Navigation – Plan du site

AccueilNuméros26Avant l'Unité, de la pluralité li...Pluralité linguistique et affirma...

Avant l'Unité, de la pluralité linguistique à l'affirmation de la langue nationale

Pluralité linguistique et affirmation d’une langue nationale à travers l’épanouissement d’une presse moderne durant le long Quarantotto italien
(1847-1850)

Julien Contes
p. 45-59

Résumés

L’article se propose d’analyser la manière dont, au cours du long Quarantotto, et d’une effusion journalistique inédite dans les États italiens, les élites libérales et patriotiques, néo-journalistes, ont imposé la langue italienne dans les nombreux journaux politiques publiés. Les langues régionales, fortement majoritaires dans les pratiques quotidiennes et qui caractérisent alors la pluralité linguistique de la péninsule, ont été écartées de la presse, contribuant à la politisation par d’autres canaux (poésie, chanson). Ce processus d’affirmation journalistique d’une langue nationale italienne a aussi pu créer des tensions dans des régions frontalières (comme à Nice dans le royaume de Sardaigne), puisque la pluralité linguistique de la péninsule était aussi caractérisée dans le nord par une forte pratique du français, déjà constitué comme langue nationale.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Giuseppe Montanelli, Memorie sull’Italia e specialmente sulla Toscana dal 1814 al 1850, Torino, S (...)

Nè io saprei dire con parole quello che provai quando finalmente mi fu dato chiamare un mio giornale del nome caro che m’innamorò l’anima giovanetta, nome ispiratore di poeti e d’eroi… il santo nome d’Italia1!

  • 2 Cette contribution est issue d’un travail de recherche en cours sur la presse qui a donné naissan (...)
  • 3 Alberto Mario Banti, La nazione del Risorgimento. Parentela, sanità e onore alle origini dell’Ita (...)
  • 4 Cf. premier numéro de L’Italia publié à Pise le 19 juin 1847, numérisation, Biblioteca universita (...)

1Lorsqu’il fonde son journal à Pise durant le mois de juin 1847, le patriote Giuseppe Montanelli lui donne un titre explicite : L’Italia2. Un tel choix n’est pas anodin, car à partir de la fin du XVIIIe siècle le mot est devenu progressivement un programme culturel et politique – d’autant mieux connu depuis les travaux d’Alberto Mario Banti3. Au-delà des divergences entre libéraux modérés et radicaux, les patriotes ont tous nourri une conception moderne de l’idée de nation qui s’est affirmée partout en Europe au cours du premier XIXe siècle. Dans la péninsule italienne, ils entendent construire un État-nation, l’« Italie », dont la langue nationale serait l’italien. Cependant, la grande division politique et linguistique constitue une des difficultés majeures. Outre les nombreux dialectes et langues des différentes régions, l’on trouve aussi des langues nationales étrangères comme le français, très répandu parmi les élites du nord, notamment dans le royaume de Sardaigne. Toutefois, l’italien s’est imposé comme une langue administrative et culturelle, et surtout comme la langue commune des élites de la péninsule, transcendant les frontières entre les États. Il revêt alors une prétention nationale et devient la langue par excellence de l’expression des idées patriotiques. Ainsi, lorsque s’ouvre la grande période révolutionnaire et réformatrice du long Quarantotto à partir de 1847, qui rompt avec le temps de la Restauration (1814-1847), c’est en italien que se publie la grande majorité des journaux qui fleurissent un peu partout dans la péninsule. Giuseppe Montanelli en donne un exemple éloquent avec son journal L’Italia4.

  • 5 Enrico Francia, 1848. La rivoluzione del Risorgimento, Bologna, Il Mulino, 2012.
  • 6 L’étude politique menée par Franco Della Peruta en 1979 n’a pas été renouvelée – ce que démontre (...)

2« Riforme e nazionalità » (« Réformes et nationalité »), pour reprendre la devise qui encadre le titre de L’Italia, tel est le mot d’ordre des patriotes. La lutte nationale implique alors une rupture qui permette l’avènement d’une ère politique et médiatique nouvelle. En cela, le long Quarantotto (1847-1850) s’apparente à une véritable « révolution du Risorgimento5 » durant laquelle l’émergence d’une presse politique moderne nourrit le mouvement national. Entre 1847 et 1850, à la faveur de la conquête d’une certaine liberté de publication, près de six cents feuilles inondent les villes italiennes, dont certaines perdurent plusieurs mois ou années mais dont la grande majorité (plus de 90 %) ne dépasse pas dix numéros. Ce développement journalistique, bien qu’éphémère à plusieurs niveaux, est alors inédit et contribue d’une manière incontournable au grand bouleversement politique qui se poursuit sous des formes réformistes et révolutionnaires jusqu’en 1850. Cependant, cette presse demeure peu étudiée dans ses dimensions socio-culturelles, et notamment dans ses caractéristiques linguistiques6. Le premier fait notable est que dans un espace pourtant marqué par un fort plurilinguisme, où les populations parlent en très grande majorité leur langue ou dialecte locaux, les centaines de feuilles plus ou moins durables qui inondent les villes italiennes, de Naples à Turin, de Venise à Palerme, adoptent quasi-systématiquement l’italien. Ainsi, l’objectif du présent article est de cerner ce processus d’affirmation d’une langue journalistique nationale dans une péninsule où la pluralité linguistique fait qu’encore au milieu du XIXe siècle il est question non d’un mais de différents peuples italiens. Pour comprendre les enjeux de ce processus, il est nécessaire de développer quelques exemples particuliers, en insistant notamment sur le cas du royaume de Sardaigne, principal État du nord de la péninsule italienne frontalier avec la France.

L’affirmation d’une langue journalistique nationale dans un environnement plurilinguistique

  • 7 Gabriel Tarde, L’opinion et la foule, London, FV Editions, 2012, p. 81-82 (1re éd., 1901).
  • 8 Gérard Noiriel, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Gallimard, 2005 (...)
  • 9 Benedict Anderson, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, P (...)

