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Comptes rendus

Massimo Mastrogregori, L’infiltrata. Vita e opere di Emma Cantimori

Bologna, Il Mulino, 2022, 204 pages
Raffaele Ruggiero
p. 276-279
Référence(s) :

Massimo Mastrogregori, L’infiltrata. Vita e opere di Emma Cantimori, Bologna, Il Mulino, 2022, 204 pages

Texte intégral

1La recherche de Mastrogregori comble non seulement un vide important dans l’histoire des intellectuels en Italie pendant et juste après le fascisme, mais elle redonne épaisseur et consistance à une figure qu’on savait bien être parmi les plus importantes et caractéristiques de la période, sans pour autant en avoir une véritable et profonde connaissance. Avant ce livre de Mastrogregori, voici ce qu’on savait : Emma Cantimori, la traductrice – toujours très appréciée – du Manifeste de Marx et Engels, était la femme de Cantimori et on pense qu’elle a eu un rôle déterminant dans le passage du célèbre historien du “fascisme de gauche” au communisme. Son nom de jeune fille lui-même, Mezzomonti, n’était connu que grâce au frontispice de l’édition Einaudi du Manifeste, mais elle était plutôt connue comme l’épouse de Cantimori. Aujourd’hui, la reconstruction de Mastrogregori non seulement redonne autonomie et individualité scientifique et humaine à Emma, mais l’auteur propose un parcours critique à travers les vicissitudes complexes et difficiles de l’opposition au régime pendant les années 1930.

2Emma Mittempergher est née à Bolzano en 1903. Sur la base d’une demande de son père, toute la famille changea de nom en 1927, de Mittempergher à Mezzomonti. Une vie bouleversée que celle des familles à la frontière entre l’Autriche et l’Italie pendant les vingt premières années du XXe siècle. Emma fit ses études à Trente, au lycée « Prati », avec des résultats remarquables, et par la suite elle poursuivit son parcours à Rome, comme étudiante en droit, avec son amie Maria de Unterrichter (plus tard Jervolino, étroitement liée aux activités politiques des cercles catholiques). Emma obtint son diplôme en droit en 1926, avec une thèse en droit romain (dirigée par Pietro Bonfante), et l’année suivante l’habilitation à l’enseignement de l’allemand (l’équivalent de l’agrégation française). Cette même année, parmi les habilités il y avait des chercheurs d’envergure : Ettore Paratore pour le latin, Guido Calogero pour la philosophie, Federico Chabod pour l’histoire.

3C’est à ce moment que les recherches de Mastrogregori commencent à déceler des aspects importants et jusqu’ici inconnus de l’activité d’Emma. Avec l’enseignement secondaire (à Syracuse, Naples et enfin Rome), Emma s’inscrivit à la faculté de Lettres et commença une collaboration avec le germaniste Giuseppe Gabetti ; elle obtint son nouveau diplôme en 1931 avec une thèse en littérature allemande. Ce qui nous semble digne du plus grand intérêt est de voir Emma déjà à l’aise dans le milieu de l’Enciclopedia Italiana, où Gabetti dirigeait la section d’allemand. Emma avait une grande familiarité avec Anna Maria (Lola) Ratti, une jeune spécialiste d’économie soviétique, collaboratrice d’Ugo Spirito, élève et bras droit de Gentile pour l’Enciclopedia. De même pour la présence d’Emma à Villa Sciarra-Wurts : il s’agit de l’élégant siège de l’Institut italien d’études germaniques, projeté et dirigé par Gabetti, dont Emma est secrétaire scientifique de 1932 à 1935. L’Institut fut évidemment fondé grâce à l’initiative de Gentile et inauguré en 1932 par Mussolini : son fonctionnement est comparable à celui des autres institutions culturelles créées pendant le fascisme, avec une oscillation constante entre la direction scientifique, qui essaie de conquérir des espaces d’indépendance, et le gouvernement, qui vise une pleine intégration à la politique du régime. Dans ce cadre, Emma collabora étroitement avec Carlo Antoni, philosophe libéral lié à Croce ; elle fut rédactrice du dictionnaire italien-allemand (la secrétaire du comité était Jeanne, la femme de Chabod).

