Navigation – Plan du site

AccueilNuméros2022-3Fonctions narratives et poétiques...« Il m’en souvient bien davantage...

Fonctions narratives et poétiques du trauma

« Il m’en souvient bien davantage » : pour une autre mémoire poétique de la fable « Philomèle et Progné »

“Philomel and Progne”: Trauma and Poetic Memory
Éva Avian

Résumés

Le mythe de Philomèle et Progné est souvent convoqué pour lier l’entreprise littéraire à la prise en charge d’un trauma, et lui donner pour fonction de dire l’indicible. En passer par le trauma pour lire la fable de La Fontaine « Philomèle et Progné », réécriture « classique » ou « galante » du mythe, fait parvenir à d’autres propositions de définitions des fonctions de la poésie et du rôle de la critique. La fable repousse l’horizon d’une consolation. Sa temporalité n’est pas uniquement celle du souvenir. Elle conditionne son effet à un certain style de transmission qui donne à sentir plus qu’il n’invite à mettre au jour un contenu qui préexisterait à la fable. L’expérience qu’elle propose, enfin, est celle d’une capacité liée au caractère « traumatisable » de l’être humain : celle de créer des souvenirs nouveaux.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 “Do you remember the story of Philomel who is raped and then has her tongue ripped out by the rapi (...)

Vous vous souvenez de l’histoire de Philomèle à qui son violeur arrache la langue pour qu’elle ne puisse jamais raconter ce qui lui est arrivé ?
Je crois à la fiction et au pouvoir des histoires parce qu’ils nous donnent la possibilité de parler de nouvelles langues. De ne pas être réduits au silence. Nous découvrons tous qu’en cas de traumatisme profond, nous hésitons, nous bégayons ; notre parole est entrecoupée de longues pauses. Le traumatisme nous reste en travers de la gorge. Mais par le langage des autres, nous retrouvons le nôtre. Nous pouvons nous tourner vers la poésie. Ouvrir un livre. Quelqu’un a traversé cette épreuve pour nous et s’est immergé profondément dans les mots1.
Jeanette Winterson, Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

  • 2 Conserver le terme de « trauma », que choisit d’employer Jeanette Winterson, plutôt que de parler (...)

1Quand elle convoque « l’histoire de Philomèle », Jeanette Winterson vient de décrire la violente réaction de sa mère adoptive à la publication de son premier roman, Les Oranges ne sont pas les seuls fruits (2013a [1985/1991]), qui s’inspire de son enfance et s’achève sur son départ prématuré du foyer familial après la condamnation de son homosexualité par « Mrs Winterson ». La figure de Philomèle est convoquée pour la violence subie et la réduction au silence, mais aussi pour la mise en récit et la publication de cette violence dans l’œuvre littéraire de Jeanette Winterson devenue autrice. Dans l’extrait cité en exergue, celle-ci propose une théorisation de sa propre pratique qui s’appuie sur la notion de « trauma2 » : ce qui arrive à Philomèle devient exemplaire de la catégorie de « traumatisme profond » (deep trauma), le trauma donne lieu à écriture (« Quelqu’un a traversé cette épreuve pour nous ») et la lecture permet de sortir de la solitude et de pouvoir faire de la « chose » qui ne pouvait se dire (the thing) une « histoire ».

2Parler du trauma comme d’une expérience reconnaissable par tous et le convoquer comme composante d’une définition de l’entreprise littéraire relève d’une conception tout à fait contemporaine de la littérature, en adéquation avec les formes qu’elle tend à privilégier depuis le début du xxie siècle : des récits autobiographiques représentant « des expériences traumatiques ou catastrophiques où priment l’abject, la souffrance, l’insupportable » (Havercroft, 2012, p. 20). Mais le recours à la notion de trauma et aux gestes critiques qui l’accompagnent peut également constituer un anachronisme fructueux pour renouveler la lecture d’une œuvre ancienne et en assurer la transmission actuelle. La fable « Philomèle et Progné », par laquelle La Fontaine, dans ses Fables choisies, mises en vers, convoque et prolonge la légende recueillie par Ovide, nous paraît un objet propice à telle lecture.

3La fable est un récit allégorique sans vraisemblance mimétique, supposé pouvoir être déchiffré sans reste pour délivrer une morale. Même si La Fontaine joue avec cette norme jusqu’à la transgresser, ses Fables sont néanmoins écrites dans la langue des « classiques », réputée couvrir d’un voile la violence et privilégier une clarté qui ne laisserait pas de place au silence ou au « bégaiement ». Aussi la fable en vers prenant appui sur la Fable antique n’est-elle supposée recouvrir aucune expérience personnelle (il n’est pas « arrivé quelque chose à quelqu’un ») voire aucune expérience du tout, si ce n’est celle d’une sagesse immémoriale et, plus certainement, de la mosaïque d’intertextes qui lui a donné naissance.

4La fable « Philomèle et Progné », cependant, se donne précisément pour objet la persistance d’une mémoire douloureuse et les modalités de sa transmission. Ainsi sa leçon, s’il en est une, concerne moins l’occultation et le dévoilement du contenu d’une telle mémoire que la forme propre à l’accueillir : une forme qui se caractérise par sa beauté, comme le choix du chant du rossignol ne permet pas de l’ignorer.

Un passé « traumatique » de la fable

  • 3 Voir note no 2.

5On se prêtera, dans un premier temps, à une expérience de pensée qui consiste à décrire le texte des Métamorphoses d’Ovide, source principale de La Fontaine pour l’histoire de Philomèle, comme un passé événementiel traumatique3 de la fable « Philomèle et Progné ». Celle-ci y invite en mettant en scène des personnages qui se souviennent des événements narrés dans le poème d’Ovide. Une telle démarche exige de suspendre temporairement plusieurs scrupules considérables. Elle suppose qu’il soit possible d’identifier un événement traumatique hors de ses effets sur un sujet ; de donner au texte de fiction le statut de « ce qui est arrivé » ; d’interpréter les effets qu’il décrit sur ses personnages de papier comme des effets sur une psyché.