3« N’est-ce pas aux grands progrès de la presse périodique que nous devons surtout la délimitation plus nette et plus large, le sentiment nouveau et plus accusé des nationalités7 ? » questionnait Gabriel Tarde au début du XXe siècle. Dans une époque où il n’existe pas de médias audiovisuels, « les luttes politiques visant à promouvoir le “principe des nationalités” » sont alors étroitement liées « à la diffusion de la culture écrite », qui durant le long Quarantotto italien prend une forte dimension journalistique8. Les journalistes jouent un rôle majeur dans l’affirmation publique d’un « imaginaire national9 ». Et pour ce faire, ils adoptent massivement la langue italienne, en affirmant son statut national.

  • 10 Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe xviiie-xxe siècles, Paris, Seuil (...)
  • 11 Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue. La Révolution fran (...)
  • 12 Tullio de Mauro, Storia linguistica d’Italia dall’Unità a oggi, Roma, Laterza, 2017, p. 21-22 [1r (...)

4Si au XVIIIe siècle prévalait encore le principe qui voulait qu’une « nation », alors synonyme de « peuple », dans son acception non politique d’avant la Révolution française, existait car elle avait une langue, avec l’émergence des États-nations, langue et nationalité se sont liées. Ainsi, durant l’ère des révolutions, entre le dernier tiers du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle, l’idée que la « nation » existe sous la forme d’un État avec son territoire et sa langue nationale s’est imposée10. Cette dernière n’est plus simplement liée à une culture ou une administration : sa maîtrise est requise pour devenir un citoyen – ce qui explique ce lien entre affirmation nationale de l’italien et naissance de la vie civique au cours du Quarantotto, qui s’établit aussi à travers les journaux. Le problème s’est déjà posé durant la Révolution française lorsque l’abbé Grégoire a réalisé le Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française en 1794 qui affirmait la nécessité de diffuser la langue de la vie politique nationale en cours de formation à tous les citoyens11. Mais la question n’a pas qu’une dimension civique. Avec l’émergence du concept de « nationalité » au cours du premier XIXe siècle, se répand l’idée que la langue doit être « un témoignage de nationalité12 ». Pour la péninsule italienne, cela signifie l’usage de l’italien, de préférence à tout autre langue ou dialecte, dans les journaux qui émergent au cours long Quarantotto. Et ce choix est tout autant culturel et social que politique.

  • 13 Ibid., vol. 2, p. 71.
  • 14 Alberto Mario Banti, La nazione del Risorgimento, op. cit., p. 27.
  • 15 Incipit qui a donné son nom moderne à ce chant patriotique, devenu hymne national de la Républiqu (...)

5Avant même que n’apparaisse la presse politique en 1847 et 1848, outre son statut de langue administrative dans les États de la péninsule, l’italien, langue d’expression par excellence des élites, était la langue privilégiée des périodiques littéraires et scientifiques, tolérés par les pouvoirs, ainsi que des journaux officiels. De même, il était d’usage dans les cercles savants, ces associations réunissant les notables urbains produisant des travaux divers (agraires ou sur le commerce le plus souvent) et permettant aussi, sous couvert de discussions savantes, une certaine sociabilité politique cachée. Les élites qui les composaient, desquelles ont émergé en 1847 et 1848 la plupart des journalistes, bien que bilingues, refusaient le plus souvent le dialecte. En août 1844, lors d’une réunion à Pignerol, près de Turin, les membres de l’Associazione Agraria, principal cercle savant du royaume de Sardaigne, auquel appartenaient des personnages comme le comte de Cavour et Lorenzo Valerio, deux directeurs de journaux en 1847, ont pris une décision importante. Lorsque le comte de Salmour a proposé d’utiliser le dialecte piémontais pour l’organisation des travaux du cercle, il s’est heurté à un refus net de la très grande majorité des membres13. L’argument avancé était que l’italien avait vocation à devenir une langue nationale et à permettre de communiquer avec tous les cercles savants de la péninsule. Ainsi, il est logique de constater la reproduction de ce choix au moment du grand développement journalistique à partir de 1847. S’ajoute aussi une dimension plus identitaire : au-delà du statut de langue permettant de transcender les frontières entre les États et de dépasser les municipalismes, émerge une volonté d’en faire un des symboles nationaux. Car, si les mouvements patriotiques du XIXe siècle ont développé un langage éclectique, écrit, oral, mais aussi symbolique (drapeaux, slogans), corporel (embrassades) et vestimentaire (écharpes, cocardes, bretelles tricolores), la langue a joué un rôle particulier, et notamment en Italie à travers les journaux entre 1847 et 1850. En effet, si la littérature du premier XIXe siècle a fait du thème national l’« un des lieux littéraires les plus à la page14 », les périodiques ont fait vivre le sentiment national dans la quotidienneté en lui donnant une actualité et en délivrant des nouvelles en italien sur un territoire pensé comme national, « des Alpes à la Sicile » – pour reprendre le Canto degli Italiani de Goffredo Mameli écrit à l’automne 1847 à l’adresse de ses « Fratelli d’Italia15» – et à travers des rubriques prenant le nom d’« Italia » ou de « Notizie italiane ».

  • 16 Archives du Museo Centrale del Risorgimento di Roma (MCRR), Lettres de Bettino Ricasoli à Vincenz (...)

