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Fables du trauma

Présentation du numéro
Fables of Trauma
Presentation of the Issue
Rym Khene et Alice Laumier

Texte intégral

1Pour ce dossier consacré aux « fables du trauma » nous avons choisi de mettre en relief les multiples significations du mot fable. Si la fable est la matière de ce qui est raconté – matière pouvant relever de l’imagination, voire du mensonge –, le terme, par son étymologie, désigne tout autant un récit oral qu’écrit. Penser les fables du trauma, c’est ainsi porter attention à ces deux composantes de la fable – le récit et la fiction – dans leurs liens, parfois paradoxaux avec le trauma.

Trauma et récit

2Dans l’ouvrage The Trauma Question, qui porte sur l’histoire du trauma et ses représentations littéraires, Roger Luckhurst décrit ainsi la relation qu’entretiennent récit et trauma :

  • 1 Toutes les traductions sauf indication contraire sont de notre fait.

Le trauma […] met au défi les capacités du savoir narratif. Par le choc qu’il provoque, le trauma est anti-narratif, mais il génère aussi la production obsessionnelle de récits rétrospectifs qui cherchent à l’expliquer. Pour moi, le travail effectué par des formes culturelles se loge dans cette contradiction : la culture répète ou remet en scène des narrations qui tentent d’animer et d’expliquer le trauma conçu comme quelque chose qui excède la possibilité d’un savoir narratif1.

Trauma […] issues a challenge to the capacities of narrative knowledge. In its shock impact trauma is anti-narrative, but it also generates the manic production of retrospective narratives that seek to explicate the trauma. For me, the work done by cultural forms inheres in this contradiction: culture rehearses or restages narratives that attempt to animate and explicate trauma that has been formulated as something that exceeds the possibility of narrative knowledge. (Luckhusrt, 2008, p. 77)

  • 2 Au-delà du principe de plaisir est publié en 1920. Interpellé par le cas des soldats revenus trauma (...)

3Le premier élément de cette équation singulière – l’idée que le trauma comporte une dimension anti-narrative – accompagne de longue date les réflexions sur l’expérience et la mémoire traumatiques. On en trouve la trace chez Walter Benjamin lorsque celui-ci, familier des travaux de Freud et notamment d’Au-delà du principe de plaisir2, cherche à penser les implications du choc traumatique en se penchant sur les effets de la Première Guerre mondiale. Avant d’évoquer l’expérience des soldats revenus traumatisés du front, « Expérience et pauvreté » que Benjamin écrit en 1933, s’ouvre de manière significative pour nous sur une fable : celle du vieil homme qui, sur son lit de mort, fait croire à ses fils qu’un trésor est caché dans le vignoble qu’il leur transmettra. Mais ce qui se transmet d’une génération à l’autre ce n’est pas seulement un bien – ici le vignoble – c’est, nous dit Benjamin, « le fruit d’une expérience » (Erfahrung en allemand) qui passe par des « paroles impérissables » : des proverbes, des récits dont relève précisément cette fable. Benjamin s’interroge alors sur la « crise de l’expérience » engendrée par la modernité et en particulier par la violence de la guerre : « N’a-t-on pas alors constaté que les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable ? » (Benjamin, 2000, p. 364-365). Cette expérience communicable (Erfahrung) est celle que l’on acquiert (comme on dit gagner en expérience) et que l’on peut raconter à d’autres pour qu’elle puisse leur servir d’exemple ou les tirer d’embarras comme dans la fable. Or l’expérience vécue par les soldats de la Première Guerre mondiale – « l’une des expériences les plus effroyable de l’histoire universelle », note Benjamin – constitue un tel choc qu’elle rend le monde méconnaissable et les individus muets. Elle reste hors de tout récit à son tour transmissible. Ici la crise de l’expérience se fait crise du récit comme modalité de transmission.

