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Mémoires historiques

La science-fiction comme allégorie du massacre de la place Tian’anmen chez Han Song : le cas de la nouvelle « La Chambre noire » (Anshi)

Science Fiction as an Allegory of the Tiananmen Massacre in Han Song’s Works: The Case of the Short Story “The Dark Chamber” (Anshi)
Loïc Aloisio

Résumés

Dans le présent article, nous nous attacherons à montrer comment Han Song, l’un des auteurs phares de la science-fiction chinoise contemporaine, parvient à faire référence, via la science-fiction, à un traumatisme historique censé être inabordable : le massacre de la place Tian’anmen. Pour ce faire, nous nous concentrerons sur la nouvelle « La Chambre noire » (Anshi 暗室), et notamment sur les nombreux parallèles existants entre la « fable », au sens d’Aristote, de la nouvelle et les événements de Tian’anmen, mais aussi sur l’utilisation de l’allégorie permettant de laisser une sorte de témoignage de cet événement traumatique tout en contournant la censure.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 En Chine, après la Révolution Culturelle, plusieurs mouvements littéraires revenant sur les événem (...)

1L’Histoire moderne et contemporaine de la Chine est ponctuée de nombreux événements traumatiques. Le gouvernement chinois gardant la mainmise et exerçant un contrôle intransigeant sur la mémoire collective et un « monopole politique de l’interprétation de l’histoire » (Bonnin, 2007, p. 60), certains de ces événements ont été instrumentalisés et plus ou moins déformés à des fins politiques, tandis que d’autres ont été partiellement ou totalement occultés de l’historiographie officielle. Certains de ces « traumatismes historiques », néanmoins, ont pu être abordés avec plus ou moins de liberté à travers notamment le cinéma et la littérature (Berry, 2008), et particulièrement par le courant réaliste1. Néanmoins, comme nous allons le voir dans le présent article, ce n’est pas l’apanage du courant réaliste, puisque la science-fiction (SF) a aussi su, à sa manière, aborder ces sujets sensibles.

  • 2 Nous prenons ici le terme « allégorie » dans son sens donné par Christian Vandendorpe (1943-), à s (...)

2Si l’on peut considérer l’histoire instrumentalisée par le gouvernement chinois comme une « fable » narrant l’histoire et les mythes fondateurs du Parti Communiste Chinois (PCC), nous allons plutôt, dans le présent article, voir comment un auteur chinois de SF, Han Song (1965-), par le truchement d’une littérature de l’imaginaire, parvient à aborder de manière plus ou moins subtile, proche de l’allégorie2, un épisode historique des plus sensibles et traumatisants, généralement jugé inabordable en Chine continentale : le massacre de la place Tian’anmen.

  • 3 Ce que l’on nomme « nouvelle vague » désigne un groupe d’écrivains de SF composé aussi bien d’aute (...)
  • 4 Propos recueillis lors d’un entretien avec l’auteur en mai 2018, à Pékin.

3Han Song est un auteur chinois de SF connu pour ses ouvrages sombres et complexes. Journaliste à l’agence de presse gouvernementale Xinhua le jour et écrivain la nuit, il est l’une des figures de proue de la nouvelle vague3 d’auteurs chinois de SF. En 1989, alors que des manifestations éclosent aux quatre coins du pays, il participe aux manifestations étudiantes à Wuhan. Suite au massacre de la place Tian’anmen le 4 juin, réalisant qu’il ne peut plus descendre dans la rue pour exprimer son mécontentement, il utilise dès lors la SF comme un manifeste pour exprimer ce qui le révolte4. De ce fait, il prendra désormais à bras-le-corps divers problèmes sociaux, la SF lui servant d’exutoire pour épancher toute sa contestation et son indignation face aux divers problèmes qui touchent la société et auxquels il est confronté quotidiennement. Comme il le précise lui-même :

  • 5 « 我覺得它可能直接或間接導致了九十年代的科幻繁榮。它帶來的幻滅感多多少少體現在了我的科幻作品中 », propos recueillis lors d’un entretien réalisé (...)

Je pense qu’il [le massacre de la place Tian’anmen] a peut-être directement ou indirectement mené à la prospérité de la SF des années 1990. Le sentiment de désillusion qu’il a apporté se manifeste à un certain degré dans mes ouvrages de SF5.

4Depuis lors, il utilise également la littérature de SF pour aborder divers événements traumatiques qui ont ponctué l’histoire de la Chine tout au long des xxe et xxie siècles, prenant à revers la politique mémorielle du gouvernement chinois qui considère le récit historique comme sa chasse gardée.

5Nous allons tout d’abord, dans une première partie, revenir sur la situation particulière de l’Histoire et de la politique mémorielle en Chine, afin de montrer comment se fait la mise en récit d’un événement historique traumatique par le biais de la SF. Ensuite, nous allons illustrer ce traitement à travers un exemple en particulier, la nouvelle « La Chambre noire » (Anshi 暗室), qui aborde et prend pour « fable », au sens d’Aristote, un « traumatisme historique » jugé inabordable en Chine continentale.

L’Histoire et la politique mémorielle en Chine

6Avant de nous plonger dans la nouvelle qui nous intéresse pour le présent article, revenons brièvement sur la place de l’Histoire en Chine et sur l’importance de la politique mémorielle pour le gouvernement chinois. Comme le fait remarquer Michael Berry :

La plupart des violences et atrocités auxquelles ont fait face les Chinois durant la seconde moitié du xxe siècle ont été auto-infligées. […] Les cicatrices de la guerre, des atrocités historiques et de la violence politique peuvent être difficiles à reconnaître et à cicatriser, mais ce défi est encore aggravé lorsque la perception de la violence émerge non pas d’un régime étranger ou d’une puissance coloniale, mais de l’intérieur. (2008, p. 20)

7Cette situation particulière fait que l’Histoire et la politique mémorielle de la Chine sont des sujets sensibles. Un contrôle intransigeant sur la mémoire collective et « la censure vis-à-vis de la mémoire du passé » (Morier-Genoud, 2021, p. 140) permettent au PCC d’être consubstantiel à la nation chinoise, ou en tout cas de se présenter comme tel, ce qui confère par là même une certaine légitimité politique au PCC qui se fait passer pour le « gardien de la société chinoise » (Zhang, 2013, p. 456), en assimilant le Parti et la relative stabilité du pays. Qui plus est, la politique mémorielle chinoise permet au Parti d’effacer de l’historiographie officielle les différents points d’ombre notamment les exactions du gouvernement chinois. Ainsi, le Parti peut créer un grand roman national selon ses propres critères, nettoyé de tous les épisodes de violence et de souffrance infligés au pays par ce dernier. Comme le présente très bien Damien Morier-Genoud (2021, p. 144) :

