complexité, une thématique ou une autre.

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Notes

1 Depuis la publication de l’ouvrage fondateur de Ruth Glass et al., London: Aspects of Change, London, McGibbon and Kee, 1964.

2 « Gentrification is a process involving a change in the population of land-users such that the new users are of a higher socio-economic status than the previous users, together with an associated change in the built environment through a reinvestment in fixed capital » (Clark Eric, « The order and simplicity of gentrification: a political challenge » (2005), in Loretta Lees, Tom Slater et Elvin Wyly (dir.), The Gentrification Reader, Londres, Routledge, 2010, p. 24-39, cité par l’auteur en page 15) ; traduction par nos soins.

3 Mark Davidson et Loretta Lees, « New-build ‘gentrification’ and London’s riverside Renaissance », Environment and Planning A, vol. 37, n° 7, 2005, p. 1165-1190.

4 Chris Hamnett, « The blind men and the elephant: the explanation of gentrification », Transaction of the Institute of British Geographers, vol. 16, n° 2, 1991, p. 173-189 ; Elvin K. Wyly et Daniel J. Hammel, « Islands of Decay in Seas of Renewal: Housing Policy and the Resurgence of Gentrification », Housing Policy Debate, vol. 10, n° 4, 1999, p. 711-771 ; Tom Slater, « The Eviction of Critical Perspectives on Gentrification Research », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 30, n° 4, 2006, p. 737-757 ; Loretta Lees et al., Gentrification, New York, Routledge, 2008.

5 cf. Tom Slater, op. cit. et Kate Shaw, « A Response to ‘The Eviction of Critical Perspectives from Gentrification Research’ », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 32, n° 1, 2008, p. 192-194.

6 Jean-Paul Payet, Frédérique Giuliani, Denis Laforgue, La voix des acteurs faibles. De l’indignité à la reconnaissance, Rennes, PU Rennes, coll. « Le sens social », 2008 ; compte rendu de Frédérique Giraud pour Lectures : http://lectures.revues.org/615.

7 cf. par exemple Chris Couch, Charles Fraser et Susan Percy, Urban Regeneration in Europe, Londres, Wiley-Blackwell, 2003.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Stéphanie Cassilde, « Tone Huse, Everyday Life in the Gentrifying City. On Displacement, Ethnic Privileging and the Right to Stay Put », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 octobre 2014, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/15908 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.15908

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Rédacteur

Stéphanie Cassilde

Économiste et sociologue, chargée de recherche au Centre d’études en habitat durable (Charleroi, Belgique) et secrétaire du Comité de recherche 25 « Langage et société » de l’Association internationale de sociologie.

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