4L’idée d’une antinomie entre choc traumatique et récit a été particulièrement structurante tout au long du xxe siècle. Plus récemment et dans une perspective différente de celle de Walter Benjamin, on la retrouve chez les chercheurs en neurosciences pour qui l’une des caractéristiques des “post-traumatic stress disorders” (PTSD) est de ne pas pouvoir être transformé en récit. Ainsi peut-on lire chez Bessel van der Kolk:

Généralement, lorsque les individus reçoivent des stimuli sensoriels, ils intègrent automatiquement ces derniers dans le vaste stock d’informations préexistantes. La plupart du temps, si l’événement est significatif pour eux, ces sensations prennent place dans un récit sans qu’ils ne soient conscients des processus qui transforment les impressions sensorielles en une histoire personnelle. Notre recherche montre que, contrairement au traitement des informations ordinaires, les expériences traumatiques s’inscrivent d’abord sous la forme de sensations ou d’états émotionnels et ne sont pas rassemblées et transformées en récits personnels. […] Cet échec dans le traitement des informations à un niveau symbolique, essentiel pour bien les catégoriser et les intégrer à d’autres expériences, est au cœur même de la pathologie du PTSD.

When people receive sensory input they generally automatically synthesize this incoming information into the large store of pre-existing information. If the event is personally significant they generally will transcribe these sensations into a narrative, without conscious awareness of the processes that translate sensory impressions into a personal story. Our research shows that in contrast with the way people seem to process ordinary information, traumatic experiences initially are imprinted as sensations or feeling states, and are not collated and transcribed into personal narratives. […] This failure to process information on a symbolic level, which is essential for proper categorization and integration with other experiences, is at the very core of the pathology of PTSD. (van der Kolk, 2021)

5Suivant cette conception du trauma, celui-ci, par le choc qu’il représente, s’inscrit dans le cerveau tout en échappant à un encodage mémoriel normal. Comme figé hors du temps, le souvenir traumatique résiste au langage et ne s’intègre pas à un récit. Dans ce contexte, la dimension anti-narrative du trauma a pour corollaire l’idée, particulièrement répandue aujourd’hui, que la mise en récit a des effets thérapeutiques. C’est ce que souligne Pascal Pignol dans sa thèse consacrée à la psycho-victimologie :

Quelles que soient leur dénomination, leur raison sociale, leurs lieux et modalités d’exercice ainsi que les populations auxquelles elles s’adressent, que ces méthodes se soient vues ou non accorder une dénomination précise ou encore aient fait ou non l’objet d’essais de codifications, les pratiques de récit sont au cœur des approches victimologique et psychotraumatologique. […] Toutes insistent […] sur l’importance de la narration des expériences traumatiques. (Pignol, 2012, p. 500)

6Comment, de leur côté, les études littéraires ont-elles appréhendé cette antinomie entre trauma et récit ? Quelle place ont-elles faite par ailleurs au paradoxe pointé par Rogers Luckhurst, à savoir que si le trauma est anti-narratif, il génère, particulièrement après coup, du récit et des récits ?

7En premier lieu, cette dimension anti-narrative du trauma a servi de point d’appui pour revendiquer une capacité particulière de la littérature à en rendre compte du trauma. C’est la position de Cathy Caruth, l’une des fondatrices des trauma studies, un champ d’étude interdisciplinaire né dans les années 1990 aux États-Unis. Se référant aux travaux de Bessel van der Kolk mentionné plus haut, Caruth note dans Trauma: Exploration in Memory publié en 1995 :

Témoignage et guérison exigent que le trauma soit assimilé. Mais, d’un autre côté, la transformation du trauma en mémoire narrative – celle qui permet à l’histoire d’être formulée et communiquée, de s’intégrer à la connaissance du passé, la nôtre et celle des autres – peut perdre la précision et la force qui caractérisent le souvenir traumatique.

The trauma […] requires integration, both for the sake of testimony and for the sake of cure. But on the other hand, the transformation of the trauma into a narrative memory that allows the story to be verbalized and communicated, to be integrated into one's own, and others’, knowledge of the past, may lose both the precision and the force that characterizes traumatic recall. (Caruth, 1995, p. 153)

  • 3The impossibility of a comprehensible story, however, does not necessarily mean the denial of a tr (...)
  • 4Caruth argues that literary language stands out in its capacity to transmit that which resists ord (...)
  • 5 “ […] that cannot be reduced to the thematic content of the text or to what the theory encodes, and (...)
  • 6A theory emerges focusing on the relationship of words and trauma, and helping us to ‘read the wou (...)

