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Claudien, un regard critique sur la Rome de la fin du IVe siècle dans les derniers poèmes politiques ?

Bruno Bureau

Résumés

Les poèmes politiques, autres que des invectives, écrits par Claudien entre 398 et 404 développent une critique parfois violente de la société romaine et de son mode de gouvernement jugé responsable des difficultés que rencontre l’empire au tournant du Ve siècle. Prioritairement dirigé d’abord contre l’Orient et sa cour, la critique évolue dans les poèmes de 402 et 404 vers une remise en cause de l’évolution de la société romaine occidentale et de l’exercice du pouvoir depuis l’installation de la dynastie constantienne. Cette critique permet à Claudien d’imposer l’idée d’un nécessaire retour à un régime impérial fondé sur les valeurs républicaines, qui constitue le cœur de son propos politique dans ces ultimes années de sa production.

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Texte intégral

  • 1 Sur les invectives de Claudien voir tout particulièrement Garambois‑Vasquez 2007. Sur le (...)
  • 2 Il est depuis longtemps établi que Claudien présente des événements orientaux un tableau to (...)
  • 3 Voir par exemple Paneg. 2, 25 ou 29. Sur ce texte, voir Latinus Pacatus Dre (...)
  • 4 Paneg. 2, 39 par exemple à propos de la ville d’Emona. Sur la clémence du prince et la déso (...)

1Dans la production politique de Claudien, les deux invectives Contre Rufin et Contre Eutrope laissent naturellement une part essentielle à la critique1, prioritairement du ministre incriminé dans le titre, mais plus largement de la dégradation (selon le point de vue occidental2) de la situation politique dans la partie orientale de l’empire ; c’est elle en effet qui permet l’installation au pouvoir de pareils personnages vilipendés par le poète. Pour le reste, s’agissant de Panégyriques, la dimension critique peut à juste raison apparaître secondaire. Certes, dans le panégyrique adressé à Théodose par Pacatus en 389, qui constitue en grande partie le modèle de référence de Claudien pour louer ses fils, l’orateur n’est pas exempt de propos critiques. Mais ceux‑ci visent presque uniquement Maximus l’usurpateur, peint avec des traits aussi caricaturaux que les deux ministres d’Orient par Claudien3. S’agissant en revanche des Romains qui ont suivi le tyran, et qui sans doute étaient fort nombreux et fort divers, Pacatus souligne, pour œuvrer probablement au travail de réconciliation voulu par Théodose, qu’ils ont été manipulés ou asservis par Maximus, et ont obéi à leur corps défendant4. Le panégyrique semble donc exclure la critique, ou à tout le moins la limiter à des synkriseis, comparant le laudandus à des figures‑repoussoir qui exaltent par contraste ses éminentes qualités.

  • 5 Sur les raisons de l’inachèvement, voir Claudien 1978, 5 et 6 ; il est fort improba (...)
  • 6 Les poèmes de Claudien sont cités dans l’édition donnée par J.‑L. Charlet (Charlet 2000 et (...)

2Or les derniers poèmes politiques de Claudien laissent une place, certes secondaire, mais cependant non négligeable, à des reproches ou des critiques adressées soit aux élites romaines (prioritairement mais non exclusivement, celles d’Orient), soit, phénomène plus troublant, à l’ensemble des Romains incluant d’ailleurs le poète lui‑même. Ce phénomène, qui n’a pas forcément toujours attiré l’attention, est en particulier visible dans l’ensemble que constituent le poème inachevé5 de La guerre contre Gildon, les trois livres du de consulatu Stiliconis, la Guerre contre les Gètes et le Panégyrique pour le sixième consulat d’Honorius6. Cet ensemble de textes est identifié clairement par Claudien comme formant une unité dans la présentation qu’il en fait à la fin de l’ouverture du Panégyrique pour le sixième consulat. Il écrit en effet (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 122‑126) :

Sed mihi iam pridem captum Parnasia Maurum

Pieriis egit fidibus chelys; arma Getarum

Nuper apud socerum plectro celebrata recenti.

Aduentus nunc sacra tui libet edere Musis

Grataque patratis exordia sumere bellis.

« Mais pour moi, plus tôt déjà, les cordes des Piérides sur ma lyre du Parnasse ont fait retentir la capture du Maure ; ce sont les armes des Gètes que récemment elle a célébré du son nouveau de son plectre. Maintenant ce sont les cérémonies sacrées de ton joyeux avènement qu’il plaît aux Muses de traiter et de prendre comme agréable avant‑propos les guerres que tu as menées ».

  • 7 Sur ces princes, voir Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 331‑355.
  • 8 Le rapprochement avec Marius est explicite à la fin de Get. (voir Clavd., carm. 26 [Get.], (...)
  • 9 Voir par exemple, sur le récit de l’affaire après ce qui est raconté dans Gild., Clavd., ca (...)

3Claudien propose donc de lire ensemble un poème de 398, la Guerre contre Gildon, laissé inachevé après le premier livre, la Guerre contre les Gètes de 402, poème épico‑panégyrique sur les opérations militaires qui aboutissent à la bataille de Pollentia, et le présent panégyrique (404). La logique du groupement paraît évidente : c’est par les deux victoires sur des ennemis étrangers, le Maure Gildon et le Goth Alaric, qu’Honorius entre dans la lignée des princes défenseurs de l’empire et rejoint ainsi Trajan et Marc Aurèle7, eux‑mêmes héritiers de Marius, vainqueur des Cimbres et des Teutons8. Toutefois, la mention Maurum captum peut tout à fait désigner non pas simplement le poème contre Gildon, qui, dans l’état où Claudien l’a laissé, ne raconte pas la fin du comte d’Afrique, mais tout ou partie du de consulatu Stiliconis (400). Le poème est en trois livres, dont seul le troisième est un véritable panégyrique consulaire, et il raconte dans son livre 1 la victoire du maître des milices sur le « Maure9 » ; on peut donc considérer que Claudien vise non pas trois, mais quatre de ses œuvres quand il propose ce groupement.

  • 10 Claudien 1978, 11.
  • 11 Sur les événements particulièrement complexes et obscurs de ces années, voir en par (...)
  • 12 Plusieurs questions sur l’irruption du Goth dans le paysage occidental demeurent sans (...)
  • 13 Exposé très complet et précis dans Cameron, Long, Sherry 1993. On se reportera égal (...)
  • 14 Sur cette question, voir l’excellente mise au point de McEvoy 2010.

4De fait, plus qu’aux textes plus anciens de Claudien, et sans nul doute en raison des nouvelles difficultés que traverse l’empire, on peut appliquer aux derniers poèmes « panégyriques » (incluant les deux épopées) cette remarque d’Elżbieta Olechowska10 : « Claudien se demande, comme tout le monde à cette époque, ce que sont devenues les promesses d’une gloire éternelle contenues dans les livres sibyllins, les prophéties qui si longtemps parurent exactes. Menacée par les barbares et par les querelles intestines, Rome ne ressemble plus à l’époque de Claudien à son image idéale. Quelles sont les causes de ce déclin ? ». Après l’échec (quoi qu’en dise Claudien) des opérations de Stilicon en Grèce et la rupture de fait avec l’Orient11, puis la défection de Gildon, le début du nouveau siècle avait vu l’irruption (pour des raisons peu claires12) d’Alaric dans le paysage occidental, le siège de Milan et la mise en danger de la cour, précédés par des troubles dans le Norique. L’Orient, quant à lui, traverse une forme d’instabilité politique et de lutte des clans autour d’Arcadius13, et il était légitime de se demander non pas si Honorius était légitime, mais s’il avait les capacités pour gouverner l’Occident, si le maître des milices avait fait les meilleurs choix pour défendre les intérêts de l’empire, et même, si le modèle pensé par Théodose et ses prédécesseurs pouvait se montrer viable face à des événements d’une gravité nouvelle14.

5Tout l’enjeu de la rhétorique de Claudien est alors (soit que Stilicon lui demande de le faire, soit qu’il expose son point de vue personnel, ou le point de vue du groupe social qu’il représente) de faire naître une prise de conscience des dangers et des faiblesses qui menacent l’empire tout en indiquant qu’il n’est pas trop tard, et que l’empire peut se relever de ses difficultés. C’est dans ce contexte que se déploie un discours critique diffus, mais parfois très violent, à l’encontre de ceux que le poète juge responsables de la dégradation de l’empire qu’Honorius et Stilicon s’efforcent de sauver et auquel ils désirent rendre sa grandeur passée.

6On pourrait alors dans une lecture rapide considérer que ce que critique Claudien, c’est « l’état d’avant », la série de compromissions et d’erreurs qui a conduit l’empire au bord du précipice. Mais, comme nous le verrons dans la première partie de ce travail, le fonctionnement même du discours panégyrique interdit de se limiter à cette lecture simple, car le discours, même s’il se fonde sur l’analyse du passé, porte toujours une valeur prescriptive, donc tournée vers l’avenir. Une fois ce mécanisme identifié dans les poèmes de Claudien que nous lisons, il devient clair que le matériau critique évolue considérablement entre le poème de 398, la Guerre contre Gildon, et celui de 402, la Guerre contre les Gètes ; c’est ce que nous montrerons dans les deux parties suivantes consacrées chacune à l’un des deux poèmes « épiques ». Or, si l’évolution du discours critique était seulement liée à l’évolution des circonstances historiques qui feraient que, face au danger que représente Alaric, on ne pourrait pas stigmatiser les mêmes défauts que devant le péril causé par Gildon, le discours critique des deux panégyriques pourrait présenter une certaine homogénéité, due aux circonstances assez semblables de leur création (à Rome, après une victoire « éclatante » des armes romaines, pour l’inauguration d’un consulat). Or nous verrons, dans une dernière partie, que l’on retrouve dans les deux panégyriques une inflexion parallèle de la critique, qui semble donc recouvrir une évolution sensible des valeurs et comportements que le poète juge nécessaire de restaurer, mais aussi de la personne qu’il tient pour la mieux à même d’opérer cette restauration, le maître des milices, ou le prince lui‑même.

1‑La critique dans le genre panégyrique, quelques considérations méthodologiques préliminaires

  • 15 Voir à ce sujet Pernot 1993 en particulier p. 710‑724 et 607‑620. Sur le foncti (...)

7La perception exacte de la portée de la critique dans un texte panégyrique suppose une attention particulière au mode de lecture impliqué par le genre, ce que l’on a pu appeler le pacte panégyrique15. Le discours se déploie en effet toujours sur deux plans, un plan que l’on peut qualifier de récapitulatif et un autre que l’on pourrait identifier comme performatif.

  • 16 Charlet 2000, 34 souligne à juste titre que cette remarque est topique dans sa formulatio (...)

8Le plan récapitulatif est évidemment le plus attendu : il s’agit de faire le catalogue de toutes les vertus, belles actions et grandes qualités du laudandus, l’autre repose sur un fonctionnement beaucoup plus subtil. Si le panégyriste attribue une qualité au laudandus, certes il lui adresse un compliment sur ce qu’il est supposé avoir déjà accompli ou montré (valeur récapitulative), mais, en un autre sens, il le lie à cette qualité (valeur performative). Si par exemple un panégyriste loue la clémence d’un prince, il atteste (ou feint d’attester) que ce prince a déjà été clément, mais, en même temps, il lie à la clémence l’image qu’il construit de ce prince : si, pour une raison ou une autre, le prince manque de clémence, immédiatement la figure du panégyrique lui est opposable, et l’acte inclément qu’il a posé invalide en un sens tout l’éloge antérieur. Ainsi, et de manière particulièrement nette chez Claudien, le renvoi au passé (valeur récapitulative) est indissociable de la construction du futur (valeur performative). Hors de notre corpus, un exemple parfait de ce fonctionnement se trouve dans l’ars regnandi proposée par Théodose à son fils Honorius dans le Panégyrique pour le quatrième consulat d’Honorius de 398. Aux vers 212 et suivants, Claudien rapporte (ou imagine) une conversation que Théodose aurait eu avec son fils, le jour de sa proclamation comme Auguste, le 10 janvier 393. Dans ce long discours, l’empereur expose à son nouveau collègue les règles qu’il doit se fixer pour bien gouverner et, dès la fin du discours, il impose la lecture récapitulative du passage, en s’adressant au moins autant au public de 398 qu’au prince défunt, l’interlocuteur diégétique, (Clavd., carm. 8 [4 Honor.] 430‑43116) :

aspice: completur uotum. Iam natus adaequat

te meritis et, quod magis est optabile, uincit.

« Regarde : ton vœu est accompli. Désormais ton fils t’égale en mérites et, ce qui est bien plus désirable, il te surpasse ».

Mais cette lecture récapitulative ne justifie pas à elle seule le dispositif diégétique, car pourquoi faire tenir à Théodose un long exposé de bonne politique, et non pas souligner simplement qu’Honorius appliquait ces principes dans son gouvernement ? La réponse est dans la nécessité non plus diégétique, mais idéologique du dispositif lui‑même : en présentant l’exposé comme une leçon autrefois donnée par Théodose et déjà assimilée par le prince, Claudien redonne aujourd’hui la même leçon à son impérial auditeur et lui impose (sous peine de ne pas être conforme à l’éloge qu’il lui offre) de s’y conformer hic et nunc.

9En quoi ce fonctionnement, inhérent sans doute à tout panégyrique, mais utilisé avec une particulière virtuosité par Claudien, peut‑il éclairer notre approche des critiques contenues dans nos poèmes et nous fournir une méthodologie de lecture ?

  • 17 Comme le note justement Charlet 2000, 190, le poète « commence par la fin », ce (...)

10Pour répondre à cette question, prenons un exemple particulièrement explicite contenu dans le plus ancien des textes de notre corpus, La guerre contre Gildon, qui date de la même année que le Panégyrique que nous venons d’évoquer (398). Au tout début du poème, Claudien se place au moment de l’énonciation, donc après la défaite de Gildon et en constate les effets bénéfiques (Clavd., carm. 15 [Gild.] 1‑517) :

Redditus imperiis Auster subiectaque rursus

Alterius conuexa poli. rectore sub uno

Conspirat geminus frenis communibus orbis.

Iunximus Europen Libyae. concordia fratrum

Plena redit.

« L’Auster est de retour dans l’empire, et la seconde voûte du ciel est à nouveau soumise. Par l’autorité d’un seul guide, les deux parties du monde s’accordent sous un même frein. Nous avons joint l’Europe à la Libye. La concorde des frères est pleinement restaurée ».

  • 18 Voir Charlet 2000, 192 sur la concordia augustorum et la manière dont Claudien minimise l (...)

Cette déclaration récapitulative insiste sur la fin de toute forme de dissension entre Orient et Occident et sur la restauration de l’unité18. Toutefois, selon un procédé qui rappelle exactement celui du panégyrique, Claudien met ensuite en scène une rencontre entre Arcadius et Théodose dans laquelle le prince défunt n’épargne pas son fils aîné qu’il accuse ouvertement d’avoir favorisé Gildon en manquant totalement à ses devoirs envers son frère (Clavd., carm. 15 [Gild.] 236‑240) :

« Hoc erat? in fratres medio discordia Mauro

Nascitur et mundus germanaque dissidet aula?

Gildonisne salus tanti sit palma furoris?

Scilicet egregius morum magnoque tuendus

Et cuius meritis pietas in fratre recedat! »

« 'C’était donc cela ? Entre les frères, à cause du Maure, voici que naît la discorde, et le monde comme la cour des frères se déchire ? Le salut de Gildon, est‑ce la récompense d’une telle folie furieuse ? Sans nul doute voilà bien un personnage aux mœurs remarquables, et dont il faut faire grand cas, voilà bien un personnage devant les mérites duquel la piété due à ton frère peut céder le pas !' ».

et quelques vers plus loin avec encore plus de véhémence (Clavd., carm. 15 [Gild.] 277‑278) :

quod respuit alter in hostem,

Suscipis in fratrem? longi pro dedecus aeui!

  • 19 Le sens d’alter ici est loin d’être évident, même si Claudien 1978 n’en dit rie (...)

« ce que ton frère refuse contre un ennemi, tu l’acceptes contre ton frère ? Ah déshonneur pour longtemps19 ! ».

Si la concorde est rétablie comme le dit le début du poème, à quoi sert l’élément récapitulatif du sermon adressé par Théodose à son fils ? Si, au contraire, le but du panégyrique est de rétablir la concorde, ou plus exactement de montrer qu’Honorius n’est pour rien dans les rapports exécrables entre l’Orient et l’Occident et que tout est la faute « des autres », le sermon a toute sa place comme outil performatif : il s’adresse hic et nunc à Arcadius, et la révolte de Gildon n’est que l’illustration de ce qu’il ne faut pas/plus faire ou tolérer. Un indice que cette lecture est probablement celle attendue est la réponse que donne Arcadius dans la fiction de Claudien (Clavd., carm. 15 [Gild.] 321‑324) :

« iussis, genitor, parebitur ultro.

