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(Se) raconter des histoires

Circonscrire le spectre de la vérité : l’écriture du deuil traumatique dans Le jour où je n’étais pas là d’Hélène Cixous

Circumscribing the Specter of Truth: Writing Traumatic Loss in Hélène Cixous’ Le jour où je n’étais pas là
Frédérique Collette

Résumés

Dans Le jour où je n’étais pas là, Hélène Cixous revient quarante ans plus tard sur la mort de son premier enfant, Georges : fils trisomique qu’elle avait abandonné aux bras de sa propre mère, Ève. Non seulement l’autrice-narratrice était absente au moment du décès de son enfant, mais Ève l’était également, faisant des circonstances de cette mort un secret bien gardé, dont il est impossible de témoigner avec certitude. L’autrice-narratrice entreprend donc de percer à jour l’événement que représente cette mort subite dans ce texte qui – à l’image du fils dont le spectre ne revient que pour mieux fuir – met en œuvre une faillite du témoignage traumatique. En effet, rêve et réalité, mensonge et véracité, hantise et flux de conscience se mélangent dans une prose poreuse qui ne saura tout à fait éclairer la cause du décès. Le présent article propose donc de montrer comment, dans cette œuvre, le deuil traumatique donne lieu à une écriture affabulatoire qui déroute le lecteur et qui illustre un échec du témoignage, dont la vérité se dérobe. Après avoir défini la notion de deuil traumatique, ainsi que les liens unissant les épreuves de deuil et de trauma, il s’agira d’analyser l’esthétique affabulatoire à travers laquelle l’autrice met en œuvre son deuil traumatique, s’efforçant moins de reconstituer l’exactitude des faits entourant la mort du bébé que d’imaginer, voire de nier, ce qui aurait pu s’être déroulé.

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Texte intégral

Je sais bien que c’est là, à l’angle du mutisme et du souffle que l’écriture doit se tenir, prête. Prête à se battre contre ses propres impuissances.
Hélène Cixous, 2003, p. 130.

  • 1 Sauf indication contraire, toutes les citations en langue anglaise de l’article ont été traduites (...)
  • 2 Je m’inspire ici de la formule utilisée par Pascale-Anne Brault et Michael Naas dans leur présenta (...)
  • 3 Parmi les textes autobiographiques traitant d’une telle épreuve, nous pouvons noter ceux de Laure (...)

1Prenant en charge les multiples catastrophes naturelles et humaines ayant marqué le xxe siècle – celui que l’on qualifie à profusion d’« âge du trauma » (an age of trauma1) (Rippl, Schweighauser, Kirss, Sutrop, & Steffen 2013) ou d’« âge du témoignage » (an age of testimony) (Felman, 1991, p. 17) –, la littérature française continue, depuis le tournant du xxie siècle, de sonder les blessures du passé et se situe plus que jamais « face aux traumas » (Gefen, 2017, p. 85), que ceux-ci soient collectifs, familiaux ou intimes, de l’ordre de l’événement ou du quotidien. De son côté, le deuil s’avère au même titre que le trauma hautement investi sur la scène contemporaine, tout particulièrement dans la sphère autobiographique. D’après Alexandre Gefen, le deuil ne représente pas seulement « un thème contemporain majeur » : il est aussi « devenu une sorte de sous-genre contemporain du récit mémoriel et du récit traumatique » (p. 131). En effet, les dernières décennies ont vu proliférer de nombreux « textes endeuillés2 », parmi lesquels une expérience particulière a fait couler beaucoup d’encre : la mort d’un enfant3.

2C’est autour d’une telle épreuve que tourne, comme une spirale, Le jour où je n’étais pas là d’Hélène Cixous. Dans ce roman autobiographique – ou plutôt dans cette « fiction-vérité » (Michaud, 2010, p. 166-167) –, l’écrivaine revient près de quarante ans plus tard sur la mort de son premier enfant, Georges : fils trisomique qu’elle avait abandonné aux bras de sa propre mère, Ève. Un peu plus d’un an s’écoulera avant que le bébé ne meure subitement dans des circonstances inconnues pour l’autrice-narratrice, qui était absente au moment du décès. C’est pourquoi elle retourne questionner sa mère et son frère, qui travaillaient tous deux à l’hôpital lors de la journée fatidique, afin de percer à jour cet événement qui, à l’image du fils dont le spectre ne revient que pour mieux disparaître, continue de la hanter tout en restant aussi fuyant et insondable. Le jour où je n’étais pas là est donc un livre qui porte sur un secret bien gardé dont il est impossible pour l’autrice-narratrice de témoigner univoquement, directement et avec certitude, ajoutant au caractère traumatique de cette perte inoubliable.

3C’est la narration complexe et affabulatoire d’un tel événement, si traumatique qu’il fait obstacle au témoignage plein, linéaire et véridique, que le présent article analysera en faisant appel aux diverses définitions du terme « fable ». Du latin « fabulari » qui signifie « parler, causer, bavarder », le verbe « fabuler » désigne la création d’une histoire, d’une œuvre d’imagination, voire d’un mythe. La fable se définit donc d’abord comme le résultat d’un acte d’invention, pouvant aller jusqu’à désigner un récit mensonger, mélangeant le vrai au faux. Par extension, l’acte de fabuler ou d’affabuler peut aussi qualifier la présentation comme réels d’éléments fictifs, imaginés. Il s’agira d’explorer comment ces différentes acceptions du terme sont mises en œuvre dans Le jour où je n’étais pas là, au point de présenter une esthétique de l’affabulation par laquelle il est impossible d’obtenir un récit fiable de la mort du fils.

4Après avoir procédé à la définition du deuil traumatique, ainsi qu’au rapprochement des épreuves de deuil et de trauma, je m’attarderai plus précisément à démontrer que si la mort d’un enfant représente une perte indicible et inimaginable – un choc a-fabulatoire, c’est-à-dire impossible à fabuler –, l’écriture de Cixous et les témoignages auxquels elle se rattache se font paradoxalement affabulatoires, reposant sur des actes de fabulation. Dans une prose mélangeant rêve, réalité et spectralité ; à travers des témoignages, notamment celui d’Ève, alliant confusément mensonge et véracité ; l’autrice-narratrice peut moins reconstituer l’exactitude des faits entourant la mort du bébé qu’imaginer, si ce n’est nier, ce qui s’est vraiment déroulé. Le texte expose ainsi une faillite des témoignages de la mort traumatique, dont la vérité, qui se dérobe sans cesse, ne peut qu’être fabulée. Il contrevient, par le fait même, à ce qu’il conviendrait moins d’appeler une « fable » qu’un lieu commun des études sur le trauma : celui d’une écriture présentée par plusieurs spécialistes comme thérapeutique ou réparatrice permettant, au terme de nombreuses tentatives, de reprendre le contrôle des souvenirs traumatiques et d’en dégager un sens.

Un événement révolutionnaire

  • 4 Ce processus consiste, pour le ou la survivante, à reconnaître et accepter que le trauma a occasio (...)
  • 5 Le « deuil compliqué » s’oppose, dans les études psychologiques et psychiatriques, au « deuil norm (...)