  • 4 Nos citations des Métamorphoses sont tirées de l’édition de Jean-Pierre Néraudau (1992, p. 206-215 (...)
  • 5 Qui devient « Progné » chez La Fontaine.
  • 6 Dans d’autres versions du mythe, Progné est le rossignol et Philomèle l’hirondelle. Ovide lui-même (...)

6Les éléments du mythe présents dans le texte d’Ovide peuvent être résumés comme suit4. Le Thrace Térée épouse l’Athénienne Procné5. De cette union naît un fils, Itys. Quand celui-ci atteint l’âge de cinq ans, Procné demande à voir sa sœur Philomèle, qui vit auprès de leur père. Térée va chercher sa belle-sœur à Athènes. Il désire violemment la jeune fille aussitôt qu’il la voit, convainc le père de la lui confier et presse leur départ. De retour en Thrace, il entraîne Philomèle dans une bergerie au fond des bois et la viole. La jeune fille menace alors de faire partout résonner ses plaintes et de dévoiler le forfait de son beau-frère. Térée lui tranche la langue avec son épée et renouvelle son crime. Il raconte ensuite à Procné que sa sœur est morte. Philomèle, enfermée dans la bergerie et réduite au mutisme, parvient à tisser le récit de ce qui lui est arrivé et à transmettre la tapisserie à sa sœur. Quand celle-ci comprend ce qui s’est passé, elle profite de la célébration nocturne de Bacchus pour courir dans le bois sous le costume d’une bacchante délivrer Philomèle et la ramène avec elle au palais sous le même déguisement, afin d’ourdir ensemble une vengeance à la mesure du crime de Térée. Quand elle voit Itys venir vers elle, il lui vient soudain à l’esprit de se servir de lui pour infliger au criminel le pire des châtiments. En proie à la même fureur, les deux sœurs entraînent l’enfant dans une pièce reculée du palais, le tuent et le dépècent, afin de cuisiner les morceaux de son corps qu’elles servent à Térée dans un festin dont il est le seul convive. Quand, après avoir achevé son repas, celui-ci demande à voir son fils, Procné lui répond qu’il l’a « à l’intérieur » (intus). Philomèle apparaît alors et lui lance la tête sanglante de l’enfant. Le récit s’achève par la triple métamorphose de Philomèle en rossignol, Progné en hirondelle et Térée en huppe6.

7Plusieurs éléments favorisent la reconnaissance, dans cette histoire d’une violence inouïe, d’événements traumatiques pour ses protagonistes. Quand Térée va la chercher, Philomèle se trouve en position d’enfant – elle vit avec son père et celui-ci recommande à Térée d’être comme un père pour elle – et dépend de lui durant le voyage pour rejoindre sa sœur. Elle suit avec confiance un beau-frère dont le crime incestueux la surprend et marque brutalement la fin de son innocence, au sens du « mal jamais rencontré » (Beller, 2005, p. 55). Elle est saisie d’effroi (« saisie d’horreur ») quand Térée lui avoue son dessein. Elle se voit morte, « rencontre […] le “réel” de la mort » (Lebigot, 2011, p. 7), lorsqu’il avance son épée pour lui trancher la langue (« à la vue de l’épée, elle avait espéré la mort »). L’événement la plonge dans un état de déréliction (« Ma voix sera entendue du ciel et des dieux, s’il en est qui l’habitent » [je souligne]) et est suivi par une impossibilité de dire (« sa bouche muette ne peut révéler le forfait ») : Philomèle a été niée en tant que sujet puis réduite au silence.

8C’est là, sans doute, passer l’essentiel sous silence, c’est-à-dire le texte d’Ovide lui-même dans sa forme poétique, sa belle forme « parce qu’elle épouse affectivement le tourment de ceux sur qui la violence s’acharne » (Merlin-Kajman, 2016, p. 154). Le rossignol, dont le chant plaintif est réputé le plus beau, est dans la tradition poétique figure du poète et de la poésie ; figure en laquelle, à l’instar d’Orphée, se nouent les liens entre malheur et poésie, et « figuration du genre de l’élégie » (Maulpoix, 2018, p. 56). Aussi cette séparation artificielle entre « fond » et « forme » est-elle une fiction propédeutique pour dire sur quelle mémoire diégétique se fonde la fable de La Fontaine, après quels « événements » l’épisode raconté se donne, et ce que les personnages eux-mêmes en retiennent – ou en vivent – encore.

« mille ans » plus tard : une réécriture galante de la Fable antique ?

  • 7 Notamment dans « Le Milan et le Rossignol », IX, 18, et « L’Araignée et l’Hirondelle », X, 6.

9Dans les Fables, le rossignol et l’hirondelle font plusieurs fois retour7. Mais il n’y a que dans « Philomèle et Progné » que les deux personnages sont clairement identifiés comme étant les protagonistes du mythe après leur métamorphose, et non comme des animaux se souvenant du mythe qui leur est associé. Longtemps après « le temps de Thrace », inassignable, l’hirondelle Progné, oiseau des villes, rend visite à sa sœur Philomèle, oiseau des bois, et l’incite à quitter sa retraite pour revenir dans le monde des hommes :

PHILOMÈLE ET PROGNÉ

         Autrefois Progné l’Hirondelle
         De sa demeure s’écarta,
         Et loin des villes s’emporta
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :
Je ne me souviens point que vous soyez venue
Depuis le temps de Thrace habiter parmi nous.
         Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ?
Progné lui repartit : Eh quoi cette musique
         Pour ne chanter qu’aux animaux ?
         Tout au plus à quelque rustique ?
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
         Aussi bien, en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois
         Parmi des demeures pareilles
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage
Qui fait, reprit sa Sœur, que je ne vous suis pas :
         En voyant les hommes, hélas !
         Il m’en souvient bien davantage.

