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Comptes rendus

Marco Campedelli, Il vangelo secondo Dario Fo. Mistero buffo, ma non troppo

Torino, Claudiana, 2021, 145 pages
Brigitte Urbani
p. 292-295
Référence(s) :

Marco Campedelli, Il vangelo secondo Dario Fo. Mistero buffo, ma non troppo, Torino, Claudiana, 2021, 145 pages

Texte intégral

1Un ouvrage bref, original, inattendu, à la fois agréable à lire et d’une extrême densité : voici ce que d’emblée l’on peut dire du dernier livre de Marco Campedelli qui, après s’être intéressé à des théologiens “dissidents” tels que Lorenzo Milani et Giovanni Battista Franzoni, et avoir publié, en 2019, Il vangelo secondo Alda Merini, poursuit le filon d’une thématique religieuse que l’on pourrait qualifier d’“à contre-courant”. En effet, si Dario Fo, auteur des célèbres monologues de Mistero Buffo (1969…), de Lu Santo Jullàre Françesco (1999), puis de monographies telles que Gesù e le donne (2007), La Bibbia dei villani (2010) et autres textes touchant au sacré est non croyant, si Mistero Buffo, tant lors de sa création sur les planches que lors de son passage à la RAI en 1977 déchaîna des polémiques, les uns jugeant ce théâtre « dissacrante », les autres y voyant un spectacle « di alta spiritualità », c’est du côté de Dario Fo que se range Marco Campedelli, lui-même savant théologien issu des universités de Vérone, Padoue et Rome, mais aussi homme de théâtre en tant qu’élève du célèbre marionnettiste véronais Nino Pozzo. D’ailleurs la complicité qui s’installa entre les deux hommes le jour où ils se rencontrèrent transparaît de la belle photo insérée dans le livre, qui le représente en compagnie de Fo.

2Comme l’explique Dario Fo dans le prologue du spectacle, le jongleur médiéval ne voulait pas tourner la religion et le sacré en dérision mais démasquer, par le biais du comique, les manœuvres de ceux qui les avaient instrumentalisés à leur profit. Or c’est précisément ce que démontre Marco Campedelli dans son ouvrage. Prenant appui sur les monologues les plus célèbres de Mistero Buffo, puis sur divers épisodes du Santo Jullàre Françesco qu’il considère comme le « secondo tempo di Mistero Buffo », il démontre à quel point ces récits non seulement sont ancrés dans les évangiles canoniques mais aussi dénoncent – avec raison – les abus de pouvoir des représentants de l’Église. Le livre s’articule en 21 courts chapitres dont treize pourraient sembler une simple paraphrase de huit monologues de Mistero Buffo et de cinq épisodes du Santo Jullàre, mais il s’agit d’une paraphrase (fort utile pour qui ne connaîtrait pas l’original ou ne l’aurait plus en mémoire) qui en même temps commente, assortie de nombreuses notes de bas de page nourries d’une bibliographie spécialisée garantissant la scientificité des remarques. Des chapitres qui, en somme, ont une fonction comparable à celle des prologues qui précèdent chacun des monologues de Mistero Buffo : une fonction explicative, préparatoire à l’écoute ou à la lecture des différents morceaux.

3Marco Campedelli va même plus loin. Non seulement il cautionne le « giullare » Dario Fo, mais il fait de Jésus un « giullare » ! Le livre s’ouvre sur l’organisation d’un grandiose décor en sept tableaux, œuvre de l’architecte divin qui créa le monde en sept jours, puis, en guise d’introduction, sur la présentation/évocation de « la premiata Compagnia di Gesù di Nazareth » ; il s’achève, en guise de conclusion (Il Giullare divino), sur une magnifique fresque des innombrables acteurs qui la composent. L’auteur part en effet d’une hypothèse originale qui au final se trouve confirmée : et si Jésus avait été le chef d’une troupe de théâtre de rue, itinérante, dont les apôtres et tous ceux qui l’ont suivi étaient les acteurs ? une troupe, selon l’usage d’alors et des siècles qui suivirent, composée essentiellement d’hommes, mais où – geste révolutionnaire – le « capocomico » fit néanmoins entrer une magnifique première actrice, Marie-Madeleine ! Les paraboles que le Christ raconte aux foules, joignant le geste à la parole, ne ressemblent-elles pas à des « giullarate » ? Convaincu, comme Dario Fo, que le théâtre doit être politique, un art de la contestation, Marco Campedelli, comme Fo, voit dans le Christ un contestataire qui renverse les rôles traditionnels de la société, un personnage devenu trop populaire qui, taxé au final de fou par les représentants de l’ordre (le Fou – voix de la vérité dans le théâtre de Dario Fo – du Matto e la Morte le confirme : il est encore plus fou que le Fou lui-même !), fut condamné à mort.

4Marco Campedelli en somme, fort des arguments que lui fournissent sa profonde connaissance des textes sacrés et ses nombreuses lectures d’ouvrages et d’articles historiques et théologiques (toujours minutieusement référencés), entame un dialogue constructif avec les textes de « la premiata Compagnia Fo-Rame » à la lumière de ceux de la « premiata Compagnia di Gesù ». C’est ainsi qu’il confirme que l’Église primitive, telle que la préconisait le Christ, n’a rien à voir avec l’Église officielle qui s’est ensuite instituée et a dévoyé le message divin.