6Des villes du nord à celles du sud, les titres des journaux sont éloquents dans l’expression des revendications nationales. À Naples (royaume des Deux-Siciles) entre 1848 et 1850 se publie La Nazione, alors qu’apparaissent, dans les États pontificaux, L’Italiano à Bologne et L’Italico à Rome. À Gênes (royaume de Sardaigne) se créent La Lega italiana, devenue ensuite Il Pensiero italiano, ainsi qu’un journal homonyme à L’Italia de Montanelli, qui est loin de monopoliser ce titre particulièrement explicite. Même dans les îles de Sicile et de Sardaigne, l’adoption de mots d’ordre patriotiques en italien domine le paysage journalistique, comme le montre la publication de L’Indipendenza italiana à Cagliari entre 1848 et 1849. L’un des journaux les plus emblématiques de l’époque est sans doute le journal La Patria, créé à Florence en 1847, et qui perdure plus de trois ans, en prenant en 1848 le titre tout aussi significatif d’Il Nazionale – ce qui dit combien « patrie » et « nation » sont deux concepts qui tendent à désigner, quasi indistinctement, le mouvement national. Dans ses correspondances, l’un de ses directeurs, le baron Bettino Ricasoli, acteur important du Quarantotto toscan, et grand homme d’État italien par la suite (plusieurs fois ministre et deux fois président du Conseil après l’Unité dans les années 1860), évoque la circulation de cette presse patriotique en langue italienne ; il mentionne L’Italia de Montanelli, publiée dans la ville toscane voisine de Pise16.

  • 17 Alberto Mario Banti, Sublime Madre Nostra, op. cit., p. 7-8. Tullio de Mauro avance même le chiff (...)
  • 18 Franco Della Peruta, op. cit., p. 66-68.
  • 19 La Riforma du 31 décembre 1847, Biblioteca di Storia Moderna e Contemporanea (BSMC), Roma, PER RI (...)

7Qu’ils aient été des grands quotidiens, des organes à diffusion régionale ou bien des feuilles éphémères, les journaux ont adopté massivement une même langue journalistique à dimension nationale. Toutefois, la langue italienne, si naturelle à des patriotes comme Giuseppe Montanelli et Bettino Ricasoli, qu’ils utilisent dans leur vie quotidienne et leurs correspondances, est alors surtout la langue des élites et de leurs productions culturelles, non de la grande majorité des « peuples » d’Italie. Cela a fortement limité la diffusion des feuilles journalistiques. Au milieu du XIXe siècle, l’italien est une langue quotidienne pour moins de 10 % des habitants de la péninsule17. Et ce chiffre correspond en grande partie au public assez alphabétisé pour pouvoir lire un journal, qui requiert un très haut degré de maîtrise de la langue ainsi qu’un œil habitué à la lecture, à cause de la faible lisibilité des feuilles (peu d’interlignes et des petits caractères). Ainsi, la presse qui s’épanouit durant le Quarantotto est surtout élitiste, les journaux ayant généralement quelques centaines d’abonnés. Seuls les principaux quotidiens dépassent le seuil du millier, comme Il Risorgimento, journal du comte de Cavour publié à Turin, la capitale du royaume de Sardaigne, et qui compte, au moment de sa création en décembre 1847, environ 1 500 abonnés18. Les lectures publiques ne contrebalancent pas cette diffusion limitée, car elles se font en italien et non dans le dialecte de la majeure partie de la population. De plus, les initiatives éducatives des États manquent cruellement de moyens, ce que les rédactions essaient difficilement de compenser avec des initiatives, comme à Lucques (grand-duché de Toscane) où la direction du journal La Riforma, par l’action de l’un de ses directeurs, l’avocat Angelo Bertini, tente d’organiser des cours du soir à destination des classes populaires afin qu’elles puissent apprendre à lire les journaux en italien pour contribuer à « l’unificazione del pensiero nazionale19 ». Mais l’initiative tarde à se concrétiser, avant d’être abandonnée. Un échec non isolé qui démontre l’existence d’un contexte culturel et linguistique peu favorable à la massification des idées patriotiques par la presse. La tentative montre toutefois que dans l’esprit des journalistes, pour massifier ces idées, il est préférable de penser à familiariser les masses avec à la langue nationale plutôt que de publier des journaux en dialecte qui seraient fortement limités localement dans leur diffusion et comme déconnectés du champ journalistique national en train de se mettre en place.

8Le choix majoritaire de l’italien ne doit toutefois pas induire ni l’existence d’une unité linguistique parfaite entre les journaux, ni l’absence d’un plurilinguisme au sein des rédactions. En effet, l’italien écrit dans les différents journaux, de Palerme à Florence, ou de Naples à Turin, est riche d’une diversité qui est de l’ordre de la syntaxe et du vocabulaire, selon les différences régionales. Ainsi, si les journalistes refusent les dialectes comme langues journalistiques, ceux-ci resurgissent à travers l’influence qu’ils ont sur l’italien parlé et écrit par les élites d’une région donnée, puisque les milieux de la presse sont alors quasi-exclusivement élitistes. Mais au-delà des différences dialectales passées dans la langue italienne, pour la production des journaux le plurilinguisme se situe aussi à un autre niveau : celui des langues étrangères. Il ne s’agit pas le plus souvent d’y recourir pour des publications, bien qu’il existe des exemples d’articles publiés directement en français, notamment dans les journaux piémontais ou génois, voire de rares feuilles bilingues comme Il Mediterraneo fondé à Gênes en 1852 par Jules Martinet, un journaliste français installé dans la ville. Il est surtout question d’utiliser les langues comme le français, l’anglais ou l’allemand pour les informations qu’elles permettent de récolter à travers la presse étrangère qui circule alors massivement dans les États italiens, à l’initiative aussi des journalistes.

  • 20 Lettre de Luigi Bargagli à Bettino Ricasoli, Paris le 11 octobre 1847, in Mario Nobili, Sergio Ca (...)
  • 21 Ibid., p. 271. Lettre d’Antonio Guazzesi à Bettino Ricasoli, Florence, le 28 septembre 1847.
  • 22 Ibid., p. 289-291. Lettre de Paul Colomb de Batines à Bettino Ricasoli, 17 octobre 1847.

