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Comptes rendus

Federica Lorenzi e Francesca Irene Sensini, Una donna moderna del secolo trascorso: Marise Ferro giornalista

Roma, Aracne, coll. « Donne nel Novecento », 2020, 220 pages
Brigitte Urbani
p. 411-414
Référence(s) :

Federica Lorenzi e Francesca Irene Sensini, Una donna moderna del secolo trascorso: Marise Ferro giornalista, Roma, Aracne, coll. « Donne nel Novecento », 2020, 220 pages

Texte intégral

1C’est une personnalité tout à fait intéressante que Francesca Sensini et Federica Lorenzi exhument de l’oubli dans lequel, comme beaucoup de femmes écrivains, elle a été plongée dès sa disparition ou presque. Et pourtant, quel n’a pas été son travail de traductrice, de romancière, de journaliste, tout au long du siècle dernier ! Née en 1905 à Vintimille, décédée en 1991 à Sestri Levante, Marise Ferro, épouse quelques années de Guido Piovene, puis compagne de toute une vie de Carlo Bo, a traduit du français ou de l’anglais plus de cinquante œuvres, a écrit de 1930 à 1978 nombre de romans, de nouvelles, de textes autobiographiques ainsi qu’un essai en relation avec la question féminine, La donna dal sesso debole all’unisex (1970). Dans une belle introduction d’une cinquantaine de pages, les deux chercheuses dressent un portrait de cette étonnante figure littéraire malheureusement victime de la damnatio memoriae, et mettent en avant l’activité journalistique qui fut la sienne des années 1930 à 1966, proposant une sélection de 75 articles parus dans les revues l’Omnibus ou L’Europeo, et dans les quotidiens l’Ambrosiano, Milano Sera ou Stampa Sera.

2Même si le but du livre est la mise en lumière de la journaliste, la riche introduction qui trace un portrait d’ensemble de son activité est précieuse, tant pour la découverte d’une œuvre prodigieusement abondante que pour l’éclairage ainsi donné à la production journalistique, qui est bien le reflet de la femme énergique, volontaire, combattante décelable aussi bien à travers ses choix de traduction que dans la thématique de son œuvre narrative.

3Une jeunesse vécue à Vintimille implique une formation au contact de la littérature française. L’intérêt de Marise Ferro pour la cause féminine l’a naturellement portée à se pencher sur des figures de femmes hors du commun telles George Sand ou Colette, et sur des personnages non conformes comme les protagonistes de Splendeurs et misères des courtisanes. Balzac est en effet un auteur qu’elle a passionnément aimé, au point de reproduire elle-même, tant dans son œuvre narrative que dans ses articles de journaux, toute une « comédie humaine », avec les éternels conflits (amour/mort, libre arbitre/destin, bien/mal…) qui la traversent.

4Parmi les thématiques diverses abordées par Marise Ferro, Francesca Sensini et Federica Lorenzi choisissent, dans leur introduction mais aussi à travers leur sélection d’articles, de mettre en avant sa relation aux femmes, et ce avec raison puisque le couronnement de toute la démarche de l’écrivaine fut l’« essai narratif » La donna dal sesso debole all’unisex, où, dans le but de tracer un bilan des avancées réellement acquises, elle effectue un parcours de l’histoire des femmes au XXe siècle, ponctuant les données historiques de souvenirs et d’expériences personnelles. Or si Marise Ferro souligne combien l’éducation bourgeoise fut un « rouleau compresseur de la personnalité » des femmes, si elle reconnaît dans la Première Guerre mondiale une libération de la tutelle des pères et des maris, et dans la Seconde l’acquisition temporaire d’une forme de parité, force est de constater que dans les années Soixante les jeunes femmes émancipées veulent trouver un mari et, comme leurs mères ou leurs grand-mères, sont terrorisées à l’idée de rester vieilles filles. Une parité, en somme, qui n’est qu’apparente, tant il est vrai qu’aujourd’hui (en 1970 pour Marise Ferro, mais la situation est-elle si différente aujourd’hui ?) la femme est « obligée de vivre dans la société avec les mêmes devoirs que les hommes sans pour autant en avoir les avantages » (p. 37).

5D’où, dans les romans comme dans les articles de journaux, une systématique tendance à provoquer les lecteurs – et surtout les lectrices – par des remarques, des thématiques, des allusions, des affirmations visant à les pousser à une « rationalité démystificatrice et émancipatrice » (p. 29).