  • 8 Le premier est considéré comme l’inventeur des fables, entre les viie et vie siècles av. J.-C., le (...)
  • 9 Dans son Dictionnaire, Furetière donne ces exemples à « appât » : « Cette femme est pleine de char (...)

10Ésope et Babrius8 font figurer les deux sœurs dans des apologues avant La Fontaine. La morale de leurs fables est que « l’homme affligé », dont le rossignol devient l’allégorie, fuit la société des hommes de peur de raviver le souvenir du malheur dont ils ont été la cause : Philomèle prévoit et redoute l’intensification de sa blessure. La fable de La Fontaine ne propose pas de morale explicite mais intègre implicitement celle-ci à la plainte douloureuse de Philomèle (« hélas ! »). Contrairement à Ésope et à Babrius, le fabuliste dit de quoi est fait le malheur de Philomèle en renvoyant explicitement au crime commis par Térée. Les périphrases des vers 20 et 21 décrivent un viol : un homme « exerc[e] sa fureur » sur les « divins appas » d’une femme, « outrage » caractérisé, d’après la définition qu’en donne Furetière9.

  • 10 Par exemple celle de Théophile de Viau en 1624, dans l’« Ode VIII » de La Maison de Sylvie.
  • 11 Sur la galanterie des Fables, on se tournera avec profit sur l’abondante bibliographie d’Alain Gén (...)
  • 12 Pour une analyse plus détaillée de la « réécriture délicatement mélancolique » (p. 35) que propose (...)

11On peut défendre l’idée que le crime de Térée apparaît dans les Fables sous une forme très euphémisée et qu’il ne reste rien, chez La Fontaine, ni de l’horreur du mythe ovidien, ni du lyrisme poignant de certaines de ses réécritures poétiques10. À ses contemporains et aux lecteurs des siècles suivants, La Fontaine donnerait à lire une fable que l’on qualifiera peut-être encore de « classique », et plus volontiers de « galante11 ». Galante, « Philomèle et Progné » l’est en sa qualité de double réécriture d’Ésope et d’Ovide, bien connus de ses lecteurs, par sa douceur élégiaque mais aussi par son enjouement et son choix de faire converser les deux protagonistes du mythe à propos du mythe lui-même. « Philomèle et Progné » apparaît comme une réécriture plaisante d’un mythe d’orientation tragique12, réécriture qui tourne justement autour de la question du « plaire » : Progné regrette que le chant de Philomèle ait pour seul auditoire des animaux (« Eh quoi cette musique / Pour ne chanter qu’aux animaux ? ») alors que la ville est le lieu où il doit plaire.

  • 13 Dans son Dictionnaire, Furetière associe le « caquet », « [a]bondance de paroles inutiles qui n’on (...)

12En Progné et en son caquet13 s’incarne en effet une forme de gaieté. L’hirondelle produit le plus grand volume de parole, elle est bavarde et « frivole » (Clarac, 1963, p. 174) comme la société qu’elle fréquente à la ville, oublieuse apparemment, contrairement à sa sœur douloureuse. Ainsi le « tantôt mille ans » (« Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue ») peut-il être lu comme une façon de parler, une hyperbole précieuse ; le « Je ne me souviens point », comme une plainte badine plutôt qu’un oubli véritable : Progné se plaint à sa sœur de son retrait loin du monde et loin d’elle. Dans l’antagonisme qui oppose les deux sœurs, on entend le jugement de la citadine sur la campagne (« Tout au plus à quelque rustique ? »). Quand il est question de la beauté du chant de Philomèle, dont elle ne tirerait pas la gloire méritée, une maxime vient caractériser l’éthos mondain de Progné : « Le désert est-il fait pour des talents si beaux ? ». Il s’agit là de faire valoir les talents de Philomèle. On entend presque la logique de Térée : quoi, ne pas profiter des « appas » de Philomèle ?

  • 14 On désigne ainsi l’esthétique élaborée au sein des cercles mondains français entre les années 1630 (...)

13Que les vains discours de Progné échouent à persuader sa sœur de quitter sa retraite ne disqualifie pas une telle lecture. Progné est mondaine « en mauvaise part », c’est-à-dire vaniteuse, glorieuse. Le texte n’en est pas moins « mondain » au sens de l’esthétique mondaine14 et illustre l’alliance du galant et de l’élégiaque au xviie siècle (Chatelain, 2006, p. 126). « Philomèle et Progné » peut être décrite avec fruit comme un palimpseste humaniste et galant, exemplaire d’une littérature produite par et à destination des « honnêtes gens », c’est-à-dire du petit cercle auquel s’adressait de manière privilégiée La Fontaine. Le plaisir pris à une telle lecture tiendra principalement d’une reconnaissance : reconnaissance d’autres textes, de motifs, de topoï, plaisir pris à leur sélection et à leur transformation. Faire appel à la notion de trauma permet de relancer l’étonnement face à la fable, en particulier en ce qui concerne la relation entre les deux sœurs et les formes que prend la mémoire dans le texte.

Un « différend » entre la plainte et la consolation

  • 15 Au xviie siècle, la consolation est – entre autres – un genre de discours rhétorique à part entièr (...)