9Un exemple éloquent nous est donné par Bettino Ricasoli et son journal La Patria. Un directeur de journal comme lui en lit de nombreux autres, à commencer par les grands quotidiens des villes italiennes, qui proposent des abonnements dans les autres États et même en dehors de l’Italie, mais aussi les journaux importés de l’étranger, et principalement de Londres et de Paris. Ainsi, en octobre 1847, dans ses correspondances, le baron Ricasoli demande à une connaissance parisienne, Luigi Bargagli, de proposer un échange entre son journal, La Patria, et les deux grands quotidiens parisiens que sont La Presse et Le Constitutionnel20. C’est une pratique courante qui favorise les circulations journalistiques internationales, et met en jeu le plurilinguisme des rédactions dans la production des journaux. Le directeur d’un journal propose à son homologue d’une autre feuille d’envoyer chaque numéro à la rédaction en échange de la réception des numéros du journal qui accepte le procédé. Au cours de l’automne 1847, Bettino Ricasoli cherche ainsi à se procurer de nombreux journaux étrangers. Il demande, avec succès, à une autre de ses connaissances, Antonio Guazzesi, le nouveau consul du grand-duché de Toscane à Marseille (nommé en 1847), d’arranger un échange avec Le Courrier de Marseille21. Cela lui permet donc à La Patria de recevoir la feuille marseillaise et d’en republier certains articles après une traduction dont Ricasoli se charge personnellement. L’arrangement est confirmé et précisé dans une lettre envoyée par Paul Colomb de Batines, bibliothécaire français installé à Florence et devenu proche du directeur de La Patria. Il dispose de contacts à Marseille, faisant savoir à Bettino Ricasoli que la rédaction du Courrier de Marseille est intéressée par la réception de nouvelles des journaux italiens traduites en français, en échange de quoi elle accepte de transmettre à La Patria les courriers de son correspondant à Paris qui sont traduits en italien avant d’être publiés22. La circulation internationale des journaux, enclenchées en grande partie par les journalistes eux-mêmes, contribue à installer un certain plurilinguisme au sein des rédactions qui s’appliquent à traduire les articles en langue étrangère – essentiellement pour les journalistes italiens depuis le français et l’anglais, mais aussi parfois de l’allemand.

  • 23 Rosario Romeo, Cavour e il suo tempo, Roma/Bari, Laterza, vol. 1, 2012, p. 319 [1re éd., 1976].

10Mais ces langues peuvent avoir aussi une autre influence. Dans les espaces frontaliers, comme dans le royaume de Sardaigne au nord-ouest de la péninsule, l’italien écrit des journaux est très influencé par le français, notamment au niveau de la syntaxe. Un cas est à ce titre particulièrement notable, celui du comte de Cavour. Ce dernier fonde à Turin, capitale du royaume, en décembre 1847, avec la participation de Cesare Balbo, le journal Il Risorgimento. Sa langue de publication est l’italien, et le titre est en lui-même une revendication patriotique issue de cette langue : le terme, qui a fini par désigner tout le mouvement d’unification nationale, affirme alors la nécessité de faire « resurgir » (risorgere) l’Italie, cette fois sous la forme moderne d’un État-nation. Cependant, dans les articles qu’il publie, la langue journalistique italienne de Cavour laisse entrevoir une influence linguistique française. Cela s’explique aisément par un contexte culturel favorable à l’utilisation du français parmi les élites piémontaises. Dans le cas de celui qui est alors encore plus homme de presse qu’homme politique en 1847 et 1848, c’est même à un degré important, puisque sa correspondance privée est majoritairement en français, qui lui est une langue naturelle qui lui vient de sa mère Genevoise. D’ailleurs, il faut noter que son premier article journalistique, publié dans la Gazzetta Piemontese, organe officiel du gouvernement sarde, est écrit en français et traduit par l’écrivain Silvio Pellico, avant de paraître dans le numéro du 4 janvier 183423. Le cas de Cavour donne une idée de l’importance du français dans les milieux aisés piémontais qui fournissent en 1847 et 1848 l’essentiel des journalistes qui publient dans les journaux politiques à peine créés. Néanmoins, s’il y a une influence de la langue française (jusqu’au sommet de l’État puisque le roi Charles-Albert lui-même avait une correspondance privée en français), en 1847 et 1848 s’affirme une volonté nette de faire de l’italien la langue politique et journalistique par excellence, ce qui n’est pas sans causer des tensions dans les espaces plus frontaliers.

Une nation, une langue ?

  • 24 Simonetta Soldani, Gabriele Turi, Fare gli Italiani. Scuola e cultura nell’Italia contemporanea, (...)
  • 25 George L. Mosse, The Nationalization of the Masses: Political Symbolism and Mass Movements in Ger (...)

11« L’Italie est faite, il reste à faire les Italiens » aurait déclaré Massimo D’Azeglio après l’unification. Cette formule apocryphe, datant en réalité des années 1890, témoigne, un demi-siècle après 1848, du déficit d’intégration des populations dans les structures d’un État national alors pluridécennal24. Si la « nationalisation des masses » est alors loin d’être achevée à la fin du XIXe siècle, le processus n’en était même pas à ses linéaments cinquante ans auparavant, avant l’Unification nationale, ce qui donne une indication de la diversité culturelle et linguistique de l’Italie au moment du Quarantotto25. Cependant, les rapports entre l’italien et les autres langues de la péninsule sont complexes. D’abord, parce qu’il existe parfois de fortes intercompréhensions avec les langues dialectales (particulièrement avec le toscan) mais aussi entre ces idiomes dialectaux entre eux ; ensuite, parce que l’idée qui veut que l’italien soit la langue patriotique, et les dialectes les marques des « municipalismes » doit être relativisée.

  • 26 « Liberté ! Au cri de guerre / Qu’en Italie tu as fait lever, / J’ai suivi ton drapeau / Le paysa (...)
  • 27 Georges Bonifassi, La presse régionale de Provence en langue d’Oc : des origines à 1914, Paris, P (...)
  • 28 Périodiques numérisés de la BSMC de Rome, programme « République romaine de 1849 » : http://www.r (...)