Amplector praecepta libens, nec carior alter

Cognato Stilichone mihi. commissa profanus

Ille luat; redeat iam tutior Africa fratri ».

« 'À tes ordres, mon père, on obéira volontiers ; je fais miens avec grand plaisir les préceptes que tu me donnes, et il n’est personne qui me soit plus cher que Stilicon mon parent. Quant à ce criminel sacrilège, qu’il expie ses forfaits, qu’en toute sécurité l’Afrique revienne à mon frère' ».

  • 20 Sur ces événements outre les introductions des éditions citées plus haut, voir (...)

11L’emploi du futur parebitur offre bien un pont entre la lecture récapitulative et la lecture performative, pont qui seul rend possible la compréhension de la suite. En effet, au moment diégétique du sermon, Stilicon est tout sauf carior en Orient, puisqu’il a été déclaré hostis publicus à la suite de son intervention en Grèce de 39720. Le sermon a donc clairement ici un but performatif : il s’agit de dire clairement que, si Arcadius (le vrai) ne veut pas encourir le déshonneur dont Théodose le menace, il doit aller jusqu’au bout du programme que lui fixe le prince défunt : non seulement « lâcher » Gildon, ce qu’il a déjà plus ou moins fait, mais encore se réconcilier avec Stilicon et donc imposer à ses ministres une politique moins hostile, voire favorable au maître des milices d’occident.

12Cet exemple permet, selon nous, de comprendre comment va fonctionner la critique dans nos textes : elle ne sera jamais directe. En effet, le genre même du texte s’y oppose, s’il s’agit d’un panégyrique, et le respect de la hiérarchie sociale l’interdit, s’il s’agit de critiquer le prince ou même le maître des milices. En revanche, elle reposera sur le principe du récapitulatif/performatif : en soulignant que tel ou tel personnage ou telle ou telle institution n’ont pas été à la hauteur des attentes ou ont eu un comportement répréhensible (par exemple Arcadius en laissant agir Gildon contre Honorius et Stilicon), le personnage ou l’institution (Arcadius et/ou ses ministres) se trouveront sommés d’accepter la critique (puisqu’elle est inscrite dans l’« Histoire »). Nécessairement alors ils devront se corriger car les conséquences désastreuses de ce qui a été critiqué peuvent mécaniquement resurgir en cas de non‑conformité au comportement correct attendu.

  • 21 Bureau 2016.

13Une fois que l’on a perçu ce fonctionnement, les textes de notre corpus peuvent s’interpréter non seulement comme une exaltation de la Rome d’Honorius et de Stilicon, mais aussi, voire surtout, comme un appel à construire un nouveau modèle21 (représenté par le prince et/ou son maître des milices) face à un modèle qui a échoué : en un sens alors, dire que Rome, malgré ses défauts, l’a échappé belle grâce à ses excellents dirigeants, revient à dire que la vision que propose Claudien est en réalité la seule viable pour la survie de l’empire.

14Ainsi, la question de la critique de Rome et des Romains peut s’intégrer parfaitement dans le discours panégyrique en indiquant ou rappelant une norme qui constitue à la fois le point d’évaluation des qualités du laudandus (comment échappe‑t‑il à ces critiques ?) et les lieux dont le corps social tout entier (laudandus, public et poète) doit se détourner pour accomplir le programme idéal tracé par le poème.

15Il est alors évident que l’analyse du discours critique appelle à une certaine prudence et suppose en réalité une lecture globale du texte pour déterminer s’il s’agit d’une critique ponctuelle, dont l’unique but est de valoriser le laudandus ou le héros (sur le mode par exemple de « tous avaient fui, lui seul etc. ») ou bien s’il s’agit d’une réelle critique de fond dont le but est d’attirer l’attention de l’auditoire sur des aspects qui, même si le laudandus s’applique à les corriger, sont jugés ouvertement insatisfaisants ou inacceptables.

16Si l’on admet ainsi que le discours panégyrique transmet la norme idéale, il devient évident que la critique représente l’altérité, ce qui s’écarte de la norme, ce qui la remet en question. En fait, la question de la critique dans nos textes peut se résumer à cette autre question : qu’est‑ce qui, dans ces poèmes est autre, non‑conforme, ou contraire à la norme ? Une réponse très (trop rapide) consisterait à nommer en premier lieu (voire en unique lieu) les figures d’opposants dans les poèmes, Gildon, Alaric et leurs sbires, mais le fonctionnement n’est pas si simple, car il est assez facile de voir que ces figures d’opposants, caricaturés et montrés sous un jour odieux, ne sont pas vraiment l’objet d’une critique, dans la mesure où ils sont naturellement disqualifiés. Ils ne constitueront donc pas notre objet prioritaire, car ils ne s’éloignent pas de la norme : il lui sont fondamentalement étrangers. Cela ne veut pas dire qu’ils ne nous concerneront pas ici, mais indirectement, dans la mesure où leur émergence peut servir au poète à dire quelque chose de la perversion de la norme à l’intérieur même de la société romaine. On peut donc, en tenant compte de la nuance que nous venons d’introduire, restreindre la vision de l’altérité à une forme de discordia entre l’idéal romain et sa manifestation concrète, la critique pouvant alors naître et se développer dans la mesure où elle porte sur des personnes ou des institutions attendues en conformité avec la norme.

17Si l’on prend cette définition de l’objet de la critique comme « ce qui est dénoncé comme une forme d’altérité à une norme idéale attendue », les quatre textes déploient un discours absolument cohérent et qui leur donne sans doute une part de cette unité que le poète lui‑même nous suggérait d’y trouver. Dans La Guerre contre Gildon, et en partie le Consulat de Stilicon, tout le propos consiste à dire que « la faute est à l’autre », et donc à critiquer ceux (forcément étrangers à Honorius et Stilicon) qui détruisent l’empire tout en faisant mine de le défendre ; dans d’autres passages du Consulat de Stilicon et la Guerre contre les Gètes, si l’on retrouve cet aspect de rejet de la faute sur d’autres « Romains » (ceux de l’autre côté de la ligne de partage de l’empire), la critique se fait aussi interne : si l’autre trouve à se donner carrière et à nuire, n’est‑ce pas parce que « nous » (les représentants de la norme idéale en Occident) lui en avons donné la possibilité ? Le discours panégyrique se dédouble alors en traçant, à l’intérieur même de l’espace du « nous », le départ entre ceux qui sont strictement les défenseurs de la norme, et ceux qui, par faiblesse, peur ou lâcheté, acceptent de pactiser avec « l’autre ». Enfin, dans le dernier Panégyrique, le propos se resserre encore, et l’autre vient se nicher dans la matière même de l’éloge, comme si finalement le règne renouvelé qu’inaugure Honorius à Rome marquait le dévoiement qui a frappé le cœur même du pouvoir romain, l’autre devenant une partie du « nous », la part de faiblesse, de renoncement à la tradition et de soumission aux passions qui guette tout Romain, même dans l’antique Rome et fût‑il assis sur le trône des Césars.

2‑La Guerre contre Gildon ou la faute des autres

  • 22 Rome prononce un discours de 100 vers (28‑127) et Africa de 62 vers (139‑200), (...)
  • 23 L’effet produit par Rome qui a fait pleurer la cour divine (132‑133 : genitor iam corde r (...)
  • 24 Sur ce personnage, nommé souvent Théodose le comte (comte de Bretagne) ou Théodose l’Anci (...)

18Le dispositif narratif du livre repose, pour toute la partie du texte qui précède le déclenchement des opérations militaires, sur un effet d’écho assez saisissant : dans le monde des dieux, Rome et l’Afrique viennent plaider leur cause22, et provoquent l’émotion de la cour divine qui décide de les aider23, tandis que, dans le monde des hommes, deux Théodose, le comte24 et l’empereur, viennent plaider devant les deux cours et obtenir la condamnation de Gildon.

19Derrière cette évidente recherche de symétrie, cependant, se dissimule un élément essentiel pour notre propos, la mise en avant d’un couple antithétique Rome/Arcadius visible à la fois dans la présentation de la dea Roma au début du poème, et dans la manière dont Théodose en use avec son fils.

20Dans la seconde partie du poème, le discours que le comte Théodose adresse à Honorius avant d’obtenir une réaction énergique du jeune homme est six fois moins long que celui qu’il faut au prince défunt pour faire réagir Arcadius. De plus, le seul enjeu du discours adressé au prince d’Occident est de lui permettre de répondre par l’action à la question quid dubitas (339), ce qui précède n’étant qu’un rappel des troubles qui ont agité l’Afrique et que Théodose a su apaiser, et ce qui suit une forme de relecture du conflit à venir comme la prolongation d’une vendetta familiale (346‑347) :

« Di bene, quod tantis interlabentibus annis

Seruati Firmusque mihi fraterque nepoti ».

  • 25 Sur le personnage, ses rapports avec Gildon et la situation de l’Afrique, voir Laporte 20 (...)

« 'Les dieux ont bien agi : à tant d’années d’intervalle, ils m’avaient réservé Firmus25, ils réservent son frère à mon petit‑fils' ».

  • 26 Noter exsurge, inuade (339), desiste morari (340), dont les commentateurs Charlet 2000, 1 (...)

21Le discours du comte Théodose a donc certes une visée pragmatique (faire réagir Honorius26), mais la brièveté même du propos montre, autant que la rapidité fulgurante de la réaction du jeune prince, que cette visée pragmatique ne posait aucune difficulté et qu’en un sens le discours du comte n’est là que pour l’effet de symétrie (deux ombres pour conseiller les deux princes et les deux parties de l’empire). La parenté du discours du comte Théodose avec celui d’Africa est d’ailleurs évidente, car Théodose est celui qui a sauvé l’Afrique des mains de Firmus et, dans son propre discours, Africa se contente d’un portrait à charge des tyrans qui l’ont tourmentée, avec évidemment une insistance particulière contre Gildon. C’est probablement ce qui explique l’ordre des interventions : Honorius n’a besoin comme conseiller que d’un « spécialiste de l’Afrique » pour lui exposer la situation et souligner que l’Afrique est une « affaire de famille » ; cela suffit car sa capacité de réaction et de défense de l’empire est réelle et ses qualités naturelles ne demandent qu’à s’exprimer ; Arcadius, lui, a besoin d’un prince et d’un long sermon, dont il faut maintenant voir le lien avec le discours de la dea Roma.

  • 27 Sur le recours à la prosopopée de Rome pour soutenir un discours politico‑religieux au to (...)
  • 28 Clavd., carm. 15 [Gild.] 34‑36 : nunc pabula tantum / Roma precor. miserere tuae, pater o (...)
  • 29 Cela explique et justifie évidemment l’ecphrasis de la déesse comme une vieille femme épu (...)
  • 30 Charlet 2000, 202 a absolument raison de rapprocher l’emploi de ce mot de ce qu’on lit ch (...)
  • 31 Sur ces vers, voir le commentaire de Charlet 2000, 201‑203 qui souligne bien que le (...)

22La très célèbre ecphrasis de l’arrivée sur l’Olympe de la déesse vieillie et amaigrie introduit un discours certes qualifié de querelas (27)27, mais dont le ton devient rapidement nettement critique. La déesse met clairement en cause un affaiblissement de la puissance militaire de l’empire dans une relecture de l’Histoire qui oppose l’expansion militaire et morale sous la république et la monarchie impériale comme cause d’affaiblissement. Cette reconstruction est d’autant plus remarquable qu’elle n’a aucune utilité pragmatique dans le discours, tout l’enjeu immédiat du propos se trouvant aux vers 34‑36 avec la nécessité de rétablir au plus vite l’approvisionnement de la Ville compromis par Gildon28. Or Claudien met très clairement l’accent sur le déclin de la cité29 (Clavd., carm. 15 [Gild.], 45 : in qualem paulatim fluximus umbram30 ; Clavd., carm. 15 [Gild.], 46 : quondam...uigebam) et rapporte ce déclin au changement de régime, entre la république et l’empire (Clavd., carm. 15 [Gild.], 49‑5131) :

Postquam iura ferox in se communia Caesar

Transtulit elapsi mores desuetaque priscis

Artibus in gremium pacis seruile recessi.

« Après que le cruel César a transféré en lui le pouvoir jadis commun, mes bonnes mœurs se sont évanouies, j’ai oublié mes arts antiques et me suis réfugiée dans le sein servile de la paix ».

  • 32 Nous reverrons les développements ultérieurs de cette idée dans une optique stiliconienne (...)

23Il est aisé de reconnaître ici un discours topique, qui, en un sens, pourrait en disqualifier la portée pragmatique, mais le choix même du poète de faire entendre ici cette topique est essentiel, car Claudien veut inverser l’idée que le gouvernement impérial renforce l’empire, pour imposer l’idée qu’au contraire il l’affaiblit en éloignant les citoyens du champ de la politique comme s’ils devenaient de simples esclaves qui n’ont aucune part dans les décisions de leurs maîtres32. On peut alors relier à cela le second tournant posé par Claudien aux malheurs de Rome, la naissance de Constantinople et donc la division du centre du pouvoir. Or la manière dont il fait présenter la nouvelle capitale par la dea Roma est loin d’être exempte d’ambiguités (Clavd., carm. 15 [Gild.], 58‑63) :

Frugiferas certare rates lateque uidebam

Punica Niliacis concurrere carbasa uelis.

Cum subito par Roma mihi diuisaque sumpsit

Aequales Aurora togas, Aegyptia rura

In partem cessere nouae. spes unica nobis

Restabat Libyae, quae uix aegreque fouebat;

« Je voyais les navires porteurs de vivres rivaliser et au loin le lin des vaisseaux puniques à la course avec les voiles du Nil. Voilà que soudain une Rome égale à moi et l’Orient séparé prirent une égale toge, et les sillons égyptiens partirent du côté de cette nouvelle cité. Notre unique espoir restant c’était la Libye, qui peinait et avait du mal à nous nourrir ».

  • 33 Charlet 2000, 126 rapproche avec justesse cette concession au « politiquement correct » d (...)
  • 34 Cette lecture conduit à nuancer l’idée proposée par l’important article de Christiansen 1 (...)

24Tout en feignant d’adopter le discours officiel (par Roma, aequales togas33), Claudien le mine de l’intérieur : l’action s’est faite subito, ce qui laisse supposer un acte arbitraire posé sans en informer la déesse, l’Orient a créé officiellement une division de l’empire (diuisa), dont l’Occident ne peut être tenu pour responsable alors qu’il en est la victime, et ce nouvel état de fait a produit en réalité un résultat semblable, bien que moins dramatique, à la sécession de Gildon. Que comprendre ? L’Orient s’est délibérément, et par le seul fait du prince, constitué comme « un autre empire », qui a mené sa barque selon ses intérêts propres, et d’« un autre empire » est donc devenu « l’empire des autres »34.

  • 35 Sur ce point et son exploitation ultérieure par Claudien, voir infra.
  • 36 Il est étrange que ni Claudien 1978 ni Charlet 2000 ne se demandent c (...)

25On est alors très loin du simple recours à la topique, Claudien présentant deux critiques fondamentales : la monarchie du principat fait qu’il se crée un rapport d’altérité entre prince et citoyens35, ce qui a provoqué une première crise, civique, ensuite amplifiée par l’arbitraire princier qui a osé diviser ouvertement l’empire en inventant une nouvelle Rome, qu’il a voulue égale à l’ancienne, autrement dit en inscrivant l’altérité au cœur même du fonctionnement de l’empire. À partir de ce moment‑là, l’événement Gildon, si grave soit‑il, n’est que le révélateur d’un empire où les deux parties sont devenues étrangères l’une à l’autre, ce qui explique le slogan performatif du début concordia fratrum plena redit, autrement dit « puissions‑nous annuler la division de l’empire », soit annuler tout ce qui a été fait au moins depuis Constantin, pour remettre l’empire rectore sub uno36.

  • 37 Comme le note à juste titre Christiansen 1970, 117 dans une lecture générale (q (...)

26Si l’on admet ce point de départ, « l’Orient est devenu l’empire des autres », tout le discours que Théodose tient à Arcadius prend son sens37. Gildon a tiré parti des conséquences de l’Aurora diuisa en même temps qu’il en illustre les dangers (Clavd., carm. 15 [Gild.], 236‑240) :

in fratres medio discordia Mauro

Nascitur et mundus germanaque dissidet aula?

Gildonisne salus tanti sit palma furoris?

