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Comptes rendus

Estelle Bonnet, Élise Verley & David Desaleux, La fabrique de l’excellence. Dans l’univers des meilleurs apprentis de France

Jean-Pierre Durand
Référence(s) :

Estelle Bonnet, Élise Verley & David Desaleux, La fabrique de l’excellence. Dans l’univers des meilleurs apprentis de France, Lyon, Éditions Libel, 2023, 210 pages.

Texte intégral

1Ce livre met en valeur une recherche réalisée par deux sociologues et un photographe dans les centres d’apprentissage et durant les concours pour désigner les meilleur.es apprenti.es de France. Il s’adresse à un large public pour faire connaître et valoriser la voie de l’apprentissage, y compris pour attirer un jeune public lassé par les études au collège ou au lycée. Ce n’est pas un plaidoyer pour l’apprentissage en général tel que les gouvernements successifs l’ont dévoyé depuis quarante ans, sachant que l’expérience du travail en entreprise, plus ou moins bien rémunérée, remplace en grande partie la formation scolaire d’hier.

2L’ouvrage traite de la formation noble des métiers manuels, dans de petites structures, par le transfert des connaissances de maîtres-ouvriers. Au-delà des textes analytiques minutieux et circonstanciés, les sociologues se sont attachées à administrer la preuve en présentant des entretiens longs et précis avec une multiplicité d’encadrés statistiques (illustrés de graphes très pédagogiques), de définition des termes ou des institutions, etc. À la question de savoir qui sont les apprentis (chapitre 1) répond le chapitre suivant sur leur orientation, qui constitue à la fois une continuité et une rupture dans la trajectoire des jeunes vers un métier et un emploi (chapitre 3). Le chapitre 4 développe ce que la Société nationale des Meilleurs ouvriers de France entend par la transmission des savoirs et des connaissances avec, pour objectif, la reconnaissance de la qualité du travail et des comportements des apprentis devenus professionnels. Les chapitres suivants font de la passion le moteur de l’engagement qui conduit à « l’excellence professionnelle dans les métiers du geste ». Le chapitre 7 détaille les conditions du concours de Maître apprenti de France (5 000 candidat.es) dans plus de cent métiers et spécialités : plus qu’une compétition, il s’agit de se mesurer à soi-même et de se prouver sa capacité à maîtriser l’entièreté du processus créatif, de la conception du produit, du plan de mise en œuvre jusqu’à sa réalisation dans laquelle l’esthétique n’est pas la moindre des qualités attendues. Le dernier chapitre traite de l’insertion professionnelle où les commanditaires de la recherche ne sont pas peu fiers du taux élevé d’apprentis créant leur entreprise. Les sociologues font aussi état de « parcours en “demi-teinte”, de reconversion, voire de sentiment de déclassement ». Mais globalement c’est bien la fabrique de l’estime de soi qui motive le corps enseignant et les apprenti.es.

3Bel ouvrage qui propose une centaine de photographies couleurs, sans légende, dont l’objectif n’est pas d’illustrer le propos des sociologues. Elles offrent par elles-mêmes un autre récit, des histoires convergentes avec l’écrit, exprimant autre chose avec peut-être une sensibilité différente due au médium lui-même. En commentant et en interprétant six photos pour Images du Travail, Travail des Images, il s’agit bien de revenir sur le cœur des métiers et de leur apprentissage… Ne retenir que quelques photos m’a conduit à des choix arbitraires tels que celui d’écarter les natures mortes, c’est-à-dire les photos d’objets et surtout d’outillages, sans personnage. De même, je ne commente pas les apprentis en vêtement de travail, posant froidement dans leur cadre professionnel, comme le pratiquent quelques courants photographiques contemporains. J’ai préféré privilégier la gestuelle et le mouvement.

4Plusieurs photos décortiquent la relation pédagogique. La photo 1 (p. 43) a l’avantage de se dérouler dans l’atelier et non dans une salle de cours. Le fond (flou) montre que nous sommes en maintenance automobile. Il s’agit de travaux pratiques en électricité, avec un matériel pédagogique créé par le corps enseignant, point important dans la culture du monde de l’apprentissage : le matériel autoproduit répond mieux aux besoins (situés, diront les sociologues !) que celui produit universellement par les industriels de la pédagogie. L’échange des regards et les postures autorisent le spectateur à pressentir que l’échange n’est pas aussi facile et égalitaire que le disent les textes qui mettent en avant la communauté apprentis-maîtres. D’une part, le regard de l’apprenti apparaît soumis et en attente : attente d’un soutien et d’une information ou bien d’une réprimande ? On peut parler ici d’un « regard à l’écoute », ce qui fait entrer une deuxième dimension sensorielle dans l’image. D’autre part, la réponse de l’enseignant tient dans sa position corporelle, les mains dans les poches, le visage penché qui caractérisent son assurance. Mais une assurance mesurée qui exprime peut-être un reproche émis au second degré ? Cette photo montre, à mon sens, toute la complexité de la relation pédagogique interindividuelle et son éventuel enfermement. Enfin, le masque du covid ajoute un peu de mystère puisque l’on ne peut saisir le mouvement des lèvres qui, même quand il n’émet pas de paroles, donne un signe de l’humeur de la personne.

