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Un œil, une image

Chroniques du travail intérimaire, un point de vue sur un monstre puissant, le capitalisme

Pierre Ramine

Texte intégral

 

 

© Pierre Ramine

1Cette planche de bandes dessinées illustre de la souffrance au travail, qui est de fait rarement documentée. La première séquence montre une scène d’humiliation. Assise à une table, une femme s’adresse avec virulence à un homme en particulier mais aussi aux deux autres travailleurs présents face à elle : il faut qu’ils travaillent plus vite. « Mais tu te dépêches hein », « parce que vous n’êtes pas payés pour rigoler », dit celle dont on comprend rapidement qu’elle est la cheffe. Et elle aura le dernier mot. On voit ici qui décide, qui a, semble-t-il, le droit d’humilier, y compris aux moyens des injonctions les plus pernicieuses.

2Dans la deuxième séquence, les trois travailleurs restants marchent, leurs outils à la main, et commentent la scène précédente. « Elle croit qu’on rigole elle ?! », dit l’un, « Non mais surtout : Bien sûr qu’on rigole ! Et alors ? », dit une autre, en précisant « Qui va nous empêcher de rigoler ? On fait déjà un boulot chiant ! Ça va pas la tête ?! » La femme assise de la première séquence est moquée et défiée dans cette nouvelle séquence finissant par un rire gros et gras, transcrit par une écriture plus épaisse, les lettres marquées par des traits plus ou moins droits. Cette deuxième séquence contrebalance la première.

3Cette planche de bande dessinée est la toute dernière des Chroniques du travail intérimaire, premier volet d’une série de livrets autoédités que nous pourrions appeler fanzine et dont les scènes s’inspirent de mes missions de travailleur intérimaire en tant que manœuvre sur des chantiers, agent de nettoyage, manutentionnaire, etc. C’est une série à vocation documentaire. J’ai choisi de clore le premier volet par cette scène en deux séquences parce qu’elle m’est apparue symptomatique à la fois du travail intérimaire en lui-même et de mes intentions en tant qu’auteur de bande dessinée. Je dois dire ici que l’écriture et le dessin sont pour moi cathartiques. Mes revenus provenant du RSA et ceux provenant de mon activité d’artiste-auteur cotisant à l’Urssaf Limousin n’étant pas suffisants pour payer ce qu’il y a à payer pour vivre, je me vois contraint d’avoir recours à des revenus autres. Je dessine pour me venger, pour (d)énoncer à ma façon le ridicule de situations vécues en travail intérim. Se réappropriant la scène qu’ils viennent de vivre, les trois personnages dans la deuxième séquence rient. Ce rire est également cathartique, et même sardonique.

  • 1 En particulier dans Pour l’autonomie prolétarienne dans le secteur de la bande dessinée, petit fanz (...)

4Mon activité, mon statut d’artiste-auteur, me mène parfois à des interactions désagréables qui peuvent être comparées à celles que j’ai présentées ici et qui sont documentées ailleurs1. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de constater que mon travail qui m’apparaît le plus utile et le plus enthousiasmant n’est pas rémunéré ou très mal, tandis que celui qui m’apparaît inutile voire nuisible, est rémunéré.

5En intérim, j’ai pu réaliser des tâches utiles pour tous, comme celles présentées sur la planche de bandes dessinées qui consistait à nettoyer des trains à une époque où les prix des billets étaient encore abordables. J’ai également nettoyé un squat, participé à des constructions HLM, travaillé avec un groupe responsable de la construction de prisons et ainsi contribué à la gentrification des villes, à repousser les populations les plus pauvres en périphérie (ou en prison).

  • 2 Le ministre du Travail est cité par Hugo Ruaud dans son article « RSA conditionné à 15 heures d’ac (...)

6Il y a quelques semaines, suite aux propositions du gouvernement concernant le revenu de solidarité active (RSA), certains médias ont parlé de bénévolat, d’insertion, de dignité voire d’émancipation2. Il a beaucoup plus rarement été question de condescendance, d’humiliation, de mépris, de contrôle ou de volonté de contrôle. Et si j’évoque ces commentaires sur le RSA, c’est parce qu’ils me concernent directement. J’aurais pu parler également des nombreux contrats précaires, de la dégradation des contrats de la fonction publique et avec eux de la dégradation du service public, tout cela au profit d’intérêts privés.

7Dans Chroniques du travail intérimaire, j’assume d’aborder des rapports de pouvoir et des résistances. Je montre le travail intérimaire comme une comédie cruelle, un jeu de dupes joué par des acteurs portant des costumes qui leur vont mal : chef de chantier, chef d’atelier en CDI, CDD, contrats aidés, longs ou courts. Travailleur intérimaire aussi bien sûr, finalement « client » d’une agence d’intérim, « prestataire », en tout cas jetable à merci. Ces chroniques sont une vengeance faible mais sincère face au monstre puissant qu’est le système économique actuellement dominant : pour dire le mot, le capitalisme. Elles mettent en question, dans leur forme artisanale, la division entre l’amateur (qui fait la société) et le professionnel (qui fait la marchandise). C’est une réappropriation, une résistance, une façon de répondre à celles et ceux qui nous pensent en chair tiède et malléable « je ne suis pas ça, je ne veux pas être ça ».

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Notes

1 En particulier dans Pour l’autonomie prolétarienne dans le secteur de la bande dessinée, petit fanzine que j’ai sorti en 2023 qui traite aussi du travail mais cette fois dans une pratique artistique.

2 Le ministre du Travail est cité par Hugo Ruaud dans son article « RSA conditionné à 15 heures d’activités : “Un bon texte”, selon Olivier Dussopt. » (https://www.publicsenat.fr/actualites/emploi/rsa-conditionne-a-15-heures-dactivites-un-bon-texte-selon-olivier-dussopt le 9 octobre 2023).

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Table des illustrations

Titre  
Crédits © Pierre Ramine
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itti/docannexe/image/4867/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 968k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Ramine, « Chroniques du travail intérimaire, un point de vue sur un monstre puissant, le capitalisme »Images du travail, travail des images [En ligne], 16 | 2024, mis en ligne le 12 février 2024, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itti/4867 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itti.4867

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Auteur

Pierre Ramine

Né en 1981, Pierre Ramine fait de la bande dessinée depuis 1993, de façon irrégulière. Il vit à Rennes. Vous pouvez lire la présentation d'une quinzaine de ses fanzines et vous en procurer si vous le souhaitez à cette adresse : https://raminefanzines.blogspot.com/

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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