5Si « le trauma entraîne inévitablement des pertes » (trauma inevitably brings loss) (Herman, 2015, p. 188) et nécessite un processus de deuil4, ce dernier ne s’avère pas intrinsèquement traumatique. Or, certaines circonstances particulières peuvent attribuer au deuil une telle dimension. D’après Therese Rando (1994), plusieurs facteurs sont susceptibles de rendre une mort aussi troublante, par exemple lorsqu’elle est soudaine ou imprévisible, qu’elle se fait violente ou destructrice, qu’elle s’ajoute rapidement à d’autres pertes, qu’elle a lieu lors d’une catastrophe de masse, etc. En outre, la mort d’un enfant constitue à elle seule l’un des critères évoqués par la psychologue rendant la perte traumatique. De son côté, Martine Lussier, qui utilise plutôt le syntagme « deuil compliqué5 », spécifie pareillement qu’une mort peut être traumatique lorsqu’elle « n’intervient pas selon le déroulement temporel normal des générations » (2007, p. 20). C’est bien cette brèche créée sur le fil chronologique qui confère sa particularité au deuil parental comme on peut le lire dans Le jour où je n’étais pas là, alors que la narratrice mentionne : « Sous le coup ma vie se renverse. Un événement révolutionnaire. Nous partîmes en sens contraire, ma vie et moi, mes pensées, le scénario du futur » (Cixous, 2000, p. 93). La mort d’un enfant est si bouleversante qu’elle devient, pour le psychanalyste Jean Allouch ayant lui-même perdu sa fille, le « cas paradigmatique du deuil » (1995, p. 19) : le deuil de tous les deuils, orienté moins vers le passé que vers ce qui restait précisément à venir. Les parents, déroutés, pleurent leurs « souvenirs d’avenir », pour reprendre la formule poignante qu’utilise Camille Laurens dans le récit autobiographique faisant suite au décès de son fils (2013, p. 68).

  • 6 En effet, Therese Rando écrit à propos de cette division qu’« en général, les traumatologues ne sa (...)
  • 7 À propos de cette sensation de déroute, voir notamment l’article d’Anne Martine Parent (2006), « T (...)

6Cette notion de deuil traumatique, que cristallise la mort d’un enfant, est importante car elle permet d’abord de prendre acte de la convergence du trauma et du deuil, faisant se rejoindre deux champs d’étude qui demeurent généralement et étonnamment séparés. Les études sur le trauma et le deuil apparaissent en effet comme des « champs jumeaux » (twin fields) (Simpson, 1997, p. 5) à la fraternité souvent désunie6, bien qu’elles possèdent plusieurs points communs et qu’elles ouvrent, à l’être humain, l’horizon souvent dramatique de la perte : celle d’un être cher, mais aussi d’une confiance et d’une sécurité envers le monde environnant ; la perte d’une certaine puissance d’agir, d’une sensation d’emprise et de contrôle sur le monde ; la perte des repères face au non-sens et au choc de l’événement tel que l’exprime la précédente citation de Cixous7. Deuil et trauma entraînent de surcroît une fragmentation tant mémorielle et temporelle qu’identitaire. Pour la psychiatre Judith Herman, le trauma implique un profond « endommagement du sujet » (damaged self) (2015, p. 52). De son côté, Jean Allouch envisage le deuil comme l’expérience d’un double arrachement et, plus précisément, d’un sacrifice, la perte de l’être cher étant supplémentée par celle d’une part de soi : « Le deuil n’est pas seulement perdre quelqu’un […], c’est perdre quelqu’un en perdant un bout de soi » (1995, p. 349). C’est donc un sujet non-souverain, « exposé à autrui » (Butler, 2016, p. 37), au monde et aux risques multiples de la vie que découvrent les expériences de trauma et de deuil. Ces dernières exemplifient et exacerbent, en d’autres termes, la vulnérabilité « fondamentale » (Garrau, 2018, p. 17) ou « ontologique » (Mackenzie, Rogers & Dodds, 2014, p. 4) de tout un chacun en tant qu’être pouvant voir son existence momentanément et irréversiblement chavirée, divisée entre un avant et un après l’épisode de trauma ou de deuil.

  • 8 Thomas Trezise (2001) et Kathryn Robson (2004), par exemple, ont expliqué en quoi les traumas ne s (...)
  • 9 Sarah Kofman fait référence, dans cette affirmation, à L’espèce humaine de Robert Antelme.

7Une vulnérabilité langagière se trouve particulièrement ressentie à travers de telles expériences, qui mettent à l’épreuve la capacité qu’ont les individus à s’exprimer par rapport à ce qu’ils ont vécu. Le trauma et le deuil, en effet, convergent dans leur résistance à être représentés, mis en récit, partagés. Bien qu’elle soit de plus en plus relativisée, la définition de l’expérience traumatique comme étant de l’ordre de l’indicible reste une constante des études sur le trauma, au point où un paradoxe a plus d’une fois été relevé ; celui selon lequel, malgré son caractère irreprésentable, le trauma se doit d’être mis en mot pour être surmonté : « Il existe toute une rhétorique qui exprime ce paradoxe du trauma, ce couple quasi-oxymorique de l’impossibilité versus la nécessité ou la possibilité de dire le trauma », remarque à juste titre Barbara Havercroft (2012, p. 23). Le trauma se caractériserait donc par la « possibilité impossible » (Derrida, 2001, p. 86) de son témoignage ; par ce qui ne peut – ou ne doit8 – pas être raconté, tout en nécessitant absolument d’être formulé : « Ne pas pouvoir tout nommer et en même temps devoir raconter, écrit Anne Martine Parent, constituent la tension inhérente au processus testimonial » (2019, p. 167). Cette tension est particulièrement remarquable dans les témoignages relatifs à la Seconde Guerre mondiale et l’expérience concentrationnaire, souvent caractérisées d’innommables et d’inimaginables, mais qui « doi[vent] pourtant se dire » (Kofman, 1987, p. 39) : exigence éthique que revendique ici Sarah Kofman, soulignant que certains témoignages nécessitent précisément « de passer par la fabulation […] pour tenter de faire entendre des vérités insupportables9 » (p. 44), et ce, au risque – ou à la condition – de suffoquer.

8L’être endeuillé se voit lui aussi confronté au caractère aporétique du langage, qui ne promet ni consolation totale à ceux et celles qui restent ni hommage plein et juste à la personne disparue. Le deuil traumatique engendré à la suite du décès d’un enfant excède tout particulièrement les limites langagières et représentatives. Maintes fois cette épreuve est-elle décrite, dans les ouvrages théoriques autant que dans les œuvres littéraires, comme impensable et inimaginable, impossible et irréelle. « Comment penser cela », se demande par exemple Cixous (2000, p. 50) sans marque interrogative, car il n’y a pas de réponse à cette question qui n’en est effectivement pas une et qui tourne plutôt autour d’une évidence pour la narratrice – la mort d’un enfant ne se pense pas, car elle actualise un moment incroyable, au sens littéral du mot : « Ne croyant jamais qu’il allait mourir. Puisqu’il était né », lit-on encore sous la plume de Cixous (p. 93-94). Pour l’écrivain Philippe Forest, qui a perdu sa fille des suites d’un cancer, la mort d’un enfant est le « scandale où tout s’abîme » (2010, p. 61), y compris les mots : c’est le « point d’aporie sur lequel se déchire tout discours » (p. 62). Il s’agit d’une épreuve si contre-nature que l’ordre des choses devient lui-même opaque, au point où la langue échoue à nommer cette linéarité inversée. Contrairement au veuf, à la veuve, à l’orphelin·e, le parent ayant perdu un enfant fait face à une réalité sémantiquement inconcevable, n’ayant pas de terme précis auquel rattacher son drame, son nouveau statut, son identité amputée. Cependant, « ce dont on ne peut parler, il faut l’écrire », affirme Forest (p. 111). En d’autres termes, malgré la peine et la douleur, malgré le caractère inconcevable d’une telle blessure, pour emprunter cette préposition souvent utilisée par Georges Didi-Huberman, il faut finalement s’efforcer de « donner forme à cet inimaginable » (2003, p. 21).

