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Détours par la fiction

Ce qui se transmet : fictions et contre-fictions du trauma dans Thésée, sa vie nouvelle

What is Passed on: Fictions and Counter-Fictions of Trauma in Thésée, sa vie nouvelle
Alice Laumier

Résumés

Se présentant comme une enquête sur le passé historique et familial menée à partir de documents d’archive, Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo (2020) s’inscrit dans la réflexion protéiforme engagée par l’auteur depuis plusieurs années sur les fictions, leurs natures, leurs rôles et leurs effets. Cet article étudie les différents liens que tisse ce livre entre trauma et fiction : du mythe qui recouvre les traumas du passé à la formation de nouvelles narrations du trauma qui prennent leur distance avec les paradigmes épistémologiques dominants. Une attention particulière est accordée à la fonction qu’occupe la référence à la transmission épigénétique du trauma dans le texte.

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Texte intégral

1Après le suicide de son frère par pendaison, puis les morts successives de sa mère et de son père, le narrateur de Thésée, sa vie nouvelle a fui Paris pour tenter de commencer une nouvelle vie à Berlin. Mais, une fois arrivé là-bas, son corps s’effondre. Rongé par des douleurs qu’aucune cause physique ne semble expliquer et qui apparaissent rapidement comme les symptômes d’un trauma, il se décide à « tirer le fil de la blessure » (Toledo, 2020a, p. 169). Il se plonge ainsi dans les archives familiales et se retourne sur le passé historique : les guerres et les génocides du xxe siècle, mais aussi ce temps d’oubli et de foi en l’avenir que sont les Trente Glorieuses. À rebours du temps, Thésée remonte donc le courant de sa généalogie et de l’histoire pour tenter de comprendre pourquoi « ça frappe, comme ça, à retardement » (p. 135).

  • 1 Nous pouvons songer ici à plusieurs de ses livres, au demeurant très différents : Vies pøtentielle (...)

2Paru en 2020, Thésée, sa vie nouvelle constitue l’un des jalons de la réflexion protéiforme que mène depuis plusieurs années Camille de Toledo sur les fictions, leurs natures, leurs rôles et leurs effets1. Le livre fait suite à un projet intitulé « Écrire la légende » (2018) dont il reprend le principe – partir des photographies issues des archives familiales pour les commenter, c’est-à-dire les « légender » – ainsi que les interrogations : « est-ce l’image qui dit le vrai ou sa légende ? Est-ce le texte qui fabule autour de la preuve ou le faux de la preuve qui se dissout grâce aux commentaires ? » (Toledo, 2020c). On comprend déjà avec cette série de questions que les articulations usuelles entre le vrai, le faux, la fiction et la réalité ne sortent pas indemnes de cette réflexion puisque les photographies (ces preuves du passé) comportent une part de faux que la fable (le texte qui sera écrit à partir d’elles) peut non seulement mettre au jour mais également défaire. Si la réalité est tissée de fictions qui façonnent notre rapport à elle, la fiction produite par l’écriture littéraire a, de son côté, des effets dans la réalité. Elle peut notamment reconfigurer les fictions et les récits à l’intérieur desquels nous pensons le monde, le passé mais aussi l’avenir.

3Cet article suivra trois pistes. La première étudiera la façon dont le narrateur, poussé par les douleurs physiques qui se sont emparées de son corps, examine les photographies familiales et débusque à partir d’elles la fiction d’oubli bâtie par son grand-père et ses parents au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour effacer les traumas du passé. La seconde se concentrera sur le dispositif mobilisé par Camille de Toledo dans Thésée, sa vie nouvelle, et sur les malentendus que le rapport à la fiction qu’il construit a pu générer. Enfin, les deux dernières sections de l’article seront consacrées à la mise en récit, à la fin du livre, d’une expérience scientifique sur la transmission épigénétique des traumas. Nous verrons comment l’écriture, en privilégiant certains cadres théoriques et scientifiques pour penser le trauma, propose une réflexion en acte sur la façon dont nos narrations sont configurées par les paradigmes épistémologiques à l’intérieur desquels nous pensons et imaginons le monde.

« French fiction »

4La première section de Thésée, sa vie nouvelle s’ouvre sur la mort du frère, Jérôme, retrouvé pendu à une conduite de gaz le premier mars 2005. Pour tenter de tenir à distance ce que cette mort fait vaciller et lui donner du sens, les vivants inventent un récit : un « mythe » protecteur (Toledo, 2020a, p. 17) selon lequel ce suicide n’est que la conséquence d’un mal-être individuel qui rongeait le frère depuis des années. Mais la séparation que cette fiction rassurante tente d’ériger entre la vie et la mort, entre le présent et le passé, entre soi et l’autre, est une frontière bien friable. Bientôt, la mère puis le père meurent à leur tour.

5Pour « relancer sa vie » et laisser derrière lui la « nécropole » (p. 22-23) qu’est devenu Paris, Thésée, le narrateur, décide de partir pour Berlin avec ses enfants.

… alors que le train file, que ses enfants cherchent leur sommeil sur les lits superposés, il aspire à une autre espèce d’avenir ; il voudrait tout effacer, repartir, et s’éloigner de ses morts comme on s’abrite d’un danger ; sa vie est une course pour rompre les liens, pour que s’épanouissent des traces à partir de rien ; ce rien qui est, il le veut son foyer ; il se lance dans cette existence vers l’Est avec pour seule force l’oubli et il se jure de rester, malgré tout, un moderne, même si ses fondations ont été ébranlées […] (p. 35)

6Avenir, oubli, effacement, table rase fonctionnent ensemble. Au motif de la rupture présent dans cette citation – « sa vie est une course pour rompre les liens » – répond, quelques lignes plus loin, celui de la coupure : « il croit naïvement, l’idiot, que laisser son pays et quitter sa langue suffiront ; il croit naïvement qu’en moderne il est possible de s’affranchir, de couper… » (p. 38-39). Dans cette prolepse qui signale l’échec à venir de la tentative de Thésée, on notera que la coupure, comme auparavant la rupture, se trouve liée à une posture particulière, celle du « moderne ». Quels sont les rapports entre rupture/coupure et modernité et que recouvre ce terme dans le texte de Camille de Toledo ?