Dans la Chine d’aujourd’hui, ce qu’on peut qualifier d’histoire officielle, c’est, d’abord, un ensemble de discours cohérents et unanimes […]. Ces discours sont produits par les détenteurs du pouvoir, c’est-à-dire les dirigeants et représentants de l’État-Parti, mais aussi par les individus, groupes d’intérêts, les médias ou encore les instances qui appuient et relaient leur parole. Mobilisant et invoquant une vision et un récit particuliers d’une histoire proprement nationale, ils donnent sens aux réalisations passées dont le pouvoir chinois se veut à la fois dépositaire et légataire, de même qu’ils cautionnent les choix politiques que celui-ci engage dans le présent, et pour l’avenir. […] Notons que, en Chine, une telle histoire se passe volontiers d’historiens professionnels, en ce qu’elle est souvent plutôt le fait d’idéologues, de théoriciens du Parti, ou des dirigeants et représentants de l’État-Parti eux-mêmes.

8Par conséquent, comme le souligne Perry Link en prenant l’exemple du massacre de la Place Tian’anmen, « vingt ans après, il est possible de rencontrer de jeunes Chinois par ailleurs instruits qui ne savent rien de ce qu’il s’est vraiment passé » (2011, p. 18). Si le gouvernement chinois semble accorder une telle importance au contrôle de l’Histoire de la Chine, c’est justement parce que :

L’écriture de l’histoire est un exercice essentiel dans tous les pays socialistes étant donné que leurs dirigeants sont censés avoir été désignés par les lois du développement humain afin d’accomplir la tâche historique consistant à conduire le peuple vers les rivages dorés du communisme. (Béja, 2007, p. 93)

9Puisque « la mémoire collective […] constitue le sol d’enracinement de l’historiographie » (Ricœur, 2003, p. 83), le gouvernement chinois possède de ce fait une technique bien rodée pour mettre en pratique un « abus d’oubli » (p. 98). Comme l’a notamment démontré Fang Lizhi, le régime chinois a une tactique pour entretenir l’amnésie dans l’esprit de ses citoyens :

Environ une fois par décennie, la véritable face de l’Histoire est complètement effacée de la mémoire de la société chinoise. Voici le but de la politique communiste chinoise de « l’Oubli de l’Histoire ». Dans un effort de contraindre toute la société à un oubli prolongé, la politique exige qu’aucun détail de l’Histoire qui n’est pas dans les intérêts des communistes chinois ne puisse être exprimé dans le moindre discours, livre, document, ou autre médium. (Fang, 1990)

  • 6In spite of the taboo, literature and film that re-create the event have never ceased to be produ (...)

10Le PCC écrase les générations de libres penseurs chinois qui se succèdent ; écrasement qui est facilité par le fait qu’une génération n’a, à chaque fois, aucun souvenir de ce qui est arrivé à celle qui la précède (Fang, 1990). La Chine est donc à la fois victime d’un « abus de mémoire » pour certains événements, et d’un « abus d’oubli » pour d’autres. Ces abus, fruits des manipulations et de l’instrumentalisation de la mémoire de la part du Parti à des fins idéologiques et politiques, se traduisent par ce que Paul Ricœur a appelé la « mémoire obligée » et la « mémoire manipulée » (Ricœur, 2003, p. 83). L’abus de mémoire concerne ainsi notamment les « traumatismes fondateurs », parmi lesquels se trouvent donc le Siècle d’Humiliation, ou encore la seconde guerre Sino-Japonaise dont la mémoire est continuellement entretenue. De ce fait, « sont emmagasinées, dans les archives de la mémoire collective, des blessures réelles et symboliques » (p. 99). Cette « mémoire imposée » constitue l’Histoire officielle (ou Histoire autorisée), celle qui est enseignée et célébrée. Les autorités chinoises imposent ainsi une sorte de récit canonique que nul ne doit remettre en doute. Dans un tel contexte, l’existence d’une mémoire et d’une histoire non officielles est difficile, mais possible, notamment à travers l’art subsistant tel « un archipel dont les îlots sont menacés par le vaste océan d’oubli officiel qui les entoure » (Bonnin, 2007, p. 66). En effet, comme le souligne Thomas Chen à propos des événements de Tian’anmen, « malgré le tabou, la littérature et le cinéma qui recréent l’événement n’ont jamais cessé d’être produits et de jouer un rôle culturel important6 » (Chen, 2022, p. 5). C’est notamment le cas de la nouvelle de SF que nous allons présenter maintenant.

« La Chambre noire »

11Comme l’explique Leo Strauss, « la persécution donne […] naissance à une technique particulière d’écriture et par conséquent à un type particulier de littérature, dans lequel la vérité sur toutes les questions cruciales est présentée exclusivement entre les lignes » (Strauss, 2003, p. 55). Nous allons donc voir plus en détail, dans cette partie, comment Han Song parvient à exprimer cette « vérité hétérodoxe » (p. 53) qu’est le massacre de la place Tian’anmen en écrivant « entre les lignes ».

12« La Chambre noire » est une nouvelle d’une cinquantaine de pages, divisée en douze chapitres, qui narre le récit de fœtus dans le ventre de leur mère qui peuvent communiquer les uns avec les autres. Ils développent une pensée, et forment un monde complexe et totalement différent de la société des adultes. Grâce aux efforts d’un fœtus « prophète », ils parviennent à rentrer en contact avec le monde des adultes pour faire valoir leurs droits à être libres et à être l'égal des adultes. Après l’échec des négociations, les fœtus commencent une révolution au prix de leur vie. Cent ans après ces événements menant à la mort de nombreux fœtus, la société a totalement changé et est désormais contrôlée par les fœtus : ceux-ci vivent jusqu’à plus de cent ans dans le ventre de leurs mères qui servent à la fois de véhicule, de foyer, de monde et de protection pour ces fœtus qui ne veulent pas naître. Plus aucune naissance n’a lieu et les hommes ne sont plus là que pour être au service de ces femmes éternellement enceintes.