9Si la mort d’un enfant fait à ce point obstacle au langage et si elle est décrite comme inimaginable, elle révèle les limites de la capacité humaine à créer, imaginer et narrativiser le chaos existentiel dans le but de lui conférer une orientation temporelle et une signification. Il est avéré que le trauma crée une telle effraction dans la psyché et qu’il « met en échec le triomphe du sens et de la cohérence que consacre habituellement le récit », comme le veut, rappelle Anne Martine Parent (2006, p. 113), la théorie de Paul Ricœur élaborée dans Temps et récit. La perte d’un enfant ébranle, autrement dit, notre condition ontologique que Nancy Huston a nommée, dans son ouvrage éponyme, « l’espèce fabulatrice » (2008). Bien que plusieurs romans contemporains aient mis en scène cet événement, certain·es auteur·rices considèrent ce type de fabulation comme indécente. Camille Laurens et Philippe Forest, par exemple, se disent choqués et même blessés par les mises en fiction de cette épreuve, surtout lorsqu’elle n’a pas été vécue par ceux ou celles qui l’ont écrite. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la question posée par Forest lorsqu’il demande « à quelles conditions peut-on témoigner par la littérature d’événements que l’on n’a pas vécus ? » (Delecroix & Forest, 2017, p. 62). Le conflit polémique opposant Camille Laurens et Marie Darrieussecq – la première accusant la seconde de « plagiat psychique » (Laurens, 2007, p. 4) à la suite de la parution du roman Tom est mort – est plus encore révélateur à ce propos et amène à penser les limites ou, au contraire, l’absence de limites de la fiction dans le traitement de sujets sensibles qui, comme le décès d’un enfant, ne se laissent pas facilement appréhender par le récit.

  • 10 Pour Kenneth J. Doka, la perte d’un enfant est une forme de “disenfranchised grief”, qu’il désigne (...)
  • 11 Plusieurs penseurs, qui ne s’intéressent pas nécessairement à la perte d’un enfant, ont remis en q (...)

10Au vide terminologique et à l’indécence représentative que peut impliquer le décès d’un enfant s’ajoute un deuil lui-même interdit ou invalide10 : un deuil qui crée un trop grand malaise dû à son caractère tabou, ou encore dont la perte n’est pas toujours socialement reconnue – ce qui est souvent le cas du deuil périnatal, comme l’expliquent les autrices de l’ouvrage intitulé Le deuil invisible (2022, Brazeau & Zéphyr). La mort d’un enfant représente, selon les mots d’Emma Wilson, un « sujet-limite » (limit subject) et « excessif » (excessive subject) (2003, p. 153, 158) qui excède le cadre du représentable : elle constitue une douleur impartageable que nul n’est prêt à recevoir tellement elle est renversante, et que les étapes du deuil proposées par les manuels psychologiques et psychiatriques ne peuvent véritablement approcher. S’ensuit un deuil infini qui se vit davantage qu’il ne se fait et dont les traces, ineffaçables, réémergent incessamment malgré l’écoulement des années11.

11C’est cette difficulté de témoigner d’une telle perte et cette impossibilité, voire ce refus d’en achever le deuil qu’illustre Le jour où je n’étais pas là. Comment décrire, avec les termes adéquats, ce moment qui fait basculer le cours d’une vie ? Qui plus est, comment en finir avec une mort qui hante dû à une conjoncture qui en redouble l’aspect initialement traumatique ? D’une part, la narratrice cixousienne est habitée par un immense sentiment de culpabilité par rapport à son fils qu’elle a abandonné quelque temps après sa venue au monde. C’est d’ailleurs cette culpabilité envahissante qui semble mener l’écrivaine à coucher sur papier, presque malgré elle, ce livre qu’elle « ne voulai[t] surtout-pas-écrire » (Cixous, 2000, p. 31) : véritable « juge » (p. 188) devant lequel elle se présente avec « le souvenir d’une faute qui revient d’un lointain passé » (p. 9), pour citer l’incipit du texte. À cette culpabilité obsédante s’additionne, d’autre part, l’aspect secret du décès en raison de l’absence de l’autrice-narratrice à ce moment précis. Dès lors, comment faire le récit d’un événement que l’on a manqué – auquel on a manqué – et dont le déroulement est laissé à la fabulation, à l’incertitude, au déni ; au désir comme à la crainte de savoir ce qui a vraiment eu lieu ? Comment venir à bout de ce « suspens qui avait duré des années et des années » (p. 87) ? Comment faire, en somme, le deuil de l’inconnu ? C’est donc dire que si le décès d’un enfant désempare et désoriente de manière aiguë, la mort de Georges est d’autant plus traumatique que les circonstances qui l’entourent restent inconnaissables et fuyantes, conférant au texte de Cixous une esthétique de la déroute, du gouffre – celui qui avait également entraîné la narratrice après la naissance de son enfant trisomique : « La vie pivote. […] On marche en se croyant sur une route. Erreur. La route gouffre. Coupure. Le gouffre s’ouvre. Demi-tour » (p. 110). C’est une écriture qui s’engouffre elle-même dans ses allées et venues ; une écriture qui perd la carte, fuit et déroute le lecteur, que met en œuvre le texte affabulatoire de Cixous, exprimant du même coup un deuil errant et erratique qui ne trouvera aucune issue, aucune fin.

De la mort dérobée à la dérobade du récit

12Inimaginable, incroyable et dont la fabulation peut même paraître indécente, la mort d’un enfant donne paradoxalement lieu à une écriture affabulatoire dans le texte de Cixous : c’est-à-dire une écriture qui découle d’un acte d’invention ou qui s’en trouve teintée. Précipitée par la force presque mystique et spectrale du Livre qu’Hélène Cixous avait longtemps repoussé mais qui, quarante ans plus tard, « rôde, en attente » (Cixous, 2003, p. 134), la poussant à ouvrir les portes de « l’antique événement » (Cixous, 2000, p. 160), l’écriture du Jour où je n’étais pas là s’élabore dans les plis de la réalité et du rêve, parmi la vérité et le mensonge, entre la mémoire retrouvée, le souvenir inventé et l’oubli, à travers le pensé, l’impensé et l’impensable. Affabulatoire, la prose l’est surtout parce qu’elle repose majoritairement sur un témoignage lacunaire : celui d’Ève, la mère de la narratrice. Cette dernière tente, après plusieurs décennies, d’élucider les faits en questionnant Ève, qui travaillait alors comme sage-femme à l’hôpital où est décédé Georges, mais qui dit avoir été absente au moment fatidique : « Cet enfant, quand est-il parti ? Le seul jour où je sors. Un an je ne sors pas. Un jour, je sors. Et il s’en va. Sans moi. Le jour où je ne suis pas là », mentionne-t-elle (p. 94). En résulte un témoignage fait de dits, mais surtout de non-dits et de prétéritions, de déni, de détours et d’errance.