12Dans le contexte de la déclaration de guerre à l’Autriche en mars 1848, de nombreuses productions poétiques dialectales ont contribué à la mobilisation pour la cause nationale. À Nice, ville du royaume de Sardaigne frontalière avec la France, le poète Eugène Emanuel compose La mièu bella Nissa, un chant en nissart, qui invite les habitants à suivre le drapeau italien : « Libertà ! Au crit de guerra / Qu’en Italia as fach levà / Ai suivit la tiéu bandièra / Lou paisan s’es fà sourdà26 ». L’œuvre s’apparente à une sorte de Canto degli Italiani local, avec une volonté de mobiliser le paysan, que l’on somme de se faire soldat pour la patrie. C’est un symbole idéalisé de la mobilisation patriotique des masses (rurales) qui est mis en avant. La forme a aussi son importance. Un poème circule plus aisément qu’un article de presse dans les rues et les cafés, se transmettant de bouche à oreille et pouvant se déclamer sur un air. Les productions poétiques dialectales s’inscrivent dans un registre différent par rapport aux publications journalistiques, elles surtout pensées comme des productions orales, les journaux ne les reprenant jamais. Le constat d’affirmation d’une langue nationale à travers la presse au milieu du XIXe siècle et donc d’un rejet de ces productions poétiques dépasse d’ailleurs la péninsule italienne ; il peut être étendu à la France, malgré des exceptions comme Lou Bouil-Abaïsso, hebdomadaire marseillais rédigé entièrement en vers provençaux entre 1841 et 184627. En Italie aussi, les exemples sont rares, telle la feuille éphémère Er Rugantino (trois numéros en 1848), qui désigne en dialecte romain une personne acariâtre28. Les codes journalistiques dominants tendent vers un rejet des langues autres que nationales. Et le rejet vient bien de la langue et non de la production poétique en tant que telle. En effet, en Toscane, La Patria (Florence), La Riforma (Lucques) et L’Italia (Pise), son journal, diffusent abondamment les poésies patriotiques de Giuseppe Montanelli ainsi que de nombreux hymnes « all’Italia » de divers auteurs plus ou moins réputés. À l’inverse, les poèmes dialectaux ne sont pas repris, même quand ils sont l’œuvre du directeur du journal. À ce titre, le cas d’Angelo Brofferio est intéressant.

  • 29 Il Messaggiere torinese, 31 octobre 1849, Biblioteca civica centrale, Torino, BCT.GM.18.

13Avocat, grand défenseur de la liberté de la presse, directeur de l’organe démocrate et patriote Il Messaggiere torinese, Angelo Brofferio est aussi un poète d’expression piémontaise de renom. Cependant, il cloisonne avec soin ses activités, n’évoquant jamais ses œuvres poétiques dialectales dans son journal, sauf par de sporadiques annonces publiées sur la dernière colonne de la quatrième et dernière page de son journal – espace réservé à la publicité commerciale. Le Messaggiere étant diffusé dans d’autres États italiens, Brofferio ne veut imposer à son lectorat des productions qui ne lui seraient guère compréhensibles, tout en s’autorisant, pour ses lecteurs piémontais, une discrète publicité. Ainsi, en octobre 1849, il en publie plusieurs pour la « nuova edizione » de ses Canzoni piemontesi, qui contiennent notamment un hymne patriotique en piémontais intitulé « La libertà italiana »29. Et, fait notable, c’est sur la même page du même numéro que se trouve l’acte de refondation du Messaggiere torinese sous un nom, Lo Stendardo italiano, dont la consonance semble moins locale (torinese) et plus nationale (italiano).

  • 30 L’Avenir de Nice, 29 décembre 1859, Archives départementales des Alpes-Maritimes (AD06), PR1039.
  • 31 Maurice Agulhon, La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la Seconde R (...)
  • 32 Cette expression est issue du poème « Les Cinq journées de Milan » reproduit par Maurice Mauviel (...)
  • 33 L’Écho des Alpes maritimes, 26 juin 1848, AD06, PR300.

14Les notables patriotes sont habitués à la diversité linguistique, d’autant plus dans le royaume de Sardaigne où les élites sont aussi francophones, ce qui, dans un temps d’affirmation du principe des nationalités a pu créer des tensions dans les territoires frontaliers, comme à Nice. Le cas est d’autant plus intéressant que l’on dispose de chiffres sur les pratiques linguistiques fournis par un recensement imposé par une loi sarde de 1857 – exigence qui atteste d’une attention croissante de la dynastie pour les langues parlées. Au milieu du XIXe siècle, à Nice près de 80 % des 42 000 habitants utilisent la langue niçoise dans la vie quotidienne, contre seulement 6 % pour l’italien. Le français, pour sa part, est d’usage courant pour 9 % de la population, le reste des habitants parlant des dialectes ligures ou piémontais du fait de l’immigration interne au royaume de Sardaigne30. Les chiffres permettent de mesurer une réelle pluralité linguistique, en plus de constater le caractère minoritaire des langues à prétention nationale (italien et français) qui sont l’apanage des notables lisant les journaux – plus des trois quarts de la population n’est pas du tout alphabétisée, ce qui rapproche bien plus Nice de la situation italienne que de la Provence voisine31. Parmi les élites cultivées, une part importante a adopté le français, qui pouvait aussi servir, paradoxalement, à l’affirmation d’un sentiment national italien, comme le montrent les écrits de la poétesse Agathe Sophie Sassernò. Elle tenait sa francophonie de son père, aide de camp du maréchal d’Empire Masséna, et ne se sentait pas assez à l’aise pour écrire de la poésie en italien. Elle était néanmoins aussi habitée par un sentiment d’italianité transmis par sa mère, piémontaise, qui lui faisait considérer l’Italie comme sa « patrie adorée32 ». Exprimer une telle adhésion à la cause nationale italienne en français ne semblait pas une contradiction pour celle qui, en 1854, a publié ses Poésies françaises d’une Italienne. De la même manière, un patriote comme Giuseppe Garibaldi a pu l’utiliser dans un même registre. Amnistié à la faveur des réformes libérales après un exil de près de quinze ans en Amérique du Sud, où il a pu s’illustrer dans différentes batailles, il est revenu avec sa légion italienne pour participer à la guerre patriotique contre l’Empire d’Autriche en Lombardie. Le 25 juin 1848, au cours du grand banquet célébrant son retour à Nice et réunissant « près de 200 convives » dans une salle « pavoisée de drapeaux », niçois et italiens, c’est en français que « le général a pris la parole » pour affirmer qu’il se battrait pour que le sol italien soit « délivré de la présence de l’ennemi », comme le rapporte le rédacteur du journal local, L’Écho des Alpes maritimes33. Si Garibaldi n’est pas gêné par l’usage du français dans sa ville natale, il l’a toutefois toujours considérée comme italienne ; et c’est là que la dimension linguistique prend une tournure identitaire, favorisée par la presse. Parce que ce n’est pas seulement un usage du français que porte L’Écho, mais, sous la direction du banquier Auguste Carlone, il se fait l’organe d’un véritable « parti » revendiquant la francité de Nice.