14Certains thérapeutes du trauma insistent sur la nécessité de la « reconstitution d’un lien verbal » qui doit assurer le « retour dans la “communauté des vivants” » (Lebigot, 2011, p. 36) de la personne traumatisée. La thérapie assure donc une fonction d’interlocution. On peut reconnaître dans l’une des fonctions de cette démarche thérapeutique des traits de ce que les contemporains de La Fontaine appelaient une consolation15. Progné entreprend de rétablir les liens qui ont été rompus et de faire revenir Philomèle dans le monde des hommes. Cette proposition n’interdit pas de décrire son discours comme une forme de bavardage : elle intègre bien plutôt cette dimension si l’on convoque la définition que Michaël Fœssel, entre autres, donne de la consolation comme du fait de « parler à quelqu’un avant que de parler de quelque chose » (2015, p. 79). L’analogie entre consolation et cadre offert par la thérapie est limitée, puisque dans le cas de la consolation, c’est la parole du consolateur qui est au centre, ce qui n’est a priori pas le cas dans le cadre de la thérapie. Il s’agit précisément ici de suggérer que la manière dont le texte poétique traite avec la plainte s’apparente davantage au cadre offert par la thérapie qu’à une rhétorique consolatoire.

15Progné établit le dialogue en rappelant à Philomèle le lien qui les unit (« Ma sœur »). La première question qu’elle lui pose (« comment vous portez-vous ? ») manifeste sa sollicitude. Elle l’intègre à un collectif en articulant le « vous » de Philomèle à un « on », à un « je » et à un « nous ». Elle la prend enfin dans un échange par le biais de deux autres questions. La première (« Dites-moi, que pensez-vous faire ? ») place habilement Philomèle devant une délibération et l’invite à envisager un changement d’état futur. La seconde (« Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ? ») programme une réponse affirmative tout en mettant au jour ce qui préoccupe la questionneuse : la solitude de l’affligée ou « souffrance de la souffrance » (Blumenberg cité par Fœssel, 2015, p. 40). C’est cette question qui suscite la première réplique de Philomèle : une interrogation oratoire (« Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? ») qui n’envisage que le présent et oppose une fin de non-recevoir à Progné. Celle-ci, qui n’a pas jusque-là mentionné explicitement la tragédie passée, a entendu le refus de sa sœur et repart à l’assaut, louant le chant de Philomèle et déplorant l’incapacité de son public à l’entendre. Il n’y a aucune raison de voir ici de la flatterie. Contrairement au renard du « Corbeau et le renard » (I, 2), Progné ne cherche pas à s’emparer de quelque chose. Souligner la beauté du chant de sa sœur et suggérer qu’elle en tirerait gloire à la ville semble, en revanche, propre à faire renaître son désir et donc à la ramener du côté des vivants.

16Progné oppose un dernier argument au refus tacite de Philomèle : « Aussi bien, en voyant les bois, / Sans cesse il vous souvient […] ». Le rappel du crime de Térée se donne comme une raison de surcroît en même temps que celle qui appuyait en sourdine toutes les autres. Progné n’a pas oublié – et les lecteurs savaient déjà – la terrible origine du chant plaintif de Philomèle. La raison alléguée par l’hirondelle pour ramener sa sœur à la ville est donc la suivante : Philomèle perpétue et ravive sa souffrance en vivant dans le lieu de son malheur passé, qui donc le lui rend perpétuellement présent. Une ultime réplique de Philomèle clôt alors la fable, en lieu et place d’une morale, sous la forme d’une plainte contre les hommes et d’un cri de douleur.

17Il y a échec de la consolation, si on entend par là une résolution de la plainte. Aussi bien l’entreprise consolatoire ne se donne-t-elle pas pour être le dernier mot de la fable, mais comme l’une des fonctions que l’on peut attribuer à Progné. Ce que permet de mettre au jour l’attention à la « mission thérapeutique » (Gutwirth, 1987, p. 172) de l’hirondelle, c’est en fait un « différend » qui traverse la fable, au sens où l’entend Jean-François Lyotard (1983) : plainte et consolation parlent deux « langages » hétérogènes et incommensurables l’un à l’autre. La fable empêche que la première se résolve dans la seconde.

18La consolation est un acte rhétorique. Le consolateur peut ne rien sentir des émotions de l’affligé. Si l’on compare ces caractéristiques avec la manière dont la thérapie du trauma intègre les silences de la personne traumatisée et ce que sent ou ne sent pas le thérapeute lui-même, on est incité à prêter attention à ce que fait la fable et que ne fait pas Progné. Le texte poétique ne cherche pas à refermer la plainte de Philomèle en la résorbant dans une morale trop simple, mais il donne à sentir qu’il y a quelque chose à sentir plutôt que de rappeler un contenu.

Se souvenir « sans cesse » : souvenir et « temps du trauma »

  • 16 Dans les termes de François Lebigot : le trauma se caractérise par l’« incrustation » d’un « corps (...)

19Il y a une autre différence majeure entre consolation et thérapeutique du trauma. La consolation exige une grande attention au temps puisqu’elle ne doit venir ni trop tôt ni trop tard par rapport à l’événement qui a causé l’affliction. Elle suppose, cependant, une séparation claire entre passé et présent. La thérapie du trauma, quant à elle, part du principe que le patient est toujours plongé dans le « temps du trauma » (Guyomard, 2005, p. 124). L’un des symptômes les plus frappants du trauma est le syndrome de répétition : « le souvenir, qui insiste encore, et encore, à rendre présent ce que l’événement a eu d’incroyable » (Briole, 2005, p. 61), une « remémoration » dans laquelle « les mots manquent pour dire l’insupportable » (p. 61) et qui « s’apparente à la pensée obsessionnelle » (p. 66). Mais on peut aussi considérer que ce retour de l’événement n’a « [r]ien à voir avec un souvenir » (Lebigot, 2011, p. 19) car il n’est pas fait de représentations : l’événement n’a pas été symbolisé et n’a donc pas été approprié par une mémoire16. Ces remarques permettent de mieux décrire les temporalités à l’œuvre dans « Philomèle et Progné » et la nature du « souvenir » dont il est question.