8Elle ajoute : « L’impossibilité de formuler une histoire intelligible, cependant, n’empêche pas nécessairement la transmission d’une vérité3 » (p. 154). Pour Cathy Caruth, l’antinomie entre trauma et récit est justement ce qui confère à la littérature et au langage littéraire une spécificité, comme le relèvent Lucy Bond et Stef Craps dans Trauma : « Caruth défend l’idée que le langage littéraire se distingue par sa capacité à transmettre ce qui résiste à la mémoire et à la compréhension ordinaires, et qui ne peut donc pas être communiqué d’une façon directe4 » (Bond & Craps, 2020, p. 59). Pour Caruth, formée à la déconstruction, la littérature porte la trace du trauma, cette part insue et irreprésentable de l’expérience (notamment historique), et l’adresse au lecteur. Le rôle de ce dernier est alors de saisir dans les replis du récit une autre « histoire » (story), celle formée par l’insistance de certains mots ou motifs « irréductibles au contenu thématique du texte et à ce que la théorie comprend […], et qui persistent à témoigner d’une blessure oubliée5 » (Caruth, 1996, p. 5). Comme le note Geoffrey Hartman qui, avec Caruth, a participé à la naissance des trauma studies : « une théorie se forme autour de la relation entre mots et trauma, et nous aide à “lire la blessure” par le biais de la littérature6 » (Hartman, 1995, p. 537).

  • 7Novelists have frequently found that the impact of trauma can only adequately be represented by mi (...)

9À un autre niveau, l’expérience traumatique a constitué pour la littérature à la fois un défi pour la représentation mais aussi une source d’inspiration thématique et formelle. Dans Trauma Fiction, Anne Whitehead montre que de nombreux auteurs des xxe et xxie siècles ont non seulement fait du trauma et de certains événements historiques traumatiques le sujet de leurs fictions mais ont cherché à en rendre compte formellement : « Pour beaucoup de romanciers l’impact du trauma ne peut être représenté de façon adéquate que par l’imitation de ses formes et de ses symptômes, ce qui provoque un effondrement de la temporalité comme de la chronologie, et donne lieu à des récits caractérisés par la répétition et la délinéarisation7 » (Whitehead, 2004, p. 3).

  • 8 Voir à ce propos Rabaté, D. (2019). Petite physique du roman. Paris : José Corti.

10De son côté, et cherchant moins à identifier une esthétique du trauma qu’à penser une « énergétique du roman8 », Dominique Rabaté repère un rapport de configuration réciproque entre l’émergence d’une nouvelle événementialité, liée à l’idée de « crise de l’expérience », et le roman qui s’en fait la « chambre de résonance » (Rabaté, 1997, p. 223). La délinéarisation de la temporalité, l’évidement de l’événement et le principe d’incomplétude qui en naît, trouvent des résolutions formelles – énonciatives et narratives – à travers lesquelles le roman répercute, réfléchit, voire accentue une « structuration nouvelle du vécu » et une « valeur traumatique de l’événement » (p. 223-224). Le vide que forme ce dernier constitue vis-à-vis du récit un frein puisqu’il « défie la totalisation du vécu ou de l’histoire » mais également un « moteur » (Rabaté, 2008, p. 172). De ce point de vue, le trauma, et sa part anti-narrative, possède pour la littérature une dimension productive.

  • 9 “ […] there is a danger that the field is becoming limited to a selection of texts that represent a (...)
  • 10 Voir notamment Balaev, M. (2008). ‘‘Trends in Literay Trauma Theory’’. Mosaic: An Interdisciplinary (...)
  • 11 Voir Craps, S. (2013). Postcolonial Witnessing: Trauma Out of Bounds. London : Palgrave Macmillan.

