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Affabulations

À l’épreuve de l’affabulation en zone industrielle

Une lecture de Somaland d’Éric Chauvier
Fabulation as Experience in Industrial Zone
Reading Somaland by Éric Chauvier
Claire Dutrait

Résumés

Éric Chauvier, dans Somaland (2012), élabore un récit avec des documents explicitement issus d’un matériau d’enquête recueilli au début des années 2000 dans une zone SEVESO. Décrivant le dispositif textuel complexe qui fait advenir une catastrophe dans le langage, et se saisissant du substrat pragmatiste de l’auteur anthropologue, l’analyse fait apparaître la dimension édifiante de ce qui ne semblait être qu’une factographie ethnographique. Mettant en œuvre certaines pratiques de langage qui semblent encore pouvoir donner corps à une relation entre celui qui parle, ce qu’il dit et à qui cela s’adresse dans le tremblement de la catastrophe, le texte engage le lecteur à faire une expérience réflexive et sensible qui consiste à reconnaitre une catastrophe lente et donner sens à la parole traumatique qui en émerge. La fable d’Éric Chauvier interpelle ainsi tout un chacun sur son implication potentielle dans la catastrophe chronique qui caractérise notre époque, et contribue à éclairer les conditions dans lesquelles on peut encore donner consistance au langage, même fictionnel.

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Texte intégral

Cette incertitude était une aubaine. Elle était à la fois notre terrain d’exploration et une formidable occasion de montrer nos compétences.
Et puis ce beau programme a commencé à se fissurer.
Éric Chauvier, Somaland, p. 10

1À quelle parole se fier lorsque le monde se délite au point que les faits mêmes qui constituent une catastrophe ne sont pas reconnus comme tels, lorsque la catastrophe n’est pas un fait objectivé, mais une situation diffuse et incertaine qu’empêchent d’appréhender les cadres trop rigides de la gouvernance en charge de la gestion des risques ?

2Somaland, d’Éric Chauvier, met en œuvre un récit qui engage ses lecteurs à reconnaître un traumatisme en dehors de la logique de la catastrophe perçue comme fait objectivé. Il propose à l’analyse du lecteur le matériau d’une enquête menée en zone SEVESO, commanditée par le comité local d’information et de concertation (CLIC) associant des industriels ou leurs communicants, des élus et des associations. Ce type de comités est alors tout récent : sa création se veut une réponse à l’explosion de l’usine AZF dans la ville de Toulouse le 21 septembre 2001 et au débat national qui s’est ensuivi. L’anthropologue enquête quant à lui dans une zone SEVESO de la région de Bordeaux, sur les liens entre l’exposition aux risques industriels et la paupérisation des populations, en vue d’évaluer « l’acceptabilité sociale du risque ». L’expression, issue de la science et du management du risque, postule que la possibilité de vivre à côté d’usines résulte d’un calcul mettant en balance les effets positifs espérés et les effets redoutés de la proximité des usines (Baba, 2016 ; Cadet & Kouabénan, 2005). Les retranscriptions des discours de l’expert en sciences du danger, des élus locaux et des services administratifs laissent entendre qu’ils ne sont pas en mesure d’appréhender la situation vécue par les habitants, sinon par non-dits, préjugés et dénis. L’extrême proximité des usines d’une part, et l’absence complète de médiations avec elles d’autre part, laissent percevoir en quoi consiste la « violence lente » que Rob Nixon (2011) théorise dans les mêmes années : elle réside autant dans le danger, risqué ou avéré, auquel sont exposées les populations, que dans la difficulté, voire l’impossibilité, notamment pour les plus pauvres d’entre elles, à faire reconnaître la menace de l’exposition au danger ou l’exposition elle-même auxquelles elles sont quotidiennement soumises.

3Éric Chauvier tente de faire reconnaître la situation catastrophique vécue par les riverains de l’usine, d’abord dans un article sur les « préjugés, non-dits et enjeux implicites de l’action publique » dans les environnements à risques (2007), puis, comme si la prise scientifique était insuffisante, par le recours au récit que constitue Somaland, publié en 2012. On y voit l’enquêteur-narrateur choisir de centrer son étude sur une cité qui ne bénéficie d’aucune des contreparties que les industriels accordent d’ordinaire aux collectivités des territoires qui les accueillent.

4Or dans la cité étudiée, ici littérairement nommée Thoreau pour « préserver l’anonymat des lieux évoqués » (Chauvier, 2012, p. 14), une histoire singulière émerge. Un riverain, Yacine G., affirme qu’une substance, inodore, invisible mais toxique, émanant de l’une des usines, est la cause de la dégénérescence physique et psychique de sa petite amie – et partant, de leur rupture amoureuse. Isolée, non argumentée, formulée avec trop de véhémence, cette histoire n’a d’abord aucun crédit aux yeux de l’enquêteur, qui la prend pour une affabulation tenant lieu de moyen de consolation pour donner sens à une séparation mal acceptée.

5La mise en tension de cette affabulation amoureuse avec le langage d’évitement tenu par les responsables politiques et les experts du management des risques met en péril les catégories ordinaires de compréhension. À quels discours se fier ? Telle est la question qu’Éric Chauvier ne cesse de traiter à partir de son expérience de terrain en zone SEVESO, avec le compte rendu d’enquête sur les non-dits (2007), l’essai La crise commence où finit le langage (2009) et un autre essai sur la crise du langage qui caractérise notre époque, Les mots sans les choses (2014). Telle est celle que le récit de Somaland prend en charge : quelle crédibilité accorder au témoignage d’un riverain des usines alors qu’elle a les traits de l’affabulation paranoïaque ? Tenter d’y répondre, c’est s’inscrire dans la double histoire de la reconnaissance – psychologique et juridique – des témoignages traumatiques, et de l’appréhension des catastrophes, qui ne se définissent plus nécessairement comme un évènement marquant, mais comme une période possiblement longue et imperceptible (Citton, 2009). En effet, dans le cas des catastrophes vécues comme événements historiques (guerre, épidémie, attentat, tsunami, explosions…), depuis le DSM III de 1980, la reconnaissance des traumatismes ne fait enfin plus question : « l’évènement devient nécessaire et suffisant pour déterminer la cause du traumatisme », et pour éventuellement déclencher sa compensation financière par les tribunaux (Fassin & Rechtman, 2007). Or, les choses ne sont pas aussi systématiques lorsqu’un témoignage traumatique ne se réfère pas un événement mais à une période plus longue. Rob Nixon (2011) souligne en effet la difficulté à faire reconnaître comme catastrophes ce qu’il appelle des « violences lentes » (esclavage, colonisation, exploitations…). Dans ce contexte, il montre l’importance des collectifs de victimes, et des écrivains qui portent leurs voix, dans le processus de reconnaissance des traumas.