20Le chant plaintif du rossignol est fait du souvenir de ses malheurs. On peut dire de Philomèle qu’elle est la « mémoire élégiaque » d’un « événement tragique », comme l’écrit Marc Fumaroli (1995, p. 933) à propos du rossignol de la fable « Le Milan et le Rossignol » (IX, 18). La temporalité élégiaque est une temporalité tournée vers le passé et la perte, empreinte de douleur mais aussi d’une forme de douceur. Or, quelque « doux » que Philomèle décrive son « séjour » solitaire par rapport aux « cités », qualifier sa mémoire d’élégiaque empêche de voir quelles formes prend cette mémoire dans la fable. Cette dernière, en effet, n’a pas les événements du mythe pour objet mais bien leur souvenir ou leur maintien dans le présent, du côté de Philomèle.

21Pour Progné, il y a une séparation nette entre présent et passé, le « temps de Thrace » ayant pour seule caractéristique d’être un temps très lointain (« tantôt mille ans »). Le temps associé à Philomèle, en revanche, n’est pas un temps chronologique et linéaire. Le « souvenir » dont elle redoute l’intensification n’appartient pas au passé : elle « ressasse » (Jourde, 1998, p. 678) un « autrefois » qui revient « sans cesse ». Les tournures impersonnelles des vers 18 (« Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois ») et 24 (« Il m’en souvient bien davantage ») font s’effacer le sujet devant son propre souvenir. Philomèle n’est pas sujet, ou seul sujet, de sa mémoire. En d’autres termes, son souvenir n’est pas de l’ordre d’une action volontaire de la mémoire mais d’un passé qui fait incessamment irruption dans le présent et qui se répète. Dans les Fables, enfin, le rossignol fait du crime de Térée « son unique contenu » (Jourde, p. 678) : l’événement traumatique fait origine et donne sa matière au présent. Plutôt que de parler de mémoire, il paraît plus juste de parler, dans le cas de Philomèle, de « non-oubli » (Loraux, 1986, p. 254).

Que faire du souvenir de « Philomèle et Progné » ?

  • 17 « [S]ans mémoire et sans désir » : Wilfred Bion (1983) décrit ainsi les conditions dans lesquelles (...)

22« Philomèle et Progné » fait également appel à une autre mémoire : la mémoire culturelle des lecteurs. Tout commentaire de cette fable commence même sans doute par expliciter ce à quoi renvoient les noms propres de son titre, en convoquant d’autres textes. La fable de La Fontaine qui renvoie au mythe antique favorise une lecture au « second degré » (Genette, 1982), attentive aux phénomènes de transtextualité. Gérard Genette la définit comme « tout ce qui […] met [le texte] en relation, manifeste ou secrète, avec d’autres textes » (p. 7). Que se passe-t-il si l’on procède à l’inverse – donc à l’inverse de la démarche empruntée par ce commentaire jusque-là – en imaginant une lecture de « Philomèle et Progné » qui « perdrait la mémoire », sans recours à un intertexte, mais en gardant à l’esprit les éléments que la recherche des effets d’un événement traumatique sur les personnages nous a permis de mettre au jour17 ?

  • 18 Comme l’écrit Nicole Loraux dans « Le deuil du rossignol » : le « paradigme du rossignol », qui as (...)
  • 19 C’est-à-dire « la présence effective d’un texte dans un autre » (Genette, 1982, p. 8).

23Une telle expérience attire l’attention sur le fait que Philomèle n’est jamais désignée dans la fable comme étant « le rossignol », ni même « l’oiseau ». Grammaticalement, elle n’est donc jamais associée à du masculin. Ce choix fait de sa plainte finale une plainte contre l’humanité (« En voyant les hommes, hélas ! ») mais une humanité qui conserve, en même temps qu’elle se généralise, un caractère masculin18. Une lecture qui ignorerait l’intertexte19 de la fable met également en lumière le fait que, plutôt que de raconter les événements de la Fable antique, « Philomèle et Progné » les donne à sentir avec Philomèle. Le syntagme nominal « la pauvre Philomèle » du vers 4 peut se passer d’explication : il vise à susciter la pitié pour un personnage dont il fait une figure d’inconsolable. La première réplique de Philomèle (« Ah ! […] en est-il de plus doux ? ») ne répond pas à la question de sa sœur, mais l’interjection « Ah ! » dit que Philomèle ressent quelque chose. L’interjection plaintive, en effet, « se présente comme provoquée par quelque chose comme de la tristesse ou du regret, supposé, pour cette raison, ressenti au moment même où on l’énonce » (Cornulier, 2001, p. 111). Mais Philomèle ne formule pas l’objet de sa tristesse. Sa réplique signale que de l’intime est dérobé. D’emblée, Philomèle est celle qui ressent et avec qui il est demandé aux lecteurs de ressentir, et de ressentir de la souffrance. Cela signifie que, si Progné n’a pas oublié, ce qui l’oppose à sa sœur c’est l’impassibilité avec laquelle elle évoque les événements « de Thrace » : Progné ne ressent rien et ne donne rien à ressentir.

  • 20 Michel Jourde souligne que c’est là une bien mauvaise idée : « La mention de l’“envie” de Térée vi (...)