  • 7 Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce recueil comporte plusieurs nouvelles qui font référe (...)

13Cette nouvelle fut initialement proposée en 2009 à la plus grande revue chinoise de SF, Kehuan Shijie 科幻世界, mais suite à l’examen et au refus des éditeurs de la revue, elle fut finalement publiée dans le numéro de juin 2009 du fanzine Xin Huanjie 新幻界. Elle reçut finalement en 2009 le prix Firmament de l’imaginaire en langue chinoise (Zhongwen huanxiang Xingkong jiang 中文幻想星空獎) de la meilleure nouvelle, un prix indépendant qui récompense les meilleures œuvres de SF, de fantasy et d’horreur. Elle finit par être republiée en 2015 dans le recueil de nouvelles Les Briques de résurrection7 (Zaisheng zhuan 再生磚).

Parallèles avec Tian’anmen

  • 8 Voir Zhang, Nathan, et Link, 2002, p. 484.
  • 9 Voir par exemple « Zhonggong zhongyang, quanguo renda changweihui, guowuyuan, quanguo zhengxie fug (...)
  • 10 « 至今春夏之交,終於在國內南部的鄉間找到一位 »
  • 11 Voir par exemple « Wei Jianxing tongzhi shengping » 尉健行同志生平 (« La vie du camarade Wei Jianxing »). (...)

14Venons-en maintenant au cœur du sujet. Nous pouvons tout d’abord remarquer des parallèles avec les événements de Tian’anmen au niveau du vocabulaire employé. En effet, Han Song joue avec les synonymes pour faire allusion à des termes spécifiques, tels que le « nettoyage de la place8 » (qingchang 清場) qui dans la nouvelle a pour analogue le « Grand Nettoyage » (Da qingxi 大清洗), ou encore le terme « chaos » ou « chienlit » (dongluan 動亂), extrêmement connoté politiquement et évoquant directement le chaos de la Révolution culturelle, qui fut utilisé par Deng Xiaoping dans son éditorial du 26 avril 1989 publié dans le Quotidien du Peuple pour qualifier les manifestations, et qui dans la nouvelle a pour analogue l’« émeute » (baoluan 暴亂), terme qui sera d’ailleurs a posteriori utilisé pour qualifier les manifestations comme des « émeutes anti-révolutionnaires9 » (fan geming baoluan 反革命暴亂). Une autre référence, plus subtile, se trouve au début du deuxième chapitre, lorsque le narrateur/protagoniste nous dit qu’il a remué ciel et terre pour retrouver un rescapé du tragique événement, et que « c’est finalement dans la campagne du sud du pays, lors de la transition du printemps à l’été, qu’[il] en [a] trouvé un10 » (Han, 2015, p. 123). Le terme utilisé ici, « la transition du printemps à l’été », en chinois « chunxia zhi jiao » 春夏之交, est utilisé par le gouvernement depuis les mandats de Jiang Zemin (1926-2022) et de Hu Jintao (1942-) pour qualifier les événements de 1989, qui sont devenus « l’agitation politique de la transition du printemps à l’été 198911 » (1989 nian chunxia zhi jiao de zhengzhi fengbo 1989 年春夏之交的政治風波).

15Hormis la terminologie, les arguments utilisés par les adultes dans la nouvelle font aussi clairement écho à ceux utilisés par les dirigeants du PCC à l’époque des événements. Un exemple assez évident est les arguments avancés dans l’extrait suivant, utilisés lors de négociations entre les adultes et les fœtus, qui font écho au contenu de l’éditorial du Quotidien du Peuple du 26 avril 1989 rédigé par Deng Xiaoping (1904-1997) à propos des manifestations :

  • 12 « 成人們見連這也不成,於是又說,如果你們沒有想到過父母,沒有想到過家庭,甚至沒有想到過社會,但你們想到過國家嗎?你們不但屬於我們,更是屬於國家。你們能夠被壞下來、活下來、生下來,根本上是因為國家 (...)

Lorsque les adultes ont vu que même cela ne fonctionnait pas, ils ont dit : « Si vous n’avez pas pensé à vos parents, à votre famille ou même à la société, avez-vous pensé à votre pays ? Vous n’appartenez pas seulement à nous, mais aussi au pays. Si vous avez pu être conçus, vivre et naître, c’est essentiellement grâce à l’harmonie, la stabilité et la prospérité du pays. […] ». […] Les adultes ont également dit que si les fœtus décidaient d’agir déraisonnablement, le pays en subirait une perte importante. Parce que l’avenir serait perdu12. (Han, 2015, p. 144-145)

  • 13 « 如果對這場動亂姑息縱容,聽之任之,將會出現嚴重的混亂局面,全國人民,包括廣大青年學生所希望的改革開放、治理整頓、建設發展、控制物價、改善生活、反對腐敗現象、建設民主與法制,都將化為泡影;甚至十 (...)

Si l’on tolère cette agitation et qu’on la laisse se dérouler librement, une situation chaotique apparaîtra, et les réformes et l’ouverture, la gouvernance et la rectification, la construction et le développement, le contrôle des prix, l’amélioration de la vie, la lutte contre la corruption et l’instauration de la démocratie et de l’État de droit que le peuple chinois, y compris un grand nombre d’étudiants, ont espérés, seront tous réduits à néant ; même les formidables réalisations de dix années de réforme pourraient être perdues, et la grande aspiration de toute la nation à revitaliser la Chine sera difficile à réaliser. Une Chine pleine de promesses et d’espoirs deviendra une Chine troublée et instable, sans avenir13. (Deng, 1989)

16Ensuite, des épisodes de la révolte des fœtus évoquent inévitablement les événements de Tian’anmen pour celui ou celle qui connaît le déroulement des manifestations de Tian’anmen. Nous allons donner les exemples les plus évidents ci-après. Commençons par l’extrait ci-dessous où les fœtus attendent que les adultes daignent leur répondre, qui fait écho au sit-in effectué par des centaines d’étudiants le 18 avril 1989 devant le Palais du Peuple pour demander à être reçu par des dirigeants du Parti (Zhang, Nathan & Link, 2002, p. 34) :

  • 14 « 胎兒們靜靜等待成人們的答復,是的,等待成人們——他們的父母和祖父母們,承認胎兒們的平等地位和權利。但等待似乎變得漫長無期起來。老奸巨猾的成人們開始思考新的對策。在他們漫長的文明史上,雖然也多次 (...)