7Une fois à Berlin, le corps de Thésée s’effondre. Des douleurs, qu’aucune cause ne semble expliquer, l’assaillent. Quelque chose le rattrape. Malgré le vœu d’oubli, son corps, comme la ville de l’Est, lui rappellent les peurs anciennes, les blessures, « les fantômes du vieux siècle » (p. 63). La fuite est un échec. Acculé et souffrant, Thésée se décide à ouvrir les cartons d’archive qu’il a emmenés avec lui, à lire le texte écrit par son ancêtre, Talmaï, les lettres de Nissim, à regarder les photos d’enfance, et celles d’avant la naissance, où l’on voit les parents se marier.

… et ces cartons que je viens de vider sur le sol allemand sont pleins, justement, de ces poids inquiétants, de ces ombres du temps ; ils sont la terreur même, la preuve que tout le récit que je me suis fait de ma vie nouvelle, de ma cavale est faux : en accueillir la mémoire, le passé, et aussi transgresser la loi d’une lignée qui n’eut de cesse de vouloir cacher, cacher tout ce qui tremble […]. (p. 75)

8Si l’enquête dans laquelle se lance Thésée révèle que le récit sur lequel est fondé son départ pour Berlin est faux, elle permet également de comprendre qu’il s’origine, comme un réflexe hérité, dans une puissante fiction – celle qui permet « cacher tout ce qui tremble » – qu’il s’agit désormais de passer au crible.

  • 3 L’utilisation des barres obliques rendent compte de la disposition du texte sur la page. Certains (...)

9« 1950…1960… / il faut tout reconstruire sur des bases nouvelles / sur le mythe du bien être, de prospérité française / et européenne3 ». Après-guerre, Nathaniel, le grand-père, ce « patron de gauche » (p. 89), veut donner aux siens « la douce sensation de vivre dans un pays en paix, prospère, éloigné à jamais de la douleur de l’Histoire » (p. 185). Les parents, Gatsby et Esther, sont de jeunes ambitieux, confiants en l’avenir qui leur est offert. Ils sont à l’heure du monde nouveau qu’ils incarnent et participent à construire. Leur mariage apparaît comme un conte, le conte même de la modernité (p. 90). Mais dans une adresse à son frère mort, Thésée propose une autre lecture de cette période des Trente Glorieuses : « nous sommes nés, mon frère, / dans les ruines d’un monde auquel crut Nathaniel / et qu’il contribua à bâtir / un temps de surproduction, de consommation / qui servit à oublier la guerre, à recouvrir les traumas du passé / par des passions doucereuses / un temps que chacun nomma “modernité” » (p. 222). Se tourner vers l’avenir, suivant la perspective d’une croissance économique et d’un progrès illimités, se révèle être partie prenante d’une opération d’oubli qui occulte les traumas d’une guerre tout juste passée, un « monumental dead-washing » (p. 189). Cette « french fiction » (p. 90) que Thésée cherche à cerner depuis sa faillite, repose ainsi sur deux principes liés : la foi en la modernité qui se dessine après-guerre et en ses modèles (notamment économiques) ; la croyance en la possibilité effective de rompre avec le passé.

10Mais ce « voile moderne » n’est pas seulement jeté sur la destruction tout juste accomplie en Europe, sur « sa folle rationalité » (p. 188), il vise aussi à recouvrir le passé familial qui y est lié. Cette histoire familiale, c’est celle d’une identité juive et d’un rapport à la religion progressivement oubliés, effacés par le désir d’assimilation sans reste des ancêtres, Nissim et Talmaï, venus d’Andrinople au début du xxe siècle, animés alors d’une confiance sans faille dans l’universalisme français. Les parents de Thésée, signe ultime de ce refoulement, feront d’ailleurs un mariage chrétien. Cette histoire familiale est également celle des failles et des fragilités de la généalogie, cette « lignée des hommes qui meurent » comme la nomme le narrateur : Nissim qui meurt en combattant pour la France en 1918 ; Talmaï, qui se suicidera à la veille de la Seconde Guerre mondiale ; son fils, le jeune Oved, fasciné par les rois de France, emporté par la maladie dans les années 1930, sans qu’aucune prière, faute d’oubli, n’ait pu être prononcée.

11Dans une adresse à ses parents morts, le narrateur note :

la crise sera pour nous, vos enfants ; nous n'aurons pas le droit à cette marche en avant : pétrole, prospérité, croissance… notre cycle est celui des restes, de tout ce qui tombe après la parenthèse enchantée et illusoire de votre jeunesse ; le temps où se rouvrent les plaies ; mais là, sur les archives du mariage, on ne souffre pas, non, on rit ; Nathaniel, le fils de l'aïeul, est si important pour la mère ; il fallait pour elle qu'il fût fort, qu'il aimât le mari, mon père ; et justement, pour elle, il a préparé ce mariage ; il en a fait une chorégraphie de l'oubli, un instant de cover-up, un rapt sur l'imaginaire, une image construite pour effacer l'Histoire, pour détruire la douleur, pour célébrer la vie et, surtout, ne plus penser à la mort ; qui en ce jour oserait évoquer Talmaï ? Trente ans se sont écoulés – 1939-1969 – et c'est une autre époque ; ici, on invente ; la religion, la prière, la foi appartiennent au passé, on fabrique la joie. (p. 91-92)

12La génération de Thésée hérite donc simultanément de ce qu’il reste, une fois la parenthèse enchantée que sont les Trente Glorieuses refermée, mais aussi d’un récit reposant sur l’effacement du passé historique et familial. Or, le suicide du frère, Jérôme, mais aussi les douleurs qui assaillent le corps du narrateur, révèlent, à celui qui veut bien la voir, la dimension fictionnelle et mystificatrice de ce récit : la rupture avec le passé n’est qu’un leurre, celui-ci continue à avoir des effets sur le présent et le fait trembler. L’oublié revient et frappe les vivants « à retardement » (p. 135). Car pour Camille de Toledo, j’y reviendrai, les chocs du passé s’ancrent dans la matière. En adoptant l’idée d’un « corps-mémoire », Thésée comprend que le sien est devenu « une masse compacte de mémoires traumatiques et de peurs » (p. 159). Ce retour de l’oublié est dès lors appréhendé comme un appel à se débarrasser « des fables qui nous ont été contées » (p. 137), et notamment celles qui pensent le sujet comme séparé du passé et de ceux qui le précèdent.