24C’est peut-être là l’une des erreurs du rossignol de la fable « Le Milan et le Rossignol ». Dans cette fable, un rossignol tombe entre les griffes d’un milan. Il tente de sauver sa vie en alléguant n’être que « son » – c’est-à-dire n’être que musique et ne rien offrir à manger – et en s’identifiant à Philomèle, la figure du mythe, dont il propose de raconter l’histoire au milan. Le rossignol livre, en guise de préambule, quelques éléments du mythe qui correspondent de trop près à sa situation présente (« Térée et son envie », son « ardeur criminelle20 »). Mais il insiste en même temps sur la beauté de sa future « chanson ». C’est là la contradiction tragique du rossignol : vouloir faire oublier son corps et rappeler le désir suscité par celui de Philomèle, prétendre n’être que « son » et ne pas encore s’être mis à chanter. La proposition du rossignol échoue à éteindre ou à sublimer l’appétit du milan, qui prouve la nature bien comestible de sa proie.

  • 21 À titre d’exemples, dans Pourquoi étudier la littérature ?, de Vincent Jouve, la question de la be (...)

25La fable qui épouse le tourment de la « pauvre Philomèle », qui fait entendre ses silences, le « bégaiement » de sa langue coupée – dont l’un des symptômes est la répétition d’un même son – et qui traduit sa temporalité bouleversée, offre peut-être une leçon sur sa beauté. Interroger la beauté d’un texte peut sembler être un geste peu critique eu égard aux exigences épistémologiques actuelles de la discipline littéraire21. La beauté accompagne, cependant, la mention du chant du rossignol dans la tradition poétique. Elle est consubstantielle à sa plainte. En outre, elle est une question dont s’empare la fable « Philomèle et Progné » elle-même, en accusant le scandale – aux yeux de Progné – du retrait du beau chant de Philomèle loin du public de la ville.

26Deux définitions de la beauté permettent de l’employer ici comme terme d’un vocabulaire métalittéraire. D’après Hélène Merlin-Kajman, elle est la qualité d’un texte qui « me donne à ressentir le caractère irremplaçable d’une présence affectée, et qui se bat dans la langue avec ce qui l’affecte » (2020, p. 80-81 [je souligne]). Sans la recouvrir, cette définition rappelle l’ambition du style élégiaque, qui est d’intéresser le lecteur à une affliction particulière. La beauté d’un texte littéraire tient, pour Jean-François Lyotard, à un « partage du singulier », d’un « réel » qui ne peut se partager qu’« obliquement » (Sfez, 2015). Dans cette définition, on retrouve le réel que convoquent les théories du trauma. La beauté le rend partageable, présentable – ce qui n’est pas la même chose que de dire qu’il devient représentable, c’est-à-dire qu’il fait l’objet de représentations. Les théories littéraires qui convoquent le trauma donnent souvent pour fonction à la littérature de « dire l’indicible, exprimer l’inexprimable, représenter ce qui excède la représentation, dire ce qui ne se laisse pas dire » (Havercroft, 2012, p. 23-24). Or, l’indicible n’est pas en jeu dans ces définitions de la beauté – ou littérarité – d’un texte. Le beau texte « fai[t] » sentir qu’il y a de l’« imprésentable » (Sfez, 2015). Une telle définition paraît lier étroitement la littérature à quelque chose comme la prise en charge d’un trauma. Le texte littéraire ne fait pas le récit d’un événement violent mais est le lieu d’une forme de « bataille » dans la langue (coupée) ou d’une potentialité tenant au fait que tout « sujet humain est […] éminemment traumatisable » (Marcianne Blévis, 2017 [je souligne]).

27Le lien entre cette potentialité et la littérature s’éclaire par un rapprochement avec la cure analytique du trauma, plus spécifiquement avec deux descriptions du rôle de l’analyste. À propos du travail analytique, Sigmund Freud écrit qu’il s’agit moins pour l’analyste de « deviner l’oublié » du côté du patient et de l’interpréter, que de « le construire » (2019, p. 51). Le souvenir, en somme, vient à la fin. En outre, une fiction dont l’analysé serait convaincu aura « du point de vue thérapeutique » le même effet qu’un « souvenir recouvré » (p. 58). Howard B. Levine, quant à lui, donne à l’analyste face aux effets sur la psyché d’un « trop-plein d’Expérience que l’on qualifierait de “traumatique” » un rôle de construction des souvenirs. Mais ce n’est pas tout : il lui donne aussi un rôle de « création de la capacité à avoir un écran et l’espace derrière celui-ci où quelque chose qui est construit peut être caché » (2019, p. 81). L’analyste participe à la création d’une « capacité » sans laquelle il n’est pas de souvenir possible.

28Ce que ces deux propositions invitent à penser, c’est que la fable « Philomèle et Progné » risque de perdre son « effet » si un commentaire s’empresse de la rapporter, ou de la rapporter exclusivement, à un texte ou une expérience préexistants, au risque d’en faire un souvenir toujours déjà trop « classique » (ou « galant »). La fable elle-même ouvre une autre voie, en faisant résonner ensemble, de manière conflictuelle, la mémoire sans affects de Progné et le « non-oubli » douloureux de Philomèle.

29L’effet du texte serait donc conditionné à certains gestes critiques voire à un style qui « donnerait à ressentir » – ce qui n’est pas synonyme de « sentimental », mais qui fait bien appel à la responsabilité d’un sujet. Si l’on poursuit l’analogie avec la cure du trauma, l’« effet » à préserver, voire à créer, est bel et bien thérapeutique. Or, nous avons vu que « Philomèle et Progné » n’avait pas pour horizon une consolation. La proposition d’Howard B. Levine suggère en fait que l’expérience que délivrerait la fable serait celle d’un pouvoir, d’une « capacité », qu’il appelle capacité de « mémor[er] » (2019, p. 17). À l’issue d’un tel parcours, la fable de La Fontaine conserve donc son caractère mémorable – au sens « classique » du terme –, mais celui-ci s’enrichit d’un pouvoir proprement littéraire de création de souvenirs nouveaux.