6Les articles de journaux, qui constituent l’essentiel du volume, sont d’une lecture très agréable, du fait de leur extrême variété, et constituent un excellent document à la fois de la période à laquelle ils furent écrits et du point de vue original de leur auteur. Le projet de cette publication est né, expliquent Francesca Sensini et Federica Lorenzi, de leur découverte, à la Fondation Carlo et Marise Bo d’Urbino (où Carlo Bo fut professeur), d’un dossier contenant des coupures de journaux qui n’étaient autre que des articles écrits par Marise Ferro des années 1930 à 1966 : comptes rendus, petites nouvelles, enquêtes, reportages divers, articles littéraires, parfois malaisés à déchiffrer en raison de la mauvaise qualité (donc de l’usure) du papier. Elles en ont sélectionné 75 et les ont ordonnés en six rubriques : Ammalata di letteratura (essentiellement sur la littérature et les femmes), Ritratti (des portraits de femmes artistes inconnues comme de femmes célèbres telles que la reine Elisabeth d’Angleterre, Marie-Antoinette, George Sand…), La nostra favola (récits ou petits essais en forme de récits), La commedia umana (sur la société de son temps, sur les changements sociaux intervenus depuis la Seconde Guerre mondiale), Sotto l’artificio (essentiellement sur la mode, qui pour elle, loin d’être un sujet frivole, est un véritable fait social), et enfin Il paesaggio (essentiellement celui de son enfance sur la Riviera di Ponente).

7Des articles très divers, courts comme le sont les articles de journaux : passionnants certains, étranges d’autres, tantôt chargés de poésie et admirablement écrits, tantôt bizarrement fabriqués par une journaliste peut-être débordée ou en panne d’inspiration, souvent affublés d’un titre de pure accroche qui correspond peu au contenu (fruit sans aucun doute de l’inspiration du rédacteur du quotidien, non pas de l’auteur). Des articles dont la lecture est parfois – hélas – parasitée par quelques coquilles. Mais un florilège d’articles représentatifs et donc bien choisis. Qu’il me soit permis ici d’exposer mes propres impressions de lecture.

  • 1 Qu’on me permette de signaler l’ouvrage collectif tout récent qui lui a été consacré : Thierry Po (...)

8Je commencerai par ce qui m’a le plus étonnée de la part d’une « femme moderne du siècle dernier », et qui m’aurait franchement irritée si l’introduction des curatrici ne m’avait avertie que Marise Ferro aimait « provoquer » ses lecteurs et surtout ses lectrices, à savoir son incroyable affirmation, réitérée (déclarée ou implicite dans plusieurs articles), de l’infériorité intellectuelle de la femme par rapport à l’homme. « Non ho molta fiducia nelle qualità intellettuali delle donne », écrit-elle en 1949 (Difficoltà d’essere donne), « il campo intellettuale non è il suo », et ce, selon elle, depuis toujours : témoin les femmes du XIXe siècle qui tenaient salon, parmi lesquelles Madame Récamier, « tête de linotte ». Nombreuses, aujourd’hui (en 1958), reconnaît-elle, sont les femmes qui prennent la plume, mais peu écrivent des choses intéressantes ; quant aux lectures de la gent féminine, ah !, ce sont essentiellement des romans-photos (Le donne scrivono e leggono molto). À côté d’éloges sans mélange d’une femme-écrivain comme Emily Brontë qui, enfermée dans l’austère presbytère familial, ne connut rien de la vie mais sut la décrire comme aucune autre (La figlia del vento, 1950), un portrait à charge de Louise Colet d’une incroyable férocité (Ritratto di scrittrice, 1950), sur la seule foi du méchant livre de Barbey d’Aurevilly, Les Bas-bleux, alors que Louise Colet est bien l’exemple de ce qu’une femme “hors norme”, comme pourtant Marise Ferro les aime, fut capable de réaliser (vivre de sa seule plume) à force de volonté à une époque où toute reconnaissance littéraire leur était refusée1. Portrait à charge également que celui de la reine Marie-Antoinette, « l’Autrichienne », si inférieure intellectuellement à sa mère, la grande impératrice Marie-Thérèse (Maria Antonietta regina del ballo, 1956), probablement sur la base d’une biographie lue récemment, dont elle semble n’avoir retenu que les mauvais côtés. Jusqu’aux vieilles dames qui font du tourisme en Italie et adorent Florence mais… pour ses salons de thé (Firenze piace alle vecchie signore, 1950). Si bien que l’on a envie de s’exclamer : comme Marise Ferro est sévère avec les femmes !

