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Comptes rendus

Simone Giorgino, Carta poetica del Sud. Poesia italiana contemporanea e spazio meridiano

Lecce, Musicaos Editore, 2022, 153 pages
Yannick Gouchan
Référence(s) :

Simone Giorgino, Carta poetica del Sud. Poesia italiana contemporanea e spazio meridiano, Lecce, Musicaos Editore, 2022, 153 pages

Texte intégral

1Simone Giorgino (Université du Salento à Lecce) préside actuellement le Centro Studi Phoné et est membre du Centro Studi “Vittorio Bodini”. On lui doit, entre autres, deux essais importants sur la poésie italienne contemporaine : Poeti in rivolta. Lavoro e industria nella poesia italiana contemporanea (Avellino, Edizioni Sinestesie, 2018) et L’ultimo trovatore. Le opere letterarie di Carmelo Bene (Lecce, Milella, 2014).

2Carta poetica del Sud est le quatrième volume de la collection « Novecento in versi e in prosa » de l’éditeur des Pouilles Musicaos. Cet ouvrage est constitué de deux parties complémentaires, les 85 premières pages dressent la carte poétique du Sud italien en neuf brefs essais qui parcourent, à la fois suivant un axe diachronique et un axe critique-méthodologique, la poésie méridionale des années 1930 à nos jours : « Linea meridionale e canone ministeriale », « Letteratura ortsgebunden e spazio meridiano », « Meridione e meridionalismi », « La pesca e la melagrana », « Isole e arcipelaghi », « La linea meridionale », « Dimora larica e paese dissacrato », « Barocco e altre rivolte », « Bradisismi, resistenze, nuove prospettive ».

3La seconde partie de l’ouvrage présente 31 poèmes (Testi di riferimento) correspondant à des auteurs nés entre 1900 et 1950 : Salvatore Quasimodo, Alfonso Gatto, Leonardo Sinisgalli, Libero De Libero, Vittorio Bodini, Rocco Scotellaro, Lucio Piccolo, Lorenzo Calogero, Albino Pierro, Bartolo Cattafi, Angelo Maria Ripellino, Jolanda Insana, Michele Sovente, Carmelo Bene, Nino De Vita et Antonio Prete. Ces poèmes servent d’appui aux analyses présentées dans les essais de la première partie, sans oublier des références fréquentes à d’autres auteurs méridionaux qui ne furent pas seulement des poètes (Leonardo Sciascia, Gesualdo Bufalino) et à un auteur piémontais emblématique de l’intérêt culturel, sociologique et anthropologique pour le Midi, Carlo Levi (p. 25).

4La question générale à laquelle l’ouvrage de Giorgino cherche à répondre concerne la marginalité géographique, l’isolement et le caractère périphérique supposés des poètes étant nés et ayant produit leurs œuvres au sud de Rome. Sont-ils une minorité dans la poésie italienne nationale ? Sont-ils réductibles à leur seul territoire et à leur seule méridionalité ? Pour cela, l’auteur se donne pour objectif d’« approfondir les caractéristiques du paysage culturel méridional [pour] explorer […] les expériences littéraires qui l’ont traversé, en mettant en évidence ses caractéristiques et ses spécificités » (p. 21). Parmi ces spécificités apparaissent, au fur et à mesure de la consultation des essais et des poètes, la référence marquée à la grécité, la prédilection pour la mythopoïèse (là où la « ligne lombarde » avait précisément choisi l’ancrage dans la chronique du réel événementiel) et pour le présent hors de l’histoire (« l’immuable contemporanéité des siècles », écrivait Alfonso Gatto dans Carlomagno nella grotta, 1962) dans des territoires marqués depuis toujours par les rencontres entre plusieurs cultures, dans les deux directions (par exemple l’attrait pour l’Andalousie chez Bodini, le monde slave chez Ripellino, la citation de Villon chez Pagano). Mais aussi les thèmes de l’exil et du déracinement, devenus des topoi méridionaux.

  • 1 C’est aussi à cette occasion qu’un essai en français lui est consacré par Héloïse Moschetto : Et (...)