Légender : fiction et contre-fiction

13L’enquête généalogique dans laquelle se lance Thésée opère donc contre cette fiction issue de la modernité tout en tentant d’en faire l’archéologie : retracer la constitution progressive d’un certain nombre de croyances – concernant tour à tour l’universalisme et l’assimilationnisme, le progrès ou encore la dimension illimitée des ressources terrestres – qui configurent avec force notre rapport au monde. Se plonger dans les archives c’est proposer un contre-récit qui part de la blessure, suit les « lapsus du temps » (p. 20) et traque sur les photographies familiales les ombres incertaines qui déjà remettent en cause la fiction de bonheur et de réussite bâtie par les parents.

  • 4 Sur le rapport de la littérature au « documentaire » voir l’article de Zenetti, M.-J. (2017). « Li (...)
  • 5 Pour une synthèse sur cette polémique présentant également les réactions de Camille de Toledo à l’ (...)

14Thésée, sa vie nouvelle est lié à maints égards à un projet antérieur de Camille de Toledo intitulé « Écrire la légende » où il s’agissait déjà de travailler à partir de photographies issues des archives familiales. Dans un entretien donné à cette occasion, l’auteur précise : « quand j’ai commencé à travailler à partir des photographies, j’ai été appelé par cet apparent paradoxe de la “légende” : celle qui affabule […] et celle qui atteste » (2018). Suivant la polysémie du terme, s’il s’agit de donner aux photographies issues de ses propres archives familiales la légende qui leur manque – et ce conformément au mode de l’enquête documentaire que l’art et la littérature investissent volontiers depuis quelques années4 – il s’agit donc également de former une nouvelle légende, à entendre, cette fois-ci, comme une fable. Cette double dynamique – à la fois documentaire et « fabulaire » (Toledo, 2018) – semble avoir été conservée pour l’écriture de Thésée, sa vie nouvelle. Or celle-ci n’a pas été sans créer une forme de malentendu lors de la parution du livre, voire de polémique, sur lesquels je vais maintenant m’arrêter5.

  • 6 Dans cet article, intitulé « Comment lire les fictions parlant de personnes réelles ? Lecture situ (...)
  • 7 Dans Thésée, sa vie nouvelle, seul le prénom du frère, Jérôme, a été conservé, les autres prénoms, (...)
  • 8 « Cet acte de décès, à l’effet dramatique fortement authentifiant, appartient-il aux archives fami (...)

15En novembre 2020, Claire Paulian publie dans En attendant Nadeau un article intitulé « La fabrique d’une légende », consacré à Thésée, sa vie nouvelle. L’auteure relate son désarroi devant ce qu’elle perçoit comme un pacte de lecture hautement problématique. La reproduction de divers documents (notamment des photographies familiales), les multiples similitudes entre l’auteur et le narrateur (perte traumatique du frère, départ pour Berlin, douleurs physiques) ainsi que le « besoin de vérité » que Claire Paulian détecte chez ce dernier, conduisent le lecteur à considérer comme vrai ce que révèle l’enquête historique et familiale. La possibilité d’une réception « non fictionnelle » du livre doit également au « contexte culturel » dans lequel il a paru : un contexte où « les discours liés aux dispositifs institutionnels de consécration valorisent très largement la “fidélité” au “réel” et le recours à l’art pour produire une “vérité” alternative sur des faits passés ou présents6 », comme le note Marie-Jeanne Zenetti (2021, p. 111). Or, et c’est l’objet de l’article de Claire Paulian, un certain nombre d’éléments dévoilés par l’enquête et son dispositif documentaire s’avèrent fictionnels. Dans « La fabrique d’une légende », cette dernière s’attache ainsi à montrer que la généalogie juive, qui occupe une place si grande dans le livre de Camille de Toledo, est en partie inventée. En témoignent les déplacements et les modifications qu’elle subit ainsi que les prénoms fictifs qu’elle convoque (Nathaniel, Esther, Talmaï7…). Ce constat conduit l’auteure à questionner de manière critique la prévalence du « motif juif » dans le livre (Paulian, 2020) ainsi que l’origine et l’usage des documents qui y sont reprographiés : les lettres manuscrites attribuées à Talmaï et Nissim, et surtout l’acte de décès de ce dernier8. Pour Claire Paulian, il y a manifestement tromperie puisque les codes du documentaire sont utilisés pour construire une généalogie finalement fictive, une légende donc, dont il est possible d’interroger les bénéfices, notamment symboliques.

  • 9 « Analysant la fabrique de cette légende, Claire Paulian s’étonne aussi de la réception de ce text (...)

16Marie-Jeanne Zenetti repère dans le geste de Claire Paulian un « déplacement de perspective ». Celui-ci consiste à aborder le problème posé par la fictionnalisation de personnes ou de faits réels, et les possibles confusions entre fiction et réalité que ce geste peut produire, ce non plus depuis « le pôle de la création », avec le programme fictionnel posé par l’auteur, mais « sous l’angle de la réception » (Zenetti, 2021, p. 107) : c’est-à-dire, pour ce qui concerne l’article de Claire Paulian, partir du trouble ressenti à la lecture de Thésée, sa vie nouvelle et d’un questionnement sur la réception critique du livre9.

  • 10 Que l’on songe à certains développements de l’autofiction, à certains récits de filiation (voir à (...)