4Ces mêmes années furent marquées par une activité clandestine, en même temps intense et prudente : les traces les plus consistantes concernant cette période sont dans les mémoires de Camilla Ravera. Deux groupes d’intellectuels (étudiants universitaires, enseignants et jeunes chercheurs) sont actifs, et en lien entre eux, entre Rome et Naples : Gramsci avait compris l’importance de ces formations spontanées déjà en 1924 et il avait pris directement sous son aile le groupe romain d’étudiants coordonné par Velio Spano et par Altiero Spinelli, partisan d’un fédéralisme européen. Le groupe analogue à Naples, sous la direction d’Emilio Sereni, Eugenio Reale et du spécialiste de la question méridionale Manlio Rossi-Doria, était en lien avec celui de Rome, grâce surtout à Sereni, intellectuel juif antifasciste, bibliophile cultivé et fin connaisseur des littératures grecque et latine (la bibliothèque de Sereni a fait l’objet récemment d’une recherche d’envergure par Margherita Losacco, Leggere i classici durante la Resistenza. La letteratura greca e latina nelle carte di Emilio Sereni, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 2020). Sereni était aussi le lien avec le « Centre » du parti, clandestin et exilé, le trait d’union entre Paris et Moscou, où on entretenait une certaine méfiance envers ces groupes d’intellectuels qui distribuaient la propagande et les imprimés du parti, mais qui manifestaient une irréductible indépendance idéologique.

5Suivre les pages de Mastrogregori devient ici passionnant : d’une part les arrestations (même les intellectuels les plus insoupçonnables finissaient tôt ou tard par entrer en lien avec un sujet connu des services de police) jusqu’à la rafle d’avril 1933, d’autre part l’activité du Soccorso rosso, le « secours rouge », qui construisait un réseau d’adresses sûres et d’aides financières pour les membres clandestins du parti et leurs activités, et qui semblait poursuivre son activité sans être inquiété. Et pour finir les agents doubles, parfois jusqu’aux années 1970, comme Giorgio Conforto, probablement en lien avec l’Union Soviétique depuis 1928 et infiltré en 1937 dans un Centro Anticomunista du Ministère italien des Affaires Étrangères (centre auquel, à un moment donné, Cantimori aussi fut rattaché).

6Les documents dont nous disposons sont peu nombreux, souvent ambigus et liés aux mémoires des protagonistes (publiées en général dans les années 1970, donc presque quarante ans après les événements) : Emma semblerait avoir mûri ses choix politiques déjà pendant les études universitaires à Rome, où nous la voyons dans les mêmes groupes qu’Ambrogio Donini et probablement liée à Giuliano Bonfante (le linguiste fils du juriste Pietro, sous la direction duquel Emma avait soutenu sa thèse), tout comme à Titta Del Valle, chercheuse en littérature française et poète louée par Croce. Emma était la collègue de Titta Del Valle au lycée à Naples, en 1930, mais tout laisse croire que la proximité de l’une et de l’autre avec les groupes de jeunes intellectuels, éventuellement dans la sphère du communisme, remontait plus en arrière dans le temps. Il semble que l’adresse de Titta Del Valle était un lieu sûr du Soccorso rosso et elle aurait pu disposer de l’argent du parti et le dépenser : si tout cela était possible malgré la surveillance de la police, c’était – selon la convaincante hypothèse de Mastrogregori – parce qu’elle était aussi étroitement liée au milieu de Croce, et l’antifascisme libéral des crociani, ouvertement anticommuniste, fut une couverture dans ce cas pour les activités du parti (voir p. 65 et 165). D’autre part le nom d’Emma (ou de Delio Cantimori) n’apparaît pas en lien avec le groupe d’intellectuels de Rome avant les arrestations de 1933, mais la « cellule Cantimori-Mezzomonti » prit en effet la relève de ce groupe à partir de 1934, en particulier après le mariage de Delio et Emma le 22 février 1936.

7Les analyses de Mastrogregori se poursuivent dans deux directions très importantes : d’une part l’auteur essaie de reconstruire le rapport délicat du parti avec les intellectuels, avant et après la Libération, y compris la consciente construction (ou parfois l’effacement ?) d’une mémoire ; d’autre part problème du nicodémisme, d’une théorie de la conspiration, de la position idéologique des chercheurs qui avaient gardé des rapports avec Gentile. En 1943 encore, Delio, Emma et le philosophe Cesare Luporini doivent leur carrière à Gentile. Mastrogregori écrit : « Negli anni precedenti avevano creato uno spazio in cui muoversi. Ambiguo, però, e contraddittorio. Perché in quello stesso spazio, accanto a loro, a collaborare con loro, c’era la figura tragica di Gentile, che resterà fedele a Mussolini, e c’erano altre persone, talmente convinte che Gentile andasse eliminato, da eliminarlo effettivamente il 15 aprile 1944 » (p. 100).

