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Comptes rendus

Camillo Boito, Senso et autres nouvelles vénitiennes, choix, édition et traduction de Marguerite Bordry

Paris, Sorbonne Université Presses, coll. « Carnets italiens – série Textes bilingues », 2020, 381 pages
Brigitte Urbani
p. 401-404
Référence(s) :

Camillo Boito, Senso et autres nouvelles vénitiennes, choix, édition et traduction de Marguerite Bordry, Paris, Sorbonne Université Presses, coll. « Carnets italiens – série Textes bilingues », 2020, 381 pages

Texte intégral

1Comme l’annonce d’emblée Marguerite Bordry, Camillo Boito (1836-1914) est peu connu du public d’aujourd’hui sinon pour la nouvelle Senso, alors que ce fut une personnalité notable de la culture italienne de la fin du XIXe siècle. Aussi doit-on se réjouir que cette publication lui rende en partie justice. Frère du dramaturge Arrigo Boito (qui écrivit pour Verdi les livrets de Othello et de Falstaff), fils du peintre Silvestro Boito, spécialiste de l’architecture médiévale italienne, fortement impliqué dans la conservation et la restauration des monuments de Venise, expert aux Beaux-Arts, architecte lui-même (auteur de la Casa di Riposo per Musicisti Giuseppe Verdi), directeur de la revue Arte italiana decorativa e industriale, Camillo Boito fut également homme de lettres. Ses deux recueils de nouvelles, Storielle vane (1876) et Nuove storielle vane (1883), rencontrèrent un franc succès de public dont témoignent plusieurs rééditions, avant de tomber quasiment dans l’oubli. C’est Giorgio Bassani qui les redécouvrit, les réédita, et suggéra à Visconti d’adapter la nouvelle Senso au cinéma.

2Camillo Boito écrivit en tout seize nouvelles. Cinq se déroulent à Venise : ce sont ces cinq textes – Senso, La couleur de Venise, Quatre heures au Lido, Le collier de Bouddha et Le maître du setticlave – que Marguerite Bordry a choisi de rassembler, de rééditer et de traduire en français, les assortissant d’un appareil de notes éclairantes, fort utiles. Elle y ajoute opportunément deux intéressants articles de Boito consacrés à la défense des monuments et des sites de Venise publiés dans la Nuova Antologia di scienze, lettere ed arti.

3Dans l’introduction qui précède les textes, Marguerite Bordry précise le cadre chronologique de l’action (entre 1850 et 1870), signale les motifs récurrents que sont l’extrême pauvreté de certains quartiers et de leurs habitants (qui contraste avec l’évocation de lieux somptueux), l’importance de l’art à l’intérieur des nouvelles, reflet du regard esthétisant de l’écrivain, les instantanés de la vie de Venise qu’elles offrent au lecteur, et enfin le renversement désabusé du motif topique des amours vénitiennes typique de la fin du XIXe siècle, ici amours « coupables », amours perverses, dont l’auteur opère une satire. Enfin, la splendeur du patrimoine étant un élément cher à Boito, et la nécessité de préserver les monuments l’un de ses combats, elle souligne, par l’ajout des deux articles de la Nuova Antologia, combien l’auteur s’insurgeait contre les anachronismes, c’est-à-dire la construction de bâtiments industriels à côté de monuments historiques, les restaurations excessives, la démolition de quartiers insalubres mais faisant partie intégrante de la personnalité de la ville.

4Fort de ces présupposés, le lecteur peut se plonger avec délices dans la lecture de ces textes, en italien ou en français selon sa préférence ou ses compétences. Il va de soi que c’est dans leur langue d’origine que nous les avons lus, appréciant néanmoins de pouvoir jeter un coup d’œil sur la page de droite quand apparaissaient des termes spécifiquement vénitiens ou devenus trop rares aujourd’hui.

5Le premier sujet d’étonnement concerne la nouvelle qui ouvre le recueil, Senso. Rares sont ceux qui aujourd’hui la connaissent, mais nombreux ceux qui ont vu le chef-d’œuvre de Visconti, sorti en 1954, alors que, nous apprend Marguerite Bordry, peu après le décès de l’auteur l’idée d’un film (forcément muet) avait déjà été envisagée, mais que son frère, Arrigo (décédé en 1918), en avait décliné la proposition. Or la lecture de la nouvelle, un récit introspectif de la protagoniste, renvoie le lecteur bien loin du film réalisé par le célèbre metteur en scène (le lecteur n’a plus qu’une envie : se procurer le DVD du film et le revoir), car la comtesse Livia, qui certes n’a pas la part belle chez Visconti, est chez Boito une perfide et détestable jeune femme, arriviste, vaniteuse à outrance, qui finit par recevoir au visage le crachat du général autrichien qu’elle a contraint à faire fusiller son bel amant couard et avec lui le médecin qui moyennant paiement lui a délivré un certificat d’inaptitude au combat. Une Messaline bien différente de la jeune patriote, convaincue mais bouleversée par la passion, mise en scène par Visconti. Il n’y a pas à reprocher quoi que ce soit au metteur en scène puisque, nous apprend une note de bas de page, le film fut abondamment censuré et le finale supprimé. L’important est de souligner l’intérêt présenté à la fois par le texte de départ et par le film splendide qui en a résulté.