6Le récit d’Éric Chauvier se situe dans le moment d’avant la constitution de ce collectif, s’il se constitue jamais. Il met en œuvre une situation d’énonciation des plus troublantes, où une parole émerge, aussi étrange qu’un témoignage traumatique, mais sans référence à un fait (court ou lent) reconnu comme tel. Et ce, de manière d’autant plus déstabilisante que le récit se présente comme une factographie à savoir comme un texte se contentant de présenter des documents constitués comme « faits » – au moment même où le langage pour dire les faits est en crise de référence. Le discours du management des risques reconnaît une catastrophe possible, mais semble incapable de penser la catastrophe en cours, typique pourtant de la « société du risque » telle que l’a pensée Ulrich Beck (2008), à savoir non seulement lente, mais aussi insidieuse. Le titre de l’ouvrage, en faisant allusion à la dystopie d’Aldous Huxkley – soma étant le nom de la drogue déréalisant les relations dans Le Meilleur des mondes (1932) –, confirme l’impossibilité d’une position extérieure à partir de laquelle analyser la situation dystopique, ce qui démultiplie la catastrophe et lui confère une ampleur inédite. La constitution du fait catastrophique et la reconnaissance du témoignage traumatique, ne semblent plus pouvoir jouer en écho l’une de l’autre. Ces deux opérations étant prises dans une même temporalité et dans un même milieu, on se figure alors ce que pourrait être une « catastrophe chronique ». Elle se distingue des catastrophes aiguës ou soudaines, selon la clinicienne du travail Pascale Molinier, par le fait qu’elle ne se révèle que par le travail d’enquête d’une part : elle n’advient que de surcroît. Elle témoigne, d’autre part de « l’incapacité [des gens] à mobiliser leurs défenses normales contre la peur, parfois parce qu’ils n’ont pas suffisamment d’information pour se former une opinion claire, voire ont été laissés dans l’ignorance du danger, parfois parce qu’ils ne peuvent rien faire pour l’éviter ». Ces « gens » sont tout autant les habitants de la zone catastrophée que ceux qui y enquêtent (Molinier, 2007, p. 49).

7Ainsi, pris dans l’incapacité du logos à se saisir et à objectiver la catastrophe, de quels moyens disposons-nous pour décider de la vérité d’une parole traumatique lorsque la référence au fait catastrophique n’est plus possible et ce d’autant plus que la fiabilité des paroles adressées n’est plus assurée par les catégories de pensées ordinaires, lesquelles pouvant recouvrir une chose et son contraire, et que l’angoisse traumatique issue de l’expérience de la catastrophe ne s’arrête pas au sujet enquêté mais touche jusqu’à l’enquêteur ? La fable d’Éric Chauvier répond à cette question en engageant à reconnaître la faiblesse du lien entre les mots et les choses, notre implication potentielle à générer la catastrophe, et la puissance du mythe à se saisir de situations insidieuses. Car l’enjeu n’est plus de savoir distinguer ce qui est de ce qui n’est pas – comme l’exigerait le langage de l’expertise –, mais de comprendre si nos actes de langage contribuent à la dislocation du commun, à commencer par ce qui fait lien par le langage, ou tentent de faire lien à partir de la blessure du trauma.

Trouble dans les discours et perte du sens commun

Une enquête sans objet

8Non sans rappeler l’incipit de Tristes Tropiques de Levi Strauss (« Je hais les voyages et les explorateurs »), celui de Somaland annonce la crise dans laquelle se trouve l’anthropologue-narrateur : « J’étais taillé pour la science » (p. 9). L’assertion, au passé, signale qu’un enquêteur a perdu sa vocation. Au démarrage du récit, le lecteur cherche quel est l’objet de l’enquête du narrateur. On sait qu’elle se situe après l’explosion industrielle d’AZF. On pourrait donc s’attendre au récit des effets de cette catastrophe, mais l’enquête porte sur un autre site SEVESO, qui n’a pas « encore » explosé. Or, la mission confiée à l’anthropologue ne porte pas sur les moyens d’éviter l’explosion éventuelle d’une des usines de la zone, laquelle entraînerait – apprend-on rapidement – l’explosion de l’ensemble du site industriel et l’annihilation certaine de la banlieue de Somaland, à commencer par la cité riveraine de Thoreau. Elle ne porte pas non plus sur les discours des communicants et autres experts en management des risques, dont on s’aperçoit qu’ils visent à minimiser les risques plutôt qu’à en évaluer la probabilité. Distordant l’instinct vital qui voudrait que dans une situation de grand danger on cherche à l’éviter, les discours donnés à lire cherchent d’abord à le mesurer et à le minimiser. Cette distorsion confinerait à l’invraisemblance et à l’absurde si ce n’était effectivement la logique mise en œuvre par la gouvernance des catastrophes dans ce type de zones industrielles européennes (Centemeri, 2011 ; Neyrat, 2006). Les retranscriptions d’enquêtes, les didascalies et les effets de réels du texte, bref, son « effet document » (Zenetti, 2016), attestent de l’inscription effective de cette distorsion logique. Les préoccupations vitales deviennent des objets à analyser, mais restent sans sujet qui pourrait porter l’élan à sauver sa vie ou celle des personnes concernées.

9Dans le fil du récit, au moment où le narrateur-enquêteur présente enfin l’objet de son enquête à deux riverains des usines – évaluer si les risques leur sont « socialement acceptables » – ils lui retournent la question : « S.T. (protestant, l’air scandalisé) – Ouais trop pas ! Et nous est-ce qu’on est socialement acceptables. Ça c’est la vraie question à poser. Moi j’en vois pas d’autres. » (Chauvier, 2012, p. 22) Cette interpellation des enquêtés à l’enquêteur constitue une situation de retournement dans les relations de recherche, en faisant du chercheur un témoin impuissant « d’une colère rentrée » (p. 24). Par ce retournement, l’objet de l’enquête se trouve soudain être un sujet mettant en crise l’enquête elle-même – une catastrophe, donc, pour l’enquêteur, qui ne peut plus enquêter sur son objet sans être pris dans des relations en crise.

Complexité des voix et des polices

10Les relations, en situation d’enquête, sont faites de langage. Éric Chauvier, dans ses écrits littéraires, nous a habitués à des dispositifs textuels complexes, faisant des matériaux d’enquête la matière même du récit. Comme dans Laura (2020) ou La Petite ville (2017), le lecteur est mis en situation de lire plusieurs voix qui s’enchevêtrent et que les polices de caractères aident à identifier. Dans Somaland, les retranscriptions auxquelles nous avons accès sont celles d’un expert en sciences du danger, de riverains des usines SEVESO vivant dans une cité, d’un formateur au projet de management des risques, de divers élus en charge des questions relatives aux risques industriels, d’ingénieurs sécurité d’une usine mitoyenne, d’un toxicologue et épidémiologiste.