11Depuis une quinzaine d'années, plusieurs voix critiques issues des trauma studies tentent d’élargir et de renouveler les corpus littéraires étudiés, pointant l’aspect restrictif d’une esthétique du trauma correspondant peu ou prou aux écritures modernistes occidentales. Déjà en 2003, Jill Bennett et Rosanne Kennedy soulignaient la chose suivante : « Le champ d’étude court le risque de se limiter à une sélection de textes qui représentent une gamme relativement étroite d’événements, d’histoires et de formes culturelles traumatiques, plutôt que de prendre en compte un ensemble plus large d’événements traumatiques ainsi que la multitude des formes qui en témoignent9 » (Bennett & Kennedy, 2003, p. 10). Dans les années suivantes, plusieurs chercheurs ont pris acte de cet avertissement. Dans The Trauma Question, Roger Luckhurst pointe le fait que, paradoxalement, avec l’émergence d’une esthétique du trauma, la singularité du trauma et de sa dimension aporétique s’exprime dans des formes désormais conventionnelles. Selon lui, pour contourner cette contradiction, il faut se défaire de l’idée que la rupture (narrative, énonciative) constitue le seul trait de l’esthétique du trauma et que seul un ensemble restreint de textes, répondant à ce critère, constitue des « fictions du trauma » à proprement parler. Si les textes relatifs au trauma – dont le nombre a explosé depuis les années 1980 – partagent souvent les mêmes dispositifs narratifs, pour Roger Luckhurst cette récurrence ne doit pas être considérée comme un fait immuable. Il invite plutôt à s’intéresser au potentiel du récit, c’est-à-dire aux différentes formes de configuration et de reconfigurations du trauma auquel il peut donner lieu, afin de prendre en compte l’ensemble des productions culturelles portant sur le trauma (p. 90). D’autres chercheurs lui ont emboîté le pas, appelant à prendre en considération les multiples modèles de traumatisme et de mémoire mobilisés par les romans, voire inventés par eux10 mais également, dans une perspective post-coloniale, à élargir les corpus étudiés et repenser les façons de les analyser11. Ces travaux récents mettent ainsi en lumière la pluralité des manières de concevoir et de représenter l’expérience et la mémoire traumatique et nous engagent à repenser la relation non plus du récit au trauma mais bien des récits aux traumas.

12L’un des objectifs de ce dossier est de prendre acte de ces critiques récentes et de leur faire suite. Les articles qui le composent rendent compte de la diversité des formes et des pensées littéraires du trauma. Cette diversité est d’abord linguistique et géographique. Les œuvres étudiées sont issues de la littérature européenne mais également algérienne, chinoise, sénégalaise et états-unienne. En second lieu, cette diversité est générique – écrits à caractère autobiographique, romans de facture classique ou plus expérimentale, science-fiction, récit d’enquête, fable, œuvres génériquement inclassables… – mais également esthétique. Sans être totalement absente, l’esthétique du trauma, telle qu’elle a pu être circonscrite par des auteurs comme Whitehead, ne domine pas. Elle côtoie d’autres formes énonciatives et narratives et constitue, dans plusieurs articles, un objet de questionnement. L’approche psychologique des rapports entre trauma et récit empêché, sur laquelle elle repose, cède alors sa place, dans plusieurs des contributions, à des perspectives davantage historique, politique, voire sociologique.

La fable, la fabulation

13Privilégier le terme de fable – plutôt que celui de récit – constitue un moyen de renouveler les corpus littéraires étudiés ainsi que les manières de penser les liens entre trauma et narrativité. Mais aborder la question du trauma par le prisme de la fable permet également d’accorder une attention particulière au rôle et au fonctionnement de la fiction. Le terme de fable, dans son lien avec la fiction, possède en effet une triple acception qui nous semble particulièrement fructueuse : la fable comme activité d’imagination et d’invention (ou comme résultat de cette invention) ; comme récit faux, mensonger, ou construction mythique ; ou encore la fable comme fabulation dans sa dimension clinique, invention de faits imaginaires que le sujet présente comme réels. Ainsi, il ne s’agit pas ici de prendre pour objet d’étude des textes identifiés comme des fictions mais bien de penser comment le travail de la fiction ou des fictions innerve les textes qui parlent du trauma, y compris lorsque ces derniers relèvent de la non fiction. Le présent dossier s’attache ainsi à explorer les divers aspects de la fiction dans ses liens avec le trauma : que celui-ci génère de la fiction ou qu’il la requiert pour être exprimé ; qu’à l’inverse des fictions viennent recouvrir et occulter les traumas passés que seules des « contre-fictions » puissent dévoiler.