Les fœtus attendaient calmement la réponse des adultes, oui, ils attendaient que les adultes — leurs parents et grands-parents, reconnaissent un statut et des droits égaux aux fœtus. Mais l’attente commença à devenir interminable. Ces adultes sournois commencèrent à réfléchir à une nouvelle contre-mesure. Durant la longue histoire de leur civilisation, bien que des révoltes d’enfants en pleine puberté se soient produites de nombreuses fois, il n’y avait cependant jamais eu d’événements aussi épineux14. (Han, 2015, p. 146-147)

  • 15 Ne sont mentionnés que les événements impliquant des étudiants. La liste s’allonge si l’on ne pren (...)
  • 16To suppress the turmoil once and for all and to return things quickly to normal”.

17La dernière phrase de ce passage, qui fait référence à de précédentes « révoltes d’enfants en pleine puberté » tout au long de l’histoire du pays évoque la place Tian’anmen, qui a servi de lieu de rassemblement pour de jeunes étudiants et autres manifestants à plusieurs reprises, bien avant les événements de 1989, par exemple lors de la manifestation du 4 mai 1919 où trois mille étudiants protestèrent contre l’attribution du Shandong à l’empire du Japon par le Traité de Versailles, ou encore lors du discours de Mao Zedong (1893-1976) face aux Gardes Rouges durant la Révolution Culturelle en 196615. Un autre extrait fait écho à la proclamation de la loi martiale par Li Peng (1928-2019), afin de « supprimer les troubles une fois pour toutes et ramener rapidement les choses à la normale16 » (Zhang, Nathan & Link, 2002, p. 250) :

  • 17 « 但就在這時,子宮與子宮間的通訊聯繫忽然中斷了。原來,成人們作出決定,不再與胎兒進行任何的對話。對話已經使他們丟盡了面子。他們在匆匆研究了胎兒世界的社會結構之後,就採取了一種他們平時十分愛用的技 (...)

Mais juste à ce moment-là, la communication entre utérus se coupa brusquement. En fait, les adultes avaient pris la décision de ne plus avoir le moindre dialogue avec les fœtus. Le dialogue leur avait déjà fait perdre totalement la face. Après avoir étudié à la hâte la structure de la société du monde des fœtus, ils ont appliqué une mesure technologique qu’ils adorent utiliser d’ordinaire — un écran radio, étouffant en un coup le réseau d’informations spirituel sur lequel s’appuyaient les fœtus pour garder le contact. Ensuite, ils préparèrent la mise en place d’avortements forcés pour les plus têtus des fœtus17. (Han, 2015, p. 147)

  • 18 Deng Xiaoping avait d’ailleurs précisé que « lorsque Gorbatchev est ici, il faut que Tian’anmen so (...)
  • 19Pursue multilevel, multichannel dialogue in many ways”.
  • 20Strongly urge that we move immediately to clear Tiananmen Square and that we resolutely put an en (...)
  • 21Problems should be nipped in the bud”.

18Le fait que le dialogue entre fœtus et adultes avait « fait perdre totalement la face » à ces derniers fait par ailleurs allusion à la visite de Gorbatchev à Pékin en 1989, qui n’a pas pu se dérouler comme prévu du fait des manifestants qui occupaient la place Tian’anmen18. Enfin, dans le dernier extrait ci-dessous, nous retrouvons les conflits internes qui déchiraient le PCC concernant la manière de gérer les manifestations (Zhang, Nathan & Link, 2002, p. 35), avec d’un côté Zhao Ziyang (1919-2005), secrétaire du Parti à l’époque, qui souhaitait que le PCC « poursuive le dialogue à plusieurs niveaux et via des canaux multiples de diverses façons19 » (p. 140) avec les étudiants, et, de l’autre, le premier ministre Li Peng et Deng Xiaoping, qui dirigeait de facto la Chine depuis 1978, qui « insistaient fortement pour que [le PCC] agisse immédiatement pour nettoyer la place Tian’anmen et qu’[il] mette résolument fin à l’agitation et aux troubles qui ne cessent de s’étendre20 » (p. 477), considérant que ces « problèmes devaient être étouffés dans l’œuf21 » (p. 35) :

  • 22 « 後來就演變成了一場瘋狂的暴亂。可以說,胎兒實際上在以這種方式綁架母體,並劫持世界,後來被定義為恐怖襲擊。成人們沒有想到胎兒會來這一招,震怒非常,驚恐萬狀,內部分裂成了兩派,一派強調用溫和手段處 (...)

Cela s’est ensuite transformé en émeute sauvage. Nous pouvons dire qu’en réalité les fœtus avaient, de par leur méthode, kidnappé le corps de leur mère et pris en otage le monde ; par la suite, cela avait été défini comme une attaque terroriste. Les adultes n’avaient jamais pensé que les fœtus agiraient de la sorte. Ils furent furieux et extrêmement paniqués. Deux factions apparurent, l’une insistant pour traiter ce problème avec des méthodes modérées, tandis que l’autre déclarait qu’il fallait absolument conserver une main de fer. Finalement, la ligne dure prit l’avantage. Cela mena à ce que l’on désignera plus tard comme le Grand Curetage Mondial ou la Grande Césarienne Mondiale22. (Han, 2015, p. 148-149)

19À la lecture de cette œuvre, il est donc assez aisé de remarquer, à condition d’avoir quelques connaissances concernant le déroulé des événements de 1989, d’où Han Song a tiré son inspiration pour décrire la révolte des fœtus.

L’allégorie de l’avortement forcé

  • 23 Un slogan politique bien connu et souvent utilisé dans les discours politiques affirme d’ailleurs (...)
  • 24 Cette expression est d’ailleurs utilisée dans les Tiananmen Papers pour qualifier l’échec du dialo (...)

