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1L’émergence de la littérature italienne au XIIIe siècle inaugure la place dominante d’une des langues dites « vulgaires » de la péninsule, le toscan, lui permettant au fil du temps de s’affirmer comme langue officielle de la nation italienne qui se constitue avec le Risorgimento, puis comme langue du peuple italien tout au long des évolutions du XXe siècle. De la cohabitation des origines avec le latin des autorités et des intellectuels, ou avec les dialectes des autres régions (qui ont maintenu jusqu’à la fin du XXe siècle leur vitalité, y compris littéraire, vitalité qui, bien que faiblissante, n’est pas éteinte), l’italien a toujours côtoyé d’autres langues, établissant de fait une réalité linguistique plurielle au long cours. S’y ajoute l’effet, aux marges de la péninsule, des zones de contact avec les langues des pays voisins, déterminant l’existence d’espaces de cohabitation linguistique ancrée dans ces territoires dont les frontières ont souvent fluctué. Enfin, les migrations, au cours des siècles, ont apporté sur le territoire italien de nombreuses autres langues, en faisant un riche creuset linguistique : arabe, grec, provençal et albanais par le passé, langues de la mondialisation aujourd’hui, en situation dominante (anglais, espagnol), ou en situation de domination (langues des minorités d’Afrique). Parallèlement, le phénomène majeur que constitue l’émigration italienne a amené les Italiens quittant leur pays à remodeler la pratique de leur langue maternelle, laissant des traces, au-delà des parcours personnels, dans les mémoires collectives, s’inscrivant dans la langue et dans la création.

2Ainsi, face à la cohabitation des différentes langues qui ont pu se déployer ou se déploient aujourd’hui au sein du territoire italien, la question de l’impact de cette réalité sur le champ artistique émerge comme thématique pertinente. La prise en compte de la façon dont le plurilinguisme donne lieu à des phénomènes d’expérimentations créatrices plurilingues permet d’approfondir la réflexion sur la façon dont les langues évoluent les unes au contact des autres, dont elles se confrontent, s’affrontent, se contaminent, dans des relations parfois délétères, parfois fécondes. Cette invitation à s’intéresser aux langues d’Italie dans le champ de l’écriture et de la création est alors l’occasion de les considérer comme outils et miroirs d’une société, des influences qu’elle subit, des jeux de pouvoir qui s’y nouent, des ouvertures et des rencontres qui s’y forment. Ces langues et leurs usages apparaissent également comme révélateurs des tensions à l’œuvre dans les vécus des individus, questionnant les filiations, les loyautés, les trahisons qui découlent de l’imbrication des strates des communautés dans lesquelles un individu s’insère : de la communauté familiale au contexte local, de la communauté nationale aux liens internationaux. Dans cette démarche de questionnement du lien entre les évolutions civilisationnelles et le devenir des langues, la littérature a évidemment une approche centrale, puisque qu’elle est, comme l’ont magistralement montré les œuvres de grands écrivains italiens, de Dante à Manzoni, lieu de constitution et d’affirmation d’une variété linguistique, ou au contraire (et l’on pense ici à la place du dialecte dans la production de grands écrivains italiens de toutes les époques, y compris de la période contemporaine) le lieu où les langues peuvent mettre en scène leur coexistence, où les langues minorées peuvent exprimer leur permanence. De même, la presse sera l’écho de ces évolutions linguistiques. Enfin, la chanson constitue un domaine où l’exploration des pratiques artistique liées au plurilinguisme se révèle extrêmement pertinente.

3Le présent volume rassemble donc des contributions dessinant un parcours de ces questionnements au fil du temps, suivant trois moments : le premier consacré à la situation jusqu’à l’Unité, vers une affirmation de la langue nationale, les suivants prenant en considération d’une part les permanences dialectales contemporaines et leurs potentialités artistiques, et, d’autre part, les phénomènes féconds d’interaction entre l’italien et d’autres langues nationales.

4Giuseppe Noto, qui ouvre ce cheminement, propose une analyse des problématiques philologiques liées au plurilinguisme et au mélange des langues chez Dante, portant une attention particulière aux célèbres vers en provençal du chant XXVI du Purgatoire.