Photographie 1

Photographie 1

© David Desaleux

5Plusieurs autres photos éclairent la relation pédagogique, par exemple en cuisine où le regard très inquisiteur de l’enseignant par-dessus l’épaule de l’apprenti qui monte une sauce (p. 89) en dit autant que ses lèvres fermées qui amorcent l’idée d’un doute sur le succès de l’apprenti.

6En soudure à l’arc (p. 67), les masques protecteurs empêchent de saisir les regards, mais le corps penché et les mains derrière le dos (comme dans la photo précédente) situe l’observateur très concentré sur l’évolution du cordon de soudure. À regarder de plus près, une pointe d’humour traverse la scène puisque le masque de l’enseignant est décoré d’une figure de bande dessinée d’extraterrestres.

7La relation pédagogique passe aussi par la coopération entre les deux parties pour les opérations difficiles qui ne pourront être menées que par des apprentis déjà confirmés. Dans la photo 2 (p. 141), l’apprentie doit maîtriser son geste pour ajuster le verre fondu avec la partie déjà ouvragée que tient l’enseignant, au moment où il va séparer ce qu’il reste à travailler dans la réalisation de ce vase à la forme alambiquée. Précision des gestes et acuité des regards sont renforcées par la composition de la photo en une diagonale complexe : le rythme rigide des deux « cannes » (tuyaux) entre les mains des acteurs est brisé puisque celui de l’apprentie casse cette ligne droite ; mais cette rupture conduit le spectateur vers le regard de l’apprentie, qui reprend le rythme de la diagonale, pour suivre son travail jusqu’au détachement du verre en fusion (tout en se préparant au retrait pour remettre la canne dans le four). On peut remarquer le point de concentration des regards (le feu du verre) qui se situe exactement au centre de l’image, ce qui ne se fait que rarement en photographie. Mais c’est possible ici par la composition en diagonale (brisée) qui contrecarre en la renforçant l’effet de centralité du résultat de l’action.

Photographie 2

Photographie 2

© David Desaleux

8L’apprentissage tel qu’il est valorisé par ce livre porte d’abord sur le travail manuel. Mais à ce niveau d’exigence, il n’y a pas de travail manuel sans dimension intellectuelle. Ce que rappelle un encadré (p. 121), tandis que David Desaleux multiplie les clichés montrant cette double activité. En retenant celle de la page 39 ci-après (photo 3), je souligne l’environnement qui définit le secteur d’apprentissage : la maintenance de matériel agricole. Le moteur et sa boîte de vitesses à gauche et les énormes roues du tracteur conduisent l’œil du spectateur vers l’apprenti à la table de travail : non pas à l’établi que l’on aperçoit derrière, mais à une table de salle de classe qui signifie bien travail mental, travail de réflexion. L’apprenti semble dubitatif, le bouchon du stylo dans la bouche à travers le masque du covid et en tout cas très concentré dans l’écriture de sa réponse à la question posée par le document imprimé devant lui. Pourtant, on peut en faire une autre lecture paradoxale : le personnage occupe bien le centre de l’image, mais les éléments physiques de son environnement et de son métier (tracteur et moteur) semblent bien écraser sinon dominer l’effort intellectuel… Il n’est pas certain que ce soit le souhait du photographe de livrer ce message, mais on peut l’y trouver.

Photographie 3

Photographie 3

© David Desaleux

9Un autre plan du même apprenti dans la même action (p. 73) positive un peu plus le travail intellectuel (photo 4) : l’apprenti s’y trouve cette fois dans le point fort ou point d’or de l’image, il est beaucoup plus assuré dans son écriture (il n’a plus le capuchon du stylo entre les lèvres) et semble convaincu par ce qu’il écrit. Mais la différence essentielle avec la photographie précédente réside dans le fait que l’écrasement de l’apprenti par le tracteur est remplacé par un autre apprenti (flou parce qu’il est au tout premier plan), travaillant sur une culasse ou sur des culbuteurs de moteur. Cette fois-ci, le flou du travailleur manuel valorise complètement l’activité intellectuelle ; deux photos de la même scène peuvent ainsi conduire à des significations secondaires bien différentes.

Photographie 4

Photographie 4

© David Desaleux

10Le travail manuel s’exprime d’abord par des gestes : David Desaleux prend plaisir à nous donner à voir des mains agissantes, dont on a compris qu’elles sont montrées comme le prolongement du cerveau.