20Le thème de l’avortement est très présent tout au long de la nouvelle. Cela commence bien entendu avec le nom de la vallée dans laquelle affleurent des centaines de squelettes de victimes du « Grand Nettoyage », nommée « Pincus Valley » (Pingkasi gu 平卡斯谷), qui est une allusion directe à Gregory Goodwin Pincus (1903-1967), dont le nom en chinois a été transcrit Geleigeli Pingkasi 格雷戈里·平卡斯, le médecin et biologiste américain qui a co-inventé la pilule contraceptive. Bien entendu, le thème de l’avortement est omniprésent lorsque sont évoqués les événements du « Grand Nettoyage ». À l’instar du gouvernement chinois qui a décidé de réprimer dans le sang l’avenir de la nation23 représenté par les jeunes générations d’étudiants des meilleures universités du pays, les adultes de la nouvelle ont décidé d’effectuer des avortements forcés sur leur propre progéniture, sacrifiant par là même l’avenir du monde. On pourrait d’ailleurs se demander si Han Song n’a pas pris à la lettre les expressions « liuchan de duihua24 » 流產的對話 (« dialogue avorté »), ou encore « xiaomie zai mengya zhuangtai » 消滅在萌芽狀態 (littéralement « éliminer à l’état de germe ») et « Esha zai yaolan li » 扼殺在搖籃裡 (littéralement « tuer dans le berceau ») que l’on pourrait traduire en français par « tuer dans l’œuf ». En outre, l’avortement peut avoir un caractère politique qui dépasse le cadre des événements de Tian’anmen, puisqu’il est souvent associé à la politique des naissances et de l’enfant unique qui ont débuté en 1979, et qui ont mené à de nombreux avortements forcés.

21D’autre part, en assimilant la répression des manifestations de 1989 à un avortement forcé dans la nouvelle, le récit implique le destin des mères qui portent en elles les fœtus révoltés. Nous pouvons tout d’abord y voir une référence aux Mères de Tian’anmen, un groupe composé de plusieurs mères d’étudiants chinois ayant disparu à Pékin suite aux événements de juin 1989, qui demande notamment au gouvernement chinois de révéler la vérité sur le sort des victimes. Dans la nouvelle, plusieurs mères sont dépeintes comme essayant de sauver leur fœtus, mettant tout en œuvre pour échapper à la campagne d’avortements forcés. Nous pouvons donc aussi voir que certains adultes sont bienveillants à l’égard des fœtus, faisant écho aux sympathisants des étudiants qui se multipliaient lors des manifestations de 1989, certains faisant même barrage à l’armée qui voulait se rendre sur la place pour évacuer les manifestants suite à la proclamation de la loi martiale (Zhang, Nathan & Link, 2002, p. 314-321). Un fort contraste est marqué entre ces mères bienveillantes et les hommes, représentant le gouvernement (qui est dans sa grande majorité composé d’hommes d’un certain âge), qui n’ont quant à eux que peu de considération pour la vie de ces fœtus. Comme le déclare le rescapé du « Grand Nettoyage » :

  • 25 « 基本上是男人的決定吧—而不是身懷六甲的母體,只有他們才是成人世界的實際掌權者。而且,主要是老年男子的決定,因為,對於幼小的生命,只有這把年紀的人才不會有婦人之仁 »

C’est fondamentalement une décision des hommes – et non pas celle des mères enceintes. Ce sont eux qui sont les seules véritables personnes au pouvoir dans le monde des adultes. Qui plus est, c’est principalement la décision d’hommes âgés, puisqu’il n’y a que des personnes de cet âge-là qui n’ont pas le cœur tendre envers les jeunes vies25. (Han, 2015, p. 149)

22L’âge avancé de ces hommes est aussi important à souligner, puisqu’elle renforce l’écho fait aux représentants du gouvernement et du PCC, que le sinologue Simon Leys qualifiera même de « gérontocratie de Pékin » (Leys, 1998, p. 6).

Un « témoignage »

  • 26 « 這些年來,本文作者我一直在試圖尋找百年前那場災難的倖存者 »
  • 27 « 老人詳述往事,襟懷坦蕩,不作隱瞞 »
  • 28 « 向他保證,絕不暴露其身份,在全社會可以公開討論此事之前,也絕不外洩我們談話的內容 »

23Le thème du témoignage est aussi fort présent tout au long de la nouvelle. Dès le deuxième chapitre, le narrateur et personnage principal s’adresse au lecteur en ces termes : « Ces dernières années, moi, l’auteur de ce texte, ai tenté sans relâche de retrouver des survivants de cette catastrophe survenue il y a un siècle26 » (Han, 2015, p. 123). Celui-ci parviendra à retrouver un rescapé, qu’il va interroger sur le « Grand Nettoyage ». Le narrateur/protagoniste n’est d’ailleurs pas le seul à avoir approché ce rescapé pour recueillir son témoignage. En effet, comme il le dit lui-même, des historiens et journalistes étrangers ont rendu visite à M. Alpha et ont pu écouter « le vieil homme s’étendre sur son passé, avec franchise et sans dissimulation27 » (p. 124). Par ailleurs, le protagoniste interroge également le rescapé avec une attitude de journaliste ou d’historien, « lui assurant que son identité ne serait pas révélée, et que le contenu de [leur] conversation ne serait pas divulgué tant que le débat public sur la question ne sera pas possible28 » (p. 124).

  • 29 « 掌權的男人們對它隻字不提,我們這些倖存者也替他們保密。他們中的一些關鍵人物還活在世上 »
  • 30 « 他們的名字是應該銘刻上人類世界的烈士紀念碑的吧,而不是任其遺骸散落於山谷 »

24Ainsi, le récit des événements de la nouvelle est le témoignage que l’un des survivants du « Grand Nettoyage » donne au narrateur, qui nous le transmet à son tour. Plusieurs déclarations sont d’ailleurs faites concernant l’importance de témoigner. Le rescapé du « Grand Nettoyage » commencera par expliquer pourquoi le témoignage sur ce tragique événement est difficile, en expliquant notamment que « les hommes au pouvoir ne le mentionnent pas du tout, nous autres survivants gardons pour eux le secret. Certains de leurs personnages clés sont encore de ce monde29 » (p. 154). Ainsi, puisque les adultes ayant participé activement au « Grand Nettoyage » sont encore de ce monde, tout témoignage concernant cette période est de ce fait quasiment impossible ; affirmation que nous avait notamment faite Han Song lors d’un entretien réalisé à Pékin en mai 2018 concernant les événements de la place Tian’anmen. Cependant, ce rescapé finira par passer outre ce silence, et affirmer qu’il faudrait « inscrire [le] nom [des victimes] sur le monument aux martyrs du monde des humains et non pas disperser leurs restes dans un ravin30 » (p. 148), et qu’il est absolument impératif que les générations futures soient au courant de ce qu’ont fait les « adultes » de l’époque, qu’elles sachent le sang qu’ils ont fait couler et les massacres qu’ils ont commis :