  • 12 Les différents aspects de la fabulation relevé par Ronald Bogue sont « devenir autre » ; « expérime (...)
  • 13 “[…] the historical labour has entailed an accounting of great suffering and an effort to find in t (...)

14Le terme « fabulation » a été mobilisé par différents penseurs qui, chacun dans leur domaine, ont cherché à mettre en relief sa portée poétique, politique et créatrice, parfois explicitement en lien avec la question du trauma. On peut songer en premier à Gilles Deleuze qui tout en se référant à la philosophie d’Henri Bergson donne à la fabulation une nouvelle orientation qui met en relief sa dimension productrice. Celle-ci est en effet susceptible de constituer une force d’opposition aux récits dominants qui façonnent le monde mais aussi d’inventer ce « qui manque » en se dégageant d’un « actuel vécu » apparaissant dès lors comme « l’invivable », « l’intolérable » (Deleuze, 1985, p. 289). La question du trauma devient explicite chez Ronald Bogue qui voit dans la fabulation deleuzienne une modalité d’écriture des « cicatrices de l’histoire » et plus généralement de l’événement traumatique en littérature des xxe et xxie siècles. À travers ses différents aspects12, la fabulation deleuzienne permet ainsi à l’auteur d’analyser comment chez plusieurs écrivains de cette période « […] l’écriture de l’histoire a impliqué de rendre compte de grandes souffrances et de chercher dans ces souffrances les éléments d’un passé “utilisable”, c’est-à-dire, un passé fidèle à ce qui est arrivé mais aussi capable d’engendrer de nouvelles possibilités13 » (Bogue, 2010, p. 2).

15Dans une autre perspective mais toujours en lien avec le trauma, c’est Lionel Ruffel qui mobilise le terme de fabulation pour cerner les implications de la « dérive référentielle » construite par l’œuvre d’Antoine Volodine. Il précise :

Ce siècle s’achevant, la pensée et la littérature ne cessent de revenir sur ces traumas [la collaboration, le nazisme, le stalinisme, les camps], sortes de scènes originelles, de taches aveugles sur lesquelles elles se construisent […] face aux mêmes événements, Volodine choisit une posture proche du délire et refuse toute vraisemblance référentielle, alors que le paradigme de l’enquête informe les textes contemporains affrontant l’histoire. […] L’imaginaire, le délire, la folie, la fiction « fictionnante », l’étrangement font l’originalité de cette œuvre et peuvent être saisis par un terme qui a le mérite de désigner dans le même temps un effet littéraire et son origine presque clinique : la fabulation, qu’on doit différencier de la fable ou de la simple fiction et comprendre comme une fiction à effet de fiction. (Ruffel, 2007, p. 47-48)

16Ces propos soulignent les liens étroits qui unissent fabulation et trauma dans l’œuvre de Volodine mais également la position de singularité occupée par ces dernier au sein du champ littéraire contemporain.

17D’autres pensées de la fabulation méritent d’être mentionnées. On retrouve le terme chez Saidiya Hartman qui forge la notion de critical fabulation dans le cadre d’un travail qui vise à déranger les éléments narratifs d’un événement ou d’une histoire pour imaginer ce qui aurait pu advenir (Hartman, 2008). Avec la notion de critical fabulation, prendre acte de la violence de l’archive, c’est aussi se donner la liberté de ré-imaginer les circonstances de sa constitution. Enfin, Donna Haraway mobilise, quant à elle, l’expression de speculative fabulation pour penser la portée critique et créatrice de récits qui, sans s’opposer aux faits scientifiques, dérangent l’ordre des choses et les hiérarchies de la parole comme elle l’explique dans le film de Fabrizio Terranova qui lui est consacré : Donna Haraway: Story Telling for Earthly Survival (2016).

18Ainsi la force de la fable et de la fabulation est de compromettre l’aspect immuable et la dimension objectivable de l’événement, notamment traumatique, de bousculer les discours qui le figent et d’imaginer ce qui aurait pu être ou encore ce qui peut advenir.