5Les neuf essais, précis, clairs, bien documentés, débutent par un constat assez simple : l’absence relative des auteurs du Sud – à savoir les régions au sud de Rome, exceptée la Sardaigne historiquement en dehors de l’ancien Royaume de Naples – dans le « canon ministériel » établi pour l’enseignement secondaire en Italie. Le « canon » de référence proposé au corps enseignant et aux élèves, depuis quelques années, semble ignorer ou négliger l’existence d’une production méridionale, en la réduisant à une catégorie « folklorique » et « exotique » de la littérature nationale. Par exemple, Salvatore Quasimodo, prix Nobel 1959, a disparu des programmes ministériels (au moment où la France lui faisait en revanche l’honneur des programmes de concours de recrutement des enseignants d’italien1). Giorgino remarque d’emblée que l’écart considérable entre l’industrie éditoriale septentrionale et le faible nombre de maisons d’édition (à peine 14,5 % du total national) et de revues spécifiquement méridionales explique cet état de « discrimination de la littérature du Sud » (p. 10). En rappelant que le Mezzogiorno a compté trois grands centres intellectuels et littéraires dans l’histoire contemporaine (Naples, Bari, Catane), l’auteur ajoute que le phénomène migratoire vers Milan, Rome et Florence a poussé de nombreux écrivains méridionaux à s’exiler pour exister en tant qu’écrivains et avoir la possibilité de faire diffuser leurs œuvres. Ce qui n’a pas empêché des expériences locales, brèves mais capitales, de débat culturel, comme la revue « L’Esperienza poetica » de Bodini (1954-1956) ou l’Accademia salentina de Comi en 1948.

6L’axe critique et méthodologique qu’adopte Giorgino pour dresser la carte poétique part d’une conviction qui s’est renforcée avec le spatial turn au début du XXIe siècle, à savoir qu’il est « impossible de penser une histoire sans une géographie de la littérature », une conviction simple mais essentielle, associée à la notion de chronotope d’ascendance bakhtinienne. S’ajoute à cette conviction l’apport décisif de la « pensée méridienne » de Franco Cassano (1997) héritée de Camus, entendue comme une « alternative possible au modèle de développement occidental » (p. 27) par les valeurs de lenteur, de dialogue interculturel et de solidarité.

7Le rappel des grandes problématiques de la “question méridionale” au XXe siècle permet de comprendre et de contextualiser à la fois les différentes productions poétiques depuis les années 1930, et le cadre culturel dans lequel s’inscrivent ces productions. Ainsi, la carte que dessine Giorgino commence dans les années 30 avec les premiers recueils “hermétiques” de Quasimodo, Gatto, Sinisgalli, De Libero, confirmés dans les années 40 par une accentuation des inquiétudes de l’époque et de ses conflits. Les années 1950 sont marquées par une créativité poétique extraordinaire avec Bodini, le recueil de Sciascia, Piccolo, Buttitta, Calogero, Scotellaro et la maturité florissante de De Libero, Sinisgalli, Quasimodo. C’est la période où s’observe « la plus stable codification de la poésie du Sud » (p. 43) autour des thèmes de l’appel à l’histoire, de la fusion entre magie et religion, de la famille, de la mémoire, du pays natal, de la mort. Cependant, dans les plis de ces thèmes généraux, se greffent de multiples « lignes secondaires » (p. 44) qui font toute la valeur de la poésie méridionale : l’héritage de la Grande Grèce, l’orphisme, le baroque, le surréalisme. Ces deux dernières « lignes » constituent précisément une réponse originale, anti-illuministe, déstabilisante du Sud à la rationalité du Nord, comme le montre ’l mal de’fiori de Carmelo Bene (2000), apogée baroque de « l’hybris linguistique » (p. 58).

8Les années du miracle économique et de l’entrée du pays dans le capitalisme industriel sont caractérisées par l’importance accordée par les poètes au dialecte, tant par choix esthétique qu’idéologique, face à l’homologation culturelle et linguistique nationale (Pierro, Gatti), tandis que se renforce le rapport étroit au territoire – vécu ou regretté – chez Gatto, Costabile, Cattafi, et qu’émerge même le thème du « pays désacralisé » (p. 51) chez Sinisgalli et de la désillusion métapoétique chez Bodini (voir le poème Le mani del Sud : « Hai fatto bene dice a non parlarmi del Sud del Sud […] »). Les années 70, 80 et 90 voient apparaître Ripellino et Insana, deux poètes « baroques », en révolte linguistique face à l’horror vacui et à l’ordre « classique » d’un canon, alors que Verri (Antonio Leonardo) apporte une « instinctivité théâtrale » à la poésie (p. 57). La période entre les deux millénaires a vu naître l’œuvre plurilingue de Sovente, le dialecte de De Vita, la « paésologie » d’Arminio (« pour sauvegarder la culture méridionale paysanne à l’âge de la mondialisation », p. 63) et la poésie « syncrétique-synchronique » de Prete.