  • 31 « 有些事情不能老是隱瞞,不能老是躲閃,不能老是避口不談。大人們犯下的罪行應該讓後人知曉,大屠殺啊 »

Certaines choses ne peuvent pas toujours être dissimulées, ne peuvent pas être toujours éludées, ne peuvent pas être toujours tues. Les générations suivantes devraient être mises au courant des crimes qu’ont commis les adultes, des massacres…31 (p. 167)

  • 32 « 全歷史的記錄器 »
  • 33 « 把這些有關死亡的重大命題和事件,搬運到科幻小說裡面,讓它們被永遠記住 »
  • 34 Parmi les allégories utilisées par Han Song dans ses écrits, la plus célèbre est très certainement (...)

25Nous pouvons voir ici une mise en pratique de ce que Han Song prônait dans un de ses articles de blog, dans lequel il appelait les auteurs de SF à faire de la SF un « enregistreur de l’Histoire tout entière32 » et à « déplacer dans la SF ces grands thèmes et événements en lien avec la mort, faire qu’ils soient à jamais mémorisés33 » (Han, 2017). Si de nombreux ouvrages de Han Song servent tout d’abord de témoignage du présent, avec la présence de nombreux éléments faisant référence à l’actualité de la Chine, Han Song confère à ses écrits une autre fonction non moins importante, puisque sa SF semble être un moyen de faire subsister la mémoire d’événements tragiques. Il utilise ainsi la SF pour laisser une sorte de témoignage sur l’Histoire récente de son pays, notamment des xxe et xxie siècles, et sur les différents traumatismes connus durant cette période tumultueuse en parsemant ses ouvrages de références historiques et en prenant pour fable, au sens d’Aristote, ces traumatismes pour construire ses récits de SF. C’est ainsi par le truchement de la fiction, et notamment par l’utilisation d’allégories34, que Han Song nous fait voir sous un nouveau jour le passé et le présent de la Chine, ce qui permet par ailleurs à ses écrits de passer la censure féroce du gouvernement puisque l’allégorie « permet d’énoncer des discours qui ne seraient normalement pas recevables en raison d’une doxa étouffante ou d’une censure efficace » (Vandendorpe, 1999, p. 90). La « morale » de cette fable, ici dans son sens courant, c’est-à-dire de ce récit dans lequel l’auteur exprime une vérité dissimulée sous le voile de la fiction, pourrait ainsi être que le témoignage est essentiel et que la vérité ne doit pas être indéfiniment tue.

26Nous pouvons par ailleurs dresser un parallèle entre la démarche de Han Song et celle de deux de ses personnages présents dans d’autres œuvres : la nouvelle « Les Pierres tombales cosmiques » (Yuzhou mubei 宇宙墓碑) (Han, 2016) et le roman Mars brille sur l’Amérique (Huoxing zhaoyao Meiguo 火星照耀美國). Dans ces deux ouvrages, le narrateur écrit ses mémoires, alors même qu’il pense qu’aucun lecteur futur ne pourra mettre la main dessus ou sera capable de les lire. En effet, le protagoniste de la nouvelle les écrit dans un tombeau isolé à l’autre bout d’une galaxie, tandis que celui du roman les rédige dans une langue depuis longtemps oubliée et dont il est le dernier locuteur encore vivant.

Censure et publication

27Nous pouvons nous demander comment une telle nouvelle a pu être publiée en version papier, et a fortiori comment celle-ci a-t-elle pu recevoir un prix littéraire. Comme le souligne Marwyn S. Samuels, plusieurs facteurs peuvent contribuer à la flexibilité mesurée du régime de censure en Chine continentale, que ce soient les réglementations vagues, la vitesse et l’importance prise par les nouvelles technologies, l’implication parfois partielle de l’autorité chargée du contrôle, voire les intérêts commerciaux et bureaucratiques de l’État et du marché (Samuels, 2012, p. 168). Ainsi, l’interprétation des limites séparant ce qui est permis et ce qui est interdit est souvent chose difficile, et les réalités de la censure sont loin d’être fixes et inflexibles malgré le caractère draconien qu’elles sont censées revêtir. En effet, la censure en Chine implique souvent de nombreux acteurs et ne reflète pas forcément une stratégie gouvernementale unie (Miller, 2018, p. 20).

28Par ailleurs, le degré de diffusion potentiel d’une œuvre peut aussi entrer en jeu : une œuvre susceptible d’avoir une large audience sera généralement victime d’un contrôle et d’une censure plus stricts qu’une autre ayant un impact limité :

En bref, des scénarios sont approuvés, des films sont réalisés, des émissions de télévision et de radio sont autorisées et diffusées, et des livres, des magazines et des journaux sont publiés en masse dans toute la Chine, avec toutes sortes de contenus, y compris des contenus politiquement sensibles, en fonction du processus et du moment de la négociation. En outre, même en Chine, les médias influencent la censure et peuvent déterminer ce qui est ou n’est pas politiquement sensible. Bien sûr, tout dépend aussi de la source et de la manière dont le film, le programme, le livre ou l’article devient viral au niveau national et suscite les préoccupations de la censure. Cela peut entraîner ou non une interdiction, mais cela entraîne invariablement un sérieux cycle de renégociation. (Samuels, 2012, p. 171)

29La SF étant un genre encore relativement mineur en Chine continentale, a fortiori à l’époque (Liu Cixin ne gagnera le prix Hugo qu’en 2015), il est probable que la publication de la nouvelle n’ait pas fait l’objet d’un contrôle très rigoureux. Lors d’un entretien avec Han Song, celui-ci avait d’ailleurs affirmé que depuis l’obtention du prix Hugo par Liu Cixin, les yeux du gouvernement étaient plus attentifs à la SF, ce qui pourrait limiter sa relative liberté.