11La voix du narrateur-enquêteur, si elle est bien la voix principale dans la mesure où elle accompagne l’agencement des matériaux retranscrits, ne constitue pas la voix majoritaire. Elle en complexifie cependant la réception en prenant soin de retranscrire et d’expliciter tout ce qui peut y faire sens :

(À Somaland, personne n’aborde jamais ces questions de société, ces questions psychologiques. [Edwardian Script pour exprimer la teneur poétique, et par là irrationnelleImpact, rouge comme le danger véritable – de ces idées.] La vie des résidents de Somaland est strictement réductible à quelques savants calculs [Impact, comme il se doit, noir comme une injonction de survie] : )
Toute personne se trouvant dans un rayon de 1 200 mètres au moment d’une explosion de type BLEVE (ce qui correspond à l’un des scénarios d’accident d’AMPECK FA-2) devra immédiatement se confiner dans un endroit sans fenêtre ni aération. (Chauvier, 2012, p. 22)

12La mention systématique des polices de caractères utilisées par les communicants et du sens qu’on peut conférer à leur taille, graisse et couleur indépendamment du sens du mot dont il est question, révèle l’inconsistance des propos au moment même où ils sont tenus. On lit dans plusieurs entretiens (p. 29 notamment) que le vocable « zone de sécurité » sert à désigner la zone dans laquelle tout est voué à une mort certaine en cas d’accident, contrairement à ce que laisse entendre la formule consacrée. Il en va de même avec la syntaxe, dont la logique n’est plus prise en charge par une rhétorique communément partageable, et les postures, où tics langages, absences de regards dans une conversation, évitement systématique de confrontation… génèrent tant d’implicites qu’ils empêchent de saisir la référence de ce qui est énoncé. Ainsi le langage se fait-il le reflet d’une réalité marquée par la dislocation des entités et l’autonomisation des règles du discours qui font que le sens circule mal. Le risque permanent de non-sens dans le langage montre qu’une catastrophe est à l’œuvre : sans constituer un accident violent qui sépare un avant d’un après, elle se caractérise plutôt par un état généralisé de « mise hors-sujet » (Moreau, 2015) de ce qui importe pourtant le plus pour continuer à vivre, à commencer par le sens commun que pourrait élaborer le langage censé faire lien (Citton, 2009).

Registres du non-sens

13Il est une voix qui revient, dans les retranscriptions d’entretiens proposées à la lecture, c’est celle de Yacine G., habitant de la cité Thoreau qui jouxte les usines. On la suit au cours de quatre retranscriptions d’entretiens, lorsque les autres acteurs du territoire de Somaland n’en ont qu’une seule chacun. Ce témoin n’était pas prévu au programme de l’enquêteur-narrateur : sa voix surgit au cours d’un entretien que l’enquêteur mène péniblement avec deux autres habitants de la cité Thoreau :

MOI. (sourire gêné, adoptant le ton qui sied aux excuses). — Je pense que ce serait bien si vous pouviez siéger au PR3I (l’instance de concertation locale, appelée PR3I comme Parler des Risques Industriels sans Inquiétude ni Indifférence). Vous avez des choses à dire, des trucs, des angoisses quoi. Alors que vous êtes quand même les principaux concernés, personne ne représente le quartier. Il faut que vous soyez organisés en association pour y siéger.
J. (catégorique, regard large défiant une horde d’ennemis invisibles) — Pas question.
UNE VOIX QUE JE NE CONNAIS PAS. (tempérant) — Pourquoi pas.
J.et L. (dévisageant avec insistance le nouveau venu, l’air subitement impressionné, mais s’écartant pour le laisser passer) — Salut Yacine. (Chauvier, 2012, p. 26)

14L’habitant qui prend la parole ici tient à raconter comment son ex-petite amie, Loretta, a été intoxiquée par une substance, le « silène », dont personne ne parle par ailleurs, invisible et inodore – contrairement au « photack », qui a fait l’objet d’études « ayant conclu à son innocuité ». Son récit se présente d’abord comme une affabulation. Dans le chaos dissonant des discours à la rationalité et à la teneur mal ajustées, la voix de Yacine G. arrive comme un contrepoint sans commune mesure avec le reste, non pas qu’elle mime la rationalité comme les discours de la gouvernance, mais plutôt qu’elle semble raconter n’importe quoi.

  • 1 “[B]etween the story of the unbearable nature of an event and the story of the unbearable nature o (...)

15Deux registres de non-sens, donc, auxquels le lecteur aussi se trouve confronté : d’un côté des non-dits et des dénis, de l’autre une voix qui surgit et qui témoigne de faits incompréhensibles. On pourrait reconnaître dans cette mise en écho la tension entre les deux types d’histoires dans laquelle s’inscrit toute expérience traumatique selon Cathy Caruth, entre « l’insupportable d’un événement et l’insupportable d’y avoir survécu1 » (2016, p. 7 [traduction personnelle]). Dans Somaland, ces deux types de voix sont « insupportables » dans le sens où on ne peut se ranger à la rationalité ni de l’une ni de l’autre (on ne peut pas s’en faire les supporters). Mais contrairement à la reconnaissance des traumatismes des catastrophes-événements ou des violences lentes une fois objectivées, le fait catastrophique, ici, n’est pas isolable des voix catastrophées : elles le constituent, sans pouvoir y faire référence. La poétique mise en œuvre par Éric Chauvier fait sentir à quelle catastrophe inédite nous expose la « société du risque » telle que l’a caractérisée Ulrick Beck (2008) : la menace ne vient plus de l’extérieur du langage ou de la société, elle leur est inhérente. Ni isolable dans le temps ou dans l’espace, non objectivable, la catastrophe se fait chronique, comme on dit qu’une exposition aux pollutions qu’elle est chronique. L’exposition aiguë se reconnaît à ses symptômes isolables et objectivables, lorsque l’exposition chronique, encore souvent très mal connue, implique une relation étiologique beaucoup plus complexe qui met au défi les épistémologies scientifiques de la relation cause – conséquence, ainsi que la praxis politique, qui voudrait qu’à chaque problème réponde une solution (Thébaud-Monny, 2017). Somaland serait alors « le pays du corps » en crise d’engendrement (soma en Grec désigne l’ensemble des cellules non sexuelles d’un être vivant), le corps, donc, en ce qu’il n’engendre pas d’autre que soi, par opposition au germen, qui génère et régénère des élans vitaux. La société du risque est ainsi condamnée à « somatiser », à se faire le signe illisible d’un état psychique catastrophé qui ne peut plus engendrer de sens, même traumatique, en dehors de soi. Le récit de Somaland nous met au défi d’apprendre à lire ces signes illisibles.