Scilicet egregius morum magnoque tuendus

Et cuius meritis pietas in fratre recedat!

« Entre les frères, à cause du Maure, voici que naît la discorde, et le monde comme la cour des frères se déchire ? Le salut de Gildon, est‑ce la récompense d’une telle folie furieuse ? Sans nul doute voilà bien un personnage aux mœurs remarquables, et dont il faut faire grand cas, voilà bien un personnage devant les mérites duquel la piété due à ton frère peut céder le pas ! ».

27Or précisément, les conditions mêmes qui ont valu l’empire à Arcadius, la mort prématurée de son père, devaient abolir toute forme de division et resserrer l’union entre les frères. Car le pouvoir que laissait involontairement Théodose était fragile (Clavd., carm. 15 [Gild.], 293‑301) :

cum diuus abirem,

Res incompositas (fateor) tumidasque reliqui.

Stringebat uetitos etiamnum exercitus enses

Alpinis odiis, alternaque iurgia uicti

Victoresque dabant. uix haec amentia nostris

Excubiis, nedum puero rectore quiesset.

Heu quantum timui uobis, quid libera tanti

Militis auderet moles, cum carcere moto

Ferueret iam laeta nouis! dissensus acerbus

Et grauior consensus erat.

« Quand je suis parti rejoindre les dieux, je l’avoue, j’ai laissé une situation politique en désordre et explosive. L’armée, bien que je lui eus interdit, tirait encore l’épée sous le coup de la haine née dans les Alpes, et, alternativement, vainqueurs et vaincus suscitaient des conflits. Il nous aurait été difficile, même si nous avions pu y veiller, de calmer cette folie ; comment un prince enfant l’aurait‑il pu ! Hélas comme j’ai craint pour vous un coup d’audace d’une telle multitude de soldats livrée à elle‑même, une fois que, délivrée de son carcan, elle brûlerait de joie à l’idée d’une révolution ! Divisée l’armée était sans pitié, unie elle était plus dangereuse encore ».

28Or il se trouve, que, face à ce danger, Arcadius n’a en aucun cas eu l’attitude qui convenait (Clavd., carm. 15 [Gild.], 311‑313) :

Debueras etiam fraternis obuius ire

Hostibus, ille tuis. quae gens, quis Rhenus et Hister

Vos opibus iunctos conspirantesque tulisset?

« tu aurais dû aussi te porter au‑devant des ennemis de ton frère, comme lui au‑devant des tiens. Quelle nation, quel Rhin, quel Danube aurait pu soutenir l’union de vos forces et votre unanimité ? ».

29Ici la mention de la réciprocité (ille tuis) est particulièrement virulente : en effet, dans l’optique occidentale, Honorius a volé au secours de son frère quand Alaric dévastait la Grèce et il lui a envoyé Stilicon pour régler le sort du Goth ; Honorius a donc fait sa part des devoirs fraternels et il en a été bien mal récompensé. C’est donc l’Orient, et l’Orient seul, qui porte la responsabilité des difficultés de Rome : l’Orient a accepté l’allégeance de Gildon en sachant pertinemment qu’il trahissait Honorius, et n’a rien fait pour aider l’Occident alors que l’Occident s’était dépensé pour aider la Grèce ; d’ailleurs l’Occident n’attend rien de l’Orient, sauf qu’il n’empêche pas Honorius de régler la question, car Théodose souligne l’absence totale de réaction d’Arcadius, tout en semblant lui laisser la décision finale, quand il lui dit (Clavd., carm. 15 [Gild.], 314) :

Sed tantum permitte, cadet. nil poscimus ultra.

« contente‑toi de laisser faire, il tombera. Nous ne demandons rien de plus ».

  • 38 On voit bien ici que, dans le mode récapitulatif (puisque Gildon est déjà vaincu), il (...)

30À défaut d’être utile, ce qui est attendu d’Arcadius est donc qu’il n’empêche pas Stilicon et Honorius d’agir comme ils l’entendent. Or, non sans malice de la part du poète, l’altérité que critique ici Théodose dans l’absence passée de soutien d’Arcadius à Honorius38, c’est exactement celle de Gildon. En ne faisant rien, Arcadius ne s’est pas montré seulement l’allié objectif de Gildon, il a agi exactement comme le Maure. En effet quand Théodose s’est trouvé en danger en raison de la guerre civile (Clavd., carm. 15 [Gild.], 241‑242 : ciuile calebat / Discidium; dubio stabant Romana sub ictu;), seul Gildon n’a rien fait, attendant de voir qui l’emporterait (Clavd., carm. 15 [Gild.], 246‑252) :

Solus at hic non puppe data, non milite misso

Subsedit fluitante fide. si signa petisset

Obuia, detecto summissius hoste dolerem

Restitit in speculis fati turbaque reductus

Librauit geminas euentu iudice uires

Ad rerum momenta cliens seseque daturus

Victori; fortuna simul cum mente pependit.

« lui seul n’a pas donné un navire, pas envoyé un soldat, il est resté en embuscade, sans décider où irait sa loyauté ; s’il avait avancé contre moi ses enseignes, son hostilité se serait découverte et j’en aurais moins souffert, mais il resta à observer le destin et, loin de la mêlée, il pesa les forces de l’un et de l’autre à la balance de la réussite, fixant son allégeance selon les vicissitudes de la situation, et prêt à se donner au vainqueur ; la fortune, comme sa décision, resta en suspens ».

31Et par un bel exemple d’inversion entre le performatif (ce que risque de faire Arcadius) et le récapitulatif (ce que tout le monde sait qu’il a fait), le prince défunt conclut (Clavd., carm. 15 [Gild.], 257‑258) :

tali te credere monstro

Post patrem fratremque paras?

  • 39 La thématique du monstre est ici essentielle, car, dans l’imaginaire politique de Claudie (...)

« tel est bien le monstre auquel après ton père et ton frère tu te prépares à te fier ? »39.

Ainsi se construit l’enjeu critique du poème : l’Orient, qui s’est coupé des racines historiques de l’empire par le fait du prince, a développé une politique égoïste et méconnaissant l’intérêt général qui a permis l’émergence du monstre Gildon. Toutefois, cette partition de l’empire traduit un malaise plus global du monde romain, celui du glissement du peuple des fils de Mars, peuple de citoyens à un peuple de sujets ; la critique se situe donc à divers niveaux de profondeur : Gildon est un tyran abject, mais il a su profiter de l’égoïsme de l’Orient, qui, lui‑même, est la conséquence d’une perte des valeurs proprement romaines. Il incombe donc à Honorius (et surtout à Stilicon) de réprimer Gildon, ramener l’Orient à l’unité réelle de l’empire et restaurer à Rome une forme de gouvernement qui unisse autorité impériale et valeurs républicaines : ce sera le programme du Consulat de Stilicon, mais dès le présent poème, Claudien met dans la bouche d’Honorius une forme d’autocritique ; le jeune prince prend conscience qu’il pourrait ressembler à son frère et ne rien faire d’utile, laissant l’empire aller à vau‑l’eau et il se révolte contre cette idée (Clavd., carm. 15 [Gild.], 375‑378) :

« […] An patiar tot probra sedens iuuenisque relinquam

Quae tenui rexique puer? bis noster ad Alpes

Vlterius genitor defensum regna cucurrit.

Nos praedae faciles insultandique iacemus? »

« ‘[…] et moi, tant de camouflets, je les supporterais en restant assis et, maintenant que je suis un jeune homme, j’abandonnerais ce qu’enfant j’ai possédé et gouverné ? Deux fois au‑delà des Alpes notre père a accouru pour défendre l’empire. Et nous, nous resterons couchés là comme des proies faciles que l’on peut outrager’ ».

Ces derniers mots du prince en réponse à son père marquent clairement l’inscription d’Honorius dans le projet restaurateur qui a motivé la critique acerbe de l’Orient ; d’ailleurs il n’est certainement pas dû au hasard qu’au lieu du comte Théodose qui a disparu, c’est l’incarnation de ce programme qui répond au prince :

Finierat. Stilicho contra cui talia reddit.

« il avait achevé. C’est Stilicon qui lui répond en ces termes ».

32Toutes les dimensions de la critique que nous avons mises en avant convergent alors vers le discours final d’Honorius aux troupes qui s’embarquent et qui peut, pour le sujet qui nous concerne ici se résumer en deux phrases qui ouvrent et ferment pratiquement le propos (Clavd., carm. 15 [Gild.], 429‑431) :

iusto magnoque triumpho

Ciuiles abolete notas; sciat orbis Eous

Sitque palam Gallos causa, non robore uinci.

  • 40 Sur la mention des Gaulois ici, voir le commentaire de Charlet 2000, 212. Comme le (...)

« en un juste et grand triomphe, détruisez les souillures qui entachent l’État, que l’Orient sache bien, et qu’il soit bien clair que les Gaulois sont vaincus par une juste cause, non par la force40 »,

puis au moment de conclure (Clavd., carm. 15 [Gild.], 459‑460) :

caput insuperabile rerum

Aut ruet in uestris aut stabit Roma lacertis.

« l’invicible tête du monde, Rome, tombera ou se maintiendra grâce à vos bras ».

33Ainsi le dispositif critique de la Guerre contre Gildon impose une vision unitaire de l’empire, dans laquelle la fracture dangereuse et criminelle est exclusivement le fait de l’Orient ; en ce sens, tout est de la faute des autres ! Mais, à un niveau plus profond d’analyse, c’est aussi le modèle politique impérial qui est critiqué, dans la mesure où rompant avec le système républicain, il a éteint le sens civique des Romains, tout en les confiant aux mains d’un monarque et en mettant leur salut entre leurs mains ; si ce monarque est capable et/ou bien conseillé (Théodose), le système peut être viable, bien qu’imparfait, si le monarque est faible ou mal conseillé (Arcadius), l’effondrement est un risque réel. Dans ce cas, « l’autre » pourrait bien être parmi « nous », voire être une part de « nous » ; c’est en ce sens que vont d’ailleurs réfléchir les poèmes suivants de Claudien.

3‑L’évolution de la critique de 398 à 402 : la Guerre contre les Gètes, un début de remise en cause de l’évolution de l’Occident ?

  • 41 Il est évident que ni l’un ni l’autre ne sont des barbares au sens où Claudien (...)
  • 42 Il est extrêmement difficile de savoir quelle place l’Orient a dans les événeme (...)

34La Guerre contre les Gètes de 402 constitue un bon point de comparaison pour évaluer comment se développe ou s’infléchit le discours critique de Claudien ; en effet le genre du texte est proche de celui de la Guerre contre Gildon, une épopée miniature et non un panégyrique, et les enjeux sont proches sans être toutefois identiques. Dans les deux cas, un personnage présenté comme un barbare, Gildon et Alaric41, fait peser sur l’Occident une menace à laquelle l’Orient n’est pas étranger42. Dans les deux cas, il appartient donc à Stilicon de réduire le danger sur le champ de bataille et à Claudien de diffuser le sens que le maître des milices entend donner à son action, tout en mettant en avant l’analyse géopolitique que donne des événements le camp stiliconien. Il y a toutefois de réelles différences entre les deux situations : la menace est désormais immédiate, puisqu’Alaric a mis le siège devant la résidence impériale de Milan, et surtout la réponse apportée par Stilicon est déconcertante, car s’il a écrasé Alaric comme le dit Claudien, pourquoi l’avoir laissé fuir et vivre ? Et s’il ne l’a pas écrasé, par incapacité militaire ou par calcul politique machiavélique (comme le pensent sans doute bien des auditeurs du poète), comment peut‑il justifier cette politique ? En un sens donc, la situation de 402 est bien plus grave que celle de 397 : Stilicon est sans doute beaucoup plus fragilisé par Alaric que par Gildon, car le Goth menace directement (et sur son terrain) son autorité, et surtout ce qui a finalement été assez simple dans le cas du Maure (éliminer l’intrus) s’annonce autrement plus compliqué avec le Goth.

35Une partie des critiques présentes dans le poème recoupe donc logiquement les thèmes présents dans la Guerre contre Gildon : c’est le cas de l’accusation portée contre l’Orient de se livrer à un double jeu, idée que l’on retrouve dans la bouche du vieux goth en (Clavd., carm. 26 [Get.]. 516‑517) :

Extinctusque fores, ni te sub nomine legum

Proditio regnique fauor texisset Eoi.

« tu aurais été écrasé si sous couvert des lois la trahison de l’empire et la faveur de l’Orient ne t’avaient protégé ».

  • 43 Il n’y a aucune raison sérieuse de ne pas voir en ce personnage une création du (...)
  • 44 Christiansen 1970 va peut‑être un peu vite en disant que dans les derniers poèmes, (...)

36En identifiant, faveur de l’Orient et trahison de l’empire, le personnage imaginé par Claudien43 duplique exactement les thèmes présents dans le poème précédent à propos de Gildon : en choisissant de privilégier ses intérêts immédiats, l’Orient crée une situation qui le pose, de fait, en ennemi de l’empire44. Le fait que ce soit un étranger qui assume cette remarque crée par ailleurs un effet d’objectivité qui constitue comme une forme d’évidence imposée aux auditeurs. Mais de quel Orient s’agit‑il ? Valeur performative et valeur récapitulative, en se mêlant, créent en effet une ambiguïté certainement voulue par le poète. Dans la logique diégétique, où s’inscrit l’espèce d’autobiographie qu’Alaric présente en vantant sa puissance, il a su se nourrir de la faiblesse des orientaux (Clavd., carm. 26 [Get.] 535‑543) et cela renvoie historiquement aux années qui ont précédé son attaque contre l’Italie :

At nunc Illyrici postquam mihi tradita iura

Meque suum fecere ducem, tot tela, tot enses,

Tot galeas multo Thracum sudore paraui

Inque meos usus uectigal uertere ferri

Oppida legitimo iussu Romana coegi.

Sic me fata fouent; ipsi, quos omnibus annis

Vastabam, seruire dati: nocitura gementes

Arma dabant flammisque diu mollitus et arte

In sua damna chalybs fabro lugente rubebat.

« Mais maintenant que l’on m’a donné pouvoir sur l’Illyricum, et qu’ils ont fait de moi un de leurs généraux, nombreux sont les traits, nombreuses les épées, nombreux les casques que je me suis procuré à la sueur de la Thrace, et pour mon usage, j’ai contraint les villes romaines, par un ordre parfaitement légal, à diriger leur tribut en fer. Voilà comment me favorisent les destins ; ceux‑là mêmes que je dévastais tous les ans, on me les a donnés pour qu’ils me servent : en gémissant ils livraient les armes qui serviraient à leur nuire et, longtemps amolli au feu et avec art l’acier rougissait au milieu des pleurs de l’artisan pour leur propre perte ».

  • 45 La date de cette nomination, ses circonstances et son existence même sont sujets de discu (...)

37L’accusation ici (ce qui précisément rend Alaric si présomptueux) évoque très clairement la nomination du Goth comme magister militum per Illyricum, nomination qu’il doit apparemment à Eutrope, qui incarne aux yeux de Claudien, ce qui se fait de pire en matière de trahisons orientales45. À la différence du discours de Théodose dans le poème précédent, Arcadius lui‑même paraît épargné, et toute la faute semble reposer sur un ministre que le prince a fort heureusement écarté. Nous sommes alors dans la lecture rétrospective.

  • 46 Cet élément a été invoqué pour justifier un rapprochement entre Orient et Occident Camero (...)

38Mais ce n’est pas la seule possible, car, très habilement, Claudien ne fournit aucun indice interdisant la lecture performative, en mentionnant par exemple que ces faveurs étaient l’œuvre du spado ou que désormais Alaric n’en jouissait plus. Même le parfait est ambigu, en ce qu’il peut désigner soit un passé révolu, soit un état présent qui prend sa source dans ce passé. Le poète tient donc, sans l’affirmer ouvertement dans cette année où les deux princes exercent conjointement le consulat46, à pouvoir encore insinuer que l’entente qui règne entre les frères pourrait à tout moment être ruinée par l’action inconsidérée des ministres orientaux, autrement dit, que les causes qui ont produit Gildon et Alaric existent probablement encore. De façon sans doute plus sournoise et implicite que dans le poème précédent Claudien ne lève donc pas volontairement l’ambiguïté sur la loyauté à attendre de l’Orient.

39Mais ce qui distingue fondamentalement le discours critique des deux poèmes est la place que prend dans la Guerre contre les Gètes la critique interne de l’Occident lui‑même. Jusqu’ici, pour l’essentiel, le discours critique avait eu pour but de poser l’Orient comme générateur de la discordia face à un Occident qui incarnait la norme, autrement dit les valeurs romaines par excellence. Confronté cette fois à un ennemi sur son propre sol, l’Occident est clairement renvoyé par le poète à sa propre responsabilité (évidemment dans le but de faire émerger la figure de Stilicon comme promoteur d’un retour à la norme). Certes, les critiques peuvent sans difficulté être rattachées à des topiques morales ou historiographiques, mais ce n’est pas tant leur nature que leur convocation dans ce contexte précis qui doit guider notre lecture.

