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Comptes rendus

Edmond e Jules de Goncourt, Venise la nuit / Venezia di notte. Rêve / Sogno, a cura di Carlo Alberto Petruzzi

Venezia, Damocle Edizioni, 2021, 101 pages
Brigitte Urbani
p. 271-272
Bibliographical reference

Edmond e Jules de Goncourt, Venise la nuit / Venezia di notte. Rêve / Sogno, a cura di Carlo Alberto Petruzzi, Venezia, Damocle Edizioni, 2021, 101 pages

Full text

1Ce petit ouvrage (format 12 x 16,5 cm) est le quatorzième d’une collection bilingue au titre joliment « calvinien » de Invisible Cities. Parmi les « villes invisibles » qui y figurent – Prague, Londres, Moscou, Kiev… – Venise occupe une place de choix puisqu’à ce jour, sur dix-sept volumes publiés, sept lui sont consacrés. Le seul titre de la collection indique au lecteur qu’il ne doit pas s’attendre à une description traditionnelle, réaliste, des villes correspondantes mais à autre chose… Et effectivement, l’évocation de Venise effectuée par Edmond et Jules de Goncourt est à mille lieues des descriptions que l’on peut lire d’ordinaire dans les nombreux récits de « voyage en Italie » que rédigèrent les voyageurs français ou étrangers au XIXe siècle. Les sous-titre, Rêve / Sogno, l’annonce d’entrée.

2À l’instar de bien d’autres écrivains de leur siècle, les frères Goncourt effectuèrent un séjour de six mois en Italie, de novembre 1855 à mai 1856. Si aujourd’hui ils sont considérés comme les initiateurs du courant dit « naturaliste » de la littérature française, ils n’en étaient alors qu’au tout début de leur carrière d’écrivains et ne savaient pas encore quel genre d’ouvrages ils allaient produire. C’est du moins ce qu’explique Edmond dans la préface du volume qu’il publia quarante années plus tard, en 1894, L’Italie d’hier. Notes de voyages. 1855-1856 (Paris, Charpentier et Fasquelle, 287 p.) : comme l’indique le titre, il ne s’agit que de notes prises sur le vif, agrémentées de dessins et aquarelles de Jules, qui devaient servir à l’élaboration d’un ouvrage complet. Mais selon quel style ? Celui de « la religion de la réalité, de la vérité absolue » ? ou au contraire laisseraient-ils libre cours à l’imaginaire, à la fantaisie ? De retour en France, leur penchant allant pour la « prose poétique, fantastique, lunatique », ils écrivirent selon ce style nombre de pages sur l’Italie et voulurent commencer, selon l’usage d’alors, par l’insertion d’épisodes dans des journaux. Mais seule la section sur Venise put voir le jour car, publiée en deux temps dans la revue L’Artiste, elle déclencha un tel tollé parmi les abonnés que les deux frères, comprenant que leur imagination était « trop déréglée, trop excentrique, trop extravagante », brûlèrent la totalité du manuscrit. Seule Venise, donc, échappa au bûcher.