Crise dans les faits : conditions de la connaissance et de la reconnaissance

Force des préjugés sociaux sur l’élaboration de la connaissance

16L’enquêteur se décide à écouter Yacine G, d’abord, par « curiosité un peu malsaine » (Chauvier, 2012, p. 49), affirme-t-il pour justifier qu’il se rende au rendez-vous fixé, puis pour ne « pas laisser [Yacine G.] sans explication ». Il se défend en tout cas de se laisser embarquer à « vérifier l’hypothèse scientifique de l’amour intoxiqué » (Chauvier, 2012, p. 55), sans être très sûr de lui : « Je songe : je ne peux pas conserver l’hypothèse d’un canular ; une mise en boîte n’est toujours que ponctuelle ; la faire durer relève de la pathologie mentale… » (Chauvier, 2012, p. 50).

17Habitant d’une cité délaissée, jeune, au nom arabe, chômeur, récemment quitté par sa copine : les préjugés sociaux et moraux pesant sur le témoin Yacine G. entament lourdement la crédibilité de ses propos. Pour s’adresser à lui, le narrateur tente de se départir, avec difficulté, des habitus sociaux qu’Éric Chauvier a pu caractériser en tant qu’anthropologue (2007), comme typiques des jugements portés sur les riverains des zones industrielles :

MOI. (avec l’impression désagréable d’ajouter une pointe de mépris à mon propos) — Ce que je veux dire, c’est que si vous faites une demande à la mairie, on vous dira sans doute quels sont les risques liés au silène. Ça vaut la peine d’essayer (le mépris est peut-être atténué par ce conseil, un peu paternaliste cependant, et à contre-emploi). (Chauvier, 2012, p. 52)

18Au fil du texte, une série de neuf citations de Carlo Ginzburg (2019), l’historien qui a fondé la méthode de la microhistoire pour apprendre à reconnaître d’autres récits que ceux que valorisait alors l’école française des Annales, servent de jalons aux entretiens menés entre Yacine G. et l’anthropologue-narrateur. Elles rappellent que, dans certaines conditions, les témoignages mènent au pilori social, comme il en a été pour Menocchio, le meunier étudié par Ginzburg condamné au bûcher. Ce dispositif narratif rappelle ainsi que certaines conditions sociales ne permettent pas aux enquêtés de témoigner, sinon sous le registre de l’inquisition. Fassin et Rechtman montrent aussi, dans l’introduction de L’Empire du traumatisme (2007), les résistances de la psychiatrie, par préjugés sociaux, à reconnaître le statut de sujets sensibles à l’ensemble des individus proférant ces témoignages, ainsi que les difficultés de la psychanalyse à concéder que le traumatisme ne relève pas que de l’inconscient, mais trouve sa cause aussi à l’extérieur du sujet. Tout dans la situation d’énonciation où se trouve Yacine G. engagerait à ranger son discours du côté de la paranoïa, du point de vue psychique, ou du complotisme, du point de vue politique. Le dispositif textuel nous invite pourtant à suspendre notre jugement, pour commencer, et à observer la manière dont l’enquêteur-narrateur et le personnage de l’habitant des cités tentent de se départir de la défiance ordinaire qui traverse la société de classes.

Yacine G. — […] Mon hypothèse, comme vous dites, est carrément crédible, parce qu’elle est vraie (jetant un coup d’œil anxieux par la fenêtre). Aussi vrai que je m’appelle Yacine et que je suis dépendant des minimas sociaux (souriant, satisfait de sa plaisanterie – j’avais dû prononcer cette expression « dépendant des minimas sociaux », lorsque j’avais présenté ma mission à certains habitants du quartier)./ MOI. (sur le ton de la plaisanterie) — Vous êtes aussi « exposés à des conduites délictueuses » (je reprends son faux ton savant). Ce sont les sociologues qui en parlent. (Chauvier, 2012, p. 55)

19En désignant lui-même les préjugés qui pèsent sur lui, l’habitant ouvre un espace de connivence possible avec l’enquêteur, qui est alors en mesure de désigner la classe de chercheurs en sciences sociales à laquelle il appartient comme productrice de ces a priori. L’un et l’autre, par l’humour, parviennent à se dégager des catégories qui les enserrent, et à reconnaître au passage la subjectivité de l’autre.

Technographie partagée

20En scientifique, l’enquêteur-narrateur poursuit sa relation avec Yacine G. en lui proposant une méthode d’élaboration commune du savoir, cherchant à établir l’intoxication au silène comme fait. Ce qui n’est pas sans rappeler le travail très actuel de la sociologue Christelle Gramaglia (2020) déployant des ethno-méthodes visant à reconnaître les connaissances des habitants des zones polluées sur les pollutions. Travaillant à statuer sur la situation comme catastrophique (avant de le faire sur la possible reconnaissance de la parole de Yacine G. comme témoignage traumatique), il engage ainsi son interlocuteur dans une démarche de systématisation des premières observations qu’il a faites à propos de la dégénérescence de son ex-petite amie. Il l’invite à établir des listes, des classements, des hiérarchisations de l’information, toute une « technographie » (Buob, 2019) lui permettant de relier les signes au sens par chaînages logiques et inscriptions successives. Et lui-même, dans la retranscription des entretiens, thématise les propos de son interlocuteur par des sous-titres : « compte rendu des atteintes supposées du silène sur le psychisme de Loretta » (Chauvier, 2012, p. 56) ; « retour sur les transformations physiques de Loretta » (p. 59) ; « hypothèse d’une neurasthénie de Loretta occasionnée par le silène » (p. 60) ; « nécessité rappelée d’une théorie » (p. 62).

21Sous nos yeux, on voit donc une affabulation délirante, que l’anthropologue appelait d’abord une « fiction-vérité » (p. 49 ; p. 52), gagner en consistance, au point que l’enquêteur propose au riverain de se rendre au comité d’alerte pour la présenter :

LUI. (m’interrompant) — Non ça ne marchera pas si c’est moi qui parle. Ce qu’il faut, c’est une théorie pour expliquer tout ça, un truc sérieux quoi. / MOI. (me souvenant que j’ai redouté, il y a quelques minutes, d’avoir à prononcer cette phrase) – une théorie concernant l’impact du silène sur le psychisme humain ? / LUI. (pressé, exalté) — Oui, il faut une théorie. Comment ça se fait une théorie ? / MOI. (avec l’impression désagréable d’être de nouveau face au Petit Prince) — Euh… / LUI (plus pressé et insistant encore) — Il faut une théorie ! / MOI. (essayant de me montrer dissuasif) — ça ne se fait pas comme ça une théorie. Il faut des preuves, puis des hypothèses de recherches. / LUI. J’ai des preuves, je passe mon temps à vous en donner. / MOI. (souhaitant en finir au plus vite) — Il faut aussi des études complémentaires pour valider le lien entre le silène et les changements survenus sur le métabolisme de Loretta. /LUI. À vous de voir, c’est vous qui avez les contacts. Moi je vous amène l’idée et les preuves, c’est déjà pas mal, non ? (Chauvier, 2012, p. 64)