  • 34 Ibid., 3 février 1848.
  • 35 Ibid., 29 janvier 1849.
  • 36 La Lega italiana, 29 janvier 1848, Biblioteca di Storia Moderna e Contemporanea (BSMC), Roma, PER (...)

15S’il reconnaît « volontiers qu’à travers les dissensions qui ont déchiré si longtemps l’Italie, c’est dans l’unité de langue que s’est abritée sa nationalité34 », Carlone n’a jamais pour autant considéré sa ville natale, Nice, comme intégrée au mouvement national italien. « Notre position, notre origine, notre langue, nos intérêts, en un mot, notre nature, où nous font-ils pencher ? Vers la France, notre mère-patrie35 ! », affirme-t-il dans un article du 29 janvier 1849. Ce discours énoncé à une époque où s’affirment de manière inédite des idées patriotiques et l’italien comme langue nationale ne manque pas de faire réagir, à commencer par la presse génoise et turinoise. À Turin, la capitale, dans son journal, Il Risorgimento, le comte de Cavour s’élève contre le « parti » français de Nice. À Gênes, l’autre grande ville des États sardes, où le journalisme est très dynamique en 1848 et 1849, le directeur de la Lega Italiana, Domenico Buffa, met en cause dans un article du 29 janvier 1848 les rédacteurs de L’Écho des Alpes maritimes parce que selon lui ils « abiurano l’armonioso idioma di Dante […] fannosi servi di un linguaggio straniero, il quale tenta di snaturare e viziare si fattamente il nostro che sarà dura e lunga fatica salvarlo… »36. Les mots sont très offensifs à l’encontre du français et de son importance culturelle et linguistique dans le royaume de Sardaigne, notamment auprès des élites. Et les réactions d’hostilité se multiplient, avec par exemple celle de la rédaction du Corriere mercantile, autre feuille génoise, qui brocarde à de multiples reprises L’Écho des Alpes maritimes. S’ils ne nient pas que le français est une langue parlée à Nice, ils refusent fermement l’opération qui consiste à faire de la région niçoise une terre française. Mais, engagé à prouver la francité de sa « petite » patrie, Auguste Carlone a systématiquement répondu aux attaques :

  • 37 L’Écho des Alpes maritimes, 10 juillet 1848.

Nous avons peine à comprendre que le Corriere mercantile ne reconnaisse pas que Nice est dans une situation à peu près identique à celle de la Savoie, tant pour sa position géographique, que pour ses mœurs et sa langue ; si notre langue populaire est celle de la Provence, le peuple savoisien parle celle du Dauphiné : dans les deux pays, on emploie également le français dans les rapports habituels37.

  • 38 Ibid., 5 mars 1849.
  • 39 ADAM, Fonds Carlone, 7 J 36, Lettre de Teodoro Derossi di Santa Rosa à Auguste Carlone, 29 juille (...)
  • 40 Julien Contes, « Une socio-histoire de la construction d’un “débat public” : la détermination nat (...)

16Le débat s’exacerbe. Auguste Carlone, par cette comparaison avec la Savoie, la plus francophone des régions du royaume de Sardaigne, fait de la « langue populaire » niçoise un dérivé du provençal, donc d’un idiome qui tourne la ville et sa région vers la France. L’analyse linguistique est un argument de détermination nationale. Mais celle émise par Carlone entre en contradiction frontale avec la dynamique d’affirmation, notamment à travers les journaux, d’une nationalité italienne, ce qui ne manque pas de faire réagir Giuseppe Garibaldi. Bien qu’engagé dans la lutte républicaine menée à Rome au début de l’année 1849, celui-ci, fortement attaché à l’italianité de sa ville natale, fait publier en italien une « Adresse aux Niçois » dans le journal génois Il Pensiero italiano pour dénoncer « l’obstination gallicane » de L’Écho, dont la rédaction ne manque pas de traduire l’article en l’accompagnant d’une nouvelle réponse38. Le débat public pour la détermination nationale de ce territoire frontalier prend une dimension linguistique incontestable, notamment à travers les journaux. Pour calmer les tensions, l’ancien intendant général de la division de Nice, Teodoro di Santa Rosa, dans une lettre envoyée le 29 juillet 1850 à Auguste Carlone, avec qui il a personnellement noué une amitié dans les cercles et salons mondains de la ville, lui suggère pour son journal « de ne pas le rédiger exclusivement en langue française » puisque « cela choque des susceptibilités »39. S’il s’oppose aux positions francophiles des journalistes niçois, puisqu’il pense que la ville n’a pas vocation à devenir française, il n’adopte pas une posture offensive mais se place sur le registre du conseil. Néanmoins, il pense clairement qu’un journal publié à Nice, ville où les notabilités italophiles dominent, s’il n’est pas totalement rédigé en italien, gagnerait au moins à inclure des articles dans cette langue, pour refléter le plurilinguisme des élites. D’ailleurs l’on peut noter que si Auguste Carlone, trop attaché à ses positions francophiles, ne suit pas le conseil, les deux journaux suivants qui se créent sont bien italophones, avec La Sentinella cattolica cette même année 1850 et Il Nizzardo en 1852. Et dans les années 1850, le paysage journalistique niçois se complexifie et intègre toute la dimension plurilinguistique du territoire avec l’apparition d’une première presse dialectale avec les journaux en niçois La Mensonegheria en 1854 et Lou Sincaïre en 1855. Chose intéressante, Santa Rosa n’envisageait même pas le niçois, langue de la majorité de la population, comme langue journalistique dans ses conseils à Auguste Carlone, bien qu’il le soit devenu quelques années après. Mais il n’est pas anodin de constater que l’apparition d’une presse dialectale se fait dans un territoire où le patriotisme italien est plus atténué que dans le reste de la péninsule italienne, du fait qu’il balance entre France et Italie40. Et dans cette hésitation, les questions linguistiques et leurs implications culturelles ont joué un rôle important dans la décennie 1850, avant l’annexion de Nice à la France.