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9L’ouvrage de Giorgino se distingue par la richesse de ses références critiques : histoire du Mezzogiorno, histoire de la littérature méridionale, essais sur la poésie méridionale, philosophie et sociologie, théorie de la littérature, littérature et géographie. Il s’adresse aussi bien à un public de lecteurs à la recherche de lignes directrices pour comprendre et apprécier la poésie italienne contemporaine méridionale, qu’à un public curieux de comprendre le rapport entre la “question méridionale” et la production littéraire, et plus largement la méridionalité de la littérature italienne depuis un siècle environ. S’inscrivant notamment dans le sillage de deux autres recherches importantes (Sulla specificità della poesia meridionale de Donato Valli2 et La linea meridionale nella poesia italiana del Novecento d’Antonio Lucio Giannone3), la contribution de Simone Giorgino permet de saisir, d’une part, les facettes thématiques et la complexité d’une production poétique méridionale encore mal connue et peu étudiée (par-delà la triade désormais oubliée que formaient Quasimodo, Sinisgalli et Gatto), d’autre part, l’importance capitale du lien entre l’écriture poétique et un territoire (l’espace géographique entendu comme « véhicule d’interprétation du texte », p. 18), bien au-delà de la simple communauté géographique, par exemple la Lucanie de Sinisgalli et de Scotellaro, la Ciociaria de De Libero, le Cilento de Gatto, le Salento de Bodini, la Calabre de Calogero, la Sicile de Piccolo et Insana. Si dans son Discours sur la poésie de 1953 Quasimodo espérait pouvoir dessiner une « carte poétique » du Sud italien, on peut affirmer que le salentino Simone Giorgino exauce le vœu du poète sicilien en offrant de multiples pistes de lecture et de recherche pour affiner un “autre regard” sur la poésie italienne4.

10La métaphore de la grenade (le fruit) qu’il utilise à la page 32 mérite d’être citée, car en plus de sa beauté elle contient l’idée fondamentale d’une poésie méridionale polycentrique : « Come un frutto maturo, la poesia assorbe nelle sue fibre più segrete le linfe e i succhi della terra che la nutre. E questo frutto, nel caso della poesia meridionale, è molto più simile a una melagrana che a una pesca. Voglio dire che il policentrismo connaturato da sempre alla tradizione letteraria e culturale italiana è un fenomeno ancora più evidente, frammentato e direi quasi pulviscolare nel Sud ».

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Notes

1 C’est aussi à cette occasion qu’un essai en français lui est consacré par Héloïse Moschetto : Et dans l’air immobile tonnent les météores. Poétique des signes dans l’œuvre de Salvatore Quasimodo, Paris, L’Harmattan, 2020.

2 Donato Valli, Sulla specificità della poesia meridionale, in L’onore del Salento, Lecce, Manni, 2003.

3 Antonio Lucio Giannone, La linea meridonale nella poesia italiana del Novecento, in Lingua e letteratura del Sud nell’Italia del Novecento, Atti del convegno internazionale (Università di Göteborg, 13-15 settembre 2011), a cura di Ulla Åkerström, Roma, Aracne, 2013.

4 Giorgino cite à la page 65 deux exemples de travail contemporain pour cartographier la poésie italienne actuelle : l’archive en open access Ossigeno nascente. Atlante dei poeti italiani contemporani et le blog Carteggi letterari.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Yannick Gouchan, « Simone Giorgino, Carta poetica del Sud. Poesia italiana contemporanea e spazio meridiano »Italies [En ligne], 26 | 2022, mis en ligne le 28 mars 2023, consulté le 24 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/10220 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.10220

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Auteur

Yannick Gouchan

CAER, Aix Marseille Université, Aix en Provence, France

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