22Ainsi l’habitant croit aux théories scientifiques qui viendraient le sauver au moment même où le problème réside plutôt dans l’absence de collectif en mesure de rendre l’hypothèse du silène « robuste ». Le malentendu est de taille : car pour « faire entrer les sciences en démocratie », affirme le sociologue des sciences Bruno Latour (2008) qu’Éric Chauvier place dans sa bibliographie, il ne faut pas seulement partager des méthodes observations, de descriptions et de classifications, il faut aussi des collectifs de personnes concernées. On lit ainsi que l’isolement de Yacine G., de Loretta et du quartier de Thoreau empêchent la théorie du silène de se consolider. La catastrophe qui se joue dans le langage de la gouvernance, provoquant la déliaison entre les mots et les choses, influe jusqu’à la manière de constituer la connaissance et de faire monde à partir d’elle. La méconnaissance des matières et de leurs effets n’est en effet pas séparable du trouble social, ni de la crise dans l’élaboration de la connaissance (Seurat & Tari, 2020), ni du chaos dans le langage.

Guerre des mondes

23Le chercheur, loin de sa posture initiale surplombante, s’est mis à enquêter non plus sur les habitants, mais avec l’un d’entre eux. Au fil des entretiens de toute la seconde partie du récit, on le voit ainsi « prendre des contacts et rechercher des études complémentaires », mais rien ni personne ne parvient à indiquer que l’hypothèse du silène serait fausse – elle existe dans les cercles de la gouvernance d’ailleurs, mais tant que les normes d’exposition à cette matière ne sont pas fixées, le risque sanitaire n’existe pas ; tant que le risque sanitaire n’est pas avéré, le recours aux experts est prématuré ; tant que les experts n’ont rien à dire, il n’est pas besoin de parler de cette matière ; si on n’en parle pas, c’est qu’elle ne pose pas problème. CQFD. Le déploiement de ce cynisme dans les retranscriptions d’entretiens des élus et des experts – dont on comprend qu’ils sont très proches de ceux qu’Éric Chauvier a effectivement réalisés dans son enquête de terrain (2007) – démontre, ad nauseam, qu’une guerre des mondes se joue, mais dont on connaît encore mal les frontières. Entre les « théories-fictions », les « fictions-vérités  » et les « fictions crédibles », on lit la manière dont le narrateur-enquêteur se débat avec ses propres catégories scientifiques : ce qui fait autorité dans une situation d’énonciation n’a plus de rapport avec ce qui est fiable, ni ce qui peut constituer une référence commune.

24Face au mépris des élus à considérer que les habitants ont des préoccupations légitimes, et face au refus de Yacine G. de s’exposer devant des instances qui de toute façon ne le reconnaîtraient pas comme locuteur valable, l’enquêteur-narrateur prend en charge l’hypothèse du silène et la porte lui-même dans les scènes sociales dévolues à la concertation. La deuxième partie du récit (enregistrant la suite de l’enquête) et la troisième, retranscrivant la réunion de concertation locale PR3I, (Parler des Risques Industriels sans Inquiétude ni Indifférence) pour la documentation de laquelle l’anthropologue avait été initialement missionné montrent ainsi l’enquêteur-narrateur en porte-parole d’une préoccupation habitante. Et c’est à son tour d’éprouver l’échec à s’adresser aux instances de concertation, et l’isolement radical dans lequel cet échec le plonge :

MOI. (avec l’impression de m’isoler par rapport au monde rationnel : mes employeurs, les experts en tout genre, la plupart des chercheurs universitaires, les autorités scientifiques, politiques et, en bref, tous ceux qui conçoivent Somaland selon un modèle d’interprétation global, ceux-là mêmes qui, de près ou de loin, contribuent à étouffer la voix de Yacine G.) — Je vais vous laisser travailler. (Chauvier, 2012, p. 120)

25À cause de cet échec, on pourrait considérer la démarche de l’enquêteur-narrateur comme vaine à se saisir de la vérité d’une parole traumatique. Mais n’allons pas trop vite : au passage, remarquons que le protocole scientifique peut se constituer comme expérience intersubjective élaborant du sens en commun, ce qui, dans la catastrophe chronique semble déjà une victoire, ne serait-ce que parce que cette reconnaissance de la subjectivité des personnes concernées est une condition indispensable à la reconnaissance du trauma (Fassin & Rechtman, 2007). Le récit de Somaland met ainsi en scène la bascule épistémologique qu’imposent les catastrophes chroniques aux sciences qui veulent s’en saisir. Enquêtés et enquêteurs éprouvent un même effroi, et à leur corps défendant, que ce soit dans leur corps propre, comme a pu le montrer Pascale Molinier dans son compte rendu d’enquête (2007) ou ici dans la constitution du corps social. Comme a pu le montrer Bruno Latour dans Politiques de la nature (2008), le rôle des sciences se trouve largement déplacé : elles ne peuvent plus servir pour instaurer des faits certains – qui seraient vrais objectivement. Encore nécessaires pour instaurer des pratiques de compréhension commune de ce qui est préoccupant, car pour cela elles ont des protocoles efficaces, elles restent insuffisantes à traduire cette préoccupation politiquement.

Expérience de la fable

Recours au mythe

26La méthode de « l’anthropologie de l’ordinaire », qu’Éric Chauvier a théorisée (2017), fait apparaître les scories d’un ordinaire tout autant dérouté que déroutant, dont relèvent ici l’affabulation de Yacine G., l’hypothèse du silène, le non-sens auquel elle donne lieu dans le langage, l’isolement radical qu’elle provoque dans les sociabilités. Ayant repéré cette sortie des cadres de la compréhension commune par un protocole de sciences en action, le récit de Somaland joue, dans le parcours de l’auteur, comme une tentative de se saisir de cette matière en déroute. Comme l’ont fait un certain nombre d’anthropologues français dans ces situations (Debaene, 2010), Éric Chauvier recourt au littéraire pour tenter d’appréhender ce qui échappe à l’écriture scientifique, à savoir ici la part de vérité qui se dit dans le témoignage traumatique. Ainsi au cœur de la factographie, et comme pour laisser l’effroi prendre place dans le texte avec son imaginaire culturel (Molinier, 2017), se dessine tout un réseau de références fictionnelles qui se présentent d’abord comme un travestissement du réel.

27Reprenons l’affabulation dans la formulation qu’en donne l’auteur pour rendre anonymes les données de l’enquête. Elle porte sur le corps d’une femme, Loretta, qui se serait métamorphosée « en vieille » (p. 32) sous l’effet des émanations du silène qui pénètrent, par la climatisation du supermarché le Monstros où elle travaille comme caissière, au cœur de la cité Thoreau. Les noms choisis, par leur charge littéraire, onirique, mythologique et poétique, accentuent le caractère fabuleux des propos tenus – et permettent d’en saisir une dimension nouvelle.