  • 41 Paul Guichonnet, Histoire de l’annexion de la Savoie à la France, Chambéry, La Fontaine de Siloé, (...)

17En 1860, à la Chambre de Turin, alors que s’organise le plébiscite devant valider la cession de la ville et sa région à la nation voisine, Cavour affirme : « Quelle est la preuve la plus forte de la nationalité d’un peuple ? C’est la langue », avant de préciser que, selon lui, « l’idiome parlé à Nice n’a qu’une analogie très éloignée avec l’italien », ce qui est pour le moins contestable41. Entre-temps, par le jeu des intérêts politiques, afin de justifier la cession de la ville à la France pour servir la cause nationale italienne, Cavour avait changé sa position et justifiait par l’argument culturel de la langue l’annexion de Nice à la France, s’appropriant la pensée qui veut que les pratiques linguistiques jouent un rôle majeur dans les déterminations nationales des populations. Cette idée a été d’une grande actualité au milieu du XIXe siècle, à travers l’épanouissement sans précédent d’un paysage journalistique national transcendant les frontières entre les États italiens pré-unitaires. Si la diffusion de cette presse nouvelle a été limitée par le caractère minoritaire de l’italien et la faiblesse de l’alphabétisation, elle a tout de même joué un rôle déterminant dans l’affirmation d’une langue commune en voie de nationalisation, alors que les journalistes ont donné une ampleur sans précédent à des mots d’ordre patriotiques, tout autant qu’ils ont participé au processus d’intégration des « petites » patries au mouvement national. Si la réaction politique des pouvoirs porte un coup rude à cette presse nouvelle à partir de 1849, elle a continué à s’épanouir dans le seul État qui a conservé ses libertés, le royaume de Sardaigne, poursuivant dans les années 1850, depuis Gênes ou Turin, sa contribution au mouvement national, dans la continuité du long Quarantotto. Celui-ci a donc marqué l’amorce de la constitution d’un paysage médiatique national qui, dans une péninsule divisée, a été fondamental au cours du Risorgimento, puis, une fois l’unité concrétisée – au fil du développement de la presse écrite de masse à la fin du XIXe siècle ainsi que des médias audiovisuels au XXe siècle – a eu un rôle important dans la nationalisation, également linguistique, de la population, afin de « faire les Italiens ».

Haut de page

Notes

1 Giuseppe Montanelli, Memorie sull’Italia e specialmente sulla Toscana dal 1814 al 1850, Torino, Società editrice italiana, vol. 1, 1853, p. 298-299. « Je ne saurais mettre des mots sur ce que je ressentis quand je pus finalement nommer mon journal par le nom qui fut cher à ma jeune âme, le nom qui inspira poètes et héros… le nom sacré d’Italie ! ».

2 Cette contribution est issue d’un travail de recherche en cours sur la presse qui a donné naissance à un premier ouvrage (Ce que publier signifie. Une révolution par l’encre et le papier, Nice (1847-1850), Paris, Classiques Garnier, 2021) et est l’objet d’une thèse en cours : La fabrique journalistique. « Gens de presse » et journaux dans les espaces méditerranéens entre France et Italie (1830-1850).

3 Alberto Mario Banti, La nazione del Risorgimento. Parentela, sanità e onore alle origini dell’Italia unita, Torino, Einaudi, 2000 ; L’onore della nazione. Identità sessuali e violenza nel nazionalismo europeo dal xviii secolo alla Grande Guerra, Torino, Einaudi, 2005 ; Sublime Madre Nostra. La nazione italiana dal Risorgimento al fascismo, Roma/Bari, Laterza, 2011.

4 Cf. premier numéro de L’Italia publié à Pise le 19 juin 1847, numérisation, Biblioteca universitaria di Pisa : https://filosofiastoria.wordpress.com/2008/07/04/periodici-digitalizzati-dalla-biblioteca-universitaria-di-pisa/

5 Enrico Francia, 1848. La rivoluzione del Risorgimento, Bologna, Il Mulino, 2012.

6 L’étude politique menée par Franco Della Peruta en 1979 n’a pas été renouvelée – ce que démontre sa republication à l’identique à l’occasion des célébrations du cent-cinquantenaire de l’unité italienne en 2011 : Franco Della Peruta, Il giornalismo italiano del Risorgimento. Dal 1847 all’Unità, Milano, Franco Angeli, 2011 [1re éd., 1979]. Et c’est ce vide historiographique que la thèse en cours déjà mentionnée s’applique à combler.

7 Gabriel Tarde, L’opinion et la foule, London, FV Editions, 2012, p. 81-82 (1re éd., 1901).

8 Gérard Noiriel, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Gallimard, 2005, p. 177-178.

9 Benedict Anderson, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2002 (1re éd., 1983).

10 Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe xviiie-xxe siècles, Paris, Seuil, 2001, p. 69.