40La critique la plus virulente et la plus directe consiste à faire d’Alaric un produit de la discordia civilis, en rappelant que c’est la lutte contre Maximus qui a pour la première fois conduit le Goth en occident (Clavd., carm. 26 [Get.], 284‑288).

Nunc uero geminis clades repetita tyrannis

Famosum uulgauit iter nec nota fefellit

Semita praestructum bellis ciuilibus hostem.

Per solitas uenere uias, aditusque sequendos

Barbarico Romana dedit discordia bello.

« en réalité, la répétition de la défaite par deux usurpateurs a rendu connu et fameux le chemin, et ces sentiers bien connus n’ont pas trompé un ennemi qu’avaient auparavant préparé par avance nos guerres civiles. C’est par des routes familières qu’ils vinrent et c’est la discorde romaine qui donna à la guerre barbare l’accès qu’ils devaient suivre ».

41Même si elle porte sur les opérations de 394 (et de 389), la critique est cependant intéressante, car Claudien n’a aucune raison diégétique de convoquer cet épisode, et surtout, dans les usurpations de Maximus et d’Eugène, il est impossible d’incriminer d’une manière ou d’une autre l’Orient, et d’ailleurs le poète ne le fait nullement. Il s’agit donc ici de mettre les Occidentaux en face de leur propre faiblesse : ils ont été incapables de respecter les règles de succession impériale et se sont livrés à des usurpateurs et ils le paient maintenant par la présence hostile d’Alaric, qui, sans eux, n’aurait jamais été conduit en Occident. L’argument semble étrange dans la mesure où c’est bien Théodose qui a conduit Alaric en Occident avec le reste des troupes mobilisées contre Eugène, et donc on pourrait entendre ces mots comme une critique déguisée de l’empereur défunt qui n’aurait pas mesuré le danger. Mais, sans exclure totalement une critique implicite, la lecture la plus naturelle ici est celle qui incrimine directement l’Occident, qui se perd dans l’amor discordiae. Sur le plan récapitulatif, nul dans l’auditoire ne peut contester le bien‑fondé de la critique du poète, mais sur le plan performatif, cette critique sonne comme un avertissement à qui serait tenté de menacer le pouvoir d’un prince encore jeune, inexpérimenté et, on l’a vu avec Gildon, à l’autorité fragile.

42Or cette critique fondamentale éclaire, selon nous, toute une série de passages du poème qui sont tout autre chose que la récitation mécanique de topiques liées à l’évocation de l’effroi devant l’invasion.

43En effet, la remarque sur la discordia civilis prend une autre profondeur (dans la lecture performative) si on la relie à un reproche particulièrement violent que Stilicon adresse à la cour et à l’aristocratie romaine en (Clavd., carm. 26 [Get.], 296‑301) :

« Quid turpes iam mente fugas, quid Gallica rura

Respicitis Latioque libet post terga relicto

Longinquum profugis Ararim praecingere castris?

Scilicet Arctois concessa gentibus urbe

Considet regnum Rhodano capitique superstes

Truncus erit? »

« 'qu’avez‑vous dans votre for intérieur à regarder vers une fuite honteuse, vers les terres gauloises, que vous plaît‑il d’abandonner derrière vous le Latium pour fuir entourer de l’enceinte de votre camp d’exilés la lointaine Saône ? Sans nul doute vraiment, quand vous aurez abandonné la Ville aux nations du Pôle, l’empire s’installera sur le Rhône et le tronc pourra survivre séparé de sa tête ?' ».

  • 47 Sur l’importance de ce thème dans la pensée politique du début du Ve siècle, voir en part (...)

44En faisant écho à l’idée de mettre le prince et la cour à l’abri en fuyant vers Lyon, Claudien semble parler de tout autre chose que de la discordia ciuilis, et évoquer plutôt la lâcheté de la cour, nous y reviendrons. Mais, en fait, la ligne profonde de la critique est la même, car l’image du tronc décapité renvoie bien à la division ou à l’éclatement de l’Occident. Or cet éclatement se fait au détriment de la tête ou de la capitale (caput ayant évidemment les deux sens), avec l’abandon de Rome. L’évocation de la Ville ici n’a rien de gratuit, car le poème est récité à Rome, et donc l’auditoire doit comprendre qu’il a été question de l’abandonner à son sort pour fuir en Gaule, mais en même temps, le pouvoir impérial ne réside plus à Rome depuis un siècle, et donc ce que pointe ici Claudien est l’évolution de la mentalité d’une cour romaine habituée à vivre loin de Rome et qui a logiquement en partie perdu le respect et l’attachement viscéral que tout Romain doit avoir pour sa Ville47.

45Or c’est bien de la conservation ou de la perte des valeurs romaines traditionnelles qu’il est question, à travers l’idée même de cette fuite honteuse, car le poète, quand il reprend la parole après les mots de Stilicon n’est guère plus indulgent que son héros (Clavd., carm. 26 [Get.], 314‑315) :

His dictis pauidi firmauit inertia uulgi

Pectora migrantisque fugam compescuit aulae;

« Par ces mots il redonna force au cœur lâche d’un peuple en proie à la peur, et apaisa le désir de fuite d’une cour déjà sur le départ ».

46L’écho en fin de vers entre les deux dissyllabes uulgi et aulae porte ici l’essentiel de la charge critique : la cour, qui devrait montrer l’exemple n’a pas plus de courage que la populace, et à l’inverse, le peuple n’a que la cour qu’il mérite. Lâche lui‑même comment pourrait‑il espérer un gouvernement courageux ? C’est déjà ce qu’avait stigmatisé le poète quand il décrivait la panique qui s’était emparée de l’Italie à la simple annonce de l’arrivée du Goth (Clavd., carm. 26 [Get.], 160‑162) :

Nos terrorum expers et luxu mollior aetas

Deficimus queruli, si bos abductus aratro,

Si libata seges.

« nous n’avons plus de sujet de terreur et, génération que le luxe a amollie, nous perdons courage et nous gémissons si notre bœuf a été éloigné de la charrue, si nos moissons ont pris la pluie ».

47L’opposition topique entre le courage né de la crainte d’un danger extérieur et l’amollissement du luxe, est ici complétée par le tableau d’une société centrée exclusivement sur ses intérêts économiques ou frumentaires et qui a perdu totalement le sens de la défense de la patrie ; cette critique rebondit d’ailleurs à la fin du poème dans la manière dont le poète décrit l’affligeant résultat de la « mobilisation » des Italiens qu’il oppose à la véritable armée que Stilicon ramène de Norique (Clavd., carm. 26 [Get.], 463‑468) :

Non iam dilectus miseri nec falce per agros

Deposita iaculum uibrans ignobile messor

Nec temptat clipeum proiectis sumere rastris

Bellona ridente Ceres humilisque nouorum

Seditio clamosa ducum: sed uera iuuentus,

Verus ductor adest et uiuida Martis imago.

« Ce n’est plus désormais une misérable levée de troupes, ni un moissonneur qui a déposé sa faux dans son champ pour saisir un vil trait, et ce n’est plus Cérès qui, sous les rires de Bellone, tente de prendre un bouclier après s’être débarrassée de ses râteaux, ni la vulgaire discorde de chefs novices et ses cris ; c’est une vraie jeunesse, un vrai chef qui arrivent, vivante image de Mars ».

48La ridicule mobilisation des soldats paysans va bien plus loin que l’incapacité (bien documentée) de l’Italie à fournir des soldats de valeur pour les armées tardives. Le choix du mot dilectus renvoie clairement aux levées de troupes antiques, à la mobilisation des soldats‑paysans, à l’image idéale du peuple romain en armes, cette uiuida Martis imago, le dieu Mars marchant au milieu de ses fils, les Romains, qui ne se trouve plus aujourd’hui que dans une armée étrangère que Stilicon est allé chercher hors de l’Italie. Même si Claudien, pour ne pas écorner la romanité parfaite de son héros, se garde bien de dire que les soldats de Stilicon sont des étrangers (il le dira cependant quand il évoquera la devotio de l’Alain), il souligne cependant que l’Italie n’est plus capable de se défendre seule, comme il l’avait déjà souligné au début du poème dans un passage qui prend maintenant sa pleine portée critique. Il s’agissait alors de remercier Stilicon d’avoir tiré l’Occident de la nuit du désespoir, du désordre et de la peur mediis exuta tenebris (Clavd., carm. 26 [Get.], 36) ; pour souligner l’importance de l’exploit réalisé par le maître des milices, Claudien tenait alors des propos qui maintenant s’éclairent (Clavd., carm. 26 [Get.], 44‑51) :

Iam non in pecorum morem formidine clausi

Prospicimus saeuos campis ardentibus ignes

Alta nec incertis metimur flumina uotis

Excidio latura moram nec poscimus amnes

Vndosam seruare fidem nubesque fugaces

Aut coniuratum querimur splendere serenum.

Ipsa quoque internis furiis exercita plebis

Securas iam Roma leuat tranquillior arces;

« Désormais nous ne sommes plus enfermés par la peur comme du bétail à regarder les feux cruels sur nos champs incendiés, nous ne mesurons plus la hauteur des rivières, en formant d’incertaines prières, pour qu’ils retardent notre fin, nous ne demandons plus aux fleuves de nous garder la loyauté de leurs eaux, nous ne déplorons plus la fuite des nuages ou un temps radieux qui conspire contre nous, désormais aussi, après avoir été en proie aux troubles nés des fureurs intestines de sa plèbe, Rome, apaisée relève en toute sécurité sa citadelle ».

49Mis en rapport avec ce que nous venons de lire, ces vers établissent clairement le fond de la critique menée par le poète : devenu un troupeau de bétail (pecorum) docile et privé de toute initiative, les Romains ont perdu ce qui les protégeait, leur valeur guerrière, et ils en sont réduits à compter sur la protection de la nature et non sur leur propre force pour les défendre contre Alaric. Or deux éléments supplémentaires peuvent ici retenir notre attention : la mention des éléments naturels, et l’image de la guerre civile.

  • 48 Clavd., carm. 26 [Get.], 173‑193.

50En montrant des Romains qui se fient uniquement à la nature pour les protéger, Claudien anticipe sur ce qu’il va décrire plus loin, l’incapacité de la nature à défendre les Orientaux contre l’irrésistible avancée d’Alaric48 ; finalement, les Romains, qui ont entendu ces vers au début du poème, pourront se reconnaître dans la Graecia imbellis, qui n’a pas eu la force d’arrêter le Goth. Ainsi les fils de Mars ne valent pas mieux (sauf évidemment leur héros) que des Graeculi.

51Les deux derniers vers sonnent étrangement dans le propos : si l’on voit bien la logique, Rome désormais réveillée par Stilicon a repris confiance en elle et retrouvé sa valeur, pourquoi évoquer ici les guerres civiles alors qu’on parlait de la peur ? Le poète n’établit aucun lien explicite, mais ce que nous avons déjà vu permet de le comprendre : si les Romains par égoïsme et goût du luxe ont perdu leurs valeurs guerrières et morales, ils ont aussi perdu leurs valeurs civiques, comme le montre l’idée absurde d’abandonner Rome, et donc ont perdu le sens de la concordia civilis.

52En réalité ce que décrit Claudien, pour souligner l’urgence de l’intervention salvatrice de Stilicon, c’est un Occident devenu faible, lâche, égoïste et guidé par des intérêts personnels qui priment sur l’intérêt général. Or, de façon absolument explicite, c’est la leçon morale qu’il tire de l’épisode d’Alaric, avant d’en tirer la leçon historique tout à la gloire de Stilicon et des valeurs qu’il entend rétablir. Alaric n’est plus seulement le produit de la crise morale et politique de l’Orient, il est le symptôme de la décadence de tout l’empire, décadence que seul Stilicon peut enrayer, car Alaric incarne cette décadence (Clavd., carm. 26 [Get.], 565‑567), en étant l’homme

Quem discors odiisque anceps ciuilibus orbis,

Non sua uis tutata diu, dum foedera fallax

Ludit et alternae periuria uenditat aulae.

« qu’un monde en discorde et acharné à la guerre civile a protégé et non sa propre force, tandis qu’il nous trompe et se joue des traités et vend alternativement ses parjures à l’une et l’autre cour ».

53On mesure ici, dans alternae aulae, l’évolution du discours critique de Claudien entre Gild. et le présent texte. Ce qui était le moyen de stigmatiser l’Orient dans le premier poème devient, sans pour autant, nous l’avons vu, dédouaner l’Orient d’une écrasante responsabilité, l’indice d’une dégénérescence globale d’un empire qui, tout occupé à se déchirer (par exemple en déclarant le héros Stilicon hostis publicus), permet à celui qui n’est finalement qu’un aventurier de terroriser le monde et de dicter sa loi à ses propres maîtres. Ainsi, le discours porté par la Guerre contre les Gètes n’est pas seulement une action de grâce à Stilicon pour avoir écarté le Goth et fourni un exemple de ce qui attend toute nation qui entrera sur le sol italien. C’est aussi l’émergence d’un héros providentiel dans un monde en crise, seul capable d’inverser une tendance lourde qui a fait évoluer l’empire dans une perte générale des valeurs de la romanité.

54C’est évidemment sur ce point, plus que tout autre, que le discours critique des « épopées » peut rejoindre celui des panégyriques, car Stilicon, puis Honorius sont successivement posés en 400 puis 404 comme les seuls agents possibles du renouveau romain.

4‑La critique dans les panégyriques : ramener l’unité de la romanité en supprimant les germes d’altérité dangereuse

  • 49 Il ne fait aucun doute qu’il entre dans cette démarche une part non négligeable de calcul (...)
  • 50 C’est ce que laisse entendre la préface de Get., et c’est généralement ainsi que l’on exp (...)

55Les deux panégyriques présentent des similitudes, mais aussi de notables différences : celui d’Honorius et le troisième livre de celui de Stilicon ont été prononcés à Rome, devant un auditoire fait à la fois de la cour et du Sénat, dans un contexte qui vise donc clairement à réactiver une forme plus traditionnelle d’exercice du pouvoir, ou, au moins, à laisser penser à un retour du mos maiorum49. Cependant, même si les deux textes sont des panégyriques consulaires, l’identité du consul établit entre les deux poèmes une hiérarchie évidente : quand il écrit le Panégyrique pour le sixième consulat d’Honorius, Claudien s’adresse à un prince qui, désormais âgé de presque vingt ans, est un empereur adulte, considéré comme totalement capable d’exercer le pouvoir et donc de gouverner sans plus être dépendant de qui que ce soit. Puisque Claudien n’a sans doute pas écrit le panégyrique pour son cinquième consulat (402), probablement parce qu’il était absent d’Italie50, ce poème est le premier qui s’adresse à un prince dont plus personne ne peut remettre en cause la capacité à gouverner en raison du jeune âge. Lors du quatrième consulat (398), Honorius était encore âgé de seulement treize ans, et le poète avait insisté sur la formation du jeune prince ; ici, pour la première fois, Claudien a devant lui un adulte prêt, selon lui du moins, à assumer totalement les charges du pouvoir. Le centre de gravité de l’éloge se déplace donc du consul (Stilicon) au prince (Honorius) et d’un prince qui est encore en devenir à un prince qui désormais est en pleine capacité de régner.

  • 51 Comme nous l’avons vu, l’élément essentiel de correction est la disparition du champ de l (...)

56Dans le Consulat de Stilicon, les événements de la guerre contre Gildon (et donc le matériau critique que nous y avons décelé) sont encore extrêmement présents, le livre 1 représentant en quelque sorte la version corrigée de ce qu’aurait été la fin de la Guerre contre Gildon51. Il est donc naturel, surtout dans l’année qui suit le total discrédit (aux yeux de Stilicon et des siens) de l’Orient avec le consulat d’Eutrope, que de nouvelles critiques fusent contre la pars orientalis. Dès le début, le rappel du consulat d’Eutrope et de son châtiment indique clairement comment le panégyrique va se situer par rapport à l’Orient ; celui‑ci a besoin de l’Occident pour ne pas tomber dans les aberrations dont le monde romain vient d’être le témoin effaré (Clavd., carm. 21 [Stilic. 1], 7‑9) :

Libyae post proelia crimen

Concidit Eoum, rursusque Oriente subacto

Consule defensae surgunt Stilichone secures.