17Mais le trouble dont Claire Paulian fait le point de départ de son analyse ne repose sans doute pas uniquement sur l’entremêlement d’éléments autobiographiques et imaginaires ni sur la cohabitation entre photographies, documents d’archive et fiction, ce à quoi tout un pan de la littérature récente a habitué ses lecteurs10. Je fais l’hypothèse que ce trouble est davantage lié à la configuration suivante : que soit de l’ordre de la fiction ce qui était censé justement contrer une fiction. Pour le dire autrement : que ce qui vienne démasquer la « french fiction » (Toledo, 2020a, p. 90), en mettant au jour des « transmissions tues » (Paulian, 2020) et des traumas occultés, soit non pas une écriture purement factuelle mais une écriture de la légende, qui atteste et fabule simultanément, pour reprendre les termes utilisés par Camille de Toledo. Dans ce contexte, la généalogie que cette écriture dessine comporte effectivement une part « fabulaire » mais, et c’est ce qui est déstabilisant, elle est tout autant porteuse d’une forme d’efficience pour comprendre comment le passé et le présent sont reliés ou la nature des douleurs physiques que partagent le narrateur, Thésée, et l’auteur, Camille de Toledo. De ce point de vue, les termes qui composent l’équation posée par l’article de Claire Paulian peuvent être modifiés. Il ne s’agit pas exactement d’une « exigence de vérité affichée, revendiquée » à laquelle répondrait, de manière problématique, « une pulsion de légende, un goût pour le vrai-faux » (Paulian, 2020) mais plutôt d’une opération de différenciation au sein des croyances et des fictions avec lesquelles nous vivons et qui configurent notre rapport au monde.

18Cette nouvelle appréhension du dispositif utilisé dans Thésée, sa vie nouvelle me semble encouragée par la réflexion que développe Camille de Toledo dans Les Potentiels du temps, paru en 2016 et coécrit avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros. Dans cet ouvrage, Camille de Toledo distingue « les fictions de clôture » et les « fictions de potentialités » ou « fictions potentielles » (2016, p. 29). Alors que les premières « défendent, soutiennent, construisent et conservent la réalité », ou du moins ce qui est présenté comme tel, les secondes permettent des « récits de transformation, d’inachèvement » (p. 29). Si l’on mobilise cette distinction pour aborder Thésée, sa vie nouvelle, on peut identifier la fiction issue des Trente Glorieuses aux « fiction de clôture » qui « renforcent le vieux monde – celui de la prédation, de l’accumulation, du rapt » (p. 46). Face à cette fiction de clôture, la fabulation portée par la voix narrative serait de l’ordre d’une contre-fiction et constituerait une fiction potentielle transformatrice, un récit autre.

19Cette hypothèse semble se confirmer avec un passage de la section intitulée « Départ » des Potentiels du temps où Camille de Toledo fait référence à demi-mot au suicide du frère, à la mort des parents et au départ vers Berlin. On y peut lire la chose suivante :

Et ces abdications [les morts du frère et des parents] nous coupèrent de nos généalogies premières. À partir de là, nous fûmes appelés à choisir : subir la trajectoire du regret, la ligne de la faute et de l’impossible acquittement, ou nous inventer une naissance, une généalogie, ce par quoi nous parviendrions à nous transformer. (p. 191)

20Dès lors Thésée, sa vie nouvelle apparaît moins comme une duperie ou une appropriation généalogique abusive que comme un régime de spéculation particulier qui, tourné à la fois vers le passé et l’avenir, réengage leurs possibles. Quant à Nissim, Oved ou encore Talmaï, on pourrait alors considérer qu’ils tiennent lieu de « peuple fantôme, de spectres capables d’inspirer des pouvoirs de transformations ». Car, comme le précise Camille de Toledo, « si [l’art et la pensée potentiels] se réfèrent encore aux expériences passées, ce n’est pas pour entretenir la hantise mémorielle – la persistance du temps de la catastrophe – mais pour hanter le présent de vies possibles » (p. 46).

21À partir du double régime d’écriture que je viens de mettre en avant (documentaire et fabulaire), nous allons voir comment la référence à une expérience en épigénétique prend part à cette transformation des croyances qui façonnent le réel et permet de former d’autres récits possibles, voire une nouvelle fable du trauma s’opposant au « mythe des vies séparées » (Toledo, 2020a, p. 88).

Il était un ver

22Dans l’avant-dernière section du texte, le narrateur lit les lettres écrites par son arrière-grand-oncle, Nissim, pendant la Première Guerre mondiale, et commente son parcours, depuis Andrinople jusqu’au front français. Ce travail de reliaison entre passé et présent, entre la trajectoire particulière de l’ancêtre et les événements du présent – le suicide du frère, le choix de partir pour Berlin – conduisent le narrateur à évoquer une expérience scientifique récente. Il s’agit de l’exposition d’un ver, le ver « C elegans », à un « stress thermique » qui engendre des modifications dans le comportement d’un de ses gènes que l’on retrouve ensuite pendant les quatorze générations de vers suivantes. Cette expérience, nous explique le narrateur, relève de l’épigénétique. Née dans les années 1940, l’épigénétique est un champ de recherche aux multiples applications et en plein essor qui étudie les « changements dans l’activité des gènes, n’impliquant pas de modification de la séquence d’ADN et pouvant être transmis lors des divisions cellulaires11 ». Pour le dire autrement, l’épigénétique permet d’expliquer comment l’environnement, au sens large, modifie non pas la séquence des gènes (l’ADN) mais leur expression, et comment ces modifications peuvent se transmettre d’une génération à l’autre. Plus précisément, en mobilisant l’expérience sur le ver C elegans dans son enquête sur le passé familial et historique, le narrateur de Thésée, sa vie nouvelle, fait signe vers l’un des enjeux actuels de l’épigénétique : la question de la transmission transgénérationnelle des traumas, non plus chez les vers mais chez les humains.

  • 12 Dans Thésée, sa vie nouvelle, le narrateur adresse régulièrement des critiques à la médecine occid (...)

23De prime abord, la référence à l’épigénétique peut surprendre. En effet, si, comme je viens d’en faire l’hypothèse, le texte que nous lisons fait partie de ces « généalogies du vertige » qui « incorporent des multiplicités de filiations, d’ascendances et de descendances possibles » (Toledo, 2016, p. 240), n’est-il pas paradoxal d’en appeler à l’épigénétique ? Car la pensée de la transmission transgénérationnelle de l’épigénétique n’admet ni la fiction, ni les généalogies inventées. Son champ d’investigation est la lignée généalogique « réelle ». En un sens, on pourrait dire qu’elle réduit la pensée de la transmission à sa réalité effective, à ce qui est et qui appartient au domaine du prouvable12.