30Par ailleurs, comme l’a souligné l’auteur Yan Lianke (1958-), la censure littéraire est loin d’être aussi rigide que la censure de la presse, où tout contenu perçu comme potentiellement dangereux est strictement interdit. En effet, si les règles de censure sont claires lorsqu’elles s’appliquent à la presse, dans le domaine littéraire, le régime a adopté une « censure douce » plus souple et plus vague, a contrario de la censure qui pouvait s’exercer en Chine durant la Révolution Culturelle ou en Union soviétique, voire en Corée du Nord (Yan, 2016, p. 266). Ainsi, le régime émet généralement des directives qui servent seulement de directives générales qui sont souvent laissées à l’interprétation d’agents individuels (p. 267).

31Bien entendu, le caractère fictif de l’œuvre a pu jouer en sa faveur, d’autant plus que Han Song a utilisé des noms à consonance étrangère, que ce soit pour ses personnages ou pour les lieux décrits, tels que le rescapé « M. Alpha » (A’erfa xiansheng 阿爾法先生), « Bêta » (Beita 貝塔) ou encore « Pincus Valley », déplaçant ainsi son récit dans un pays autre que la Chine, ce qui avait déjà été fait par d’autres auteurs pour éviter la censure, par exemple, pour rester dans le domaine de la SF chinoise, la nouvelle « La Ville du silence » (Jijing zhi cheng 寂靜之城) de Ma Boyong (1980-), dont l’intrigue se déroule, dans sa version chinoise, aux États-Unis, alors que la traduction en anglais, suivant la demande de l’auteur lui-même qui souhaitait une traduction se rapprochant plus de son idée originelle, déplace l’intrigue en Chine (Liu, 2016, p. 152).

  • 35Try as the Party-state may to “classify” the Tiananmen protests, people still think of creative w (...)

32Par conséquent, tout cela nous pousse à la même constatation que Thomas Chen dans son ouvrage Made in Censorship : « Le Parti-État a beau essayer de “classer secret” les manifestations de Tian’anmen, les gens trouvent toujours des moyens créatifs de les déclassifier et de les commémorer en public35 » (Chen, 2022, p. 1).

Conclusion

33Ayant lui-même participé à l’un des événements que l’historiographie chinoise officielle tente de cacher, et faisant lui-même partie de cette « si riche constellation d’espoirs et de rêves » (Lee, 2012, p. 244) que représentaient les manifestants, nous pouvons considérer que la répression brutale des manifestations de Tian’anmen ait été vécue par Han Song comme un traumatisme et une réelle désillusion dont il ne peut même pas parler librement. C’est ainsi qu’il passe par la fiction, et plus particulièrement la SF, pour décrire à sa façon ces événements sensibles, ce qui semble confirmer l’affirmation de David Der-wei Wang selon laquelle « la fiction peut être capable de parler là où l’Histoire est tombée dans le silence » (Wang, 2004, p. 1). Han Song tente ainsi d’« écrire l’oublié pour décrier l’oubli » pour reprendre la jolie formule de Laurent Vannini (2017). Pour ce faire, comme nous l’avons vu dans le présent article, Han Song va avoir recours à une terminologie particulière (synonymes et termes politiques), à une rhétorique proche de celle utilisée par le gouvernement chinois, mais aussi à des descriptions d’événements faisant directement écho aux réels événements passés.

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Notes

1 En Chine, après la Révolution Culturelle, plusieurs mouvements littéraires revenant sur les événements traumatiques de la période maoïste sont apparus à la fin des années 1970. Ces mouvements ont tous tenté d’exorciser les traumatismes laissés par cette période trouble de l’Histoire chinoise. Parmi les œuvres représentatives de ce qu’on a appelé la « littérature des cicatrices » (shanghen wenxue 傷痕文學), nous retrouvons par exemple « La Cicatrice » (Shanghen 傷痕) de Lu Xinhua 盧新華 (1951-) ou encore « Le Professeur principal » (Banzhuren 班主任) de Liu Xinwu 劉心武 (1942-).

2 Nous prenons ici le terme « allégorie » dans son sens donné par Christian Vandendorpe (1943-), à savoir un texte qui « propose à une première lecture un certain signifié alors qu’il en recèle un autre, dont l’exactitude et la pertinance s’imposent à partir du moment où le lecteur a effectué les jeux de transposition nécessaires » (Vandendorpe, 1999, p. 75), et dont la lecture « n’impose pas la fusion de deux sens, mais la reconnaissance après coup d’un sens second sous un sens premier » (p. 78).

3 Ce que l’on nomme « nouvelle vague » désigne un groupe d’écrivains de SF composé aussi bien d’auteurs dont la carrière littéraire a commencé au début des années 1990, que des auteurs nés à cette même période.

4 Propos recueillis lors d’un entretien avec l’auteur en mai 2018, à Pékin.

5 « 我覺得它可能直接或間接導致了九十年代的科幻繁榮。它帶來的幻滅感多多少少體現在了我的科幻作品中 », propos recueillis lors d’un entretien réalisé par mail avec l’auteur. Toutes les traductions sont miennes, sauf mention contraire.

6In spite of the taboo, literature and film that re-create the event have never ceased to be produced and to play an important cultural role”.

7 Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce recueil comporte plusieurs nouvelles qui font référence à divers événements historiques ayant marqué l’Histoire moderne et contemporaine chinoise. « Les Passagers et le Créateur » (Chengke yu Chuangzaozhe 乘客與創造者), par exemple, s’inspire de la guerre civile entre Nationalistes et Communistes, ainsi que de l’ère maoïste et de la période des Gardes Rouges. La nouvelle éponyme, « Les Briques de résurrection », quant à elle, s’inspire du tragique séisme ayant eu lieu dans la province du Sichuan en 2008.

8 Voir Zhang, Nathan, et Link, 2002, p. 484.

9 Voir par exemple « Zhonggong zhongyang, quanguo renda changweihui, guowuyuan, quanguo zhengxie fugao Li Peng tongzhi shishi » 中共中央 全國人大常委會 國務院 全國政協訃告李鵬同志逝世 (Avis de décès du camarade Li Peng émanant du Comité central du PCC, du Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire, du Conseil des affaires de l’État et du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois). Quanguo Renmin Daibiao Dahui, 23 juillet 2019, http://www.npc.gov.cn/npc/c30834/201907/6e552f11b47f4a519e501de355a10126.shtml.