28Car, si le soma désigne la substance anesthésiante de la célèbre dystopie et en même temps le corps d’une femme anesthésiée par la catastrophe chronique, le Silène est, quant à elle, une référence au nom du père de Dionysos, s’opposant au monde apollinien de la raison par une puissance de vie qui lui échappe et le déborde. Remarquons que Yacine G., lui aussi, avec une rationalité qui échappe d’abord au sens commun, déborde des cadres de l’analyse du risque. Le Monstros, supermarché discount abêtissant ses clients, fait ici figure de Moloch précipitant les corps vers la mort par sa bouche de climatisation. La cité Thoreau, dans une allusion à l’auteur de Walden ou La Vie dans les bois (Thoreau, 1990) signifie, non sans ironie, l’isolement du milieu de vie dont il est question ici – cet isolement ne serait alors plus le signe d’une relégation subie, mais d’une condition propice aux réflexions sensibles sur l’état du monde. Comme depuis une maison au fond des bois pour le poète, comme depuis un rêve pour l’analysant qui l’interprète, les éléments épars flottent et ne demandent qu’à être rassemblés, pour former de nouveaux accordages, aussi étranges soient-ils.

29Ainsi, alors que l’enquêteur-narrateur a échoué à rendre compte de son enquête dans la réunion de concertation, il retourne encore une fois au supermarché, comme pour tester la vision de Yacine G. :

Avant d’arriver au Monstros, je ne pensais pas de façon sérieuse aux effets éventuels du silène sur la santé des clients et des salariés du magasin. Je ne m’attendais pas un seul instant à découvrir des caissières au regard vide et prématurément vieillies. Mais en observant les clients zombifiés, je me suis rendu compte que je m’étais inventé de faux prétextes pour me rendre au Monstros. J’étais bel et bien en train de suivre les consignes de Yacine G. Ce constat était assez troublant mais je ne pouvais l’éluder.
[…] Force était de reconnaître que je n’avais jamais constaté ces comportements sur d’autres parkings d’hypermarché, pas de façon aussi massive, pas avec cette lenteur et cette incapacité à anticiper toute collision. (Chauvier, 2012, p. 127)

30Sous les yeux du narrateur, se forme l’image du mythe cinématographique des zombis. Entendu comme récit fabuleux d’origine populaire qui met en scène des êtres symbolisant des énergies, des puissances ou des aspects de la condition humaine, le mythe permet de trouver enfin un substrat commun pour lire une situation étrange – Nastassja Martin et Baptiste Morizot (2018) ont pu théoriser récemment le rôle des mythes pour se saisir de l’étrangeté de la situation la plus contemporaine qui excède largement nos catégories de pensées, voire l’ontologie naturaliste qui domine la production des connaissances. Dans la vision mythique élaborée par le narrateur de Somaland, les éléments observés entrent en relation les uns avec les autres et forment une nouvelle syntaxe du monde, beaucoup plus large que la simple histoire d’une cité industrielle isolée, beaucoup plus primordiale qu’une affaire de management des risques. L’enquêteur se met à voir la situation avec les yeux du témoin, et l’amplifie par sa référence au mythe. Les lignes de vie et les lignes de mort se clarifient : une puissance du mal connue mais qui a sa propre ligne de vie – telle le silène – métamorphose les habitants d’une cité isolée, qui, par conséquent, ne s’appartiennent plus : preuve en est qu’ils se cognent les uns aux autres comme des âmes en peine à l’entrée d’une bouche monstrueuse où ils cherchent tous à entrer sans y parvenir.

31Le type de catastrophe en jeu, chronique, éprouvée grâce à la poétique du non-sens du texte, est ici représentée, par le mythe des morts-vivants, qui permet de se figurer ce à quoi sont exposés Loretta, les riverains de l’usine, ainsi que tous ceux qui les approchent. Il devient difficile de délimiter le connu de l’inconnu, ce qui est mortel de ce qui est porteur de vie, ce qui est fiable de ce qui est incertain. Chacun vit ainsi dans un demi-monde où les délimitations entre soi et les autres (matières comprises) n’assurent pas les conditions de survie. L’anthropologue Anna Tsing a ainsi nommé « fantômes et monstres » les entités qui nous menacent et que nous aurions tout intérêt à reconnaître pour apprendre à vivre « sur une planète abîmée » (Tsing, Swanson, Gan & Bubandt, 2017), faute de quoi les frontières fondamentales entre forces de mort et puissances de vie ne sont plus désignées, ni reconnues. Ces fantômes et ces monstres sont des entités « férales » jusqu’ici jugées indignes d’être connues qui, selon les lois de l’évolution, ont su profiter des infrastructures humaines pour les déborder et « coloniser le monde humain » (Dutrait, 2022).

La voix de la blessure

32Reconnaître la vérité d’un fantôme ou d’un monstre est évidemment difficile ! – de même que de cerner l’objet d’une angoisse. C’est pourtant ce à quoi engagent les catastrophes chroniques, grandes productrices de fantômes, dans la mesure où, la crise du savoir/non-savoir générée par toute catastrophe, est doublée par des institutions, qui dénient non pas seulement l’effet de la catastrophe (la blessure qui en découle), mais aussi le fait catastrophique lui-même (puisqu’il ne se passe rien !). Commencer à reconnaître les fantômes de la situation catastrophique est une condition, non seulement pour reconnaître cette crise d’incertitude, mais aussi pour éprouver, même sans preuve, l’état catastrophé dans lequel plonge toute catastrophe :

Penser les situations par le silène, le silène révélateur, c’est rester en alerte dans un monde qui pourrait vous détruire dans l’indifférence générale. Peut-être est-ce là la vertu des élucubrations de Yacine G. : répondre au principe heuristique de la peur développé par Hans Jonas. Mais je ne donne pas cher de cette hypothèse proprement dite. En fait, je ne sais plus ce que je dois penser j’ai besoin de données fiables, comme un assoiffé a besoin d’eau. Mon imagination s’est emballée, mais sans que je parvienne à la freiner par le bon sens, ou, mieux encore, par un contre-argument recevable. Quant à m’engouffrer dans cette brèche de vérité que je pressens confusément, il est encore trop tôt. (Chauvier, 2012, p. 129)

33En éprouvant de la peur à son tour, l’enquêteur-narrateur reconnaît une valeur à la parole du témoignage : elle est un signal qu’il s’agit d’apprendre à lire. Au cœur du récit, « la brèche » du mythe s’est ouverte, et par elle nous entendons déjà une première vérité du témoignage de Yacine G : en pleine guerre des mondes entre des plus qu’humains qui s’allient, le Silène et le Monstros, pour zombifier les humains, il est encore possible de se référer à l’amour et la peur pour se tenir éveillé, il est encore possible de se rendre attentif au devenir d’une femme aimée, il est encore possible de déployer une attention partagée, construite et sensible, grâce au langage, ses techniques et ses potentialités pour commencer à échafauder une théorie alternative, qui aboutit à une autre vision du monde, beaucoup plus primordiale.

