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Comptes rendus

Giorgio Inglese, Scritti su Dante

Roma, Carocci, 2021, 340 pages
Ettore Maria Grandoni
p. 385-387
Référence(s) :

Giorgio Inglese, Scritti su Dante, Roma, Carocci, 2021, 340 pages

Texte intégral

1Paru à l’occasion du septième centenaire de la mort de Dante, le livre de Giorgio Inglese vient couronner le travail que le chercheur a mené entre 2000 et 2019 pour établir son édition du texte de la Comédie ainsi que la rédaction de son commentaire. Véritable monument philologique et critique en l’honneur du poète italien, Scritti su Dante approfondit certains thèmes fondamentaux du poème, et ouvre de nouveaux aperçus sur des personnages capitaux présents dans la réflexion du poète.

2La complémentarité de l’activité ecdotique et du commentaire, deux moments incontournables du travail de l’exégète (p. 20), est sans doute le principe qui motive la structure de l’ouvrage. En effet, aux deux premiers chapitres, essentiellement consacrés au lien entre l’analyse de la tradition manuscrite et l’interprétation substantielle dans l’édition des textes, succèdent des lecturae qui occupent la partie centrale du livre, avant d’aboutir aux « portraits » des chercheurs qui ont le plus marqué les études dantesques au XXe siècle.

3Parmi les nombreux thèmes traités dans le livre d’Inglese, la doctrine de l’Empire occupe une place de premier rang. C’est pourquoi, dans le cadre de ce compte-rendu, nous suivrons ce thème au gré des différentes lecturae qui, selon un parcours « ascendant » – d’Enfer I à Paradis XIX –, donnent un aperçu global de la Comédie dans une confrontation continuelle avec l’état de l’art.

4Le thème de l’Empire universel apparaît dès les premières pages et se concrétise dans la figure d’Énée. S’appuyant sur des documents des XIIe et XIIIe siècles, Inglese affirme qu’en Enfer I, 73-75, Dante prend le contre-pied d’un jugement négatif généralement porté sur le personnage d’Énée, considéré notamment comme violent, traître et nécromant (p. 61-64). Ce jugement, bien que nuancé par des auteurs idéologiquement proches de l’Empire, se répercute également sur Virgile dont l’œuvre demeurerait, sinon mensongère, du moins privée de toute valeur historique. Ainsi, réfutant l’interprétation d’un Enfer « guelfe » (p. 218-220), selon une perspective soutenue par Umberto Carpi, l’auteur invite à lire le portrait d’Énée par contraste avec les détracteurs médiévaux de l’Empire romain (p. 73-74). Si la critique a depuis longtemps admis que Dante, à un moment indéterminé de son évolution intellectuelle, parvient à une nouvelle vision de l’Empire et de l’Énéide, la « justice » d’Énée proclamée au début de son œuvre doit être lue comme la première référence au thème impérial de la Comédie. En ce sens, Inglese lit les vv. 22-27 du IIe chant de l’Enfer comme l’évocation d’une « séquence providentielle » postulant que la fondation de Rome, préposée par Dieu au rôle de capitale d’Empire, est le premier événement d’une théorie de l’histoire qui aboutit à l’établissement de l’Église (p. 85).

5Cette théorie de l’histoire, déjà énoncée au début de l’Enfer, nous permet de mieux appréhender la condamnation de Brutus, de Cassius et de Judas au sein de la « Giudecca », où sont relégués les traîtres des bienfaiteurs. Mâchés par Lucifer, premier pécheur se rebellant contre Dieu, les trois personnages ont trahi les deux guides que le Créateur donna au genre humain, les uns ayant tué César, premier empereur, l’autre ayant livré au supplice le Christ, fondateur de l’Église (p. 145). La mise en relation des « péchés » des trois « traîtres » est emblématique en ceci qu’elle permet d’établir un parallèle entre César et le Christ, les deux « bienfaiteurs » de l’humanité, dont les pouvoirs détiennent une légitimation divine puisque c’est Dieu qui donna aux hommes ces deux « soleils » afin qu’ils puissent accéder au Salut (p. 220).

6À ce sujet, Inglese affirme avec raison que le problème du libre arbitre chez Dante s’aiguise lorsqu’il s’agit d’inclure à l’intérieur du dessein providentiel les actes humains, par nature libres. Si la mort du Christ était nécessaire au Salut du genre humain, la trahison de Judas, événement sine qua non de sa réalisation, l’était tout autant, sans pour autant amenuiser en rien la peine infligée au pécheur. Quoi qu’il en soit, la mise en relation du « péché » de Brutus et de Cassius avec celui de Judas présente les césaricides comme les acteurs d’une horrible tentative pour contrer le vouloir divin (p. 146).

7Si l’Empire et l’Église sont les deux institutions préposées au Salut des hommes, il importe que leurs missions demeurent distinctes et que le genre humain se soumette aussi bien à l’une qu’à l’autre. En ce sens, la « chanson » de Cacciaguida que l’on peut lire aux vv. 97-129 du XVe chant du Paradis, évoquant un âge d’or où Florence était « sobre et pudique », ne se référerait pas à un moment historique de la Commune médiévale, mais à une ville idéale qui, se soumettant au pouvoir impérial, vivrait dans la paix et en conformité avec la volonté divine (p. 229).

8La doctrine de l’Empire n’est que l’un des fils d’Ariane qui traversent de part en part le livre d’Inglese, un ouvrage qui, par son érudition et la richesse de son commentaire, rendrait possibles bien d’autres lectures sur des thèmes tout aussi importants dans la réflexion du poète, dont le rapport entre poésie et philosophie dans le ciel de la Lune (p. 193-202) et la théorie de l’amour selon Francesca da Rimini (p. 113-127).

9Les nouvelles perspectives interprétatives envisagées, ainsi que le dialogue fécond que le chercheur entretient ponctuellement avec les grandes avancées de la critique dantesque, font du livre d’Inglese une lecture incontournable pour le philologue et le spécialiste mais aussi pour l’étudiant qui souhaiterait se rapprocher de l’œuvre de Dante. En effet, malgré le caractère éminemment scientifique de l’ouvrage, le livre d’Inglese reste éloigné de la rhétorique grandiloquente du septième centenaire de la mort du poète, favorisant ainsi une approche plus « humaine », et par là même plus efficace de l’œuvre de Dante.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ettore Maria Grandoni, « Giorgio Inglese, Scritti su Dante »Italies, 25 | 2021, 385-387.

Référence électronique

Ettore Maria Grandoni, « Giorgio Inglese, Scritti su Dante »Italies [En ligne], 25 | 2021, mis en ligne le 04 mars 2022, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/9575 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.9575

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Auteur

Ettore Maria Grandoni

Aix Marseille Université, CAER, Aix-en-Provence, France / Sorbonne Nouvelle. CERLIM

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