  • 13 Rachel Yehuda est une chercheuse en épigénétique qui a notamment travaillé sur la transmission tra (...)

24Si la cohabitation entre l’épigénétique et la part fabulaire de la légende ne va pas de soi, on peut également interroger, avec Marianne Hirsch, la pensée de l’héritage que l’épigénétique implique. Dans un article intitulé « Ce qui touche à la mémoire », Marianne Hirsch exprime ses réticences face à certains aspects de l’épigénétique et plaide pour marquer la différence entre cette dernière et la notion de post-mémoire. La première de ses réticences concerne la façon dont l’épigénétique participe à une forme de réduction de la pensée de la transmission : « L’intérêt croissant pour l’épigénétique et l’ample couverture médiatique que l’étude de Yehuda13 a reçue me paraissent des symptômes de la tendance plus générale à limiter le legs d’histoires violentes au cercle étroit de la famille biologique nucléaire et à sa temporalité linéaire déterminante » (Hirsch, 2017, p. 43). La seconde, qui m’intéresse particulièrement, concerne la relation entre passé et présent que l’épigénétique est susceptible de générer :

Dans l’imaginaire populaire, du moins, les résultats promis par la recherche génétique et épigénétique sont dotés d’une force de vérité que l’on refuse à d’autres paradigmes. C’est un sujet de préoccupation dans la mesure où ces résultats risquent d’exacerber le caractère inexorable de la temporalité du traumatisme et de la catastrophe. Ils renforcent le sentiment que le passé se répète impitoyablement dans le présent et se répétera impitoyablement à l’avenir. (p. 45)

25Si l’on suit Marianne Hirsch, l’épigénétique semblerait davantage entretenir la « hantise mémorielle » (Toledo, 2016, p. 46) que favoriser le « passage des spectres de hantise aux spectres des possibles » (Toledo, 2016b) comme l’appel de ses vœux Les Potentiels du temps. Pourquoi, alors, Thésée, sa vie nouvelle semble si sensible à la « force de vérité » de l’épigénétique, pour reprendre l’expression de Marianne Hirsch ? Et, au-delà de la contradiction que nous venons de souligner, quelle fonction occupe l’expérience scientifique dans le texte et quelle fiction permet-elle de débusquer ou de créer ?

26Arrêtons-nous sur la façon dont l’expérience scientifique est restituée dans Thésée, vie nouvelle.

Jérôme, mon frère, / où vont se déposer les peurs des anciens / dans quel recoin de nos corps ? / est-cela que les épigénéticiens découvrent et éclairent / ce que la psychogénéalogie jusque-là ne faisait que décrire ? / permets un instant que je quitte les lettres de Nissim et la boue du Nord / je voudrais, maintenant, te présenter une expérience récente / conduite par un groupe de recherche / figure-toi un « ver », oui, je dis bien un « ver » / de ceux que l’on trouve dans les cercueils, dans les charniers, / dans la tombe – Grab – d’un frère / ce « ver », vois-tu, ce « ver » dont je veux te parler / est connu des spécialistes de l’épigénétique sous un nom abrégé / « C elegans » / le 21 avril 2017 / Klosin, A, Casas E, Hidalgo-Carcedo C, Vavouri T, Lhener B / publient / « Transgenerational Transmission of Environnemental Information / in C elegans » / où l’on apprend que / les modifications du comportement d’un gène causées par / UN SEUL TRAUMA / en l’occurrence un « stress thermique » / peuvent s’observer pendant / QUATORZE GÉNÉRATIONS / comprends-tu ça ? la façon dont la matière encode / les chocs du passé, les traumas des guerres, / les catastrophes que partout le Pouvoir induit ? (Toledo, 2020a, p. 226-228)

  • 14 Mais également la tradition biblique : parmi toutes les expériences scientifiques sur la transmiss (...)

27Dans cette citation, plusieurs éléments répondant aux critères du discours scientifique – noms abrégés des auteurs de l’expérience, titre de l’article entre guillemets, date de parution – donnent du sens à l’image qui accompagne le texte : la photographie du ver C elegans prise au microscope. Autant d’éléments que nous pouvons associer à l’écriture de la « légende » qui « atteste ». Cependant, une autre dynamique, une autre langue, à l’œuvre dans cet extrait, ne laissent pas l’expérience scientifique indemne. On notera, en premier lieu, la disposition singulière du passage, dont les retours à la ligne évoquent des vers libres ou un chant, avec un jeu possible sur l’association sonore ver/vers. On notera également qu’avec l’apostrophe initiale, les nombreuses interrogatives et l’interjection « vois-tu », le passage constitue une adresse lyrique au frère, prolongeant par là un dialogue spectral, entre vivants et morts, amorcé dans la section précédente. Il nous faut ensuite souligner la façon dont l’espace aseptisé du laboratoire de l’expérience scientifique est progressivement contaminé par les catastrophes collectives et individuelles. On peut interpréter dans ce sens l’association du ver de l’expérience à « ceux que l’on trouve dans les cercueils, dans les charniers, / dans la tombe – Grab – d’un frère ». À partir de la mention de C elegans c’est donc la mort du frère qui revient – retour soutenu par le son final des mots « ver », répété deux fois, et « frère » –, mais ce sont aussi les meurtres de masse qui se font présents à travers le terme « charnier ». On relèvera également le passage de l’expression scientifique « stress thermique » au groupe nominal « choc du passé » puis à la séquence apposée « les traumas des guerres, les catastrophes que partout le Pouvoir induit ». Ressaisie par la littérature, l’expérience scientifique devient un récit ancré et adressé, une fable qui, faisant entrer dans le laboratoire l’histoire collective et intime14, tisse des liens entre des éléments et des espaces habituellement séparés.

Une autre fable du trauma ?