Haut de page

Bibliographie

Éditions modernes des Fables :

Édition de Collinet, J.-P. (1991). Fables, contes et nouvelles. In Œuvres complètes I. Paris : Gallimard.

Édition de Fumaroli, M. (2005 [1995]). Paris : Le Livre de Poche.

Références

Beller, R. (2005). « Dessine-moi un trauma ». In F. Chaumont, & V. Ménéghini (dir.), La Chose traumatique. Paris : L’Harmattan.

Blévis, M. (2017). « Le traumatique en questions ». Mouvement Transitions, 3 juin. https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/intensites/litterature-et-trauma/sommaire-general-de-litterature-et-trauma/1422-n-1-m-blevis-le-traumatique-en-questions.

Bion, W. (1983 [1967]). Réflexion faite, trad. F. Robert. Paris : Puf.

Briole, G. (2005). « Une clinique individuelle du traumatisme ». In F. Chaumont, & V. Ménéghini (dir.), La Chose traumatique. Paris : L’Harmattan.

Chatelain, M.-C. (2006). « La figure galante de Philomèle ». In V. Gély, J-L. Haquette, & A. Tomiche (dir.), Philomèle : figures du rossignol dans la tradition littéraire et artistique. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise Pascal/Maison de la recherche.

Clarac, P. (1963). La Fontaine par lui-même. Paris : Seuil.

Cornulier, B. (2001). Tigres et autres problèmes de sémantique. Nantes : C.A.L.D./université de Nantes.

Coste, F. (2017). Explore : investigations littéraires. Paris : Questions théoriques.

Fœssel, M. (2015). Le Temps de la consolation. Paris : Seuil.

Freud, S. (2019 [1937]). « Constructions dans l’analyse ». In L’Analyse finie et l’analyse infinie, suivi de Constructions dans l’analyse, trad. J. Altounian, P. Cotet, J. Laplanche et F. Robert. Paris : Puf.

Gély, V., Haquette, J.-L., & Tomiche, A. (2006). Philomèle : figures du rossignol dans la tradition littéraire et artistique. Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise Pascal/Maison de la recherche.

Genette, G. (1982). Palimpsestes : la littérature au second degré. Paris : Seuil.

Gutwirth, M. (1987). Un merveilleux sans éclat : La Fontaine ou La poésie exilée. Genève : Droz.

Guyomard, P. (2005). « Temporalité du traumatisme ». In F. Chaumont, & V. Ménéghini (dir.), La chose traumatique. Paris : L’Harmattan.

Havercroft, B. (2012). « Questions éthiques dans la littérature de l’extrême contemporain : les formes discursives du trauma personnel ». Les Cahiers du Ceracc, 5, 20-34.

Jourde, M. (1998). La voix des oiseaux et l’éloquence des hommes : sens et fonction des manifestations sonores de l’oiseau dans la littérature française des xvie et xviie siècles. Thèse de doctorat sous la direction de M. Claude-Gilbert Dubois, université de Bordeaux Montaigne.

Jouve, V. (2010). Pourquoi étudier la littérature ?. Paris : Armand Colin.

Lebigot, F. (2011). Le Traumatisme psychique. Bruxelles : Fabert.

Levine, H. B. (2019). Transformations de l’irreprésentable : Théories contemporaines de la cure, préface de D. Scarfone, trad. F. Caiazzo. Paris : Ithaque.

Loraux, N. (1986). « Le deuil du rossignol ». Nouvelle Revue de Psychanalyse, 34, 253-257.

Lyotard, J.-F. (2013 [1983]). Le Différend. Paris : Minuit.

Maulpoix, J.-M. (2018). Une histoire de l’élégie : Poétique, histoire, anthologie. Paris : Pocket.

Merlin-Kajman, Hélène (2016). Lire dans la gueule du loup : Essai sur une zone à défendre, la littérature. Paris, Gallimard.

Merlin-Kajman, Hélène (2020). La Littérature à l’heure de #metoo. Paris : Ithaque.

Ovide (1992). « Philomèle et Procné », édition de J.-P. Néraudeau. In Métamorphoses (v. 412-674). Paris : Gallimard.

Rolland, T. (2018). « Les diptyques facétieux du Livre III ». In P. Pelckmans (dir.), La Fontaine en séries (p. 23-39). Amsterdam : Brill/Rodopi.

Sfez, G. (2015). « Civilité et littérarité dans l’œuvre de J.-F. Lyotard ». Mouvement Transitions, 3 octobre. https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/litterarite/articles/sommaire-general-de-articles/1026-n-2-g-sfez-civilite-et-litterarite-dans-l-oeuvre-de-j-f-lyotard#sdfootnote37sym.

Viau, T. de (2008). Œuvres poétiques, nouvelle éd. de G. Saba. Paris : Classiques Garnier.

Winterson, J. (2013a [1985]). Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, trad. Kim Trân. Paris : Points.

Winterson, J. (2013b [2011]). Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, trad. Céline Leroy, Paris, Points.

Haut de page

Notes

1 “Do you remember the story of Philomel who is raped and then has her tongue ripped out by the rapist so that she can never tell? I believe in fiction and the power of stories because that way we speak in tongues. We are not silenced. All of us, when in deep trauma, find we hesitate, we stammer; there are long pauses in our speech. The thing is stuck. We get our language back through the language of others. We can turn to the poem. We can open the book. Somebody has been there for us and deep-dived the words” (Winterson, 2013b, p. 18).

2 Conserver le terme de « trauma », que choisit d’employer Jeanette Winterson, plutôt que de parler de « traumatisme », évite de trancher trop vite sur la définition de ce dont il est question. Pierre Kaufmann, par exemple, distingue entre le « traumatisme [qui] s’applique à l’événement extérieur qui frappe le sujet, [et le] trauma [qui est] l’effet produit par cet événement chez le sujet, et plus spécifiquement dans le domaine psychique » (Kaufmann, P. [dir.] [1993]. L’apport freudien [p. 456]. Paris : Bordas).