« Après les combats de Libye, le criminel oriental est tombé et de nouveau, dans l’Orient soumis, grâce au consul Stilicon, les haches défendues se redressent ».

  • 52 Sur l’emploi du verbe subigere comme désignant la soumission par les armes, voi (...)

57Si l’expression crimen Eoum désigne évidemment Eutrope, la périphrase n’en est pas moins intéressante par sa valeur généralisante que l’on retrouve dans le mot Oriente. Dit autrement, il semble que la nomination d’Eutrope ne soit pas présentée comme un malheureux hasard, mais comme un symptôme de la maladie qui affecte cette partie de l’empire et qui appelle une réaction occidentale de protection de la romanité (defensae secures), où la mention des haches renvoie au mos maiorum de l’exercice du consulat. Cette protection s’exprime en une image particulièrement forte : l’Orient a dû être soumis (subacto), comme s’il s’agissait d’une puissance étrangère. Dans la logique de ce que nous avons montré précédemment, l’altérité de l’Orient était devenue telle qu’il se comportait comme un élément étranger à soumettre de nouveau à l’autorité romaine52. D’ailleurs, c’est ainsi que Claudien semble voir les choses quand il évoque la « reconquête » de l’Illyrie par Stilicon, comme si ce territoire, qui appartient en réalité au domaine d’Arcadius, était une province passée sous contrôle étranger (Clavd., carm. 22 [Stilic. 2], 201‑207) :

te sospite fas est

Vexatum laceri corpus iuuenescere regni.

Sub tot principibus quaecumque amisimus olim,

Tu reddis. solo poterit Stilichone medente

Crescere Romanum uulnus tectura cicatrix;

Inque suos tandem fines redeunte colono

Illyricis iterum ditabitur aula tributis.

  • 53 À quoi Claudien fait‑il allusion ici, ce n’est pas très clair : une lecture simple, (...)

« avec ton soutien, il est permis au corps blessé d’un empire déchiré de retrouver sa jeunesse. Sous tant de princes tout ce que nous avons perdu jadis, tu nous le rends. Il n’y aura que soignée par Stilicon que la blessure de Rome pourra cicatriser davantage, et quand le paysan reviendra enfin dans son territoire, la cour sera de nouveau enrichie des tributs de l’Illyrie53 ».

58C’est exactement ce qu’insinue déjà, au livre 1, la comparaison entre les menées de Gildon, révolte ouverte contre Honorius, et celles de l’Orient, façon détournée de nuire au prince (occidental évidemment, l’autre ne comptant guère) en usant de ruses et de fourberies (Clavd., carm. 21 [Stilic. 1], 269‑281) :

Nec solum feruidus Austrum,

Sed partes etiam Mauors agitabat Eoas.

Quamuis obstreperet pietas, his ille regendae

Transtulerat nomen Libyae scelerique profano

Fallax legitimam regni praetenderat umbram.

Surgebat geminum uaria formidine bellum,

Hoc armis, hoc triste dolis. hoc Africa saeuis

Cinxerat auxiliis, hoc coniuratus alebat

Insidiis Oriens. illinc edicta meabant

Corruptura duces; hinc frugibus atra negatis

Vrgebat trepidamque fames obsederat urbem.

Exitiale palam Libycum; ciuile pudoris

Obtentu tacitum.

« et Mars brûlant n’agitait pas seulement le sol de l’Auster, mais aussi la partie orientale de l’empire. Bien qu’il n’eût à la bouche que le mot piété, c’est à eux que Gildon avait transféré la Libye pour qu’ils règnent sur elle, et, dans un crime sacrilège, ce fourbe mettait en avant ce qui n’était qu’une ombre de loi, l’empire. Une double guerre se levait, provoquant un effroi varié, d’un côté avec les armes, de l’autre funeste par ses ruses. L’une des guerres, l’Afrique l’équipait de ses auxiliaires sauvages, l’autre l’Orient conspirateur la nourrissait de ses pièges : d’ici coulaient des édits destinés à corrompre les chefs, de l’autre côté, maintenant que l’on nous refusait les récoltes, la noire famine pressait et assiégeait les villes dans la peur. On voyait clairement le péril mortel venu de Libye, la guerre civile se cachait sous le masque de la pudeur ».

  • 54 Ce passage est un remarquable exemple de manipulation par Claudien de la vérité (...)

59Nous sommes ici clairement dans la droite ligne du discours anti‑oriental de la Guerre contre Gildon, mais on est monté d’un cran dans l’accusation : cette fois, l’Orient est présenté comme cherchant ouvertement la guerre civile, autrement dit, il n’est plus seulement l’allié objectif de Gildon par corruption et faiblesse, il est l’ennemi de Stilicon et d’Honorius ; c’est dans ce contexte que Claudien revient sur Alaric et ses menées en Orient qui participent du même effort de dénigrement de la politique menée à Constantinople. Décrivant non sans une certaine exagération un Orient en proie aux raids de divers peuples barbares54, le poète souligne que ce qui a empêché Stilicon d’y rétablir l’ordre c’est bien la connivence des Orientaux avec lesdits barbares (Clavd., carm. 21 [Stilic. 1], 112‑115) :

Extinctique forent penitus, ni more maligno

Falleret Augustas occultus proditor aures

Obstrueretque moras strictumque reconderet ensem,

Solueret obsessos, praeberet foedera captis.

« Ils auraient été totalement anéantis si, par une habitude malfaisante, un traître dissimulé n’avait pas trompé les oreilles d’Auguste, bâti des plans pour te retarder, ramené au fourreau l’épée que déjà tu avais tirée, libéré les barbares que tu assiégeais et offert à tes prisonniers un traité ».

60Ainsi toute l’action militaire de Stilicon, qui est le sujet du premier livre du Consulat, n’a pour but que de réduire un Orient devenu une puissance étrangère incontrôlable et de rétablir l’unité d’un empire que Théodose a partagé, mais que les mauvais conseillers d’Arcadius ont divisé et ainsi conduit en quelques années au bord du précipice. Claudien n’hésite pas alors à présenter les conséquences du partage comme la ruine possible, et orchestrée par l’Orient, de l’ensemble de la puissance romaine (Clavd., carm. 21 [Stilic. 1], 140‑143) :

genitor caesi post bella tyranni

Iam tibi commissis conscenderat aethera terris.

Ancipites rerum ruituro culmine lapsus

Aequali ceruice subis:

« notre père après la guerre qui abattit l’usurpateur était déjà monté dans le Ciel après t’avoir confié les terres. Ce monde qui glissait tête la première du sommet de sa puissance à une chute certaine, tu le prends avec équanimité sur tes épaules ».

  • 55 Voir à ce sujet Claudien 2017, 115 n. 44.
  • 56 On se souviendra, non sans amusement devant l’art de la manipulation du poète, (...)
  • 57 Ici encore la continuité avec le discours de la Guerre contre Gildon est frappa (...)

61L’image de Stilicon‑Hercule soutenant le monde, bien que topique55, prend ici une valeur décisive : ce qui menace le monde c’est une forme de bascule (lapsus), source d’effondrement (ruituro) : l’image est topique car on y discerne clairement la voûte du ciel penchant lorsque le Titan ne la porte plus, mais elle n’est pas que cela : une part de l’empire chancelle, et tout l’empire vacille dans le déséquilibre (d’où le choix de qualifier les épaules du héros de aequali) ; Stilicon, qui se présente comme le gardien de l’ensemble du monde romain et non du seul occident, a donc pour fonction d’empêcher que l’effondrement d’une partie de l’empire n’entraîne celle du corps entier. Ici la valeur récapitulative (Stilicon a assuré une succession sans heurts à Théodose) se double d’une forte valeur performative (si Stilicon ne soutient pas les deux parties de l’empire, l’Orient va s’effondrer et attirer dans sa chute tout le monde romain). Dans la lignée de la Guerre contre Gildon l’essentiel de la critique du livre 1 du Consulat (pour ne pas dire tout) est donc dirigé contre l’Orient fauteur de guerre civile56, dans son refus obstiné de ne pas voir en Stilicon l’incarnation parfaite de la romanité et le soutien de l’empire. Derrière la manipulation politique se profile évidemment un discours romano‑centré visant à souligner que l’Orient n’a aucun droit à se prétendre l’égal de l’Occident car la racine et donc la légitimité de l’empire ne se trouvent qu’en Occident57. D’ailleurs dès le début du livre 2, consacré à l’action de Stilicon domi, le poète rappelle que jamais le maître des milices, bien que maltraité injustement par l’Orient, n’a rendu coup pour coup et qu’au contraire il a tout fait pour protéger Arcadius des influences néfastes (Clavd., carm. 22 [Stilic. 2], 78‑87) :

fratrem leuior nec cura tuetur

Arcadium; nec, si quid iners atque impia turba

Praetendens proprio nomen regale furori

Audeat, adscribis iuueni. discordia quippe

Cum fremeret, numquam Stilicho sic canduit ira,

Saepe lacessitus probris gladiisque petitus,

Vt bello furias ultum, quas pertulit, iret

Illicito causamque daret ciuilibus armis:

Cuius fulta fide mediis dissensibus aulae

Intemeratorum stabat reuerentia fratrum.

« l’autre frère, Arcadius, n’est pas l’objet d’un soin moindre ; et si la foule paresseuse et impie ose mettre le nom du prince en avant de sa propre folie furieuse, tu n’imputes pas cela au jeune prince. La discorde en effet grondait, mais jamais Stilicon n’échauffa sa colère, bien qu’il fût souvent harcelé d’injures et traqué par leurs glaives, au point d’aller par la guerre venger contre les lois les actes insensés dont il fut la victime, et fournir un prétexte à une guerre civile : appuyé sur sa loyauté, au milieu des discordes de la cour, son respect pour les deux frères demeurait intact ».

62En posant ainsi Stilicon comme une victime qui ne se venge pas au mépris des lois et conserve sa loyauté à Arcadius bien qu’il soit victime de ses errements politiques, Claudien tient fort habilement un double discours. D’un côté, Arcadius est lavé de toute accusation directe, contrairement à ce qui était le cas dans la Guerre contre Gildon, mais alors c’était son père, donc une figure d’autorité légitime, qui s’en prenait à lui, et non un consul pour qui ce serait outrepasser ses prérogatives que de faire des remontrances à l’empereur. De l’autre, dans la mesure où il est supposé exercer le pouvoir souverain, le fait même qu’il laisse persécuter Stilicon en dit implicitement long soit sur son incompétence, soit sur sa complicité. C’est d’ailleurs bien la critique qui éclate de manière pratiquement explicite avec la nomination d’Eutrope au consulat, qui ne peut pas avoir été réalisée sans l’accord au moins tacite du prince, qui en est donc complice et qui, de façon plus récente encore que la guerre contre Gildon, montre que l’Orient est au fond incapable de se corriger, même si après coup il regrette ses erreurs (Clavd., carm. 22 [Stilic. 2], 300‑312) :

Nec mea funestum uersauit curia nomen.

Pars sceleris dubitasse fuit: quaecumque profana

Pagina de primo uenisset limine Phoebi,

Ante fretum deleta mihi, ne turpia castis

Auribus Italiae fatorum exempla nocerent.

Publicus ille furor, quantum tua cura peregit,

Secretum meruit. laetetur quisquis Eoos

Scribere desierit fastos: portenta Gabinos

Ista latent; propriam labem texisse laborent.

Cur ego, quem numquam didici sensiue creatum,

Gratuler exemptum? delicti paenitet illos:

Nos nec credidimus.

« et ma curie n’a pas débattu de ce nom funeste. Avoir eu le moindre doute aurait déjà été une part de crime : tout écrit impie en provenance du seuil de Phébus, aurait été détruit avant de prendre la mer, afin que des exemples honteux de destins ne viennent pas nuire aux oreilles chastes de l’Italie. Cette crise de folie dans l’État, pour autant que ta sollicitude a pu l’accomplir, a obtenu qu’on la taise. Qu’il se réjouisse tout homme qui a cessé de reporter les fastes de l’Orient ; ces monstruosités demeurent cachées des fastes de Gabies ; qu’ils s’efforcent, eux, de couvrir leur propre décadence. Pourquoi moi, me féliciterais‑je de voir chassé celui dont je n’ai jamais appris ou entendu la création ? Ils se repentent de leur crime ! Nous nous n’y prêtons même pas foi ».

  • 58 Chassé en août 399, il est exécuté peu après.

63En refusant de reconnaître le consul légitimement désigné par l’Orient (laetetur quisquis Eoos / scribere desierit fastos), Stilicon pourrait paraître comme celui qui fait naître la discorde et qui divise l’empire, mais la construction de l’Orient comme figure de l’altérité hostile à la vraie romanité bloque immédiatement cette lecture ; la monstruosité (portenta) du mépris que l’Orient montre envers la fonction consulaire en la bradant à un eunuque constitue le crime premier, et c’est au contraire protéger l’empire que d’empêcher que cette souillure n’atteigne l’Occident. Mais l’enjeu n’est pas seulement récapitulatif et justificatif, il est aussi clairement performatif comme le montre l’expression qui clôt le passage : deliciti paenitet illis / nos nec credidimus qui s’entend évidemment en deux sens : 1‑nous n’avons pas cru à la possibilité d’un tel sacrilège de la part de « Romains » (mais le fait que le consulat d’Eutrope soit avéré montre que nous avions tort de croire à l’Orient encore un peu de respect du mos maiorum), et 2‑nous n’avons pas cru à leur repentir, car ils sont trop coutumiers du fait pour que l’élimination d’Eutrope nous rassure sur leurs intentions. Encore une fois, comme pour Arcadius, la critique semble désamorcée dans l’ordre récapitulatif (Eutrope est tombé58), mais elle demeure dans l’ordre performatif.

64Dans la partie de l’ouvrage qui n’est pas destinée à la récitation publique lors de l’inauguration du consulat, Claudien s’en tient donc de façon assez stricte au discours qu’il tenait dans la Guerre contre Gildon : l’Orient est le seul responsable des maux de l’empire, l’Occident, rangé derrière Stilicon, tente par tous les moyens de lutter contre ces influences délétères en s’appuyant sur le mos maiorum que veut promouvoir le nouveau consul.

65Dans la partie qu’il prononce effectivement devant le Sénat, la cour et le consul, Claudien se fait à la fois plus virulent encore et plus large dans sa critique amorçant ainsi le mouvement qui trouvera son illustration dans la Guerre contre les Gètes puis le sixième consulat.

66Dès le début, ce n’est pas vers l’Orient que se dirige la première critique, mais vers la tendance des Romains (de Rome) à se diviser en fonction d’intérêts particuliers, au détriment de l’intérêt général (Clavd., carm. 24 [Stilic. 3], 44‑51) :

ductoribus illis

Praeterea diuersus erat fauor: aequior ille

Patribus inuisus plebi; popularibus illi

Munito studiis languebat gratia patrum.

Omnis in hoc uno uariis discordia cessit

Ordinibus; laetatur eques plauditque senator

Votaque patricio certant plebeia fauori.

O felix seruata uocat quem Roma parentem!

« Pour les généraux de jadis, en outre, la faveur se partageait. L’un, plus juste aux yeux des patriciens était détesté de la plèbe ; pour un autre, qui était protégé par le zèle populaire, la faveur des patriciens se faisait désirer. En notre héros seul toute discorde a cessé dans les diverses classes ; le chevalier se réjouit, le sénateur applaudit, les vœux de la plèbe rivalisent avec la faveur des patriciens. Bienheureux celui que Rome qu’il a sauvée appelle du nom de père ! ».

  • 59 Sur ce point voir Bureau 2014.
  • 60 Charlet (Claudien 2017) a raison de rapprocher cela du titre de patrice donné à Stilicon, (...)

67Le renvoi anachronique aux ordines de la société classique et impériale romaine pourrait renvoyer ce développement moral dans le pur cadre de la topique, mais la réalité est sans doute plus complexe : Stilicon étant un personnage ouvertement clivant, il était normal qu’il provoque une discussion, voire des dissensions à l’intérieur des élites romaines sur la manière de se situer par rapport à lui et à son action59. En connotant très négativement (inuidiae, inuisus, discordia) le débat politique autour de la nomination des généraux (ductoribus), Claudien fustige, par la lecture récapitulative, ce qu’il ne veut pas voir advenir dans la logique performative où il entend imposer la figure unitaire du maître des milices et Parens patriae60. Ainsi, sous prétexte de mos maiorum, revenir aux querelles absurdes de la république finissante autour des imperatores serait offrir aux ennemis de Rome une trop belle occasion de se débarrasser d’un authentique héros. Stilicon représente donc le mos maiorum, mais dans ses valeurs et non dans ses dérives, dans le consensus omnium bonorum plutôt que dans l’affrontement des ordres. C’est exactement ce qu’il propose ensuite comme programme pour le consulat de son héros, en égratignant au passage ses contemporains qui soit ont oublié les valeurs républicaines, soit les ont opposées à l’exercice du pouvoir impérial, en considérant celui‑ci comme une tyrannie (Clavd., carm. 24 [Stilic. 3], 106‑115) :

cani uirtutibus aeui

Materiam pandit Stilicho populumque uetusti

Culminis immemorem dominandi rursus in usum

Excitat, ut magnos calcet metuendus honores,

Pendat iustitia crimen, pietate remittat

Errorem purosque probet damnetque nocentes

Et patrias iterum clemens exerceat artes.