28Cette contamination des éléments de l’expérience scientifique par l’intime, le politique et l’historique a pour corollaire la formation d’un nouveau regard sur ces mêmes catastrophes, désormais appréhendées à travers toute leur matérialité : la façon dont elles marquent la matière et comment les traces qu’elles génèrent persistent dans le temps. C’est ce que met en avant ce passage de l’épilogue :

Si nous acceptons d’entrer dans la zone d’inquiétude où m’ont plongé ce livre, et au-delà de ce livre, bien des événements de nos vies collectives, nous pouvons nous poser cette question, utile je crois aux refondations qu’il nous faut accomplir : que sait la matière que nous ne savons pas encore, / que nous échouons à porter jusqu’au langage ? / Ce qui découle de cette question est, il me semble, un puissant torrent capable d’emporter bien d’anciennes certitudes et des cadres épuisés. Car où s’arrête la responsabilité d’un État ou d’une entreprise si nos corps portent les traces des violences subies par plusieurs générations ? Et si nous sommes reliés entre les âges par des marquages si profonds dans nos corps, que reste-t-il de l’individu, de sa liberté, de sa volonté ? (p. 251)

29La référence à la transmission épigénétique introduit ainsi à une compréhension du trauma qui se situe à l’échelle de la matière : cette matière humaine qui conserve sur un temps très long la trace de tous les chocs subis. Ce faisant, et c’est là une proposition forte du texte, ce détour par la matière conduit à une forme de repolitisation du trauma que met en relief la citation ci-dessus et dont témoigne singulièrement la mise en récit de l’expérience scientifique que Thésée adresse à son frère. L’approche du trauma défendue par Camille de Toledo est ainsi plus « historique et plus matérielle » (p. 250). Elle ouvre la voie à une pensée alternative du suicide qui écarte l’hypothèse de l’acte libre en posant autrement le problème de la responsabilité. À la remise en cause de la liberté et de la volonté du sujet répond ainsi une interrogation sur la responsabilité des États ou des entreprises vis-à-vis de la violence qu’ils génèrent et qui marquent les corps comme matière vivante, sur un temps long. La possibilité même de demander « qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » – cette question qui ouvre le texte – dépend de cette reconfiguration de la compréhension du trauma que l’épilogue explicite à partir de la double référence à l’épigénétique et à la psychogénéalogie.

30Mais l’importance donnée à la matière pour penser le trauma conduit à mettre en question les « anciennes certitudes et [les] cadres épuisés » d’une autre manière encore. L’idée de matière qui encode les chocs permet, en effet, d’envisager un continuum entre les corps humains et la matière du monde naturel. C’est ce que suggère ce questionnement « la roche n’a-t-elle pas enregistré / les plissements et les effondrements survenus / dans les temps reculés ? / pourquoi notre matière humaine / composée de l’eau et de toutes les molécules / qui se sont formées ici, dans ce monde, / serait-elle si différente ? » (p. 195) Parallèlement à cette hypothèse d’un mode d’enregistrement commun – le corps comme la roche enregistre les chocs – ce sont les vulnérabilités humaines et non-humaines face aux phénomènes de destruction qui sont mises en relation : « es-tu persuadé que les tissus dont nous sommes faits sont comme cette terre détruite par l’histoire du Pouvoir, de la Guerre, de la Technique, chargée, pleine, contaminée de nos déchets et lisibles pour celles et ceux qui l’écoutent ? » (p. 187) En ce sens la critique adressée aux Trente glorieuses ne concerne pas seulement le désir d’oubli des violences historiques de la première moitié du xxe siècle, elle vise également leur refus de prendre en considération l’effet à long terme des actions humaines sur l’environnement, leur inscription indélébile dans la matière.

31En mobilisant la psychogénéalogie et l’épigénétique, Camille de Toledo s’attache donc d’une part à dépasser le cadre strict de l’individu et de son histoire pour s’intéresser à « un ensemble beaucoup plus vaste de relations, d’impacts, de marqueurs, afin de compléter la carte de nos blessures » (Toledo, 2020b) ; et d’autre part, à poser une « solidarité entre la matière humaine et la matière du monde » (Toledo, 2021). La pensée du trauma devient ainsi une pensée de la blessure en partage ou transmise qui bat en brèche « le mythe des vie séparées » (Toledo, 2020a, p. 88). Mais la critique de ce mythe ne s’arrête pas là. Car à travers son parcours à rebours du temps, il s’agit moins pour Thésée de refermer cette blessure que de l’entendre et de la suivre comme le suggère le titre de l’une des sections « Suivre le fil de la blessure ». Vers la fin de cette section, on peut alors lire : « et ce que Thésée essaie d'accueillir en cheminant sur les pavés de la Trümmerberg, c'est cette intelligence du corps, de la matière ; là où la blessure ne serait plus un malheur mais une chance, le fil qu'il tirerait pour saisir enfin les causes de ce qui lui arrive et le redonner au présent… » (Toledo, 2020a, p. 181). Le renversement est d’importance. S’il s’agit évidemment pour le narrateur de sortir de l’état de souffrance dans lequel il est et qu’il identifie à un état de stress post-traumatique, la blessure ne constitue pas moins un point de départ pour une pensée du « réattachement » (Toledo, 2021). Récuser les fables de la coupure qui pensent les individus séparés et isolés reposerait donc sur ces deux gestes qu’accomplit Thésée dans le livre : se confronter à ces failles et ces blessures anciennes qui traversent le temps des générations malgré les vœux d’oubli, et y voir la possibilité d’une reliaison – qui n’efface pas les fêlures ni les destructions mais, au contraire, part d’elles – permettant dès lors la création de nouveaux récits, de nouveaux modes de rapport au réel.

***

  • 15 Pour une étude approfondie de l’histoire de la catégorie de trauma, voir l’ouvrage de référence : (...)

32« Celui qui survit, c’est pour raconter / quelle histoire ? » (Toledo, 2020a, p. 79). Si Thésée, sa vie nouvelle offre une réponse en acte à cette question que se pose le narrateur, le livre réfléchit également aux conditions de possibilité des histoires que l’on peut raconter. En particulier, il tente de penser les liens entre paradigmes épistémologiques – en l’occurrence ceux du trauma – et narrations : quelles narrations sont générées par les paradigmes épistémologiques qui ont dominé l’histoire du trauma15 ? comment la littérature, en se tournant vers d’autres pensées du trauma qu’elle met en récit, participe à la formation de nouvelles narrations qui peuvent modifier, pour l’avenir, notre lecture du monde et du passé ? Il semble que c’est en ce sens que l’on peut comprendre la référence à l’épigénétique qui, comme nous l’avons vu, peut sembler problématique et, de prime abord, entrer en contradiction avec le travail mené par Camille de Toledo sur les fictions transformatrices dans leur opposition à ces « fictions de clôture » dont le narrateur détecte la présence en observant les photographies familiales.