3 Voir note no 2.

4 Nos citations des Métamorphoses sont tirées de l’édition de Jean-Pierre Néraudau (1992, p. 206-215). L’histoire de Philomèle et Procné se trouve au livre VI des Métamorphoses, vers 412 à 674.

5 Qui devient « Progné » chez La Fontaine.

6 Dans d’autres versions du mythe, Progné est le rossignol et Philomèle l’hirondelle. Ovide lui-même « évite de nommer les oiseaux que deviennent les deux sœurs » (Gély & Tomiche, 2006, p. 9).

7 Notamment dans « Le Milan et le Rossignol », IX, 18, et « L’Araignée et l’Hirondelle », X, 6.

8 Le premier est considéré comme l’inventeur des fables, entre les viie et vie siècles av. J.-C., le second est l’un de ses imitateurs, au ier ou iie siècle.

9 Dans son Dictionnaire, Furetière donne ces exemples à « appât » : « Cette femme est pleine de charmes et d’appâts » et à « outrage » : « C’est faire un cruel outrage à une femme de lui ravir son honneur. »

10 Par exemple celle de Théophile de Viau en 1624, dans l’« Ode VIII » de La Maison de Sylvie.

11 Sur la galanterie des Fables, on se tournera avec profit sur l’abondante bibliographie d’Alain Génetiot, par exemple Poétique du loisir mondain, de Voiture à La Fontaine (1997). Paris : H. Champion.

12 Pour une analyse plus détaillée de la « réécriture délicatement mélancolique » (p. 35) que propose La Fontaine du mythe ovidien, se conformant ainsi aux attentes des lecteurs – et surtout des lectrices – d’un public galant, voir Rolland, T. (2018). « Les diptyques facétieux du Livre iii ». In P. Pelckmans (dir.), La Fontaine en séries (p. 23-39). Amsterdam : Brill/Rodopi.

13 Dans son Dictionnaire, Furetière associe le « caquet », « [a]bondance de paroles inutiles qui n’ont point de solidité », aux femmes : « [l]es femmes parlent beaucoup, mais elles n’ont que du caquet, ne parlent que de bagatelles », et aux oiseaux : « se dit aussi des oiseaux qui parlent. Ce perroquet, cette pie, nous étourdissent avec leur caquet ».

14 On désigne ainsi l’esthétique élaborée au sein des cercles mondains français entre les années 1630 et la période habituellement désignée sous le nom de « classicisme ». J’en donne des caractéristiques dans les phrases qui suivent.

15 Au xviie siècle, la consolation est – entre autres – un genre de discours rhétorique à part entière. Michaël Fœssel en fait un concept politique actuel : voir ci-après.

16 Dans les termes de François Lebigot : le trauma se caractérise par l’« incrustation » d’un « corps étranger qui est d’une toute autre nature que les représentations, très chargé en énergie » et qui va perturber l’appareil psychique (Lebigot, 2011, p. 12).

17 « [S]ans mémoire et sans désir » : Wilfred Bion (1983) décrit ainsi les conditions dans lesquelles devrait être conduite une analyse.

18 Comme l’écrit Nicole Loraux dans « Le deuil du rossignol » : le « paradigme du rossignol », qui associe la « plainte de l’endeuillée », la « peine inoubliable », le ressentiment et, parfois, le crime, est féminin (1986, p. 256).

19 C’est-à-dire « la présence effective d’un texte dans un autre » (Genette, 1982, p. 8).

20 Michel Jourde souligne que c’est là une bien mauvaise idée : « La mention de l’“envie” de Térée vient alors tragiquement s’offrir en miroir à l’envie du milan » (1998, p. 678).

21 À titre d’exemples, dans Pourquoi étudier la littérature ?, de Vincent Jouve, la question de la beauté apparaît comme marginale. Sous le sous-titre « L’art et le beau » (2010, p. 14), Jouve rappelle que le caractère subjectif du jugement esthétique, tel que Kant l’a défini, est un point de vue « au fondement de notre modernité » (p. 14). Il s’attache ensuite à établir l’historicité de la « réduction de l’artistique à l’esthétique » (p. 17). Au début du chapitre consacré à « La valeur » (p. 141), Jouve donne pour objet à la critique la « relation d’intérêt » à l’œuvre d’art, opposée à l’« attention esthétique » (p. 144). Il fonde ce choix sur le déplacement d’intérêt actuel qu’il constaterait à propos de ce qui fait la valeur d’une œuvre littéraire : « Tout se passe comme si l’on recherchait dans l’œuvre d’art autre chose que de l’émotion, comme si l’on avait besoin d’accéder à travers elle à un savoir » (p. 146). Pour Florent Coste dans Explore : investigations littéraires, le jugement esthétique s’assimile à une préoccupation théoriquement paresseuse, comparée à la question de savoir comment la littérature pourrait « transformer ma vie, ou, à défaut, ces quelques moments que je vis aujourd’hui […]. Dire “c’est beau” ou “ce n’est pas beau” est une manière commode d’abolir toutes les possibilités d’usage du texte et de le suspendre dans une “belle” parenthèse “enchantée” » (2017, p. 46).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Éva Avian, « « Il m’en souvient bien davantage » : pour une autre mémoire poétique de la fable « Philomèle et Progné » »Itinéraires [En ligne], 2022-3 | 2023, mis en ligne le 17 juillet 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itineraires/13536 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itineraires.13536

Haut de page

Auteur

Éva Avian

Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, Formes et Idées de la Renaissance aux Lumières (FIRL, EA 174)

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search