10 « 至今春夏之交,終於在國內南部的鄉間找到一位 »

11 Voir par exemple « Wei Jianxing tongzhi shengping » 尉健行同志生平 (« La vie du camarade Wei Jianxing »). Jingji Ribao, 17 août 2015, http://paper.ce.cn/jjrb/html/2015-08/17/content_253802.htm.

12 « 成人們見連這也不成,於是又說,如果你們沒有想到過父母,沒有想到過家庭,甚至沒有想到過社會,但你們想到過國家嗎?你們不但屬於我們,更是屬於國家。你們能夠被壞下來、活下來、生下來,根本上是因為國家的和諧安定與繁榮昌盛。[…]成人們還說,胎兒們如果定要亂來,國家就會因此而蒙受重大損失。因為國家的未來就沒有了 »

13 « 如果對這場動亂姑息縱容,聽之任之,將會出現嚴重的混亂局面,全國人民,包括廣大青年學生所希望的改革開放、治理整頓、建設發展、控制物價、改善生活、反對腐敗現象、建設民主與法制,都將化為泡影;甚至十年改革取得的巨大成果都可能喪失殆盡,全民族振興中華的宏偉願望也難以實現。一個很有希望很有前途的中國,將變為一個動亂不安的、沒有前途的中國 »

14 « 胎兒們靜靜等待成人們的答復,是的,等待成人們——他們的父母和祖父母們,承認胎兒們的平等地位和權利。但等待似乎變得漫長無期起來。老奸巨猾的成人們開始思考新的對策。在他們漫長的文明史上,雖然也多次發生過青春期孩子的反叛,但從來還沒有出現像這樣棘手的事情呢 »

15 Ne sont mentionnés que les événements impliquant des étudiants. La liste s’allonge si l’on ne prend pas en compte l’âge ou le statut des manifestants, avec par exemple le mouvement du 30 mai 1925, le massacre du 18 mars 1926, ou encore le mouvement du 5 avril 1976.

16To suppress the turmoil once and for all and to return things quickly to normal”.

17 « 但就在這時,子宮與子宮間的通訊聯繫忽然中斷了。原來,成人們作出決定,不再與胎兒進行任何的對話。對話已經使他們丟盡了面子。他們在匆匆研究了胎兒世界的社會結構之後,就採取了一種他們平時十分愛用的技術手段——無線電屏蔽,一舉窒息了胎兒們賴以保持溝通的心靈通信網。然後,他們準備對胎兒中的頑冥不化者實行強制墮胎 »

18 Deng Xiaoping avait d’ailleurs précisé que « lorsque Gorbatchev est ici, il faut que Tian’anmen soit en ordre. Notre image internationale en dépend. De quoi aurons-nous l’air si la place est en désordre ? » (When Gorbachev’s here, we have to have order at Tiananmen. Our international image depends on it. What do we look like if the Square’s a mess?) ; ce à quoi Yang Shangkun, Président de la République à l’époque, répondra « Tian’anmen est notre face nationale. Notamment lorsque Gorbatchev est ici, nous ne pouvons pas la laisser devenir un désordre sans nom » (Tiananmen is our national face. Especially when Gorbachev’s here, we just can’t let it turn into a stinking mess), voir Zhang, Nathan et Link, 2002, p. 189.

19Pursue multilevel, multichannel dialogue in many ways”.

20Strongly urge that we move immediately to clear Tiananmen Square and that we resolutely put an end to the turmoil and the ever expanding trouble”.

21Problems should be nipped in the bud”.

22 « 後來就演變成了一場瘋狂的暴亂。可以說,胎兒實際上在以這種方式綁架母體,並劫持世界,後來被定義為恐怖襲擊。成人們沒有想到胎兒會來這一招,震怒非常,驚恐萬狀,內部分裂成了兩派,一派強調用溫和手段處置,另一派則聲稱必須堅持鐵腕立場。最後,強硬派佔據了上風。這便導致了後來所說的全球大刮宮或大剖宮 »

23 Un slogan politique bien connu et souvent utilisé dans les discours politiques affirme d’ailleurs que « la jeunesse est le pilier de l’avenir du pays » (Qingnian shi guojia weilai de dongliang 青年是國家未來的棟樑).

24 Cette expression est d’ailleurs utilisée dans les Tiananmen Papers pour qualifier l’échec du dialogue entre les étudiants et le gouvernement. Voir Zhang, Nathan, et Link, 2002, p. 93.

25 « 基本上是男人的決定吧—而不是身懷六甲的母體,只有他們才是成人世界的實際掌權者。而且,主要是老年男子的決定,因為,對於幼小的生命,只有這把年紀的人才不會有婦人之仁 »

26 « 這些年來,本文作者我一直在試圖尋找百年前那場災難的倖存者 »

27 « 老人詳述往事,襟懷坦蕩,不作隱瞞 »

28 « 向他保證,絕不暴露其身份,在全社會可以公開討論此事之前,也絕不外洩我們談話的內容 »

29 « 掌權的男人們對它隻字不提,我們這些倖存者也替他們保密。他們中的一些關鍵人物還活在世上 »

30 « 他們的名字是應該銘刻上人類世界的烈士紀念碑的吧,而不是任其遺骸散落於山谷 »

31 « 有些事情不能老是隱瞞,不能老是躲閃,不能老是避口不談。大人們犯下的罪行應該讓後人知曉,大屠殺啊 »

32 « 全歷史的記錄器 »

33 « 把這些有關死亡的重大命題和事件,搬運到科幻小說裡面,讓它們被永遠記住 »

34 Parmi les allégories utilisées par Han Song dans ses écrits, la plus célèbre est très certainement le métro comme allégorie du développement économique à tombeau ouvert de la Chine, et qui est présente dans les nouvelles qui composent le fix-up, encore inédit en traduction, Métro (Ditie 地鐵).

35Try as the Party-state may to “classify” the Tiananmen protests, people still think of creative ways to declassify them and to commemorate them in public”.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Loïc Aloisio, « La science-fiction comme allégorie du massacre de la place Tian’anmen chez Han Song : le cas de la nouvelle « La Chambre noire » (Anshi) »Itinéraires [En ligne], 2022-3 | 2023, mis en ligne le 17 juillet 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itineraires/13662 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itineraires.13662

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Auteur

Loïc Aloisio

Université de Mons (Belgique), faculté de traduction et d'interprétation - école d'interprètes internationaux (FTI-EII)

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