  • 16 De ce point de vue, le livre de Camille de Toledo fait écho à la dynamique réflexive et critique q (...)

33« L’épigénétique et les diverses pratiques qui explorent les transmissions transgénéalogiques » (Toledo, 2020b) semblent en effet offrir à Camille de Toledo la possibilité de faire un pas de côté vis-à-vis des principales approches du trauma : la théorie psychanalytique et les neurosciences sur lesquelles repose en grande part l’actuelle psychiatrie16. En un sens, on pourrait dire que Thésée, sa vie nouvelle prend ses distances avec l’idée de « traumatisme psychique » qui s’est progressivement constitué comme catégorie à part entière en se distinguant du traumatisme physique à la toute fin du xixe siècle. Le lieu du trauma dans Thésée, sa vie nouvelle est le corps et plus largement la matière, d’où l’idée de « corps-mémoire » que Thésée finit par adopter en fréquentant le personnage d’Anselme qui l’introduit également aux théories de la mémoire de l’eau (Toledo, 2020a, p. 152-153). Mais par ailleurs, comme nous l’avons vu, le trauma ne peut plus être appréhendé à l’échelle du seul individu. S’il s’agit pour Camille de Toledo de passer du « réductionnisme œdipien » au « génosociogramme » (2020b), il semble que les approches neuroscientifiques, dont le cadre reste l’individu, puisqu’elles étudient le trauma à travers ses effets sur le cerveau, soient également insuffisantes. Traversant de manière oblique ces deux paradigmes mais également des principaux jalons de l’histoire du trauma – l’émergence du traumatisme psychique comme catégorie à part entière au tournant du xxe siècle qui a accompagné la naissance de la psychanalyse ; le développement des approches neurocognitives dans les années 1980 – Thésée, sa vie nouvelle, trace ainsi les contours d’une autre pensée du trauma, plus historique et plus matérielle, comme nous l’avons vu, qui serait apte, pour le narrateur, à « organiser nos narrations autrement » (Toledo, 2020b).

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Bibliographie

Hirsch, M. (2017). « Ce qui touche à la mémoire ». Esprit, octobre.

Paulian, C. (2020). « La Fabrique d’une légende ». En attendant Nadeau, 18 novembre. https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/11/18/fabrique-legende-toledo/.

Toledo de, C., Imhoff, A., & Quiros, K. (2016a). Les Potentiels du temps. Paris : Manuella.

Toledo de, C. (2016b). « Poètes, romanciers, philosophes, artistes, nous sommes des légions à œuvrer pour que ça infinisse », entretien avec Johan Faerber. Diacritik, 16 septembre. https://diacritik.com/2016/09/16/camille-de-toledo-poetes-romanciers-philosophes-artistes-nous-sommes-des-legions-a-oeuvrer-pour-que-ca-infinisse-le-grand-entretien/.

Toledo de, C. (2018). « Camille de Toledo : “Je suis à moi seul l’espace de cette nécropole” (Écrire la légende) », entretien avec Johan Faerber. Diacritik, 16 mai. https://diacritik.com/2018/05/16/camille-de-toledo-je-suis-a-moi-seul-lespace-de-cette-necropole-ecrire-la-legende/.

Toledo de, C. (2020a). Thésée, sa vie nouvelle. Paris : Verdier.

Toledo de, C. (2020b). « Camille de Toledo : “Compléter la carte de nos blessures” (Thésée, sa vie nouvelle) », entretien avec Johan Faerber. Diacritik, 20 août. https://diacritik.com/2020/08/20/camille-de-toledo-completer-la-carte-de-nos-blessures-thesee-sa-vie-nouvelle/.

Toledo de, C. (2020c). « Écrire la légende #1 ». Livre.ciclic.fr, Ciclic Centre-Val de Loire, publié le 16 avril. https://livre.ciclic.fr/actualites/l-ecoute-ecrire-la-legende-1-de-camille-de-toledo. Diacritik, 13 octobre.

Toledo de, C. (2021). « Camille de Toledo : “Conter une autre histoire de l’avenir” (Le Fleuve qui voulait écrire) », entretien avec Johan Faerber. Diacritik, 13 octobre. https://diacritik.com/2021/10/13/camille-de-toledo-conter-une-autre-histoire-de-lavenir-le-fleuve-qui-voulait-ecrire/.

Zenetti, M.-J. (2021). « Comment lire les fictions parlant de personnes réelles ? Lecture située et “vérité littéraire” ». Littérature, 203, septembre.

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Notes

1 Nous pouvons songer ici à plusieurs de ses livres, au demeurant très différents : Vies pøtentielles (2011) ; Les Potentiels du temps (2019) co-écrit avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros ; Le Fleuve qui voulait écrire : Les auditions du parlement de Loire, autour du projet de doter un fleuve d’une personnalité juridique (2021) et, dernièrement, Une histoire du vertige (2023).

3 L’utilisation des barres obliques rendent compte de la disposition du texte sur la page. Certains passages de Thésée, sa vie nouvelle sont centrés au milieu de la page et caractérisés par des retours à la ligne, ce qui, formellement, les rapproche de la poésie ou du chant.

4 Sur le rapport de la littérature au « documentaire » voir l’article de Zenetti, M.-J. (2017). « Littérature contemporaine : un “tournant documentaire” ? ». Colloque « Territoires de la non-fiction », P. Daros, A. Gefen, & A. Prstojevic, décembre, Paris. https://hal.univ-lyon2.fr/hal-02150297. Sur la notion d’enquête en littérature contemporaine voir l’ouvrage de Demanze, L. (2019). Un Nouvel âge de l’enquête. Paris : José Corti.