6La couleur de Venise et Quatre heures au Lido, qui relèvent essentiellement de la description, ne présentent pas d’intrigue particulière, mais le lecteur a plaisir à suivre l’auteur artiste dans les différents quartiers de Venise ou du Lido dont il a soin de noter l’infinie variété de la palette. Il s’amuse ensuite (Le collier de Bouddha) des angoisses d’un jeune benêt qui craint d’avoir contracté la rage après avoir été lascivement mordu par la belle prostituée dont il est tombé amoureux. Enfin, Le maître du setticlave le plonge dans l’univers musical des écoles de chant de Venise et lui apprend à l’occasion que la manière dont on écrit la musique sur les portées, en clef de sol et de fa, est en fait récente, et qu’existait auparavant un système complexe à plusieurs clefs, le setticlave, un système que, dans la nouvelle, un partisan acharné de la vieille manière défend jusqu’à en perdre la raison. Il est vrai que les trois récits « narratifs » du recueil, tous trois traversés par le thème amoureux, ne présentent pas la passion sous son meilleur jour : Marguerite Bordry n’a pas tort d’y voir un renversement, voire une satire, du thème convenu des amours vénitiennes.

7D’un ton très différent sont les deux articles extraits de la Nuova Antologia, fruits des compétences et de l’œil critique de l’architecte et spécialiste en art médiéval en en restauration que fut Camillo Boito. Le premier, Rassegna artistica, passe en revue les édifices anciens, les canaux, les ponts, la manière bonne ou mauvaise dont ils sont restaurés, et l’on sent, à travers la façon dont l’auteur s’exprime, l’enchantement ressenti devant les dentelles de pierre de Venise, « ricami di marmo » et « trapunti di pietra », qu’il assimile aux travaux des dentelières de Burano :

Quegli architetti veneziani si trastullavano con il compasso: disegnavano un merletto per una buranella da’ capelli corvini, poi con la stessa arte un palazzo per un senatore della Repubblica. L’architettura del cadere del trecento e del principio del quattrocento era fatta coi tomboli e coi piombini da fare pizzi e trine; e, per esempio, la Ca’ d’Oro nel Canal grande si potrebbe chiamare il punto di Venezia.

8Certes, il faut moderniser la ville, mais la plus grande prudence est nécessaire, car le jour où Venise sera une cité commerciale et industrielle, quand les masures disparaîtront au profit de maison neuves, la magie s’évanouira aussi et l’on admirera ses monuments « come s’ammira il Duomo di Milano, con entusiasmo ristretto e distratto ». Certaines zones insalubres ont été détruites et reconstruites, et pourtant « paiono meno pitocche le calli vecchie coi loro cenci d’ogni colore appesi alle finestre, e con le donne che ciarlano sedute dinanzi alle porte delle case infilando perle o facendo calzette ». « A Venezia le case sono dipinte da quella gran pittrice che è la salsedine […] insomma questo elemento di rovina è un elemento di bellezza ».

9Comme aujourd’hui, des échafaudages masquent les édifices : tout un côté de la basilique Saint-Marc è « orrendamente nascosto dalle stuoie di una immensa armatura », et le demeurera encore longtemps. Ah! Le difficile art de la restauration, « piena di incertezze e di triboli » !

10Le second article, Venezia che scompare, est centré sur deux îles que Boito considère comme défigurées par le modernisme ou les restaurations aberrantes, Sant’Elena et Santa Marta, avec une attention toute particulière pour la première. Le maire ayant demandé aux habitants, pour des raisons d’hygiène, de nettoyer et reblanchir les maisons, Boito se félicite que la population n’obéisse pas, car ainsi l’on peut voir encore « specchiarsi nell’acqua verde quei muri di mattoni, sui quali il tempo e la salsedine hanno messo gli splendori ammirabili della loro tavolozza ». La zone insalubre de Santa Marta ayant été démolie, l’île est devenue « una piccola città industriale, con tutta la sua utile bruttezza, con tutta la sua fruttifera monotonia e scipitaggine », alors qu’auparavant « quanta ricchezza pittoresca! Alcune delle case mostravano i loro veroni, le loro finestre ad arco fiammeggiante, e sui tetti si rizzavano i più bizzarri fumaioli che si possano immaginare »… D’où cette conclusion, revendiquant la valeur poétique des vieux quartiers populaires au même titre que celle des monuments célèbres, qui nous servira de finale :

Bisognerebbe, insomma, che nei benemeriti innovatori la smania impaziente del meglio non attutisse il senso della bellezza: il futuro non è poi un così fiero nemico del passato, com’essi credono. Tutto sta nell’intendere che non basta provvedere ai monumenti insigni, perché l’arte, la storia, la tradizione, la vaga e inesplicabile, ma potente poesia di Venezia sieno rispettate.

11Une belle idée, un beau recueil, une belle invitation à un voyage à Venise…

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Pour citer cet article

Référence papier

Brigitte Urbani, « Camillo Boito, Senso et autres nouvelles vénitiennes, choix, édition et traduction de Marguerite Bordry »Italies, 25 | 2021, 401-404.

Référence électronique

Brigitte Urbani, « Camillo Boito, Senso et autres nouvelles vénitiennes, choix, édition et traduction de Marguerite Bordry »Italies [En ligne], 25 | 2021, mis en ligne le 04 mars 2022, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/9630 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.9630

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Auteur

Brigitte Urbani

Aix Marseille Université, CAER, Aix-en-Provence, France

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Droits d’auteur

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