19Xavier Garnier ouvre ce numéro avec son article « Quand les engloutis fabulent » qui met en lumière l’inscription du trauma dans une géographie urbaine et intime. En proposant une lecture du roman Qui se souvient de la mer de Mohammed Dib, il interroge comment le récit se transmue en fable et spatialise une part du trauma colonial. Trauma individuel et trauma collectif se côtoient alors et constituent les éléments d’une fiction qui mobilise les énergies des vivants et de la ville dans la lutte anticoloniale. Avec « Ce qui se transmet : fictions et contre-fictions du trauma », Alice Laumier étudie les différents liens que tisse le livre de Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle, entre trauma et fiction : du mythe qui recouvre les traumas du passé à la formation de nouvelles narrations du trauma permettant de relier les sujets humains à la matière vivante du monde.

20Certaines des réflexions s’esquissant dans ces deux premiers articles trouvent un prolongement dans la série suivante qui regroupe des articles portant plus particulièrement sur les traumas et la mémoire historiques. Loïc Aloisio s’empare d’une nouvelle chinoise de Han Song et montre comment la science-fiction constitue un moyen pour évoquer le massacre de Tian’anmen et contrer la volonté d’occultation et la politique mémorielle du pouvoir en place. Emeline Baudet, de son côté, analyse la prolifération des récits dans Le cavalier et son ombre de Boubacar Boris Diop, comme une fabulation traumatique autour du génocide rwandais. Enfin, Edit Bors, en se penchant sur le roman de Jacques Chessex, Un Juif pour l’exemple, propose une discussion autour de la notion de trauma culturel et des (im)possibilités de témoigner d’un héritage violent et traumatique.

21La section suivante est consacrée à l’affabulation. Dans son article intitulé « À l’épreuve de l’affabulation en zone industrielle » et consacré à Somaland d’Éric Chauvier, Claire Dutrait analyse la puissance – ou l’inefficacité – du langage à dire une catastrophe. D’autre part, à travers sa lecture de l’autofiction d’Antoni Casas Ros, Le théorème d’Almodóvar, Peggy Cardon interroge la capacité de l’affabulation à dépasser voire à transfigurer le trauma, engendré ici par un terrible accident de voiture.

22Les deux articles suivants s’intéressent à des événements dont le réel se dérobe. La fabulation devient alors déformation des faits et invention d’histoires comme réponse à cette part insaisissable ou intangible de l’événement. La construction d’une fable personnelle, étroitement liée à un traumatisme collectif, est interrogée par Loïs Vioque qui propose une lecture du roman de Jonathan Safran Foer, Extremely Loud and Incredibly Close. Frédérique Colette analyse la façon dont le deuil traumatique dans Le jour où je n’étais pas là d’Hélène Cixous entrelace rêve et réalité, mensonge et véracité dans une enquête sans terme, elle-même gagnée par l’incertitude.

23Le dossier s’achève avec deux articles qui interrogent la fonction narrative et poétique du trauma. Celui d’Éva Avian se penche sur la réécriture du mythe de Philomèle et Prognée dans les Fables de La Fontaine et propose d’en renouveler l’analyse en prêtant attention aux liens entre trauma, mémoire et oubli. Charlotte Thévenet, quant à elle, étudie la fonction narrative du trauma dans trois fictions contemporaines portant sur l’avortement et analyse les conséquences de l’association de l’avortement à une expérience traumatique.

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Bibliographie

Bennett, J., & Kennedy, R. (2003). World Memory: Personal Trajectories in Global Time. London : Palgrave Macmillan.

Benjamin, W. (2000 [1933]). Œuvres II, trad. M. Gandillac, R. Rochlitz et P. Rusch. Paris : Gallimard.

Bogue, R. (2010). Deleuzian Fabulation and the Scars of History. Edinburgh: Edinburgh University Press.

Bond, L., & Craps, S. (2020). Trauma. London: Routledge.

Caruth, C. (1995). Trauma: Exploration in Memory. Baltimore: Johns Hopkins University Press.