Fallitur egregio quisquis sub principe credit

Seruitium. numquam libertas gratior extat

Quam sub rege pio.

« Aux vertus de l’ancien temps, Stilicon ouvre la carrière et ce peuple qui ne se souvient plus de son ancienne grandeur il le réveille pour qu’il exerce sa domination : qu’ainsi redoutable il écrase les honneurs grandioses, que la justice évalue le crime, qu’elle pardonne avec bonté à l’erreur, éprouve la probité et condamne le coupable ; qu’elle exerce de nouveau dans sa clémence les arts qui sont propres à la patrie. Il se trompe, celui qui croit que sous un remarquable prince, c’est la servitude. Jamais la liberté n’est plus agréable que sous un monarque plein de bonté ».

  • 61 Voir par exemple Clavd., carm. 8 [4 Honor.], 276‑277 : Sis pius in primis; nam cum uincamur in omni (...)
  • 62 Verg., Aen. 6, 851‑853 : Tu regere imperio populos, Romane, memento / (Haec tibi erunt ar (...)

68La parenté de ce propos à la fois avec l’ars regnandi proposée par Théodose à Honorius lors du quatrième consulat61 et avec la vision qu’Anchise donne des vertus romaines à Énée62 impose clairement l’idée que c’est en Stilicon que se réalise cet idéal de collaboration entre le prince et le vir civilis, Stilicon étant la voix du Sénat et du peuple, qu’il porte devant le prince. Ainsi critiquer Stilicon, c’est en réalité refuser le retour des authentiques valeurs romaines. Critiquer les dérives de la vie politique romaine n’est alors que mieux mettre en valeur le redressement opéré par le consul, ce qui entraîne une claire disqualification de l’exercice du pouvoir à Rome depuis que la Ville n’est plus capitale (Clavd., carm. 24 [Stilic. 3], 125‑129) :

Per quem fracta diu translataque paene potestas

Non oblita sui seruilibus exulat aruis,

In proprium sed ducta larem uictricia reddit

Fata solo fruiturque iterum, quibus haeserat olim,

Auspiciis capitique errantia membra reponit.

« grâce à lui, la puissance publique longtemps brisée et pratiquement déplacée, n’est plus en exil sur des terres serviles où elle s’oublie elle‑même, mais ramenée dans son propre séjour elle rend ses destins victorieux et jouit de nouveau de sa terre, des auspices auxquels jadis elle était attachée, et il a replacé les membres épars sous leur tête ».

  • 63 Une critique de la christianisation du pouvoir, comme signe d’orientalisation et d’abando (...)

Cette fois, la parenté avec Clavd., carm. 15 [Gild.], 49‑51 autour du thème de la servilité, impose une lecture romaine et restauratrice qui rompt avec l’éloignement (géographique et sans doute aussi religieux63) du pouvoir, considéré comme une dommageable altérité mise entre le peuple et ses dirigeants ; cette idée laisse émerger en filigrane pour la première fois l’anti‑modèle de Constance II et de sa venue à Rome en général conquérant et non en citoyen (Clavd., carm. 24 [Stilic. 3], 217‑222) :

Seruauitque piam uictis nec polluit umquam

Laurum saeuitia. ciues nec fronte superba

  • 64 Ces vers en particulier peuvent renvoyer à l’adventus de Constance qu’Ammien venait de (...)

Despicit aut trepidam uexat legionibus urbem64;

Sed uerus patriae consul cessantibus armis

Contentus lictore uenit nec inutile quaerit

Ferri praesidium solo munitus amore.

« il <te> garda ta piété, et jamais ne souilla ses lauriers de cruauté. Il ne prend pas davantage ses concitoyens de haut et ne blesse pas une ville terrifiée du pas de ses légions ; c’est au contraire un vrai consul de sa patrie et quand les armes se taisent, il se contente pour venir de l’escorte du licteur sans rechercher l’inutile protection du fer, défendu qu’il est par la seule affection qu’il inspire ».

69Or cette simplicité du Romain occidental que Stilicon ramène, après les errements du siècle passé et l’éloignement du pouvoir qui avait érodé les valeurs romaines, n’est pas un nouveau thème indépendant qui naîtrait sans lien avec la thématique anti‑orientale marquée des deux premiers livres. Au contraire, Claudien ménage une continuité, en articulant au fil du poème émergence de Gildon et Alaric d’une part, et perte des valeurs romaines d’autre part, en Orient évidemment, mais aussi en Occident ; ici le thème est réactivé sur le mode récapitulatif lorsque Claudien oppose l’attitude inacceptable de soumission de Rome à l’Orient devant les intrigues de Gildon et le redressement opéré par Stilicon (Clavd., carm. 24 [Stilic. 3], 81‑83) :

Iam non praetumidi supplex Orientis ademptam

Legatis poscit Libyam famulosue precatur

(Dictu turpe) suos:

  • 65 Praetumidus ne se rencontre chez Claudien qu’ici et pour désigner l’insupportable orgueil (...)

« Désormais ce n’est plus en suppliante devant l’Orient et son insupportable morgue65 qu’elle réclame la Libye qu’on lui a arrachée, désormais elle ne vient plus (quelle honte de le dire !) adresser des prières à ses valets ».

  • 66 Le mot doit être compris dans un sens supposé provoquer l’indignation en foncti (...)

70Ainsi, en s’abaissant devant l’Orient, peuple de valets, car anciens ennemis de Rome soumis par elle66, Rome montrait (valeur récapitulative) ou montre (valeur performative) le déclin de ses valeurs ancestrales, une forme d’altérité par rapport à elle‑même qui ne peut que causer sa ruine. Rome a donc besoin de réduire l’altérité d’une partie de son empire en imposant sa loi et ses valeurs, et de réduire sa propre altérité face à ses valeurs, autrement dit de se retrouver en elle‑même, sans se laisser contaminer par les contre‑valeurs venues d’Orient.

  • 67 Ainsi, voir Christiansen 1970, 119, lorsque Théodose présente l’empire à Honorius, il déc (...)

71C’est sur cette base idéologique que se construit le panégyrique pour le sixième consulat, et il est donc logique que la critique s’y concentre, non plus sur l’Orient qui désormais est clairement représenté comme le sujet de l’Occident67, mais sur l’Occident lui‑même et les dérives du pouvoir impérial. Par une réactivation évidemment calculée du procédé utilisé dans la Guerre contre Gildon, c’est la dea Roma qui vient jouer auprès d’Honorius le rôle que Théodose avait joué auprès d’Arcadius dans le poème de 398, réveiller le prince et lui ouvrir les yeux sur la réalité des besoins de l’empire (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 361‑362) :

Dissimulata diu tristes in amore repulsas

Vestra parens, Auguste, queror.

« Après avoir été longtemps négligée, moi votre mère, Auguste, je viens me plaindre de voir mon amour tristement repoussé ».

  • 68 Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 359 : uultusque palam confessa coruscos (« se faisant reconn (...)

72Le choix de l’interlocutrice est le cœur du dispositif idéologique : Arcadius était admonesté par son père, et Rome s’adressait directement à Jupiter, passant en quelque sorte par‑dessus le véritable responsable des troubles, que la venue de son père pour le conseiller pouvait aisément faire passer pour un éternel mineur, alors que son frère, pourtant bien plus jeune que lui, était conseillé par son grand‑père, mais surtout par un officier qui avait connu l’Afrique et y avait combattu. Ici la venue de la dea Roma, rajeunie et resplendissante de la victoire récente contre Alaric68, impose l’idée qu’Honorius n’a plus de compte à rendre qu’à elle, qu’il n’a pour seul interlocuteur que la personnification de l’État. Mais en même temps, le discours d’admonestation assez violent de la déesse, souligne que, s’il n’a de comptes à rendre qu’à elle, il lui est cependant comptable de ses actions, et que donc son pouvoir n’est pas illimité, mais contenu dans les volontés de la dea Roma. Or l’essentiel du reproche que fait la déesse est celui de l’éloignement du pouvoir impérial vers Milan puis Ravenne (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 362‑363) :

quonam usque tenebit

Praelatus mea uota Ligus?

« Combien de temps le Ligure que vous préférez à moi retiendra‑t‑il encore l’objet de mes vœux ? ».

  • 69 Sur l’importance idéologique et politique de ces choix, voir par exemple Coulie 1987.
  • 70 Sur le cas particulier de la nouvelle Rome et du choix idéologique qui préside à sa fonda (...)

73Le premier reproche est donc la remise en cause de la politique issue de la tétrarchie qui a consisté à déplacer les résidences impériales au plus près des zones frontalières69. Claudien fixe une première rupture avec le mos maiorum au début du IVe siècle et dans ce qui préfigure la monarchie constantienne70. Cet aspect est tellement évident, qu’il a pu masquer d’autres éléments critiques, qui éclaboussent largement la manière post‑constantinienne d’exercer le pouvoir sans même épargner Théodose lui‑même, pourtant jusqu’ici montré en parangon de toutes les vertus. En effet, lorsqu’il s’agit d’évoquer la venue à Rome des princes, Claudien note (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 393‑397) :

Nostra ter Augustos intra pomeria uidi,

Temporibus uariis; eadem sed causa tropaei

Ciuilis dissensus erat. uenere superbi,

Scilicet ut Latio respersos sanguine currus

Aspicerem!

« <au cours du siècle passé> j’ai vu trois fois des Augustes à l’intérieur de mon enceinte sacrée, en des temps divers ; mais identique était la cause de leur triomphe, la guerre civile. Ils vinrent pleins de morgue, sans doute pour me faire voir leurs chars aspergés du sang du Latium ».

  • 71 Voir ici Claudien 2017, 383.

74Les trois empereurs visés, Constantin triomphant de Maxence (312), Constance II triomphant de Magnence (357) et Théodose triomphant de Maximus (389)71 dessinent en creux l’impiété de la dynastie constantino‑théodosienne, autour de la figure repoussoir de Constance II que nous avons déjà évoquée ; or cette critique faite par la déesse est très explicitement reprise à son compte par le poète lui‑même, dans un passage où le récapitulatif se mêle au performatif (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 558‑559) :

Idque inter ueteris speciem praesentis et aulae

Iudicat: hunc ciuem, dominos uenisse priores.

« Voici le jugement qu’il <le Romain> porte sur l’image que donnent la cour d’autrefois et celle d’aujourd’hui : lui, il vient en citoyen, ses prédécesseurs vinrent en maîtres ».

  • 72 Sur ce thème, voir le classique Jal 1963. Sur le « triomphe » de Constance II, (...)
  • 73 Un passage intéressant de la Vie de Septime Sévère éclaire le maintien à l’époq (...)
  • 74 Voir ci‑dessus.

75Dans les deux passages, autour de l’adventus de Constance II vu par Ammien qui construit allusivement l’image des princes, la critique est d’une particulière virulence : le pouvoir tel qu’exercé par les princes depuis Constantin est une tyrannie qui a oublié le caractère républicain de la monarchie romaine pour adopter des pratiques qui relèvent de ce qui serait approprié pour gouverner des Orientaux ; triompher dans une guerre civile est nefas72, et organiser ce genre de cérémonie était donc une insulte au mos maiorum qui marque une fondamentale altérité du pouvoir impérial avec les valeurs de Rome73. Pour le dire autrement, l’empire en orientalisant la manière d’exercer le pouvoir a perdu ses valeurs romaines. Or, il n’est sans doute pas dû à une simple coïncidence que le poète reprenne, dans la bouche de la déesse, une critique que Stilicon avait faite aux Romains de 40274, cette fois retournée contre les princes : en ne résidant pas à Rome, ils séparent les deux composantes indissociables de l’empire, Rome et le prince, comme en fuyant l’Italie devant Alaric, la cour allait couper le corps de l’empire de sa tête (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 407‑408) :

Quem, precor, ad finem laribus seiuncta potestas

Exulat imperiumque suis a sedibus errat?

« en quels confins, je te prie, la puissance publique séparée de son foyer est‑elle bannie, en quels confins erre un empire séparé de son siège ? ».

76Si l’image du corps n’est pas ici réactivée, car l’empereur et Rome sont tous deux les têtes du corps de l’empire, le choix du verbe errat porte l’essentiel de la charge critique : en s’exerçant loin de Rome, le pouvoir romain « se perd », mais en même temps il « se trompe ».

77On peut se demander si les deux thématiques de reproche, exercice tyrannique du pouvoir et éloignement, sont liées et quel est leur lien. De fait, il n’est établi par le poète aucun lien explicite entre les deux, sinon la rareté de la venue à Rome des princes et pour de mauvais motifs ; cependant le dernier passage que nous avons cité permet d’établir un lien implicite. Avant de poser à Honorius la question des conséquences de son éloignement, Rome lui donne ce conseil pour rompre avec la tradition des empereurs qui venaient triompher dans la guerre civile (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 403‑406) :

Restituat priscum per te iam gloria morem

Verior, et fructum sincerae laudis ab hoste

Desuetum iam redde mihi sumptisque furoris

Externi spoliis sontes absolue triumphos.

« Qu’une gloire plus véritable par ton entremise restaure l’ancienne coutume, et rends‑moi le fruit habituel d’une louange pure tirée de la victoire sur un ennemi et absous des triomphes coupables par les dépouilles prises sur la fureur des étrangers ».

  • 75 Voir par exemple Lvcan. 1, 10‑12 : Cumque superba foret Babylon spolianda trophaeis / Aus (...)
  • 76 L’idéal du panégyrique est explicitement présenté en Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 641‑642 (...)
  • 77 Voir Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 58‑62.

78Le reproche implicite ici rejoint totalement la thématique lucanienne de l’oubli dans la guerre civile des vraies valeurs guerrières de Rome, la soumission des peuples étrangers75. Or, ce que Claudien présente comme une double victoire sur deux nations barbares les Maures et les Goths, préfigure et en même temps réalise ce retour à la véritable valeur romaine tout en stigmatisant à la fois les auteurs des guerres civiles et ce qui a pu les rendre possibles, un exercice dévoyé du pouvoir. La monarchie républicaine que présente alors Claudien76 se situe nettement en rupture avec la tradition constantinienne et théodosienne d’exercice du pouvoir, même si le poète ne se prive pas de louer Théodose, mais précisément en ce qu’il représentait une partie du programme voulu par le poète, en adoptant en 389 la posture de l’empereur citoyen77.

79À ce point de la critique, évidemment, c’est le pouvoir impérial lui‑même qui est mis en face du risque de l’altérité face à un modèle de société dont il est issu, mais qu’il a été sur le point de renier (valeur récapitulative) et qu’il doit impérativement réactiver pour survivre (valeur performative).

*

*          *

  • 78 Voir Inglebert 2015.

80On peut donc tracer un tableau très cohérent de la critique qui traverse la poésie politique non‑pamphlétaire de Claudien entre 398 et 404. Le partage de l’empire, qui visait à assurer son unité sous la double monarchie des frères78, a abouti, par la faute des Orientaux, à une division politique, morale et sociétale de l’empire, l’Orient se laissant aller à des pratiques incompatibles avec la romanité et se dressant contre l’Occident à la faveur des intrigues de provinciaux déloyaux (Gildon) ; mais ce déclin moral de l’Orient, qui permet ensuite à Alaric de se constituer en menace pour l’ensemble de l’empire, n’est lui‑même que l’illustration la plus patente d’un mal plus profond : l’empire souffre d’une perte générale de ses valeurs romaines, supplantées par les intérêts privés et les égoïsmes, qui plongent les Romains dans la guerre civile et ruinent leurs capacités militaires, au point de les contraindre à se reposer sur des troupes étrangères. Or la cause de ce déclin moral est renvoyée non pas au peuple lui‑même qui perdrait ses valeurs, mais bel et bien à un système politique qui, depuis Constantin, a modifié la perception du pouvoir impérial en transformant la monarchie républicaine que l’empire (selon Claudien) devrait être, en une tyrannie inspirée du modèle des princes orientaux qui règnent sur des peuples à la mentalité servile. L’attitude des princes, leur mépris pour Rome comme leur mépris du mos maiorum dans le cas des conflits civils, illustrent cet effondrement de la conception du prince comme vir civilis et sa transformation en dominus.