5Quelques siècles plus tard, c’est sur les potentialités expressives et mélodiques d’un autre dialecte, le romanesco adopté dans ses sonnets par l’écrivain romantique Belli, que Guillaume Étandin nous invite à nous arrêter.

6Alors que l’idée unitaire se développe, la presse devient, dans une effusion journalistique inédite, le lieu où les élites libérales et patriotiques imposent la langue italienne, créant parfois des débats enflammés et des tensions, notamment dans les régions transfrontalières, comme dans le cas de la région de Nice sur laquelle se concentre Julien Contes. Ce sont ces dissensions qui traversent les élites italiennes que l’on retrouve dans la réflexion menée par Stefano Magni qui revient sur la querelle qui opposa Ascoli et Manzoni sur la « force centrifuge » et la « force centripète » de la langue italienne. A. Manzoni, souhaitant favoriser la diffusion dans les autres régions du florentin parlé tandis que le linguiste G.I. Ascoli dénonçait l’aspect factice de ce programme linguistique, proposant un modèle de développement spontané de la langue comme aboutissement naturel de la rencontre des dialectes.

7Si, au fil du XXe, l’italien s’impose jusqu’à devenir mangue dominante, les permanences dialectales sont multiples et significatives, comme en témoignent les artistes qui, jusqu’à la période actuelle, en explorent les potentialités esthétiques. La contribution de Sara Vergari qui ouvre cette section esquisse un panorama de la poésie italienne des années Cinquante à la fin du siècle, mettant en évidence la fonction métalinguistique à l’origine du choix du dialecte comme expression de résistance, prise de distance avec les aspects négatifs de la société contemporaine représentée par la langue officielle, expression polémique d’une position politique et idéologique. C’est justement ce choix du dialecte comme expression d’une opposition idéologique que met en exergue la contribution de Justine Rabat et Manuel Esposito, s’intéressant aux poèmes frioulans de Pier Paolo Pasolini, en opposition à l’usage linguistique prôné par le fascisme, tout en montrant qu’il s’agit là aussi de l’invention d’une langue poétique.

8Ce parcours des permanences dialectales nous amène ensuite à aborder des créations de la fin du XXe siècle, dans le roman ou la chanson. Le roman d’abord, avec Sergio Atzeni dont Maria Luisa Mura analyse l’écriture, montrant comment, dans une perspective géocritique et postcoloniale, elle devient miroir de l’hybridisme culturel et du plurilinguisme méditerranéen qui se déploie dans la mise en scène de l’espace portuaire de Cagliari, tandis que l’exploration de l’oralité en révèle les implications ethnographiques et identitaires. C’est encore cet hybridisme linguistique et culturel fortement présent la nouvelle vague littéraire sarde que la contribution de Ramona Onnis étudie. Dans son analyse du roman de Milena Agus Un tempo gentile, elle montre comment la mise en scène du bilinguisme et de la diglossie est le principal ressort de l’expression de situation de transculturalité.

9Bilinguisme, diglossie, force expressive du dialecte, voilà des aspects qu’aborde, dans un champ artistique différent, celui de la chanson, l’article de Giuliano Scala, sur l’utilisation du dialecte dans la chanson contemporaine italienne. Il montre que les dialectes (et le napolitain en particulier) souvent réduits au folklore traditionnel ont pu s’affranchir de la dimension culturelle rurale dans laquelle ils ont parfois été relégués pour s’affirmer comme ressource linguistique authentique, énergique et dissidente face à la langue officielle. C’est dans une perspective semblable que se situe la présentation du parcours artistique d’un rappeur frioulan, Doro Gjat (Luca Dorotea) que nous propose Michela Toppano : croisant différentes approches, elle montre qu’italien et frioulan sont employés de façon complémentaire pour créer un hip hop contemporain qui soit à la fois expression de « frioulanité » et d’universalité, enracinement territorial et ouverture vers l’autre.