13Les paroles rapportées d’Ève, constamment mélangées aux pensées de la narratrice et entrecoupées d’actions quotidiennes – l’équeutage de haricots (p. 155) – ou encore de divertissements divers – une émission de France Culture qui joue en arrière-plan (p. 99) –, ne font qu’alourdir le récit qui peine à prendre forme. Cette fragmentation donne même lieu à des passages métadiscursifs dans lesquels l’autrice-narratrice se questionne quant à la façon dont elle agencera cette histoire décousue : « J’écoute, rivée aux mots, me demandant comment ponctuer, si je dois mettre virgule ou point ou enlever les tirets ou les blancs, comment interpréter son discours retenu ou rompu par l’autre, la radio ? » (p. 101). En tentant de reconstituer le témoignage de sa mère, la narratrice s’efforce moins de recouvrer l’exactitude des faits entourant la mort de son enfant que d’imaginer ce qui aurait pu s’être déroulé et, plus encore, de douter du récit fluctuant et inachevé qui lui est offert. Car à travers les silences de sa mère, la narratrice sait qu’un élément capital du récit lui est subtilisé : « Je crois que ma mère croit que je n’entends pas ce qu’elle ne dit pas », mentionne-t-elle en amoncelant les subordonnées sous la forme hypotaxique, rendant compte de ses pensées incertaines constamment emboîtées dans celles, ambiguës, de sa mère (p. 177). S’annonce un témoignage « attest[ant] qu’il y a du secret mais sans révéler le cœur du secret », comme l’écrit Derrida à propos du livre de Maurice Blanchot, L’instant de ma mort (1998, p. 33). Ève était-elle vraiment absente au moment du décès ? Ignore-t-elle réellement la cause de ce dernier ? Le trauma occasionné par la mort de Georges en dissimule-t-il d’autres dans son esprit ?

14Morcelées et déviantes, les paroles de la sage-femme se font surtout multiples puisqu’elles contiennent non seulement le récit de la mort de Georges, mais aussi celui de la mort d’Omi : la mère d’Ève. Alors qu’elle était en fin de vie, Omi a demandé à Ève de lui administrer un médicament pour mettre fin à ses jours et alléger ses douleurs. Bien qu’elle précise ne pas avoir eu le courage d’un tel geste, Ève dit pourtant avoir « souhaité sans vouloir, souhaité qu’elle s’arrête de mourir en mourant et souffrant » (Cixous, 2000, p. 74-75). Dès lors, les deux récits, ceux d’Omi et de Georges, se font face en un effet spéculaire. La possibilité – toujours incertaine et niée – qu’Ève ait désiré faire de même avec le petit apparaît à la narratrice, tout comme aux yeux des lecteurs et lectrices : « Inversement pour le bébé, s’écriait ma mère, d’une voix gonflée par l’indignation, je n’ai jamais pensé à le tuer, […] je n’aurais jamais pu pouvoir ni vouloir ni voulu pouvoir non plus ni non plus voulu vouloir pouvoir même penser à le supprimer » (p. 76). Palimpsestiques, transposées dans une prose évasive jouant de l’allitération et de l’accumulation aux dépens de la ponctuation, les paroles d’Ève sont inlassablement supplémentées de leur contraire, voire annulées par lui, le dit faisant toujours face au non-dit, le vouloir s’opposant au pouvoir, les affirmations se transmuant en approximations et en dénégations. Alors qu’Ève avoue sans avouer, livre confession « d’un secret demeuré secret », pour emprunter de nouveau les mots de Derrida (1998, p. 33), c’est le désir de suppression qui se supprime lui-même dans ce passage où abondent les signes de négation, ne faisant que semer encore plus de doutes chez la narratrice. Cette dernière se questionne ensuite quant à sa propre interprétation du récit d’Ève : « Et si c’était moi qui avais inventé toute cette histoire de suppression, et si c’était moi qui me faussouvenais de l’avoir entendue me dire nettement : j’ai pensé à le tuer mais je n’ai pas osé » (Cixous, 2000, p. 77 [je souligne]). Les faux souvenirs mis en évidence par le néologisme s’opposent ici à la « netteté » du récit pourtant incertain et glissant d’Ève duquel la narratrice tente, en vain, de « repêcher les restes » (p. 99).

  • 12 “Georges is also a textual figure of difference and otherness”.

15Si le témoignage d’Ève se fait aussi fuyant, ce n’est pas uniquement parce qu’il est symptomatique de l’incommensurabilité de la perte d’un enfant, si difficile à mettre en mots. Son récit est d’autant plus évasif qu’il semble lui-même imprégné de la figure fantomatique de Georges, qui ne cesse de réapparaître tout en résistant à se laisser saisir. En effet, à l’écoute des paroles vacillantes de sa mère, la narratrice dit « reconna[ître] là l’influence lunaire de [s]on fils dont la présence d’absence a toujours causé ces balancements de pensée » (p. 74). Sporadiques et intempestives, les paroles d’Ève sont, en fait, exemplaires de la structure du livre en entier, les pages se déroulant pareillement à l’image du défunt, dont les (ré)apparitions au fil du texte contribuent à en dérégler la chronologie et à mettre à mal la syntaxe : « Il remonte maintenant, c’est son heure de retour, pourquoi maintenant, je me le lui demande », se questionne la narratrice, les pronoms s’amalgamant en laissant le spectre du fils se faufiler à même la langue (p. 150 [je souligne]). De surcroît, ces multiples surgissements de l’enfant décédé, véritable « figure textuelle de la différence et de l’altérité12 » (Rye, 2007, p. 105), amplifient le caractère affabulatoire du texte de Cixous. Dérivant du latin « phantasma », le fantôme possède une dimension imaginaire, irréelle, surnaturelle. En tant qu’entité n’appartenant pas proprement à la réalité mais que l’on peut fantasmer et à laquelle on peut croire, le fantôme appelle une création de l’esprit, un acte de fabulation reconstruisant une forme à la fois de présence et d’absence. Si le « fantôme ne disparaît jamais », c’est justement parce qu’il « reste perpétuellement à être inventé » (Delvaux, 2005, p. 16). Ainsi l’écriture-fable de Cixous, qui articule le rêve et le fantasme à la réalité, est-elle à même d’accueillir le spectre du fils, car la figure mystérieuse de Georges est constamment intégrée à l’esthétique fuyante du Jour où je n’étais pas là. À l’instar de cet « enfant-flottant » (Cixous, 2000, p. 90), l’écriture se fait fantomatique et presque « alchimique » (Mann-Morlet, 2005, p. 52). Hautement poreuse, la narration est dirigée par l’inconscient et le flux de conscience, l’association d’idées, de pensées et de souvenirs qui réapparaissent par à-coups et effets d’après-coup ; elle est habitée par des traumas et des deuils, tant individuels que collectifs, comme la mort de Georges et celle d’Omi, la guerre d’Algérie, l’Holocauste et le procès Eichmann. Le texte se fait donc fluctuant non seulement parce qu’il accueille le témoignage incertain d’Ève et les pensées de la narratrice dans le désordre, mais aussi parce que cette dernière reçoit les visites furtives et inattendues de son fils, visible-invisible, qui plane au-dessus – ou qui repose en dessous – du texte. Car c’est bien une « écriture fantôme » (Cixous, 2000, p. 116) que met en œuvre Cixous dans son livre, dont l’auctorialité est laissée au revenant : « À la place de l’écriture : mon fils, le commandant fantôme de l’écriture. […] Je lui donnai la place de l’écriture. Le blanc sans frontières, l’inqualifié, l’inqualifiable » (p. 116-117).

  • 13 Ce prénom est, par ailleurs, emprunté au père défunt d’Hélène Cixous, que l’autrice a perdu subite (...)