9Et pourtant, comme elle les comprend ! Étonnants et délicieux à la fois sont les textes où elle souligne combien le veuvage est une porte de liberté enfin ouverte (Le donne vecchie, 1946 ; Le vedove sono forti, 1950). Étonnants et très justes ceux où elle analyse la situation de désarroi de la femme d’aujourd’hui, qui, en fait d’émancipation, a perdu la protection que lui accordait autrefois la maison. Très justes également ceux où elle observe, désolée, que les femmes n’ont rien gagné, puisqu’au travail professionnel s’ajoute le travail domestique, si bien qu’elles sont laides : laides parce que fatiguées et donc dans l’impossibilité de s’occuper de leur apparence (Le donne sono stanche, 1948). Certes ce sont des réflexions émanant d’une femme de la bonne société, élevée dans une famille pourvue de domestiques attentionnés, familière des détails raffinés de la mode vestimentaire, de la coiffure, et des ouvrages d’aiguille auxquels les jeunes filles de bonne famille étaient tôt initiées (magnifique l’article, non daté, sur les savantes broderies grâce auxquelles autrefois on occupait les après-midis d’oisiveté, une activité qui laissait tout le temps de rêver : La donna riuscirà mai a essere libera ?). Mais parfois le lecteur demeure interloqué par des idées dont il se demande si elles sont à prendre au premier ou au second degré : par exemple l’incroyable racisme de la petite nouvelle Il sangue (1948) – mais peut-être est-ce bien au premier degré qu’il faut la lire, si l’auteur de ces lignes, fille au pair durant l’été 1969 dans une famille de la bonne société italienne, devait éplucher elle-même les bananes du goûter des enfants, car elles avaient été touchées par les mains de Noirs.

10Un ensemble de documents d’époque très intéressants, donc, et – pour finir en beauté – une merveilleuse série d’évocations ou de descriptions de la côte ligure avant les désastreux dégâts de la spéculation immobilière (dont nous donne un avant-goût l’article de 1960 qui clôt le recueil, Tra pochi anni la Riviera di Ponente sarà un deserto di cemento armato). Plaisirs et regrets pour le lecteur qui ne peut que se représenter en pensée la profusion de fleurs qui égayait autrefois la côte, avant que les serres ne recouvrent d’une prison de verre les champs de roses, d’œillets et des mille autres fleurs rares et parfumées des jardins de la Riviera. Hélas le célèbre marché aux fleurs de Vintimille, si bien décrit (Che profumo la Kaiserina !) qu’on se le représente sans mal n’existe plus : aujourd’hui ce n’est plus pour ses fleurs que ce marché demeure célèbre…

11Francesca Sensini et Federica Lorenzi terminent leur introduction en souhaitant que sorte de l’oubli le nom de Marise Ferro et que soit à nouveau entendue la voix, si actuelle, de cette « femme moderne du siècle dernier ». Non seulement l’auteur de ces lignes l’a écoutée avec plaisir et intérêt, mais elle partage ce souhait, avec toutefois une petite réserve quant à la pleine actualité du discours : un discours certes toujours valable, mais qui est surtout un excellent document d’époque, une époque encore récente que nombre de lectrices d’un certain âge auront plaisir à retrouver en sa compagnie.

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Notes

1 Qu’on me permette de signaler l’ouvrage collectif tout récent qui lui a été consacré : Thierry Poyet (dir.), Louise Colet, une écrivaine parmi des hommes, Minard, La Revue des lettres modernes, série Minores XIX-XX, 2020, 347 p. Remarquable l’introduction de Thierry Poyet, qui met bien en lumière les difficultés rencontrées par toute femme qui voulait écrire et être reconnue, et les expédients auxquels elle devait recourir pour y parvenir. Marise Ferro étant particulièrement féroce avec le long séjour en Italie de l’écrivaine, je signale également l’article que, dans cette même revue, j’ai consacré aux quatre volumes (environ 400 pages chacun !) relatant ce séjour, L’Italie des Italiens (« Louise Colet : une admiratrice enthousiaste de l’Italie du Risorgimento »), où bien évidemment je dis… le contraire.

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Pour citer cet article

Référence papier

Brigitte Urbani, « Federica Lorenzi e Francesca Irene Sensini, Una donna moderna del secolo trascorso: Marise Ferro giornalista »Italies, 25 | 2021, 411-414.

Référence électronique

Brigitte Urbani, « Federica Lorenzi e Francesca Irene Sensini, Una donna moderna del secolo trascorso: Marise Ferro giornalista »Italies [En ligne], 25 | 2021, mis en ligne le 04 mars 2022, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/9649 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.9649

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Auteur

Brigitte Urbani

Aix Marseille Université, CAER, Aix-en-Provence, France

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