11 Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois : l’enquête de l’abbé Grégoire, Paris, Flammarion, 2002, p. 49 et 174 [1re éd., 1975].

12 Tullio de Mauro, Storia linguistica d’Italia dall’Unità a oggi, Roma, Laterza, 2017, p. 21-22 [1éd., 1963].

13 Ibid., vol. 2, p. 71.

14 Alberto Mario Banti, La nazione del Risorgimento, op. cit., p. 27.

15 Incipit qui a donné son nom moderne à ce chant patriotique, devenu hymne national de la République italienne en 1946.

16 Archives du Museo Centrale del Risorgimento di Roma (MCRR), Lettres de Bettino Ricasoli à Vincenzo Salvagnoli, juillet-octobre 1847, Archivio/B.352, n. 50 (2), (3) et (4).

17 Alberto Mario Banti, Sublime Madre Nostra, op. cit., p. 7-8. Tullio de Mauro avance même le chiffre de 2,5 % dans sa Storia linguistica dell’Italia unita (op. cit, p. 50), les variations dépendant aussi du degré de maîtrise de la langue choisi pour estimer qu’une personne est italophone.

18 Franco Della Peruta, op. cit., p. 66-68.

19 La Riforma du 31 décembre 1847, Biblioteca di Storia Moderna e Contemporanea (BSMC), Roma, PER RIS.131/1.

20 Lettre de Luigi Bargagli à Bettino Ricasoli, Paris le 11 octobre 1847, in Mario Nobili, Sergio Camerani (dir.), Carteggi di Bettino Ricasoli, Bologna, Zanichelli, vol. 2, 1939, p. 284-285.

21 Ibid., p. 271. Lettre d’Antonio Guazzesi à Bettino Ricasoli, Florence, le 28 septembre 1847.

22 Ibid., p. 289-291. Lettre de Paul Colomb de Batines à Bettino Ricasoli, 17 octobre 1847.

23 Rosario Romeo, Cavour e il suo tempo, Roma/Bari, Laterza, vol. 1, 2012, p. 319 [1re éd., 1976].

24 Simonetta Soldani, Gabriele Turi, Fare gli Italiani. Scuola e cultura nell’Italia contemporanea, Bologna, Il Mulino, 1993, p. 17.

25 George L. Mosse, The Nationalization of the Masses: Political Symbolism and Mass Movements in Germany from the Napoleonic Wars Through the Third Reich, New York, Howard Fertig, 1975.

26 « Liberté ! Au cri de guerre / Qu’en Italie tu as fait lever, / J’ai suivi ton drapeau / Le paysan s’est fait soldat. »

27 Georges Bonifassi, La presse régionale de Provence en langue d’Oc : des origines à 1914, Paris, Presses d l’université Paris-Sorbonne, 2003, p. 10.

28 Périodiques numérisés de la BSMC de Rome, programme « République romaine de 1849 » : http://www.repubblicaromana-1849.it/index.php?3/periodici/rml0029239/1848

29 Il Messaggiere torinese, 31 octobre 1849, Biblioteca civica centrale, Torino, BCT.GM.18.

30 L’Avenir de Nice, 29 décembre 1859, Archives départementales des Alpes-Maritimes (AD06), PR1039.

31 Maurice Agulhon, La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la Seconde République, Paris, Plon, 1970, p. 191. En Provence, la loi Guizot de 1833 a permis de faire qu’entre 1831 et 1851 le taux d’alphabétisation est passé de 30 % à 60 %.

32 Cette expression est issue du poème « Les Cinq journées de Milan » reproduit par Maurice Mauviel dans un travail d’édition de publications : Nice et l’unité italienne, première partie 1834-1855, 2010, p. 11. [En ligne] https://www.maurice-mauviel.fr/wa_files/publication2.pdf Pour les productions d’Agathe-Sophie Sassernò, voir aussi : Glorie e sventure : chants sur la guerre de l’indépendance italienne, et poésies nouvelles, 2 vol., Turin, Fory et Dalmasso, 1852 ; Poésies françaises d’une Italienne, Paris, Charpentier, 1854.

33 L’Écho des Alpes maritimes, 26 juin 1848, AD06, PR300.

34 Ibid., 3 février 1848.

35 Ibid., 29 janvier 1849.

36 La Lega italiana, 29 janvier 1848, Biblioteca di Storia Moderna e Contemporanea (BSMC), Roma, PER RIS.144. Ils « abjurent l’harmonieuse langue de Dante […] en se faisant les serfs d’un langage étranger, lequel tente de dénaturer et vicier de cette manière notre langage tant et si bien qu’il sera difficile de le sauver ».

37 L’Écho des Alpes maritimes, 10 juillet 1848.

38 Ibid., 5 mars 1849.

39 ADAM, Fonds Carlone, 7 J 36, Lettre de Teodoro Derossi di Santa Rosa à Auguste Carlone, 29 juillet 1850.

40 Julien Contes, « Une socio-histoire de la construction d’un “débat public” : la détermination nationale du pays niçois entre France et Italie (1847-1850) », Recherches Régionales, no 213, juillet-décembre 2017, p. 3-58.

41 Paul Guichonnet, Histoire de l’annexion de la Savoie à la France, Chambéry, La Fontaine de Siloé, 2003, p. 321.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Julien Contes, « Pluralité linguistique et affirmation d’une langue nationale à travers l’épanouissement d’une presse moderne durant le long Quarantotto italien
(1847-1850) »
Italies, 26 | 2022, 45-59.

Référence électronique

Julien Contes, « Pluralité linguistique et affirmation d’une langue nationale à travers l’épanouissement d’une presse moderne durant le long Quarantotto italien
(1847-1850) »
Italies [En ligne], 26 | 2022, mis en ligne le 24 mars 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/9964 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.9964

Haut de page

Auteur

Julien Contes

Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine, Université Côte d’Azur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search