10Enfin, la troisième partie du volume rassemble des contributions envisageant dans la période post-unitaire comment certains artistes mettent en œuvre dans leurs créations un plurilinguisme résultant d’une mise en dialogue de l’italien et d’autres langues nationales : anglais, français et allemand.

11Martina Bolici et Filippo Fonio développent ainsi une réflexion sur la façon dont l’œuvre de l’écrivain parnassien et scapigliato Luigi Gualdo se caractérise par un bilinguisme systématique de matrice franco-italienne, montrant comment sa production se meut entre les deux langues dans une complexe mosaïque d’interdépendances et d’influences dont surgit une pratique plurilingue diversifiée. Matteo Grassano s’intéresse quant à lui à La Madonna di Mamà d’Alfredo Panzini, pour mettre en évidence la présence diffuse, dans la langue des élites urbaines, du français et de l’anglais, visant à reproduire le langage mondain de son temps. Il montre qu’il n’y a pas là seulement une fonction mimétique mais aussi idéologique, cette contamination de l’italien y étant signe de décadence culturelle et morale.

12C’est un tout autre rapport au français et à l’anglais que soulignent les deux contributions suivantes consacrées à la poésie. Andrea Bongiorno d’abord s’intéresse au plurilinguisme chez Sanguinetti. Il y étudie la coprésence de l’italien et de certaines langues étrangères, notamment le français, créant une voix poétique évoluant d’un multilinguisme créateur, polyphonique et subversif à au polyglottisme cosmopolite. Ce sont aussi les potentialités expressives de la cohabitation linguistique que met en évidence Jean Nimis considérant deux recueils de Luciano Cecchinel. Il montre comment la combinaison de l’italien, du dialecte vénitien et de l’anglais américain fait émerger une poésie révélant la souffrance liée aux blessures du passé migratoire, mais devenant aussi un pharmakòn apte à soulager les douleurs et tribulations évoquées.

13Ce sont aussi des conflits intimes liées à un contexte multilingue qu’Alessandra Locatelli considère dans sa contribution. Elle met en évidence la façon dont la littérature italophone récente du Haut-Adige/Südtirol exprime les tensions liées aux blocages linguistiques de cette région autonome, officiellement bilingue, au travers des personnages qui expriment, sur un ton satirique ou tragique, une amère déception à l’égard d’une société linguistiquement figée.

14Enfin, Typhaine Manzato nous propose un décentrement extrêmement pertinent vers le lien entre enseignement, littérature et expérience de la diversité linguistique. Sa contribution se concentre sur l’expérience que les élèves français apprenant l’italien font de la diversité linguistique italienne au travers de la restitution d’une séance de travail sur un extrait du roman de Giuliano Pavone, L’eroe dei due mari (2010). L’analyse de fragments d’interactions récoltés en classe lui permet de présenter le potentiel didactique d’un tel matériel pour l’apprentissage de la langue voisine, mais également en tant que potentiel réflexif sur la langue première.

15Avant de laisser le lecteur découvrir ces multiples approches, il nous reste à souhaiter, à l’heure où l’on prend conscience des travers de l’uniformisation culturelle et linguistique, que ce volume soit un jalon venant s’ajouter aux études qui, depuis longtemps, prennent en considération cette singularité italienne – notamment face à la situation française – d’être un territoire où la diversité linguistique est une évidence qui ne surprend pas. Cette diversité est, certes, complexe et non dénuée de lignes de faille et de tensions. Il n’en demeure pas moins que si elle naît souvent d’un ancrage des individus dans leur expérience intime et locale, paradoxalement, parce qu’elle nourrit l’expérience de l’altérité, elle peut ouvrir, bien plus que le monolinguisme dominant, à la tolérance et à l’universalité.

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Pour citer cet article

Référence papier

Estelle Ceccarini, « Présentation »Italies, 26 | 2022, 5-9.

Référence électronique

Estelle Ceccarini, « Présentation »Italies [En ligne], 26 | 2022, mis en ligne le 24 mars 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/9851 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.9851

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Auteur

Estelle Ceccarini

Aix Marseille Université, CAER, Aix-en-Provence, France

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