  • 79 Voir Christiansen 1970.

81Comme on le voit, si Claudien enjolive très volontiers la vérité sur les « exploits » de son héros, Stilicon, et sans doute sur les qualités du prince régnant, Honorius, le diagnostic qu’il porte sur l’état de l’empire tel que laissé par Théodose est d’une grande lucidité, mais sans concession aucune, par‑delà même la rhétorique de l’éloge. C’est un empire malade que gouvernent Stilicon et Honorius, et le poète croit (ou feint de croire) que seules ces deux personnalités exceptionnelles peuvent enrayer le déclin d’une société qui ne croit plus en ses propres valeurs. Dans ce contexte la réactivation des valeurs et des codes républicains n’est certainement pas seulement une concession faite à l’auditoire romain dans le but de flatter les oreilles conservatrices des sénateurs de Rome. Il s’agit plus profondément de marquer la différence radicale, et la nécessaire supériorité, du modèle occidental où l’empire a pris sa source, sur toute forme de dérive orientale. En repoussant au passage l’évolution politique, sociétale (et sans doute religieuse) du monde romain depuis Constantin, Claudien vise à recentrer la romanité sur son origine (Rome et l’Occident), comme sur les valeurs du mos maiorum. Gildon et Alaric, en permettant à Stilicon de réincarner les valeurs républicaines, ont permis à la fois de poser le diagnostic sévère sur l’état de l’empire et de voir où se trouvait la guérison, et on peut lire, en ce sens d’un immense panégyrique de Stilicon, tous les poèmes sauf le dernier, le Panégyrique pour le sixième consulat d’Honorius. Or précisément, en s’adressant désormais au prince directement, et en remettant Stilicon à sa place (éminente et essentielle, mais secondaire par rapport au prince) de maître des milices, Claudien franchit une étape supplémentaire de son projet restaurateur, étape que peut‑être Stilicon n’avait pas clairement anticipée ; pour que la république se redresse, le prince, désormais de nouveau (au moins dans les rêves de Claudien) établi à Rome, doit assumer lui‑même le pouvoir civil et le commandement militaire, et nul ne peut s’y substituer à lui. En opposant l’idéal (qui ne sera jamais réalisé) d’un Honorius qui règne et gouverne à la manière d’un Antonin ou d’un Sévère, à l’apathie du prince oriental manipulé par ses ministres, Claudien réaffirme l’unité de l’empire d’une manière qui peut paraître paradoxale compte tenu de la situation géopolitique du moment79. L’insistance mise sur l’incompétence, la traîtrise, la faiblesse et les compromissions de l’Orient visent à souligner que, même si Arcadius est un empereur légitime, sa manière d’exercer le pouvoir revient à imposer une intervention directe de l’Occident dans les affaires de l’Orient. Si Stilicon peut se féliciter de quelque chose dans le panégyrique de 404, c’est qu’en posant très clairement Honorius comme le seul prince digne de ce nom, Claudien peut lui fournir une justification pour une nouvelle intervention dans les affaires orientales, au nom du salut de l’empire.

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Notes

1 Sur les invectives de Claudien voir tout particulièrement Garambois‑Vasquez 2007. Sur le Contre Eutrope, voir l’analyse littéraire et thématique extrêmement fouillée de Long 1996, concernant Rufin, voir Barr 1979 et Döpp 2000.

2 Il est depuis longtemps établi que Claudien présente des événements orientaux un tableau totalement biaisé par la propagande stiliconienne qu’il véhicule. Pour une vision moins partiale des événements, il faut en grande partie contourner l’œuvre de notre poète, comme le soulignent parfaitement Liebeschuetz 1990 et sous un autre angle Cameron, Long, Sherry 1993. Sur l’absurdité de voir en Eutrope un philobarbaros, voir par exemple Cameron, Long, Sherry 1993, 118.

3 Voir par exemple Paneg. 2, 25 ou 29. Sur ce texte, voir Latinus Pacatus Drepanius 1987.

4 Paneg. 2, 39 par exemple à propos de la ville d’Emona. Sur la clémence du prince et la désolation de Rome devant la guerre civile, voir par exemple Paneg. 2, 45, 5‑46.

5 Sur les raisons de l’inachèvement, voir Claudien 1978, 5 et 6 ; il est fort improbable que la fin du texte ait été perdue, car elle n’a sans doute jamais été écrite ou si elle a été écrite, jamais vraiment publiée Charlet 2000, xxxiv‑xxxv, la situation politique n’étant plus du tout favorable à la poursuite de cette entreprise en 398. En revanche dans le Consulat de Stilicon (400), Claudien peut reporter sur son héros tout le succès obtenu contre Gildon, qui est en réalité dû essentiellement à Mascezel, le frère du comte révolté, qui, tout en servant la politique impériale, réglait aussi un conflit familial sanglant, Gildon ayant mis à mort sa femme et ses enfants. Mais entretemps Mascezel a été disgrâcié et eu un « accident », dont Zosime, il est vrai très hostile à Stilicon, précise (5, 11, 4‑5) : Στελίχων δὲ νεμεσήσας ἐπὶ τῷ κατορθώματι θεραπεύειν ὅμως προσεποιεῖτο, χρηστὰς ὑποφαίνων ἐλπίδας. Ἐπεὶ δὲ προϊὼν ἐπί τι προάστειον ἐπὶ ποταμοῦ γεφύρας ἐγένετο, μετὰ δὲ τῶν ἄλλων εἵπετο καὶ ὁ Μασκέλδηλος αὐτῷ, σύνθημα πρὸς τούτου δεδομένον αὐτοῖς οἱ δορυφόροι πληροῦντες ὠθοῦσι κατὰ τοῦ ποταμοῦ· καὶ ὁ μὲν Στελίχων ἐγέλα, τὸ δὲ ῥεῦμα συναρπάσαν ἀποπνίγει τὸν ἄνθρωπον (« Stilicon, irrité à cause de cet heureux succès, fit cependant semblant de l’honorer, en lui donnant les meilleures espérances. Mais quand, passant dans un faubourg, il se trouva sur un pont qui enjambait le fleuve, et que parmi les autres membres de sa suite, Mascezel le suivait, à un signal qu’il leur avait donné, ses gardes, agissant comme prévu, le précipitèrent dans le fleuve ; cela fit rire Stilicon et, le courant s’étant saisi de Mascezel, il se noya »). Que cet « accident » en soit un ou soit ce que prétend Zosime, l’impossibilité pour Claudien de continuer à célébrer la campagne de Mascezel sans froisser Stilicon ne fait aucun doute.

6 Les poèmes de Claudien sont cités dans l’édition donnée par J.‑L. Charlet (Charlet 2000 et Claudien 2017) ; pour la Guerre contre Gildon, voir aussi Claudien 1978 ; pour Get. voir en particulier Garuti 1979 et Claudien 1991 ; pour 6 Honor., voir également Claudien 1996.

7 Sur ces princes, voir Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 331‑355.

8 Le rapprochement avec Marius est explicite à la fin de Get. (voir Clavd., carm. 26 [Get.], 640‑647).

9 Voir par exemple, sur le récit de l’affaire après ce qui est raconté dans Gild., Clavd., carm. 21 [Stilic 1.], 246‑385 qui souligne la place prépondérante prise par le maître des milices dans la guerre et la manière magistrale dont il a traité cette situation délicate.

10 Claudien 1978, 11.

11 Sur les événements particulièrement complexes et obscurs de ces années, voir en particulier Burns 1994, 151‑159.

12 Plusieurs questions sur l’irruption du Goth dans le paysage occidental demeurent sans réponse décisive : pour le compte de qui agit‑il (le sien, celui des ministres d’Orient) ? Que veut‑il exactement (se faire une place en Occident, faire pression sur Honorius, tenter de fragiliser voire de faire tomber Stilicon) ? Quels sont ses rapports (certains, mais troubles) avec le maître des milices d’Occident ? A‑t‑il bénéficié de complicités en Occident (par exemple parmi les ennemis de Stilicon) ? Le fait même que toutes ces questions naissent montre à la fois la complexité du personnage et le flou qui entoure les événements auxquels Claudien se réfère dans les deux derniers textes ; sur Alaric, voir en général Arce 2018, synthèse récente sur ce que l’on sait (et ce que l’on ignore) du personnage.

13 Exposé très complet et précis dans Cameron, Long, Sherry 1993. On se reportera également, car c’est une pièce essentielle de ce dossier au de Regno de Synésios de Cyrène ; sur ce texte et son contexte voir en outre Brandt 2003 ainsi que Gärtner 1993.

14 Sur cette question, voir l’excellente mise au point de McEvoy 2010.

15 Voir à ce sujet Pernot 1993 en particulier p. 710‑724 et 607‑620. Sur le fonctionnement de l’éloge chez Claudien, voir par exemple Bureau 2016 ou Bureau 2009. Sur le fonctionnement des panégyriques dans la construction de la rhétorique du pouvoir, voir l’important recueil Whitby 1998. Pour la question de la place de Claudien dans un discours de « propagande » (avec toutes les réserves de l’emploi de ce terme pour l’Antiquité, voir Cameron 1970).

16 Charlet 2000, 34 souligne à juste titre que cette remarque est topique dans sa formulation, mais c’est évidemment le fait que Claudien choisisse de s’en servir ici qui fait sens.

17 Comme le note justement Charlet 2000, 190, le poète « commence par la fin », ce qui dénonce exactement le processus que nous décrivons, la réalisation concrète de ce qui est raconté impose à tous les acteurs de se conformer à ce que le poète en dit.

18 Voir Charlet 2000, 192 sur la concordia augustorum et la manière dont Claudien minimise la tension entre les deux frères à ce stade, résultatif, du discours, pour mieux la mettre en évidence ensuite dans le dispositif narratif lui‑même : de ce fait, dire que la concorde est désormais complète renvoie celui qui romprait cette concorde (Arcadius en toute hypothèse, selon le point de vue de Claudien) aux reproches que lui fait Théodose. Sur l’importance de la concordia augustorum dans la représentation impériale de Théodose, voir récemment Inglebert 2015 avec cette éclairante définition (Inglebert 2015, 10) : « l’imperium Romanum, aux deux sens du pouvoir impérial et de l’empire romain territorial, ne pouvait être qu’un. Selon les époques, l’unicité du pouvoir impérial a pu être assurée par plusieurs empereurs, et celle du territoire par plusieurs partes. Mais le principe unitaire de l’imperium fut toujours réaffirmé par des moyens politiques (l’Auguste senior légitimait les autres en les choisissant ou en les reconnaissant) et rhétoriques (l’affirmation constante de la Concordia Augustorum, sauf en cas de guerre civile). Quant à l’unité du monde romain, elle était concrète et relevait généralement du pouvoir impérial : elle était politique (avec un seul empereur ou plusieurs empereurs d’une même famille), monétaire (un système commun, fondé à l’époque sur le solidus), juridique (un même droit public et privé) » et Santo 2015 qui note en particulier (Santo 2015, 100) : « The dynastic patronage of a church to Peter and Paul in Constantinople manifested the desire of the Theodosian house to bind to her both church and empire and the two branches of the dynasty, the one in the east and the other in the west, through an ideal of concordia (concord, unity, harmony, agreement) embodied in the iconography of Sts. Peter and Paul, Roman saints par excellence ». Claudien évidemment ne retient pas l’aspect chrétien du programme, mais plutôt celui de la concordia ciuilis.

19 Le sens d’alter ici est loin d’être évident, même si Claudien 1978 n’en dit rien. On pourrait penser qu’il s’agit d’une simple variation sur alii du vers précédent, mais le fait qu’alter renvoie prioritairement à deux personnes dans un contexte où il s’agit des deux frères ne peut laisser indifférent. L’idée est bien qu’Honorius n’aurait jamais commis un acte moralement condamnable, même pour se protéger contre un ennemi, alors qu’Arcadius n’a pas hésité à le faire sachant pertinemment que cet acte mettrait son frère dans l’embarras et en grand danger.

20 Sur ces événements outre les introductions des éditions citées plus haut, voir tout particulièrement Burrell 2004 et comme le note malicieusement Charlet 2000, 143, « Claudien met dans la bouche d’Arcadius les paroles que Stilicon aurait aimé entendre », ce qui implique concrètement qu’il doit les prononcer, ou au moins faire semblant de les accepter pour se conformer au pacte ; en effet si Arcadius ne fait pas siennes les paroles que lui prête le poète, il redevient mécaniquement la cible du sermon de son père. Il n’est pas certain (et même sans doute peu probable) qu’Arcadius (le vrai) ait entendu le poème, mais tout fonctionne pour l’auditoire romain. Si Arcadius ne fait pas ce que Claudien suggère, l’auditoire comprendra alors à l’évidence qu’il n’aime pas la concordia et qu’il doit donc assumer seul la responsabilité (la culpabilité) des troubles qui pourraient survenir.

21 Bureau 2016.

22 Rome prononce un discours de 100 vers (28‑127) et Africa de 62 vers (139‑200), dans le second volet Théodose sermonne Arcadius pendant 86 vers (235‑320), tandis que le comte Théodose n’a besoin que de 18 vers pour obtenir d’Honorius une action énergique contre Gildon.

23 L’effet produit par Rome qui a fait pleurer la cour divine (132‑133 : genitor iam corde remitti / Coeperat et sacrum dextra sedare tumultum) est redoublé par l’ordre formel de Jupiter (consigné formellement par Lachésis et Atropos aux vers 202‑203) exprimé en 207 sous la formule conclusive : soli famulabitur Africa Romae, où il faut bien comprendre Roma comme la Ville (donc l’Occident) et non l’empire. Curieusement ni Charlet 2000, ni Claudien 1978 n’accordent de place dans leur commentaire à l’adjectif soli qui est pourtant absolument essentiel : comme nous allons le voir, l’enjeu est certes ici de rendre l’Afrique à l’Occident, mais aussi plus subtilement de dire que l’imperium Romanum a son siège à Rome et que donc Rome est « la seule » à répartir les provinces.

24 Sur ce personnage, nommé souvent Théodose le comte (comte de Bretagne) ou Théodose l’Ancien, magister equitum praesentalis de Valentinien Ier et exécuté en 376, voir Demandt 1972 ; sur les circonstances, obscures, de sa mort voir Demandt 1969.

25 Sur le personnage, ses rapports avec Gildon et la situation de l’Afrique, voir Laporte 2012 et Di Paola 2012.

26 Noter exsurge, inuade (339), desiste morari (340), dont les commentateurs Charlet 2000, 144 et Claudien 1978, 184 soulignent l’emprunt à Stace (Theb. 11, 169), mais ne font aucune remarque sur le très habile jeu contextuel : chez Stace, Polynice s’adresse en songe à son beau‑père Adraste, et fait amende honorable : il aurait dû défier son frère en combat singulier (168‑169 : fratrem suprema in bella ... uoco) sans attendre que tant de morts et de souffrance ne naisse de leur rivalité (157‑161 : tunc tempus erat, cum sanguis Achiuum / Integer, ire ultro propriamque capessere pugnam, / Non plebis Danaae florem regumque uerendas / Obiectare animas, ut lamentabile tantis / Vrbibus induerem capiti decus) et il demande à son beau‑père de ne pas le retarder maintenant qu’il a pris cette décision. La situation est en partie inversée puisque c’est le personnage le plus âgé qui demande au plus jeune de ne pas tarder, mais la subtilité consiste en réalité à souligner la patience (peut‑être un peu trop prolongée) d’Honorius vis‑à‑vis de son frère.

27 Sur le recours à la prosopopée de Rome pour soutenir un discours politico‑religieux au tournant du Ve siècle, voir à propos de Stilic. mais non exclusivement Consolino 2002, à comparer avec la vision chrétienne d’un Prudence, voir D’Auria 2011.

28 Clavd., carm. 15 [Gild.] 34‑36 : nunc pabula tantum / Roma precor. miserere tuae, pater optime, gentis, / Extremam defende famem (« maintenant la seule chose que moi, Rome, je demande, c’est de la nourriture. Pitié, père excellent pour ton peuple, protège‑le des extrémités de la famine »).

29 Cela explique et justifie évidemment l’ecphrasis de la déesse comme une vieille femme épuisée.

30 Charlet 2000, 202 a absolument raison de rapprocher l’emploi de ce mot de ce qu’on lit chez Lucain (il cite Lvcan. 1, 135 et 8, 449‑450), mais il faut encore ici souligner la violence de l’insinuation, car ce ne sont pas du tout les seuls emplois, ni même peut‑être les plus frappants, en cette position dans le vers : en Lvcan. 2, 303 nous lisons l’association Nomen, libertas, et inanem prosequar umbram (« je suivrai ton nom liberté, toi qui n’est plus qu’une ombre vaine »), repris en Lvcan. 3, 146 (Libertate perit, cuius seruaueris umbram : « il a péri avec la liberté dont tu as conservé l’ombre »). L’ombre dans laquelle Rome a glissé est bien celle de la tyrannie.