34Cette démarche est vitale pour ne pas sombrer dans l’angoisse traumatique, on le comprend bien. Mais comme pour évacuer cette morale valeureuse et rassurante sur laquelle le lecteur pourrait fermer le livre, le récit fait disparaître le personnage principal dans ses dernières pages : plus personne ne peut dire au narrateur-enquêteur ce qu’est devenu Yacine G. Ne reste ainsi symboliquement que sa voix dans le cours du récit, comme parole de la blessure dont l’enquêteur a gardé trace dans son texte au milieu de la catastrophe chronique :

  • 2What the parable of the wound and the voice thus tells us, and what is at the heart of Freud’s wr (...)

Ce que nous dit donc la parabole de la blessure et de la voix, et ce qui est au cœur de l’écriture de Freud sur le traumatisme, à la fois dans ce qu’elle dit et dans les histoires qu’elle raconte involontairement, c’est que le traumatisme semble être bien plus qu’une pathologie, ou la simple maladie d’une psyché blessée : c’est toujours l’histoire d’une blessure qui crie, qui s’adresse à nous pour tenter de nous dire une réalité ou une vérité qui n’est pas autrement disponible. Cette vérité, dans son apparition tardive et son adresse tardive, ne peut être liée uniquement à ce qui est connu, mais aussi à ce qui reste inconnu dans nos actions mêmes et notre langage2. (Caruth, 2016, p. 4 [traduction personnelle])

35La question n’est donc plus seulement de savoir si Yacine G. est digne d’être écouté, ni si l’hypothèse du silène est avérée ou non aux abords des usines de Somaland, ni d’évaluer la valeur exemplaire de sa parole, mais de saisir ce que signifie d’encore inconnu ce témoignage, et ce qu’il nous adresse quant à nos actions et notre langage. En tant que symptôme du grand corps malade que constitue la ville de Somaland, en tant que Somaland représente la société du risque dans laquelle nous vivons, en tant que nous avons appris que cette société du risque est une catastrophe chronique en ce qu’elle génère une déliaison mortifère entre le langage, les relations et les connaissances du monde alors rendues impossibles, la voix de Yacine G. s’adresse à nous, non plus en simples lisants d’un récit, mais habitants d’un territoire dystopique, que les géosciences qualifient aujourd’hui de « zone critique » (2021), et avec laquelle nous faisons corps.

36Il s’agit de comprendre que la blessure qui est dite en situation de catastrophe chronique trouve sa vérité, pas seulement dans l’objectivation de la catastrophe (qui pour attester de la zombification de Loretta et des riverains de Thoreau ?), ni seulement dans la reconnaissance de ce celui qui parle comme sujet (qui pour porter crédit à un habitant qui n’habite plus la cité ?), ni certainement dans l’interprétation valeureuse que nous pourrions en faire (qui pour croire encore qu’une figure de héros amoureux sauve le monde ?), mais surtout dans la relation intrinsèque entre les trois pôles de l’énonciation. Entre celui qui dit, ce qui est dit et celui à qui cela est dit : une même blessure, une même faille, une même préoccupation relient et attestent de la vérité irréductible du lien qui s’est formé : une matière, un habitant, et un chercheur échouent à faire entendre leur ligne de vie.

Exercice moral et politique

37Le récit de Somaland s’achève sur une série d’apories : le chercheur échoue à faire reconnaître l’hypothèse du silène, il ne sait pas ce qu’est devenu Yacine G. (trois hypothèses concurrentes sont dites au narrateur), des émeutes ont eu lieu dans la cité de Thoreau, renvoyant les habitants de la cité à leur assignation médiatique tautologique « d’habitants de cités », confirmant que pour eux aucune issue n’existe, jusque dans le langage. Rien n’est résolu, semble crier la fin de ce texte, la blessure est ouverte et personne, dans la fiction, n’est disposé à l’entendre.

38Or, de la même façon que le chercheur a dû modifier ses protocoles de recherche pour approcher la connaissance d’une catastrophe chronique, les conditions sont réunies pour que le lecteur modifie à son tour ses modes de compréhension de la fiction. La poétique catastrophée du texte, la mise en œuvre troublante de la factographie, le dispositif narratif de mise en abîme de l’enquête (sous un double régime, de l’inquisition ou du compagnonnage sympathique) et la convocation des mythes communs empêchent le lecteur de rester spectateur de la représentation. Il a été engagé à élaborer du sens dans des situations d’énonciations, à prendre le relai de l’enquêteur-narrateur en adoptant des savoir-faire psychanalytiques pour former une vision à partir d’éléments épars – non plus seulement sous la modalité de la mimesis, qui permet de se représenter une situation, mais d’une praxis aussi, qui implique des savoir-faire, et des prises de position.

39Comme une fable, le texte cherche à nous exercer à des partitions morales difficiles. Le dilemme à partir duquel il nous est donné l’occasion de nous situer est de comprendre si nous empêchons ou contribuons à l’élaboration d’un sens commun, si nous perpétuons ou dénonçons les non-dits et les mal-dits qui génèrent la dislocation catastrophique entre les mots des choses, les connaissances et les matières, les habitants concernés et la perception des territoires où ils vivent. La dramaturgie de la fable incite, bien sûr, à choisir la reconnaissance du lien contre la catastrophe de la dislocation. Or les dernières lignes du texte mettent en garde contre toute bonne intention en la matière : non ponctuées comme pour refuser toute coupure, composées d’une série de mots-clés, elles montrent la vanité du langage de l’écologie politique lorsqu’elle se présente comme solution à la catastrophe chronique :

Vivre à Somaland dans une culture partagée / dans la confiance retrouvée / démocratie (Impact, d’un bleu presque noir, comme l’inscription de ce qui va advenir) tirer toutes les leçons d’AZF (les diapositives s’enchaînent hypothétiquement) Tirer les leçons toutes les leçons / entre citoyens responsables / impliqués dans la gestion des risques (Impact, vert comme l’avenir, vert comme une prairie sans marmottes, vert comme un rêve) développement durable principe de précaution démocratie participative idéal-responsable, citoyen éclairé (ces quelques mots finissent par apparaître mentalement comme des enseignes lumineuses d’un casino) (Chauvier, 2012, p. 168)

40Ces notes se présentent comme issues d’une réunion dont l’objet est de « promouvoir une culture partagée du risque ». Elles révèlent que tout langage peut se vider de sa substance de relation pour ne se faire qu’enseignes lumineuses, signaux sans référence, mots-clés qui n’ouvrent plus que des portes ouvertes. La langue ici devient fasciste (pour reprendre la citation de Roland Barthes placée en exergue de Somaland), en ce qu’elle « oblige à dire », à savoir en ce qu’elle force le sens à passer en dépit des ruptures syntaxiques et à simuler une maîtrise du sujet dont on parle, au moment même où la catastrophe se caractérise par une triple incertitude, quant à la matérialité des substances en jeu, quant à leurs implications ou innocuité pour les corps concernés, quant à la solidité ou fragilité des relations à établir pour la comprendre.