16Georges13, dont le prénom est remplacé par diverses périphrases durant près de la moitié du texte, demeure effectivement innommable et insaisissable tel que le veut sa forme spectrale, laquelle ne peut que se dérober, disparaissant simultanément à son apparition. Le spectre est une figure qui, par la répétition de ses manifestations (in)visibles, par ses venues et revenues, ouvre la voie à un mode de vie hantologique, nous forçant à vivre en sa présence inqualifiable et inconnaissable. Le spectre, d’après Jacques Derrida :

C’est quelque chose qu’on ne sait pas, justement, et on ne sait pas si précisément cela est, si ça existe, si ça répond à un nom et correspond à une essence. On ne le sait pas : non pas ignorance, mais parce que ce non-objet, ce présent non présent, cet être-là d’un absent ou d’un disparu ne relève plus du savoir. Du moins plus de ce qu’on croit savoir sous le nom de savoir. On ne sait pas si c’est vivant ou si c’est mort. (1993, p. 25-26)

  • 14 Dans son analyse du texte de Cixous, Ginette Michaud a souligné combien cette « homonymie entre n’ (...)

17Georges correspond à ce (non-)être dont l’hybridité spectrale n’est pas uniquement due à sa mort. Dès sa naissance, l’enfant trisomique est perçu comme un « enfant flou » (Cixous, 2000, p. 54), porteur d’un voile en guise de visage. Il naît – n’est14 – en tant qu’être disparu, égaré, échoué comme le constate la narratrice : « ce qui vient d’arriver c’est que celui qui vient de naître, il n’est pas encore tout à fait arrivé quelque part, il n’est pas à sa place, il remue encore faiblement à l’entrée de la scène, à l’extérieur comme retenu par une grande incertitude » (p. 52). Le nouveau-né représente cette entité insondable qui défie toute connaissance et tout savoir, ainsi que le mentionne Derrida plus haut, au point où il peine à être pensé par sa propre mère. Après avoir accouché, cette dernière tente de s’expliquer à elle-même la scène comme si elle en avait, malgré elle, été éjectée : « C’est que quelque chose n’arrive pas jusqu’à sa pensée mais elle sent pourtant passer une forme manquant de force ou au contraire une forme d’une force monstrueuse de faiblesse » (p. 54). L’allitération, figure exemplaire de la porosité stylistique à l’œuvre dans ce texte, rend précisément compte de la fuite et de l’informité qui caractérisent Georges, cet enfant « lisse, abstrait. Comme s’il n’avait pas levé » (p. 56-57). Le précédent passage décrit alors le mouvement d’une naissance qui se fait, paradoxalement, absence ; celui d’une venue qui suit la logique fantomatique de la revenance, c’est-à-dire un « venir qui est déjà venu et qui s’en vient encore, qui n’a pas fini, qui n’est pas fini, qui ne commence pas, qui est tout confus » (p. 54). Insaisissables et troubles, fuyantes et marquées d’un témoignage lui-même composé de faux-fuyants : telles demeureront aussi les circonstances exactes de la mort de Georges ; vérité dont la narratrice devra, en outre, faire le deuil.

Faire le deuil du témoignage, enterrer la vérité

18Faisant fausse route, se modulant au mouvement intermittent et imprévu des fantômes, l’écriture affabulatoire du Jour où je n’étais pas là met en œuvre un témoignage qui ne semble advenir que de manière latente et différée. Il s’agit plus exactement, comme le remarque Elsa Laflamme (2013, p. 192) en reprenant le syntagme de Derrida (1998, p. 64), d’un « témoignage en régime littéraire ». Plutôt que d’offrir un compte rendu factuel ou un rapport explicitant le déroulement de l’événement – définition de ce que l’on entend, dans le contexte judiciaire, du terme « témoignage » –, le récit d’Ève que tente d’élucider la narratrice cixousienne se tient sur les « limites entre fiction et témoignage », et la « texture [de ce] filet demeure flottante, instable, perméable » (p. 70). Et comme tout témoignage ne saurait l’être, selon Derrida, « sans la possibilité de cette fiction, sans la virtualité spectrale de ce simulacre » (p. 94), la vérité de celui porté par Ève ne saura que se voiler et s’obscurcir à son tour. « Il y avait nuit dans le récit », mentionne la narratrice au sujet de l’histoire ténébreuse de sa mère et poursuit : « j’essayai de pousser la porte de cette nuit mais la porte elle-même était une nuit cependant comme dans un rêve je m’attardais moi-même interminablement devant cette nuit qui se dérobait et se multipliait » (p. 166). À l’image de cette nuit qui ne se dissipe que pour s’obscurcir davantage, l’écriture de Cixous tourne ici sur elle-même, illustrant une volonté un peu vaine de percer à jour un secret destiné à rester enfoui, enterré au sein du « récimetière » (p. 167) fourni par Ève.

19Or, un autre témoignage, relégué à la toute fin du texte, vient s’ajouter. Il s’agit de celui du frère de la narratrice, qui était aussi de garde à l’hôpital le fameux jour. Il offrira enfin à sa sœur un récit bref, plus factuel et linéaire de l’événement – « le récit détruit restauré » (p. 182) –, mentionnant les problèmes cardiaque et respiratoire ayant affecté le petit juste avant sa mort et ayant nécessité une piqûre. L’oncle de Georges relate alors comment, s’apprêtant à lui accorder les soins, Ève l’a arrêté en lui demandant de laisser le bébé mourir. Ainsi les appréhensions de la narratrice, puis celles des lecteurs et lectrices depuis le commencement du texte, se voient confirmées par ce dernier récit qui renferme une vérité inconcevable aux yeux de la narratrice :

On ne peut pas imaginer le fragment de vie qui s’est écoulé entre le moment où ma mère a arrêté mon frère et le moment où [Georges] est mort. On ne peut pas imaginer le visage de mon frère et le visage de ma mère pendant l’intervalle. On ne peut pas imaginer la seringue, on ne peut pas imaginer la main de mon frère qui pose la seringue pleine de cedilamide [sic]. Ces instants ont lieu à l’abri de l’imagination humaine, au-dessus de la parole et au-delà du silence, à distance infinie de toute sachance. (p. 184)

20En recourant à l’inimaginable par la force répétée de l’anaphore, Cixous nous pousse malgré tout à imaginer la situation qui lui demeure inconnue et qu’elle essaie pourtant de décrire. Elle tente, par les moyens de la littérature, de témoigner de cette vérité qu’elle ignore, de ce secret qui avait été, tour à tour, énoncé et nié par Ève. L’autrice illustre, comme l’écrit Didi-Huberman, que « pour savoir il faut s’imaginer » (2003, p. 11), malgré le caractère inconnaissable de ce savoir. Car ce dernier sera bien un « savoir sans fin : l’interminable approche de l’événement, et non sa saisie dans une certitude révélée » (p. 109).

  • 15 Il est à noter que pour Parent, tel est le savoir de tout trauma et de son témoignage, la hantise (...)
  • 16 L’on pourrait, en fait, supposer que Georges lui-même ne fut pas présent à sa propre mort de la mê (...)