5Le livre est semé de remarques et d’analyses extrêmement intéressantes et étonnantes (parfois poussées jusqu’à l’excès comme autant de clins d’œil) qui enchantent le lecteur. Par exemple les esquisses de l’apôtre Pierre, tête dure s’il en fut comme l’indique son nom, et de Paul, lesquels, à la mort du Christ, s’en déclarèrent les successeurs, et la signification (conséquente) des symboles qui leur sont attachés, grâce auxquels ils sont immédiatement reconnaissables sur les façades des églises : les clefs pour l’un et l’épée pour l’autre : « le chiavi per chiudere e la spada per tagliare la testa » – les clefs, un emblême redoutable évoqué à plusieurs reprises dans le livre. De même met-il le doigt sur le « sacramento nascosto, occultato » qu’est le lavement des pieds au cours de la Cène, et en précise-t-il le sens révolutionnaire, « un gesto eversivo da parte di Gesù ». Mais aussi et surtout souligne-t-il l’inutilité apparente – en soi – du premier miracle de Jésus, celui accompli lors des Noces de Cana. Inutilité ? Non, car ce miracle démontre que Jésus – comme l’a évoqué Fo par le biais du récit du Fou supplantant le prône compassé de l’Ange – aime rire, veut que les gens soient heureux, n’hésite pas lui-même à danser. Marco Campedelli s’insurge contre l’austérité que l’Église a imposée à la vie du chrétien, notamment en diabolisant le corps et la sexualité, et contre le règne de l’argent qui très vite a empoisonné les hiérarchies ecclésiastiques (ce n’est pas pour rien que sa piquante série de commentaires commence par le monologue qui met en scène Boniface VIII). Aussi – autre clin d’œil malicieux au lecteur – termine-t-il l’un des chapitres sur François d’Assise par une jolie interprétation des stigmates : la nécessité d’avoir « le mani bucate » pour suivre le Christ sans amasser de biens.

6Une différence essentielle, toutefois, entre les deux auteurs concerne l’image de Dieu qui ressort de leurs textes respectifs. Chez Fo le Christ est du côté du peuple (des exploités) et Dieu du côté de l’Église et des puissants (ceux qui commandent). Campedelli par contre assimile Dieu et le Christ. Bien des théologiens, écrit-il à propos de la légende du loup de Gubbio, « hanno proiettato su Dio la crudeltà del lupo. Un dio castigatore, che non sbrana ma punisce senza pietà e manda la gente all’inferno. Un dio censore che sembra contro la felicità degli umani e vieta loro di ballare, di bere il vino rosso e persino di fare all’amore ». Or François d’Assise cherchait à « restituire a Dio la sua bella faccia, liberandolo da tutte le proiezioni fatte sul suo conto ». Avant lui le jongleur que fut Jésus « da una parte smaschera il volto truccato di Dio e dall’altra ne rivela la faccia nativa ». Le jongleur, création de Jésus lui-même (La nascita del giullare), « non può accettare che l’ingiustizia porti la firma di suo Padre ».

7Très intéressant est le chapitres 18 (In quel tempo…) où l’auteur fournit, entre autres informations passionnantes, une contextualisation du Mistero Buffo de 1969, moins en le replaçant dans le climat des mouvements ouvriers et estudiantins, connus des lecteurs, que dans celui de l’Église d’alors : après les ouvertures ménagées par Jean XXIII, les fermetures de Paul VI, les questions non résolues, les voix de théologiens “ouverts” (et punis) contre les « carabinieri » du Saint-Office. Il y a un lien, écrit l’auteur, entre le Mistero Buffo de Dario Fo et les positions de l’Église de cette époque, « la Chiesa con le sue fobie sul sesso e sull’amore ». Tout à fait intéressant aussi le chapitre 19 (Bianco e nero : Dio in televisione), sur la diffusion quasiment simultanée du Jésus de Zeffirelli sur la première chaîne de la RAI (un « collage di immaginette » selon Fo) et de Mistero Buffo sur la seconde (« un’offesa al sentimento dei cattolici » selon Zeffirelli) et le quasi duel qui en résultat.

  • 1 Pour une belle illustration des qualités de marionnettiste et de théologien contestataire de Marc (...)

8En somme, un livre qui prend le lecteur par la main et le cœur et qui, de façon inattendue, le réconcilie avec le divin. Le grand éclat de rire qui clôt le volume, suite à la « pernacchia cosmica » de Jésus, est une invitation à la joie, une bouffée libératrice1.

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Notes

1 Pour une belle illustration des qualités de marionnettiste et de théologien contestataire de Marco Campedelli, nous renvoyons à YouTube, I burattini di don Marco Campedelli al IV Convegno Missionario Nazionale, notamment la première vidéo, celle de la visite du prêtre nigérian au curé de la paroisse : trois minutes qui sont un vrai délice !!! https://www.youtube.com/watch?v=gy0YYzuIhj0

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Pour citer cet article

Référence papier

Brigitte Urbani, « Marco Campedelli, Il vangelo secondo Dario Fo. Mistero buffo, ma non troppo »Italies, 26 | 2022, 292-295.

Référence électronique

Brigitte Urbani, « Marco Campedelli, Il vangelo secondo Dario Fo. Mistero buffo, ma non troppo »Italies [En ligne], 26 | 2022, mis en ligne le 28 mars 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/10236 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.10236

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Auteur

Brigitte Urbani

Aix Marseille Université, CAER, Aix-en-Provence, France

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Droits d’auteur

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