3Il est vrai que le lecteur, qui au départ n’a pas forcément mesuré l’importance du mot « rêve » dans le titre, est déstabilisé dès les premières lignes du texte : un chapelet d’insultes à l’adresse du protagoniste qui vient de sauter par la fenêtre du Palais des Doges, emportant, roulée sous son bras, la grande toile de Véronèse qui décore le plafond de la salle du Grand Conseil – la « Venise triomphante » –, et a atterri sur la marchandise d’un vendeur de citrouilles cuites. Il court, poursuivi par l’infortuné « fricasseur », lequel, pour l’arrêter, tente de lui arracher son rouleau mais se retrouve projeté en l’air et retombe, plié en deux « en polichinelle de Guignol », sur le fil d’étendage d’une fenêtre. Et il ne s’agit là que de la première page du récit ! Toute la suite est comme une course à travers Venise, durant laquelle, après s’être délecté des couleurs éclatantes de son Véronèse, le protagoniste, qui raconte son aventure à la première personne, pénètre dans la basilique Saint-Marc (où il frémit d’angoisse devant les mosaïques), bavarde sur la place avec les pigeons, écoute de la musique aux Frari… mais aussi rencontre longuement Carlo Gozzi, lequel converse avec lui tout en le rabrouant. Puis le voici en rendez-vous galant dans le somptueux appartement de la célèbre courtisane Veronica Franco (XVIe siècle). Un saut de puce le porte un instant sur « une île de verre » (Murano), décevante sur place avec ses murs lépreux. Le retour dans la cité des Doges le conduit à Cannaregio où un antiquaire juif à la boutique faustienne lui propose des articles extravagants liés à la mémoire culturelle de la ville (« le premier sourire d’amour de Bianca Cappello », l’oreiller qui étouffa Desdémone, « un nuage qui a vu la bataille de Lépante » etc.). Une autre ellipse spatio-temporelle, et le voici en plein Carnaval, au milieu d’une foule de gens (trois cents docteurs venus de Bologne, « des Pierrots tombés de la lune », « des tricornes et des tricornes »…) côtoyant, certes, des Vénitiens en costume noir traditionnel, mais aussi les personnages de la commedia dell’arte, ceux propres à Venise et ceux de toute l’Italie, ainsi que les prestigieux acteurs qui autrefois les interprétèrent. Au final, sous l’effet des charmes d’une belle et ensorceleuse Zita, il est métamorphosé en lion de Saint-Marc, et contemple en rugissant, du haut de sa colonne, l’ensemble de l’empire colonial vénitien dont il énumère les innombrables lieux.

4La fumée de la pipe d’un soldat français assis au pied de la colonne fait soudain disparaître l’enchantement : « Les pierres perdaient leurs dentelles, les balcons leurs trèfles […] un vide bleuâtre se faisait […] dans son nuage sombrait Venise, et la terre, et le ciel ». Un désastre confirmé par un « Boom » retentissant qui réveille le dormeur et met fin à son rêve. Ce fabuleux récit avait commencé par un saut dans la féérie, il se termine par le saut du retour au banal quotidien : « Je sautais dans mon lit. Il était six heures du matin. Le canon venait d’annoncer l’ouverture du port de Venise. »

5Une allégorie de toute l’histoire de Venise, en somme, que ce rêve imaginé par les frères Goncourt, un rêve chatoyant qui transporte le lecteur dans un imaginaire mêlé de réalité, un gigantesque puzzle dont les pièces s’éparpillent, se mélangent et scintillent. Aujourd’hui un vrai régal pour qui connaît Venise, son histoire, sa culture – un peu moins sans doute pour les contemporains des auteurs qui n’y trouvèrent pas ce qu’ils attendaient. C’est pourquoi on ne peut que se féliciter de l’initiative du traducteur et « curatore », Carlo Alberto Petruzzi, qui, saisissant l’opportunité de la collection « Invisible Cities », le met à la disposition des lecteurs français et italiens, puisque l’édition est bilingue, et en facilite la lecture grâce à un utile appareil de notes dépourvu de lourdeur.

6Mon conseil pour une heureuse « fruizione » du texte ? Ne pas naviguer de gauche à droite (ou le contraire) mais commencer par le lire intégralement dans sa langue d’origine, puis passer, pour mieux le savourer, à la traduction italienne.

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References

Bibliographical reference

Brigitte Urbani, Edmond e Jules de Goncourt, Venise la nuit / Venezia di notte. Rêve / Sogno, a cura di Carlo Alberto Petruzzi”Italies, 26 | 2022, 271-272.

Electronic reference

Brigitte Urbani, Edmond e Jules de Goncourt, Venise la nuit / Venezia di notte. Rêve / Sogno, a cura di Carlo Alberto Petruzzi”Italies [Online], 26 | 2022, Online since 28 March 2023, connection on 12 June 2024. URL: http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/italies/10161; DOI: https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/italies.10161

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Brigitte Urbani

Aix Marseille Université, CAER, Aix-en-Provence, France

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