***

41Telle est la morale de la fable d’Éric Chauvier : en situation de catastrophe chronique, la valeur du langage tient à sa potentialité à faire corps de ces trois blessures, faute de quoi, il perpétue et augmente la catastrophe par déni des blessures ainsi que par croyance en la maîtrise des choses par les mots.

42Pour ce faire, le texte de Somaland fait éprouver, déjà, que nous avons changé de régime de catastrophe. Celle-ci ne se définit plus seulement comme une menace externe qui survient comme un événement séparant un temps d’avant d’un temps d’après, ni comme un long processus dont il faudrait parvenir à se dégager par reconnaissance des faits, pour s’en sortir et vivre enfin débarrassés d’elle. La catastrophe chronique met au défi de se saisir d’une situation catastrophique, au moment même où l’on est pris par elle, dans l’indicibilité et l’indécidabilité quant aux moyens d’y survivre.

43Le récit met aussi en scène le fait que la reconnaissance d’une parole comme témoignage traumatique s’en trouve déplacée : il s’agit encore de reconnaître aux personnes concernées leur subjectivité, à savoir ici leur capacité à dire la blessure que leur impose la catastrophe. Mais ce témoignage n’entre pas dans les catégories qui font autorité, scientifiquement, moralement ou politiquement. Ainsi, qui tente de s’en saisir se trouve en crise aussi, et en situation d’augmenter la catastrophe, dans la mesure où ces catégories dénient et en nomment mal ce qu’elles sont censées représenter : les matières du monde, les préoccupations qui s’y attachent et les habitants qui vivent avec. Ainsi saisit-on qu’en situation de catastrophe chronique, la reconnaissance d’une parole traumatique passe par une reconnaissance d’une mise en commun d’une préoccupation commune, à savoir le trauma lui-même.

44Cette mise en commun, enseigne encore la fable d’Éric Chauvier, n’est plus assurée a priori par une langue commune, puisque dans la guerre des mondes à laquelle expose la société du risque, elle n’existe plus. Mais certaines pratiques de langage semblent pouvoir encore donner corps à une relation entre celui qui parle, ce qu’il dit et à qui cela s’adresse dans le tremblement de la catastrophe. L’humour partagé entre deux personnes a priori étrangères l’une à l’autre, la mise en commun d’un protocole scientifique à l’issue incertaine entre chercheur et témoin, le recours à un mythe dans une enquête pour lire une situation de vie ordinaire, la mise en œuvre d’une fiction pour saisir ce qu’est faire science aujourd’hui, l’élaboration d’une fable pour engager le lecteur à reconnaître sa responsabilité dans la génération de la catastrophe… la série de ces actes de langage, en articulant des modes de véridiction (scientifiques, politiques, moraux, fictionnels) au lieu de les opposer, commence à tracer une possibilité de parler encore dans le brouhaha des discours d’autorité, ce qui est encore une manière « de vivre dans les ruines du capitalisme » (Tsing, 2017).

45Poétiquement, le texte d’Éric Chauvier apparaît ainsi comme un formidable coup de dés dont le chiffrement ne serait pas encore fixé. Les aléas de l’élaboration d’un sens commun sont distribués au sein du texte, sans qu’aucun ne trouve une résolution qui donnerait un réconfort de lecture. Loin du spectacle de la mimesis, l’état de suspens dans lequel la praxis du texte engage fait éprouver les affres de l’époque que nous vivons et du territoire que nous nous trouvons habiter. Qu’on nomme la première anthropocène ou capitalocène, et la seconde zone critique ou zone à défendre n’a pas beaucoup d’importance ici, dans la mesure où ces termes sont aussi des catégories, qui resteraient sans valeur si elles ne donnent pas lieu à des pratiques communes de reconnaissance des traumas. La fable d’Éric Chauvier donne ainsi l’occasion rare de reconnaître un trauma en situation de catastrophe chronique, tout en mesurant la force de l’attachement qui nous relie aux zones industrielles, qui passe par la catastrophe du langage que nous employons, notre déni quotidien des fantômes qui nous traversent et la puissance des préjugés qui empêchent d’écouter les témoignages des déclassés. Que ce soit des femmes caissières, des Français d’origine arabe, des consommateurs zombifiés, on reconnaît en eux ces « pauvres » qui éprouvent les « violences lentes » identifiées par Rob Nixon (2011, p. 17). En position de sentinelles dans la guerre contre les fantômes que sont les matières industrielles, ces corps exposés se font témoins, et donc martyrs (pour reprendre la traduction grecque du terme) de notre époque.

46La requalification de la reconnaissance des traumas qu’impose la catastrophe chronique révélant à quel point sont devenues insuffisantes et inadaptées les logiques de compensations auxquelles se sont habitués les tribunaux pour donner valeur aux paroles traumatiques, on comprend que les fake news des populismes trouvent si facilement écho dans ces failles ouvertes. Pour s’y opposer, les modes d’attachements à ces témoins vivants et aux fantômes qui les traversent sont devenus tout aussi indispensables que difficiles et longs. Car les catastrophes chroniques, en ce qu’elles durent et impliquent l’entièreté du monde, se révèlent imprescriptibles – ce qui condamne à générer des actes de langage toujours recommencés, donnant corps aux attachements, à rejouer, indéfiniment.

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Notes

1 “[B]etween the story of the unbearable nature of an event and the story of the unbearable nature of its survival”.

2What the parable of the wound and the voice thus tells us, and what is at the heart of Freud’s writing on trauma, both in what it says and in the stories it unwittingly tells, is that trauma seems to be much more than a pathology, or the simple illness of a wounded psyche: it is always the story of a wound that cries out, that addresses us in the attempt to tell us of a reality or truth that is not otherwise available.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claire Dutrait, « À l’épreuve de l’affabulation en zone industrielle »Itinéraires [En ligne], 2022-3 | 2023, mis en ligne le 17 juillet 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itineraires/13702 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itineraires.13702

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Auteur

Claire Dutrait

Aix-Marseille Université, centre interdisciplinaire d’étude des littératures d’Aix-Marseille (CIELAM)

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