5 Pour une synthèse sur cette polémique présentant également les réactions de Camille de Toledo à l’article de Claire Paulian, voir l’article de Wajeman, L. (2020). « Où est la vérité de la littérature ? Débats autour du livre de Camille de Toledo ». Mediapart, 27 novembre. https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/271120/ou-est-la-verite-de-lalitterature-debats-autour-du-livre-de-camille-de-toledo.

6 Dans cet article, intitulé « Comment lire les fictions parlant de personnes réelles ? Lecture située et “vérité littéraire” », Marie-Jeanne Zenetti revient sur la lecture que fait Claire Paulian de Thésée, sa vie nouvelle.

7 Dans Thésée, sa vie nouvelle, seul le prénom du frère, Jérôme, a été conservé, les autres prénoms, y compris ceux du père et de la mère sont modifiés. Par ailleurs, l’ascendance juive est déplacée du côté de la mère.

8 « Cet acte de décès, à l’effet dramatique fortement authentifiant, appartient-il aux archives familiales de l’auteur, via ses ascendants de Toledo, tout comme la photo d’Elie de Toledo, déjà reproduite ailleurs par sa famille ? Mais la date de naissance du dit Nissim de Toledo n’est pas concordante. Alors, l’auteur l’a-t-il tout bonnement repris sur quelque site internet, à la faveur de recherches sur un patronyme somme toute courant, construisant ensuite son personnage caracolant de Nissim de Toledo de façon à le faire coïncider avec ce document ? » (Paulian, 2020)

9 « Analysant la fabrique de cette légende, Claire Paulian s’étonne aussi de la réception de ce texte : la critique en effet semble avoir largement salué l’ouvrage, tout en manquant au moins en partie un de ses enjeux, dans la mesure où elle a omis d’interroger le geste qui consiste à détourner les documents et à transposer l’histoire d’une grande famille d’industriels catholiques pour la dépeindre sous les traits d’une famille juive assimilée, souffrant des prières qu’elle a oubliées et du poids de l’Histoire du vingtième siècle » (Zenetti, 2021, p. 111).

10 Que l’on songe à certains développements de l’autofiction, à certains récits de filiation (voir à ce propos les travaux de Dominique Viart et Laurent Demanze) ou encore à l’œuvre de W.G. Sebald que Camille de Toledo connaît bien, et en particulier à Austerlitz où des photographies reproduites dans le texte sont l’objet d’une reprise fictionnelle. L'œuvre de W.G. Sebald est une référence pour Camille de Toledo, notamment dans sa thèse soutenue en 2019 à l’Université Paris-Diderot, Histoire du vertige – de Cervantes à Sebald. Ce travail de recherche a donné lieu à un livre : Toledo, C. de (2023). Une histoire du vertige. Paris : Verdier.

11 Voir le site de l’Inserm : https://www.inserm.fr/dossier/epigenetique/.

12 Dans Thésée, sa vie nouvelle, le narrateur adresse régulièrement des critiques à la médecine occidentale (et son incapacité à expliquer les douleurs physiques dont il souffre), ainsi que d'une certaine posture « moderne » dont elle relèverait : toutes deux restant prises, selon lui, « dans les bornes de ce qui est scientifiquement prouvé » (Toledo, 2020a, p. 65). De manière assez étonnante l’épigénétique est, pour sa part, entièrement préservée de ce discours critique alors même qu’en tant que science expérimentale elle repose sur du « scientifiquement prouvé ». Précisons, par ailleurs, que l’idée d’une transmission épigénétique des traumas chez les humains ne fait pas consensus et que la recherche sur ce point en est à ses débuts. Voir par exemple les conclusions de cet article : Yehuda, R., & Lehrner, A. (2018). “Intergenerational transmission of trauma effects: putative role of epigenetic mechanisms”. World Psychiatrie, 17(3).

13 Rachel Yehuda est une chercheuse en épigénétique qui a notamment travaillé sur la transmission transgénérationnelle des modifications épigénétiques chez les humains dues à des expériences traumatiques liées à des guerres ou des génocides. Dans son article, Marianne Hisch se réfère à cette étude en particulier : Yehuda, R., Schmeidler, J., Wainberg, M., Binder-Brynes, K., & Duvdevani, T. (1998). “Vulnerability to Posttraumatic Stress Disorder in Adult Offspring of Holocaust Survivors”. American Journal of Psychiatry, 155(9).

14 Mais également la tradition biblique : parmi toutes les expériences scientifiques sur la transmission des modifications épigénétiques liées au stress (la plupart portant sur des souris), Camille de Toledo a choisi celle-ci en particulier qui, avec la mention des 14 générations (mise en valeur par l’usage des majuscule dans Thésée), offre un écho à l’Évangile selon Matthieu : « Il y a donc en tout quatorze générations depuis Abraham jusqu'à David, quatorze générations depuis David jusqu'à la déportation à Babylone, et quatorze générations depuis la déportation à Babylone jusqu'au Christ. » (Matthieu, 1-17) Situé au début de l’Évangile selon Matthieu, ce passage fait la jonction entre l’Ancien et le Nouveau Testament.

15 Pour une étude approfondie de l’histoire de la catégorie de trauma, voir l’ouvrage de référence : Fassin, D., & Rechtman, R. (2007). L’Empire du traumatisme : Enquête sur la condition de victime. Paris : Flammarion.

16 De ce point de vue, le livre de Camille de Toledo fait écho à la dynamique réflexive et critique qui traverse depuis une dizaine d’années le champ des trauma studies. Plusieurs ouvrages récents remettent en question ces deux paradigmes et explorent de nouvelles perspectives sur le trauma. Pour une synthèse voir : Davis, C., & Meteroja, H. (2020). The Routledge Companion to Literature and Trauma. Routledge : London/New York.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alice Laumier, « Ce qui se transmet : fictions et contre-fictions du trauma dans Thésée, sa vie nouvelle »Itinéraires [En ligne], 2022-3 | 2023, mis en ligne le 17 juillet 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/itineraires/13339 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/itineraires.13339

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Auteur

Alice Laumier

Université Sorbonne Nouvelle, UMR THALIM

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