11Page 35, une photo souligne l’effort physique de l’apprenti pour desserrer l’axe principal d’un moteur dont l’enseignant tient bon l’autre extrémité : l’apprenti est bien campé sur ses deux jambes écartées pour augmenter sa surface d’appui. La couleur orange vif de son tee-shirt appuie encore un peu plus la vision qu’a le spectateur du mouvement et de l’effort fourni. En retenant ci-dessous la photo de la page 111 (photo 5), toujours dans la maintenance du matériel agricole, le photographe a souhaité marquer une exception : une apprentie dans ce métier considéré comme masculin. La photo elle-même cultive le paradoxe : une main fine aux ongles faits (et bien faits) dans un milieu hostile : graisse et risque de voir la main écorchée par les angles saillants des pignons entraînant la courroie de transmission. On ne fait que deviner le visage en haut à droite qui contrôle la tension de la courroie, mais il est bien dans l’image comme complément à la main sur la courroie elle-même. Toute l’action se déroule dans une ambiance sombre, avec des formes géométriques tranchées, sauf la main, lumineuse. Tout est dit sur « la main prolongement de l’esprit » (Leroi-Ghouran). Le flou de la main marque le mouvement qui va à tâtons, se retire et revient pour évaluer la tension. Ce flou est bien sûr lié à la faible lumière des ateliers, mais aussi au refus de l’usage du flash qui donne une précision artificielle à la photo documentaire.

Photographie 5

Photographie 5

© David Desaleux

12Celle-ci doit posséder une dimension esthétique afin que le lecteur s’y arrête, prenne plaisir à la regarder afin d’y trouver des significations qui lui échapperaient s’il ne faisait que les survoler. Ce peut être la beauté et la qualité du geste du coiffeur qui termine un chignon complexe (p. 101). Ou bien le chassé-croisé des visages du modèle – on perçoit directement sa patience et son abandon de soi – et l’esthéticienne qui s’applique à embellir le corps de la première. La symétrie des visages et le rendu soyeux des peaux de chacune montrent l’attention portée par le photographe à la qualité de la lumière. En choisissant de reproduire la photo ci-dessous (photo 6), il s’agit de souligner l’importance de l’accroche dans la photo documentaire (p. 151). Le spectateur s’interroge immédiatement sur le pourquoi de cette barre qui coupe l’image au premier tiers vertical, séparant deux actions se déroulant simultanément. Il s’y arrête et comprend que la scène de droite se reflète dans un miroir alors que celle de gauche se déroule derrière celui-ci. Le spectateur a été trompé et mis dans le doute parce que le photographe a assuré la netteté des deux actions concomitantes : l’habileté du photographe entre en phase avec celles de ses modèles…

Photographie 6

Photographie 6

© David Desaleux

13Enfin, la photo documentaire cherche également à montrer une action ou à démontrer une thèse. À la différence du cinéma ou de la vidéo elle est immédiate et unique, ne possédant pas la temporalité nécessaire au déroulement du changement d’état de la matière ou des différentes phases du travail pédagogique, d’où le recours à la série qui relie, par exemple, le bon geste du prof de zinguerie au geste hésitant de l’élève (p. 91). Mieux encore, la photo narrative cherche à conter un fait ou une histoire en une seule image comme la photo 7 qui concentre plusieurs actions (p. 95) : le mouvement de la fleuriste qui se bat avec la matière (le propre du travail manuel), l’importance du fruit de son travail (taille du bouquet, arrangement plus ou moins réussi des couleurs et du mouvement des feuillages), l’examinateur qui parle avec une personne hors champ (il attend impatiemment que l’épreuve soit terminée) et enfin le côté détaché des passants (certainement des examinateurs). Que des fleurs cachent le visage de la candidate augmente l’incertitude alors que le cadrage l’écrase un peu plus. La photo contient une certaine dramaturgie, celle du concours.

Photographie 7

Photographie 7

© David Desaleux

14Ajoutons, pour conclure, que Pauline Chaffard, maquettiste, a largement contribué à faire de cet ouvrage un beau livre à travers une mise en page aérée et un choix original des polices. Cette coopération entre sociologues et photographe participe à la visibilité du champ en pleine expansion qu’est la sociologie visuelle. Le lecteur y rencontrera ce que l’on peut désigner comme des photographies sociologiques, c’est-à-dire des images qui expriment un point de vue avec des contenus qui dépassent les apparences du premier regard. À condition de passer du temps à les examiner pour les comprendre et pour les interpréter.

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Table des illustrations

Titre Photographie 1
Crédits © David Desaleux
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Titre Photographie 2
Crédits © David Desaleux
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Titre Photographie 3
Crédits © David Desaleux
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Titre Photographie 4
Crédits © David Desaleux
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Titre Photographie 5
Crédits © David Desaleux
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Titre Photographie 6
Crédits © David Desaleux
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Titre Photographie 7
Crédits © David Desaleux
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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Pierre Durand, « Estelle Bonnet, Élise Verley & David Desaleux, La fabrique de l’excellence. Dans l’univers des meilleurs apprentis de France »Images du travail, travail des images [En ligne], 16 | 2024, mis en ligne le 12 février 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itti/4981 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itti.4981

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Auteur

Jean-Pierre Durand

Centre Pierre NavilleUniversité d’Évry Paris-Saclay

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