21C’est, pour reprendre les termes de Cixous, « à distance infinie de toute sachance » que se situera ce (non-)savoir, au même titre que la posture de lecture déboussolante à laquelle nous convie l’autrice. Bien que le témoignage du frère apparaisse éclairer avec plus de détails les circonstances de la mort, il « s’avère cependant mensonger, une invention savante, soit, mais une fiction quand même, dont l’effet de vérité repose sur la croyance de celui qui écoute », souligne Elsa Laflamme (2013, p. 216). Selon Derrida, tout témoignage correspond effectivement à un « [a]cte de foi sans preuve possible » (2004, p. 531). Qui plus est, c’est encore Ève qui possède le dernier mot de l’histoire ou plutôt qui l’écarte, revenant brouiller les pistes en mentionnant à sa fille : « Ton frère n’était pas là » (p. 188). Les témoignages se contredisent alors en laissant les lecteurs déroutés devant une vérité qui ne survient toujours pas : une vérité qui advient sans véritablement advenir, qui se (re)dissipe au moment où l’on ne s’y attend plus ; une vérité qu’on ne sait pas et qui « disparaît aussitôt dans l’apparition », pour reprendre le vocabulaire de Derrida à l’égard du spectre (1993, p. 25). Il s’agit, justement, d’une vérité elle-même spectrale, c’est-à-dire d’un « savoir insaisissable mais présent, qui nous habite tel un fantôme15 » (Parent, 2019, p. 10). Cette vérité est tout aussi fantomatique que Georges, le seul témoin vraiment direct de l’événement, que la mort a emporté avec elle16. Si les textes autobiographiques portant sur la perte d’un enfant sont baptisés par Dominique Viart et Bruno Vercier d’« autobiographies amputées » (2008, p. 54) à cause de la vie écourtée dont ils rendent compte, Le jour où je n’étais pas là est d’autant plus tronqué qu’il comporte une « atrophie de vérité » (Cixous, 2000, p. 178). Estropié, troué du sort exact de Georges, le texte de Cixous s’esquisse à l’image du chien à trois pattes qui fait son apparition dès les premières pages du livre (p. 17) : chien abandonné que la narratrice aperçoit dans un parc et qui lui rappelle son fils trisomique, désigné comme un « ocre chiot ineffaçable entre l’infini de l’oubli et l’infini de la mémoire » (p. 150). Autant dire que la lecture de ce texte se transmue elle-même en expérience précaire et incertaine, tissée de perte et de manque ; une expérience au cours de laquelle la vérité, qui n’est jamais clairement connue, se voit soustraite, mise en boîte – boiteuse, à l’image du chien à trois pattes. C’est donc ultimement aux lecteurs et lectrices, autant qu’à l’autrice-narratrice, que revient de faire le deuil de ces témoignages en faillite et de cette vérité évasive.

22Devant ces témoignages s’empilant les uns sur les autres, face à ce texte déstabilisant et illisible – non au sens de ce qui ne peut être lu, mais plutôt de « ce qui résiste, ce qui n’est pas immédiatement donné » (Ripoll, 2005, p. 12-13) –, les lecteurs sont appelés à lire entre les lignes du vrai et du faux, de la réalité, de la fiction et de la spectralité ; ils demeurent acculés face à un livre qui glisse entre leurs doigts et qui pointe vers ce qui ne peut s’énoncer. Pour emprunter les mots de Ricard Ripoll concernant les œuvres de l’illisible, celle de Cixous « montre l’absence de ce qui se dit et crée ainsi le monstre d’un sens en perpétuelle fuite » (p. 185). Ce texte n’illustre pas seulement la dimension indicible de cette épreuve qu’est le décès d’un enfant : force est de constater qu’il exprime également, et à répétition, le manque inhérent à tout témoignage traumatique à cause du caractère spectral des souvenirs, qui font entorse au réel et au récit :

[L]e témoignage d’un trauma est toujours forcément lacunaire, troué par le réel traumatique qui ne se laisse pas saisir par l’intelligibilité d’un récit. […] Le témoignage d’un trauma laisse toujours un reste, une part d’inconnaissable et d’incompréhensible, d’intémoignable, qui signe la déroute du sens et mine l’intelligibilité du récit. (Parent, 2006, p. 120)

23C’est cette même sensation de déroute que transmet Cixous à ses lecteurs, faisant de l’expérience de lecture moins une traversée vers la vérité qu’une excursion au sein de ce que plusieurs théoricien·nes des études sur le trauma ont décrit comme une crise de la vérité ou du savoir, c’est-à-dire une « relation complexe entre le savoir et le non-savoir » (the complex relation between knowing and not knowing) (Caruth, 1996, p. 3), qui s’amoncellent et se télescopent.

  • 17 Judith Herman, par exemple, rappelle : « La résolution d’un trauma n’est jamais finale ; le rétabl (...)
  • 18 [D]o, or accomplish, if successful, is undo the effects of the very violence they describe”. La s (...)
  • 19 “Out of the fragmented components of frozen imagery and sensation, patient and therapist slowly re (...)

24Le jour où je n’étais pas là s’écarte donc du lieu commun ou du paradigme consolidé notamment par les trauma studies : celui qui contribue à aviver l’idéal d’un récit linéaire, intégral et achevé, capable de faire la lumière sur l’ultime vérité d’un événement traumatique ; celui qui propage la vision d’une écriture réparatrice par laquelle il est possible de transcender un trauma et d’en faire saillir un sens. Comme l’explicite Alice Laumier, on retrouve dans le champ littéraire des études sur le trauma « un très fort investissement du récit comme ressource thérapeutique. Intégrer l’événement traumatique dans une trame narrative restaure, répare, relie, ce qu’il a pulvérisé et détruit : le sujet, sa mémoire, voire l’Histoire » (2020, p. 257). Bien que cette résolution du trauma ne soit pas affirmée comme étant strictement linéaire, rapide ou univoque17, nombreux et nombreuses sont les théoricien·nes qui positionnent tout de même le récit sur un piédestal, notamment en mettant en avant la dimension performative et positive de l’écriture. Cette dernière permettrait non seulement de prendre acte du trauma, mais surtout d’agir sur lui. Selon Susan Brison, l’activité scripturaire est dotée d’une telle performativité, mais qui se veut inversée, le faire de l’écriture s’apparentant plutôt à un défaire. D’après la philosophe, ce que les témoignages « font, ou accomplissent, s’ils réussissent, c’est annuler les effets de la violence même qu’ils décrivent18 » (2002, p. 72). Pour Suzette Henke, c’est pareillement contre le trauma et les lois sociales qui l’induisent que le récit, plus spécifiquement autobiographique, se positionne et agit : en élaborant une « contre-narration » (counternarrative) (2000, p. xvi), les écrivaines seraient aptes à reprendre le dessus sur leurs expériences traumatiques, à se reconstruire en tant que sujets et, de ce fait, à recouvrer une posture d’agentivité. Les souvenirs intrusifs et douloureux seraient ainsi, par le seul effet de la « scriptothérapie » (p. xii), mieux contrôlés et assimilés par le sujet vivant avec un trauma. Or, il importe que ce dernier soit remis en ordre dans un récit (com)préhensif, c’est-à-dire qui serait en mesure de prendre ensemble les éléments du réel traumatique et de les intégrer à la vie de la survivante : « À partir des fragments d’images et de sensations figées, la patiente et la thérapeute réassemblent lentement un récit verbal organisé, détaillé et orienté selon le temps et le contexte historique19 », explique Judith Herman (2015, p. 177).

  • 20 Je fais ici référence à Suzette Henke qui mentionne que l’écriture autobiographique du trauma a l’ (...)