Deleuze, G. (1985). Cinéma 2. L’image-temps. Paris : Les éditions de Minuit.

Hartman, G. (1995). ‘‘On Traumatic Knowledge and Literary Studies’’. New Literary History, 26, p. 537-563.

Hartman, S. (2008). “Venus in Two Acts”. Small Axe, 26, 1-14.

Luckhusrt, R. (2008). The Trauma Question. London : Routledge.

Pignol, P. (2012). Le Travail psychique de victime : essai de psycho-victimologie. Thèse de doctorat, université Rennes 2. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00658758.

Rabaté, D. (1997). « Figures de l’après-coup (le temps de l’événement dans le roman moderne) ». In L. Couloubaritsis, & J. J. Wunenburger, Les Figures du temps (p. 221-232). Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg.

Rabaté, D. (2008). « Événement et traumatisme : modalités de l’après coup dans le roman du xxe siècle ». In P. Glaude, & H. Meter (dir.), Le Sens de l’événement dans la littérature française des xixe et xxe siècles (p. 169-178). Frankfurt am Main/Berlin : Peter Lang.

Ruffel, L. (2007). Antoine Volodine post-exotique. Nantes : Cécile Defaut.

Whitehead, A. (2004). Trauma Fiction. Edinburgh : Edinburgh University Press.

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Notes

1 Toutes les traductions sauf indication contraire sont de notre fait.

2 Au-delà du principe de plaisir est publié en 1920. Interpellé par le cas des soldats revenus traumatisé du front, Freud se détourne momentanément de sa théorie du trauma en deux temps (Nachträglichkeit) élaborée dans le cadre de ses recherches sur l’hystérie pour s’intéresser au cas des névroses traumatiques causées par des événements soudains et violents qui font effraction dans le psychisme et déborde ses défenses. Au-delà du principe de plaisir est, par ailleurs, un texte fondamental pour la psychanalyse puisqu’il introduit le concept de pulsion de mort et débouche sur la théorisation de la deuxième topique.

3The impossibility of a comprehensible story, however, does not necessarily mean the denial of a transmissible truth”.

4Caruth argues that literary language stands out in its capacity to transmit that which resists ordinary memory and understanding, and which therefore cannot be communicated in a more straightforward way”.

5 “ […] that cannot be reduced to the thematic content of the text or to what the theory encodes, and that […] stubbornly persists in bearing witness to some forgotten wound”.

6A theory emerges focusing on the relationship of words and trauma, and helping us to ‘read the wound’ with the aid of literature”.

7Novelists have frequently found that the impact of trauma can only adequately be represented by mimicking its forms and symptoms, so that temporality and chronology collapse, and narratives are characterised by repetition and indirection”.

8 Voir à ce propos Rabaté, D. (2019). Petite physique du roman. Paris : José Corti.

9 “ […] there is a danger that the field is becoming limited to a selection of texts that represent a relatively narrow range of traumatic events, histories and cultural forms, rather than engaging the global scope of traumatic events and the myriad forms that bear witness to them”.

10 Voir notamment Balaev, M. (2008). ‘‘Trends in Literay Trauma Theory’’. Mosaic: An Interdisciplinary Critical Journal, 41, p. 149-165.

11 Voir Craps, S. (2013). Postcolonial Witnessing: Trauma Out of Bounds. London : Palgrave Macmillan.

12 Les différents aspects de la fabulation relevé par Ronald Bogue sont « devenir autre » ; « expérimenter le réel » ; « légender » ; « inventer le peuple qui vient » ; « déterritorialiser la langue » (2010, p. 6).

13 “[…] the historical labour has entailed an accounting of great suffering and an effort to find in that suffering the elements of a usable past – that is, a past that is true to what happened but capable of engendering new possibilities”.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Rym Khene et Alice Laumier, « Fables du trauma »Itinéraires [En ligne], 2022-3 | 2023, mis en ligne le 17 juillet 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itineraires/13853 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itineraires.13853

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Auteurs

Rym Khene

Université Sorbonne Nouvelle, UMR THALIM

Alice Laumier

Université Sorbonne Nouvelle, UMR THALIM

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Droits d’auteur

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