8Le chef-d’œuvre intellectuel d’Emma est sans doute la traduction italienne, avec un majestueux appareil philologique et interprétatif, du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels. Le projet remonte à l’idée d’une collection éditoriale consacrée à la pensée sociale moderne conçue par Cantimori et Carlo Bernari entre 1943 et 1944 et, indirectement, à la tâche donnée par Togliatti à Ambrogio Donini, à Paris en 1932, d’intensifier l’activité intellectuelle du parti. En effet, l’édition d’Emma est parallèle à celle de Togliatti lui-même (une simple traduction sans commentaire) publiée en 1947 par les Edizioni Rinascita. Depuis 1945, Einaudi avait confié l’édition au couple Emma-Delio ; Delio avait consacré plusieurs cours à l’École Normale Supérieure de Pise à la « traduction analytique » et au « commentaire historique et philologique » du Manifeste (et il est probable qu’Emma avait déjà corrigé une première fois la « traduction analytique » adressée aux étudiants). Mais le manuscrit était en retard : sous pression de l’éditeur le livre fut déposé en septembre 1947, signé par la seule Emma. Les épreuves furent soumises, sur ordre de Togliatti, à la vérification d’Emilio Sereni et de Felice Platone (ce qui est un témoignage plus qu’explicite des problèmes qu’avait le parti vis-à-vis de l’indépendance des intellectuels). Le livre parut finalement en 1948, l’année du centenaire certes, mais aussi juste après la défaite du Fronte popolare aux élections d’avril.

9L’édition du Manifeste rédigée par Emma est un succès éditorial hors pair : en librairie sans interruption depuis soixante-quinze ans, publié aussi bien chez Einaudi que Laterza et disponible également dans la série de poche de Mondadori. Cependant, il s’agit d’une édition philologique conçue pour les chercheurs : un appareil d’introductions et préfaces multiples prépare le lecteur aux pages de Marx et Engels, et par la suite une série de notes et documents accompagne et encadre le texte. Le but est d’aider à comprendre le texte de Marx et Engels « à la lettre et avec le plus d’érudition possible » : et justement Mastrogregori s’interroge : « In quale altro libro curato da “rivoluzionari” si potrà trovare un elogio come questo della pedanteria ? » (p. 108).

10En revanche, le livre de Mastrogregori consacré à la découverte d’Emma est structuré sans notes de bas de page, mais avec un appareil critique et bibliographique final, qui présente les références des sources. De ce fait, le lecteur a l’impression d’être captivé par une aventure romanesque. On se demande cependant si, pour suivre ce roman, il ne faut pas avoir un bagage de connaissances malheureusement de plus en plus en danger de disparition : combien de lecteurs arrivent à décrypter que « edizione Mega » (qui ne comporte même pas de majuscules à la p. 108) est une référence à la Marx-Engels-Gesamtausgabe ? Pour terminer ce compte rendu, nous ajoutons quelques mots sur l’auteur : Massimo Mastrogregori, ancien fonctionnaire du Parlement italien, habilité à diriger des recherches en études italiennes de l’Université de Strasbourg, éditeur des carnets de Marc Bloch, biographe d’Aldo Moro, collaborateur de Belfagor et directeur de la revue Storiografia, dirige aujourd’hui le Centro studi gramsciani de l’Université de San Marino.

11Le mérite de cette recherche de Mastrogregori est d’avoir fait vivre sous un nouveau jour la conspiration ordinaire d’Emma (p. 115) : elle a mené une vie et un travail normaux tout en collaborant à maintenir en vie le réseau très fragilisé du parti, en fournissant une adresse sûre pour les envoyés du parti en mission à Rome, en détenant et le cas échéant en dépensant l’argent du parti. Cependant Mastrogregori conclut : « Si troverà sempre chi sostiene che non è lecito sporcarsi le mani, per nessun motivo, tanto meno infilarsi in situazioni così ambigue ». Mais nous sommes sûrs que nombreux sont ceux qui sont redevables aux choix difficiles dont Emma fut heureusement capable.

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Pour citer cet article

Référence papier

Raffaele Ruggiero, « Massimo Mastrogregori, L’infiltrata. Vita e opere di Emma Cantimori »Italies, 26 | 2022, 276-279.

Référence électronique

Raffaele Ruggiero, « Massimo Mastrogregori, L’infiltrata. Vita e opere di Emma Cantimori »Italies [En ligne], 26 | 2022, mis en ligne le 28 mars 2023, consulté le 22 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/10176 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.10176

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Auteur

Raffaele Ruggiero

Aix Marseille Université, CAER, Aix-en-Provence, France

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