25Ni ordonné, ni fiable, ni cathartique20, le livre de Cixous fait un véritable pied de nez à ces partisanes d’une écriture thérapeutique. Doté d’une écriture qui se dérobe à la suite du trauma plutôt qu’elle n’en produit un récit restaurateur et réparateur, le texte demeure inapte à accorder et à faire coïncider les témoignages de la mort de Georges. C’est pourtant pour cette raison précise que le texte parvient à rendre compte du trauma dû à la perte de l’enfant. En effet, si le témoignage possède une dimension performative, c’est moins parce qu’il a le pouvoir d’agir positivement sur le trauma que de « fai[re] à l’instant ce qu’il dit » : un témoignage « ne se réduit pas essentiellement […] à une relation narrative ou descriptive, c’est un acte » (Derrida, 1998, p. 44) qui, dans sa forme même, atteste de l’épreuve surmontée. Se butant « contre ses propres impuissances », pour faire écho à la citation mise en exergue, l’écriture cixousienne demeure au secret plutôt que de le dévoiler, et ce, dans une poétique affabulatoire qui met au jour l’événement qu’elle tente de raconter. Le témoignage contenu dans le livre « invent[e] sa langue et se form[e] dans un performatif incommensurable » (p. 109) : celui qui porte l’énigme de la naissance et de la mort de l’enfant trisomique.

*

  • 21 L’écriture du deuil est, comme celle du trauma, également envisagée sous la lorgnette de ce « para (...)

26En étant traversé par l’événement qu’il décrit et par le secret essentiel qu’il renferme, le texte déroge et résiste au « paradigme clinique » (Gefen, 2017, p. 11) auquel la critique littéraire contemporaine semble s’adjoindre, pour se rattacher à l’idée d’un « acte testimonial [qui] est poétique ou n’est pas » (Derrida, 1998, p. 109). Il remet en question, autrement dit, la vision unilatérale d’une littérature dont l’objectif serait de panser les blessures, de transcender le trauma et de faire le deuil21. Le jour où je n’étais pas là ne représente donc pas une « contre-narration » au sens entendu par Henke, mais bien au sens d’un anti-récit, voire d’un hanté-récit ; au sens du refus d’un récit englobant et, par le fait même, d’une résistance du deuil traumatique à l’écriture et au témoignage. Il est donc possible d’affirmer que le texte de Cixous travaille au deuil comme il travaille au témoignage, ou encore qu’il travaille au deuil parce qu’il tente de témoigner, puisqu’« à la manière du deuil, le témoignage réussit dans la mesure où il échoue », rappelle Martine Delvaux en empruntant à la pensée derridienne (2005, p. 24). Dans la complexité de ses méandres, le livre de Cixous illustre cette aporie du deuil, du trauma et de leur témoignage. Voilà, en définitive, un autre point de jonction alliant le deuil et le trauma, qui se réunissent dans la contradiction essentielle qui leur est propre, soit celle qui les empêche d’être entièrement dits, entièrement achevés, entièrement résolus. Ensemble, ils se tiennent dans le possible-impossible de leur aboutissement sans cesse repoussé. En ce sens, le récit de Cixous consiste bien à « réactiver le deuil et [à] travailler, si l’on peut dire, à son échec », écrit Ginette Michaud, inspirée elle aussi de Derrida (2010, p. 164). Ne pas mettre un terme à l’histoire du fils : telle est la visée de ce texte qui s’inscrit contre le dernier mot dévoilant ultimement la vérité et contre l’idée d’un achèvement du deuil. Par-là, cette œuvre parvient à tirer le fils de l’oubli – enfant informe et fuyant auquel se moule le geste scripturaire.

27Affabulatoire, désordonnée et déroutante ; contre et à contre-courant d’une linéarité réassemblant les pièces de la vérité ; l’écriture de Cixous n’est pas, en définitive, dépourvue de direction et se fait vers, envers, pour le fils : « Il faut aller vers le fils mort et cela prend du temps » (Cixous, 2000, p. 46). Représentant moins une reconstitution de la vérité qu’une reconstruction du lien filial et amoureux unissant une mère et son fils, le texte se voit ponctué en son centre d’une missive adressée à l’enfant – fausse lettre, « lettre morte-née » (Cixous, 2003, p. 155) qui n’en reste pas moins tracée, imprimée et publiée, noir sur blanc. Resté longtemps innommé et innommable, Georges se voit momentanément interpellé par sa mère, qui lui écrit :

Mon amour, à qui je n’ai jamais dit mon amour,
[…]
[J]e t’écris de ton interminable passage.
Je te dis tu, je te fais venir, je te tire hors du nid inconnu.
Brève trêve de ce il, je prends dans mes bras le fantôme de l’agneau écorché.
(Cixous, 2000, p. 70-71)

28À défaut de pouvoir enlacer véritablement son fils, celui qu’elle a abandonné, celui de qui elle a « toujours été indirecte » (p. 46), c’est finalement à travers son texte qu’Hélène Cixous cherche à rattraper des gestes qu’elle n’a pas posés et à inscrire l’amour qu’elle a toujours porté, malgré tout, à l’égard de son enfant. Inscrivant le « passage interminable » quoique bref de Georges, Le jour où je n’étais pas là parvient, en dépit de son caractère fuyant, à marquer un contact entre la mère et son enfant : peau à peau intermittent devenant le berceau d’une filiation, d’une mémoire.

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Notes

1 Sauf indication contraire, toutes les citations en langue anglaise de l’article ont été traduites par l’autrice.

2 Je m’inspire ici de la formule utilisée par Pascale-Anne Brault et Michael Naas dans leur présentation de l’ouvrage de Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, dont ils qualifient les hommages de textes « en deuil », ou encore d’« essais endeuillés » (Brault & Naas, 2003, p. 18, 21).

3 Parmi les textes autobiographiques traitant d’une telle épreuve, nous pouvons noter ceux de Laure Adler (2001) À ce soir, Paris : Gallimard ; Camille Laurens (1995) Philippe, Paris : P.O.L. ; Philippe Forest (1998) L’enfant éternel, Paris : Gallimard ; Colette Guejd (1999) Le baiser papillon, Paris : JC Lattès ; Aline Schulman (2001) Paloma, Paris : Seuil ; Jacques Drillon (2003) Face à face, Paris : Gallimard. Plusieurs textes fictifs portant sur ce type de deuil traumatique sont aussi à souligner, comme ceux de Laurence Tardieu (2006) Puisque rien ne dure, Paris : Stock ; Maylis de Kerangal (2015 [2014]) Réparer les vivants, Paris : Gallimard ; Marie Darrieussecq (2007) Tom est mort, Paris : P.O.L.

4 Ce processus consiste, pour le ou la survivante, à reconnaître et accepter que le trauma a occasionné des changements irréversibles dans la façon dont cette personne se percevra, considérera le monde qui l’entoure et qu’elle sera appelée à réhabiliter. Dans Trauma and Recovery, Judith Herman explique qu’il s’agit de l’une des étapes cruciales dans la guérison d’un trauma : « L’incapacité à compléter le processus de deuil normal perpétue les effets du trauma » (Failure to complete the normal process of grieving perpetuates the traumatic reaction [2015, p. 69]). Je reviens sous peu aux différentes pertes que peut causer, similairement au deuil, l’événement traumatique.

5 Le « deuil compliqué » s’oppose, dans les études psychologiques et psychiatriques, au « deuil normal ». Il conviendrait toutefois, comme le fait Élise Hugueny-Léger, de remettre en question cette terminologie. Après tout, « existe-t-il vraiment des morts, des deuils, “normaux” ? Chaque mort, chaque deuil, n’est-il pas “à chaque fois unique” […] ? », demande-t-elle pertinemment en référant à l’ouvrage de Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde (2019, p. 146).

