Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2013André S. Labarthe, La danse au tr...

André S. Labarthe, La danse au travail

Jérémy Damian
La danse au travail
André S. Labarthe, La danse au travail, Éditions Capricci, 2012.
Haut de page

Texte intégral

  • 1  Saluons le travail éditorial de cette maison qui fait paraitre au même moment Danse et Cinéma, un (...)

1Qu’est-ce qu’un film de danse ? Comment filmer la danse, ou plutôt, qu’ont à se dire la danse et le cinéma ? Ce sont ces questions qui semblent agiter les cinq films réalisés par André S. Labarthe entre 1987 et 1993, et qui sont réunis ici dans un beau coffret DVD édités par Capricci1. Le tout est accompagné d’un petit livret reprenant un échange paru en août 1994 dans la revue Les saisons de la danse entre Labarthe et le critique de danse Philippe Verrièle. Le dispositif de cet échange est simple. Devant les réticences du cinéaste à répondre aux questions du critique, Ph. Verrièle imagine « un stratagème » : écrire cinq petits textes, comme autant de « détonateurs », destinés à faire réagir André S. Labarthe. Ces réactions éclairent en partie — mais en partie seulement — les intentions du réalisateur.

2André S. Labarthe est connu pour sa série « Cinéma, de notre temps », qui compte, en une centaine de films, comme l’un des trésors de la critique cinématographique, qu’il pratiquait en forme de portrait. Sur le même principe, cinq portraits nous sont ici proposés, où les films portent sobrement le même nom : « Sylvie Guillem au travail », « William Forsythe au travail », « Patrick Dupond au travail », « John Neumeier au travail ». Seul « Ushio Amagatsu, éléments d’une doctrine » déroge à la règle.

3Ces cinq films ne sont pas des documentaires, ils apprendront peu de choses à ceux qui veulent « savoir ». Peu de questions, peu de réponses, ce « couple illégitime » qui fait souvent le fond de commerce des documentaires. De la parole pourtant, des voix qui s’échappent, à commencer par celle d’André S. Labarthe lui-même, qui ne tient pas du commentaire, mais plutôt de la voix-off cinématographique. Par exemple, lorsque Labarthe suit Forsythe aux États-Unis pour une commande du New York City Ballet — « Behind the China Dog » — il commence par le filmer en famille dans le métro aérien, puis seul dans Central Park. Il accompagne ces images d’une voix-off : « William a quitté New York il y a 15 ans. Sa mémoire ravive les poncifs d’une enfance new-yorkaise : les patineurs de Central Park, les trottoirs enneigés et le goût des sandwichs au thon… ça suffira comme biographie ».

4Une première manière donc de répondre à la question « qu’est-ce qu’un film de danse ? » serait de considérer la distance qu’observe le réalisateur à l’endroit de ce qu’il entreprend de filmer. Le dispositif cinématographique d’André S. Labarthe diffère de la captation de pièces, il diffère encore du dispositif de la vidéo-danse qui, comme le rappelle Philippe Verrièle, cherche à « faire de la caméra un acteur de la danse » : « On oublie trop que la caméra n’a pas de regard et que l’installer à la place d’un spectateur, fût-il privilégié, c’est faire de la danse un objet mort qui n’intéressera que les archivistes et les épingleurs de papillons », écrit Labarthe dans le livret fourni avec le coffret.

5Peut-être est-ce pour ne pas en faire un « objet mort » qu’André S. Labarthe filme la danse « au travail », dans les studios de danse lorsque les chorégraphies se répètent, que les corps apprennent, qu’ils sont à la fois l’objet et le lieu de la transmission. Peut-être est-ce aussi parce que c’est dans ces studios, que ce soit ceux de l’opéra Garnier, du New York City Ballet ou d’Ushio Amagatsu,  qu’il trouve une distance juste. Une distance de cinéaste. André S. Labarthe ne s’efface jamais derrière son sujet, il s’inclut dedans tout comme il s’installe dans les studios de danse en mêlant une intrusion forte (tout un plateau de tournage envahit les abords du parquet : rail de travelling, éclairage, panneau réflecteur etc.) et une distance maintenue. Dans le livret qui accompagne les films, Labarthe écrit : « Qu’est-ce que le cinéma, sinon l’art de prendre n’importe quel objet et de l’immerger dans ce temps autre qui emporte les images ? Ce temps autre — moitié capté, moitié construit — déforme inévitablement les objets ». Et c’est ce qu’il fait en filmant en premier plan de grosses et curieuses horloges : le temps de la danse, de l’apprentissage, du labeur, le temps du cinéma.

6Si l’on considère que ces films ne sont pas des documentaires mais du cinéma, où réside la différence ? On pourrait argumenter longtemps…  Risquons une piste en nous basant sur le film qui est placé en ouverture de ce coffret et qui est consacré à la danseuse Sylvie Guillem. Le réalisateur filme avant tout ce contraste étonnant entre la monumentalité de l’institution — l’opéra Garnier, tout de marbre, de statues, hantés par les illustres figurent qui en ont fait sa réputation — et le corps vif, menu de la jeune femme qui coule dans les couloirs. Le titre du coffret « La danse au travail », résume bien de quoi il est question. C’est à Sylvie Guillem, danseuse, qu’il s’adresse. Il ne lui demande rien, l’observe à distance, discret, mais capturé (« ces épaules, cette nuque… à portée de main »). Peut-être alors ce qui distingue ici les films de Labarthe de documentaires sur la danse, c’est la mise en scène d’un certain désir : désir pour la danse, désir de danse, désir des corps etc. L’histoire de ce premier film, s’il devait y en avoir une, ce serait celle d’une capture, par laquelle un homme « se déguise en cinéaste ». Le livret se conclut sur ces mots du cinéaste qu’il reprend de Hans Bellmer et de sa Petite anatomie de l’image : « Une jambe n’est réelle que si le désir ne la prend pas fatalement pour une jambe »… À plus forte raison, une jambe de danseuse, rajoute-t-il. CQFD.

Haut de page

Notes

1  Saluons le travail éditorial de cette maison qui fait paraitre au même moment Danse et Cinéma, un ouvrage collectif dirigé par Stéphane Bouquet, Paris, Cappricci/CND, 2012.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Jérémy Damian, « André S. Labarthe, La danse au travail », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 05 avril 2013, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/11189 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.11189

Haut de page

Rédacteur

Jérémy Damian

Doctorant EMC2-LSG, Université de Grenoble, et danseur.

Articles du même rédacteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search