6 En effet, Therese Rando écrit à propos de cette division qu’« en général, les traumatologues ne savent presque rien sur le deuil et, inversement, les thanatologues en connaissent aussi peu à propos du trauma. Cela est assez alarmant puisque, par définition, dans tout trauma il y a des pertes et dans la majorité des deuils il y a un trauma assez important. Malheureusement, les domaines du trauma et du deuil – bien qu’ils soient conceptuellement, cliniquement et souvent empiriquement associés – sont restés relativement indépendants » (in general traumatologists know little to nothing about loss and, conversely, thanatologists know about the same amount regarding trauma. This is quite alarming given that, by definition, in all trauma there is loss and in the majority of losses there is significant trauma. Unfortunately, the fields of traumatology and thanatology – although conceptually, clinically, and often empirically associated – have remained relatively independent [1997, p. xv]).

7 À propos de cette sensation de déroute, voir notamment l’article d’Anne Martine Parent (2006), « Trauma, témoignage et récit : la déroute du sens », Protée, 34(2-3), 113-125.

8 Thomas Trezise (2001) et Kathryn Robson (2004), par exemple, ont expliqué en quoi les traumas ne sont pas uniquement indicibles à cause du choc mémoriel qu’ils ont engendré, mais aussi – voire surtout – à cause de leur caractère tabou dans certains contextes. Des lois et impératifs sociaux empêchent effectivement les survivant·es de s’exprimer au sujet de ce qu’ils ou elles ont vécu, qu’il s’agisse de traumas historiques comme l’Holocauste (dont traite Trezise) ou de traumas intimes surtout vécus par les femmes (qu’aborde Robson).

9 Sarah Kofman fait référence, dans cette affirmation, à L’espèce humaine de Robert Antelme.

10 Pour Kenneth J. Doka, la perte d’un enfant est une forme de “disenfranchised grief”, qu’il désigne comme « le deuil que les personnes éprouvent lorsqu’elles subissent une perte qui n’est pas ou ne peut pas être ouvertement reconnue, pleurée publiquement ou supportée socialement », parce qu’elle contrevient à certaines lois sociales et culturelles, bienséances et règles en matière de deuil. La mort d’un bébé ou d’un enfant est, effectivement, un phénomène tabou et choquant de nos jours en raison de sa qualité plus rare (the grief that persons experience when they incur a loss that is not or cannot be openly acknowledged, publicly mourned, or socially supported [1989, p. 4]).

11 Plusieurs penseurs, qui ne s’intéressent pas nécessairement à la perte d’un enfant, ont remis en question dans les dernières décennies la nature « achevable » du deuil tel qu’il a initialement été pensé par Freud dans « Deuil et mélancolie ». Pour Barthes (2009), Derrida (2003), Loraux (1990), Forest et Delecroix (2017), Klass, Nickman et Silverman (1996), Lévesque (2013), pour ne nommer que ceux-ci, le deuil ne suit pas une logique du remplaçable, mais bien celle de la continuité et de la modulation des liens avec l’être perdu, tout comme d’une transformation de soi, car : « Porter le deuil, c’est être déporté vers l’avenir, vers ce qui naîtra, improbable, différent, imprévisible – comme chaque enfant à naître » (Lévesque, 2013, p. 43).

12 “Georges is also a textual figure of difference and otherness”.

13 Ce prénom est, par ailleurs, emprunté au père défunt d’Hélène Cixous, que l’autrice a perdu subitement alors qu’elle n’avait que dix ans – deuil également traumatique qui se trouve à la base de son écriture. Il est autrement dit intéressant de noter que le prénom du fils dans le livre est aussi celui d’un être qui hante l’œuvre de Cixous. Il redouble d’emblée l’aspect fantomatique de l’enfant, dont le prénom véritable est Stéphane comme l’indique Cixous dans Photos de racines (1994, p. 209).

14 Dans son analyse du texte de Cixous, Ginette Michaud a souligné combien cette « homonymie entre n’être/naître […] soutient tout le récit » (2010, p. 161).

15 Il est à noter que pour Parent, tel est le savoir de tout trauma et de son témoignage, la hantise étant « ce qui relie le sujet à son trauma et constitue, en ce sens, la vérité et la réalité de l’expérience traumatique » (2019, p. 163).

16 L’on pourrait, en fait, supposer que Georges lui-même ne fut pas présent à sa propre mort de la même manière qu’il fut, comme je l’ai expliqué, absent à sa propre naissance. Ginette Michaud a en ce sens analysé le titre de l’œuvre, qui peut être lu comme une parole attribuable à Ève et à la narratrice, mais aussi à l’enfant, dont la présence est constamment remise en doute (2010, p. 161).

17 Judith Herman, par exemple, rappelle : « La résolution d’un trauma n’est jamais finale ; le rétablissement n’est jamais complet. L’impact d’un événement traumatique continue de résonner à travers la vie de la survivante » (Resolution of the trauma is never final; recovery is never complete. The impact of a traumatic event continues to reverberate throughout the survivor’s lifecycle [2015, p. 211]). Ainsi le témoignage d’un trauma peut-il devoir s’étendre sur la durée entière d’une vie, comme l’explique également Dori Laub (1991, p. 78). Cela dit, le récit conserve, pour Laub et Herman, son aspect thérapeutique.

18 [D]o, or accomplish, if successful, is undo the effects of the very violence they describe”. La subordonnée « s’ils réussissent » est importante dans cette citation, car elle amène un relief à l’affirmation de Brison. Le récit n’est effectivement pas un gage de réussite. En témoignent, par exemple, les écrivain·es ayant écrit sur la Seconde Guerre mondiale et qui ont finalement attenté à leurs jours. À propos de Jorge Semprun, qui a tenté de s’enlever la vie, Anne Martine Parent écrit : « L’écriture n’est donc pas toujours réparatrice ; il arrive parfois que la douleur, la souffrance, soit trop forte, que la blessure que ravive l’écriture soit mortelle » (2019, p. 205).

19 “Out of the fragmented components of frozen imagery and sensation, patient and therapist slowly reassemble an organized, detailed, verbal account, oriented in time and historical context”. Le féminin a été utilisé dans la traduction puisqu’il est privilégié dans l’ouvrage de Herman.

20 Je fais ici référence à Suzette Henke qui mentionne que l’écriture autobiographique du trauma a l’effet d’une « catharsis psychologique » (psychological catharsis) (2000, p. xix).

21 L’écriture du deuil est, comme celle du trauma, également envisagée sous la lorgnette de ce « paradigme clinique » comme permettant ultimement de faire son deuil. Or, des auteur·rices comme Philippe Forest, Laure Adler et Camille Laurens se sont, dans leurs œuvres, positionnés résolument contre la dimension salvatrice de l’écriture, mettant en avant l’inadéquation du langage à dire et à apaiser la perte de leur enfant. Forest mentionne par exemple que « chacun de ses livres s’inscrit explicitement en faux contre l’esthétique d’une littérature thérapeutique » (2008, p. 161). Maintes années après le décès de son fils, Adler mentionne lucidement : « Je n’écris pas pour apaiser la douleur. Je sais depuis dix-sept ans que la douleur est et demeurera ma compagne » (2001, p. 49). Chez Laurens, l’écriture apparaît aussi non-salvatrice, et parfois presque vide tel qu’en témoigne cet extrait : « Écrire : mettre des mots dans le trou, colmater. Les mots ne comblent rien. Les mots manquent » (2013, p. 21).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Frédérique Collette, « Circonscrire le spectre de la vérité : l’écriture du deuil traumatique dans Le jour où je n’étais pas là d’Hélène Cixous »Itinéraires [En ligne], 2022-3 | 2023, mis en ligne le 12 juillet 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itineraires/13486 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itineraires.13486

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Auteur

Frédérique Collette

Université de Toronto

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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