31 Sur ces vers, voir le commentaire de Charlet 2000, 201‑203 qui souligne bien que le ferox Caesar est Auguste et non César lui‑même (cf. Cameron 1970, 336) et que donc Claudien vise clairement le principat. Sur le rapport indéniable avec Tacite (TacAnn. 1, 2) il ne fait aucun doute, comme aussi le lien entre le gremium seruile pacis de Claudien et la pax cruenta de TacAnn. 1, 10. Or J.‑L. Charlet nous semble ne pas tirer de cette modification toutes les conséquences : les Romains sont devenus par le gouvernement impérial les sujets et les esclaves de leurs princes, ce qui les a perdus. On ne peut alors que renvoyer à la pique que Théodose adresse aux Orientaux dans son ars regendi du 4e consulat, quand il dit à Honorius (214‑220) : Si tibi Parthorum solium Fortuna dedisset, / Care puer, terrisque procul uenerandus Eois / Barbarus Arsacio consurgeret ore tiaras: / Sufficeret sublime genus luxuque fluentem / Deside nobilitas posset te sola tueri. / Altera Romanae longe rectoribus aulae / Condicio. uirtute decet, non sanguine niti (« Si la Fortune t’avait donné le trône des Parthes, si loin en Orient, une tiare barbare que l’on vénère surmontait ton visage de souverain arsacide, il te suffirait d’une très haute naissance, et te laissant aller dans le lux, et la paresse ta noblesse suffirait à te protéger. Pour les gouvernants de la cour de Rome, ce n’est pas du tout la même condition ! C’est sur la valeur, non sur le sang qu’il convient de s’appuyer »). Si Honorius était Arcadius (non nommé, mais comment ne pas le reconnaître dans la description de la morgue et la fainéantise du souverain qui rappelle Synésios regn. 15‑16 ?), il pourrait se comporter comme Arcadius, mais il est lui le primus inter pares citoyen au milieu de ses concitoyens, maître qui ne peut se maintenir que par la vertu et non par le droit du sang.

32 Nous reverrons les développements ultérieurs de cette idée dans une optique stiliconienne d’abord, puis de renouveau de l’Occident dans ce qui suit.

33 Charlet 2000, 126 rapproche avec justesse cette concession au « politiquement correct » du discours officiel sur la Nouvelle Rome ; sur ce point voir Lançon, Moreau 2012 et Dagron, Lemerle 1984.

34 Cette lecture conduit à nuancer l’idée proposée par l’important article de Christiansen 1970, 114, qui place la rupture en 399, soit probablement après la rédaction de la Guerre contre Gildon ; en revanche, l’idée que toutes les « réconciliations » que notent les critiques sont en fait des postures ou des vœux pieux est très certainement exacte, car tous les signes de rapprochement entre les deux parts de l’empire trouvent aisément contradiction. Pour les poèmes antérieurs à ceux que nous lisons ici, on se reportera aux fines analyses de Christiansen 1970, 115 et suiv.

35 Sur ce point et son exploitation ultérieure par Claudien, voir infra.

36 Il est étrange que ni Claudien 1978 ni Charlet 2000 ne se demandent clairement ce que signifie cette mention d’un seul maître. Admettons, comme le laisse entendre Charlet 2000, 191 que cela désigne l’unité de l’empire, cela impliquerait que Gildon a quitté l’empire, ce qu’il n’a pas fait ; il n’a donc pas besoin de revenir dans un empire qu’il n’a pas quitté. Il nous semble que le sens est nettement plus subtil et pose la question de la préséance impériale : techniquement Arcadius est le senior Augustus donc il peut à lui seul incarner l’unité de l’empire (ce qui reviendrait à dire que Gildon servant Arcadius servait l’unus rector). Or ce que nous pensons que veut laisser ici entendre Claudien, en droite ligne avec ce que nous avons montré, c’est que la pratique du senior Augustus n’est qu’une invention, qu’il n’y a qu’un seul empire, celui de Rome, que Gildon avait quitté en abandonnant un prince, et qu’au lieu de parler de senior Augustus, il faut parler de pars senior, qui sera toujours l’Occident. Placée ainsi, presque incidemment, en début de poème, la mention invite donc à considérer qu’il n’y a pas deux partes, mais un empire dont le cœur est en Occident et que l’Auguste d’Occident incarne à lui seul la totalité du pouvoir de l’imperium Romanum. Ce thème habite d’ailleurs, nous le verrons, tous les poèmes des années 398‑404.

37 Comme le note à juste titre Christiansen 1970, 117 dans une lecture générale (que nous pourrons légèrement nuancer par l’approche de détail) : « This visit causes the return of harmony, since Arcadius agrees to the restoration of Africa to his brother. Claudian strongly stresses the kinship between Honorius and Arcadius by referring to their fraternal relationship nine times in this passage. This passage is remarkable in that it contains Claudian's first attack on Arcadius, since Theodosius' ghost criticizes Arcadius' support for Gildo. The poet does not even present an excuse for Arcadius, who corrects his mistake which destroyed unity. Claudian uses Theodosius himself to give the view of Stilicho on the quarrel: traitors such as Gildo are not worth civil war while Stilicho is loyal and capable, as he has shown in the past ».

38 On voit bien ici que, dans le mode récapitulatif (puisque Gildon est déjà vaincu), il s’agit de dire : « tu t’es trompé sur l’affaire Gildon, mais tu as appris de tes erreurs et maintenant tu es un frère parfait », ce qui revient à dire dans le mode performatif : « hâte‑toi de te comporter en prince et en frère car les conséquences de ton aveuglement sont extrêmement graves ».

39 La thématique du monstre est ici essentielle, car, dans l’imaginaire politique de Claudien familier à ses auditeurs qui entendent régulièrement le poète et ont encore en mémoire son Contre Rufin, les monstres désignent les ministres indignes (aux yeux de Stilicon qui se verrait bien à leur place) dont s’entoure Arcadius : ainsi Rufin est le nouveau serpent Python dont il dit nunc alio domini telis Pythone perempto / conuenit ad nostram sacra caterua lyram (Clavd., carm. 2 [Ruf. 1, praef.], 15‑16) et plus loin (Clavd., carm. 3 [Ruf. 1], 291‑293) : Hoc monstrum non una palus, non una tremebat / Insula, sed Latia quidquid dicione subactum / Viuit, et a primis Ganges horrebat Hiberis (« ce monstre n’inspirait pas la terreur à un seul marais, ou à une seule île, mais à tout ce qui vit soumis à l’autorité du Latium et des confins de l’Hibérie jusqu’au Gange on tremblait devant lui »).

40 Sur la mention des Gaulois ici, voir le commentaire de Charlet 2000, 212. Comme le note Claudien  1978, 193, Claudien indique clairement que l’Orient ne voit pas les choses ainsi, mais en quel sens ? J.‑L. Charlet comprend qu’il s’agit de souligner que les Gaulois, qui constituent le cœur de l’armée d’Honorius, sont invincibles quand ils adoptent une juste cause, et non celle d’un usurpateur, mais cette explication n’est pas pleinement satisfaisante sur l’avertissement adressé à l’Orient. Claudien veut‑il dire que, si l’Orient continue ainsi ses manœuvres pour déstabiliser l’Occident, il goûtera à son tour à la puissance des Gaulois ? C’est fort possible si l’on se place sous le double point de vue, récapitulatif et performatif : sur le plan récapitulatif, pour l’Orient qui est désormais parfaitement uni à l’Occident grâce à la sagesse d’Arcadius n’a absolument rien à craindre, c’était « alors » quand la guerre a commencé que la question se posait, mais maintenant tout va bien ; dans la logique performative, c’est maintenant que Stilicon avertit clairement l’Orient, Arcadius et ses ministres (comprendre : prépare son auditoire occidental à un possible prochain mouvement) : « ne refaites plus jamais une tentative pour déstabiliser mon pouvoir et celui d’Honorius, sinon je viens avec des soldats dont vous comprendrez très vite qu’il aurait mieux valu les laisser en Occident ».

41 Il est évident que ni l’un ni l’autre ne sont des barbares au sens où Claudien voudrait nous le faire croire : Gildon est un haut‑fonctionnaire romain (comte d’Afrique), marié à une Romaine, et dont la fille a épousé un neveu de l’impératrice Flacilla. Quant à Alaric, il est trop jeune pour avoir connu l’époque où les Goths de sa tribu étaient indépendants et vivaient de l’autre côté du Danube, il n’a donc connu que les Goths recepti par Théodose, a fait toute sa carrière dans l’armée romaine, avec un succès certain, et peut se targuer d’un des cinq commandements majeurs qui existent en Orient, celui de magister militum per Illyricum. D’ailleurs sa manière de se conduire dès ces années et durant tout le reste de sa vie montrent, contre le tableau affreux de Claudien, un personnage respectueux des princes, qui hésite à répandre le sang et préfère toujours la négociation à la confrontation. On est donc loin du « sauvage » que veut nous présenter le poète.

42 Il est extrêmement difficile de savoir quelle place l’Orient a dans les événements de 401‑402 et les avis sur ce sujet divergent : Alaric agit‑il de son propre chef, pour obtenir des avantages en Occident (Arce 2018, 77), ou bien sur instigation des orientaux (Demougeot 1950) ? Dans les deux cas possibles, quel est son but précis (Heather 1991, 208) ? Veut‑il faire pression sur Honorius pour se faire donner un commandement important en Occident (et ainsi réduire l’influence de Stilicon) ? Veut‑il même tenter de renverser le maître des milices qui ne survivrait pas à un échec militaire en Italie ? A‑t‑il un autre but ? Pour pouvoir avancer sur ces questions plus que des hypothèses, il faudrait savoir quel est le statut exact du Goth quand il entre en Italie ? Est‑il toujours MM per Illyricum (ce qui impliquerait d’ailleurs que la partition ultérieurement attestée de l’Illyricum n’ait pas encore eu lieu, voir à ce sujet et sur les diverses théories qui s’affrontent Demougeot 1981, Burns 1994, 161 et suiv. ? Est‑il venu en Italie parce que les Orientaux l’ont privé de ce commandement, ce que contestent avec de très forts arguments Cameron, Long, Sherry 1993, 329 et suiv. ? Si oui, pourquoi n’a‑t‑il pas tenté plutôt de faire pression sur Arcadius, qu’il a déjà su manœuvrer, plutôt que d’affronter directement Stilicon qu’il doit sans doute connaître des campagnes de Théodose ? La thèse qui considère qu’Alaric a agi au départ avec au moins le soutien tacite de l’Orient dans le but d’affaiblir la menace occidentale est sans doute la moins improbable. Qu’il ait ensuite décidé de mener sa propre politique une fois en Italie est là aussi possible, mais on peut également concevoir que le « rapprochement » (tout relatif) entre Orient et Occident observable peut‑être en 402 (Cameron, Long, Sherry 1993, 247, Heather 1991, 210) soit la conséquence tirée par les Orientaux de l’échec de leur tentative, probablement initiée sous le gouvernement d’Eutrope, très hostile à Stilicon. Si Stilicon avait reconnu le consul oriental de 401, Flavius Fravitta, c’est sans nul doute en pensant qu’il était plus favorable à ses intérêts, ainsi que le remplaçant d’Eutrope Césaire, qui était, étrangement, resté en place alors même que Gaïnas qui l’avait mis en place avait été défait et exécuté par Fravitta (sur tout cela Heather 1991, 207‑209).

43 Il n’y a aucune raison sérieuse de ne pas voir en ce personnage une création du poète, et de lui chercher quelque vérité historique : la figure du sage conseiller qui intervient auprès du héros, ou qui au contraire dissuade un personnage de se livrer à une entreprise condamnable appartient à la topique épique (voir Meunier 2019) et les propos qu’il tient servent trop parfaitement les buts du poète (Bureau 2023) ; en partie contra Claudien 2017, 356‑357.

44 Christiansen 1970 va peut‑être un peu vite en disant que dans les derniers poèmes, Claudien « hardly mentions the East » (p. 119), car, comme nous le verrons, ce n’est pas tant la fréquence de la critique que sa virulence qui importe ici.

45 La date de cette nomination, ses circonstances et son existence même sont sujets de discussions. Selon Burns 1994, 99, Claudien est le seul à attester de l’existence d’un Magister militum per Illyricum avant 412, or ce n’est sans doute pas le cas, et la fonction a très probablement existé avant Théodose, puisqu’on croise un certain Lucillianus en 359‑361, puis Iovinus de 361 à 369, etc. et surtout Abundantius qui serait alors le prédécesseur d’Alaric de 392 à 395. Il existe un certain consensus pour attribuer cette nomination à Eutrope, mais toute la question est de savoir si la fonction résiste à la chute de l’eunuque (août 399). Si ce n’est pas le cas, Alaric n’a plus aucune fonction officielle et est donc plus ou moins hors la loi ; en revanche, s’il conserve encore son titre, il agit peut‑être avec l’aval de l’Orient. Les deux théories peuvent d’ailleurs se combiner (Arce 2018, 77) : Alaric peut avoir été sciemment privé de son commandement pour le pousser à attaquer l’Occident dans le but de faire pression sur Stilicon. En réalité cette question en cache une autre qui est celle de ce que l’on entend exactement par Illyricum au moment des faits (voir infra). Or la question du partage et de l’attribution de cette région n’est absolument pas claire. Burns place une nouvelle répartition territoriale en 400 (Burns 1994, 176‑179) ce qui expliquerait à la fois que les ministres orientaux aient décidé cette répartition pour déplacer sur la partie occidentale le problème Alaric (qui se trouve de fait sur un territoire administré par Stilicon), et la colère d’Alaric privé de son commandement et en quête d’une nouvelle reconnaissance. Mais rien n’est sûr.

46 Cet élément a été invoqué pour justifier un rapprochement entre Orient et Occident Cameron, Long, Sherry 1993, 247 et 377.

47 Sur l’importance de ce thème dans la pensée politique du début du Ve siècle, voir en particulier Roberts 2001 ; sur l’enjeu idéologico‑religieux de la représentation de la Ville, voir Charlet 2013, Gillett 2001, et pour la vision chrétienne Argenio 1973.

48 Clavd., carm. 26 [Get.], 173‑193.

49 Il ne fait aucun doute qu’il entre dans cette démarche une part non négligeable de calcul politique à court terme, mais qui ne doit pas masquer la réalité et la précision de ce qui est dit, et donc entendu par l’auditoire. Certes, en 400, après ce que l’Occident considère comme la mascarade de 399 avec la nomination de l’eunuque Eutrope au consulat, Stilicon, en prenant lui‑même le consulat et en venant l’inaugurer à Rome, vise à souligner la différence avec l’Orient et le respect religieux que le pouvoir occidental a des formes traditionnelles du pouvoir romain. En même temps, il vise aussi à rassurer le Sénat en lui donnant une forme d’importance, qui peut ensuite favoriser la coopération de l’Ordre qui ne semble pas apprécier outre mesure le maître des milices et dont une bonne part des membres avait sans doute suivi Eugène. En 404, même si, en façade, les rapports entre Orient et Occident sont apaisés, Honorius (et Stilicon) entendent marquer, après deux années de troubles causés par Alaric, une forme de reprise en mains du pouvoir, mais qui entend se faire de nouveau en ménageant le Sénat, et en lui offrant des garanties. Les campagnes de Stilicon coûtent cher, et il est important de donner des gages de bonne volonté et de respect à ceux qui détiennent l’essentiel du pouvoir économique. Sur l’importance de ces enjeux dans le discours politique des années 402‑404, tant en contexte profane que chrétien, voir Bureau 2014.

50 C’est ce que laisse entendre la préface de Get., et c’est généralement ainsi que l’on explique l’absence de ce panégyrique, voir Cameron 1970, 411‑412.

51 Comme nous l’avons vu, l’élément essentiel de correction est la disparition du champ de l’éloge de Mascezel, le véritable artisan de la reconquête, qui accompagne d’ailleurs la disparition tout court du Maure, victime, comme nous l’avons vu, d’un « accident » probablement orchestré par Stilicon.

52 Sur l’emploi du verbe subigere comme désignant la soumission par les armes, voir par exemple Lvcr. 1, 464 (bello subactas) etc., et surtout la source directe de Claudien, Ov. Fast. 3, 725‑726, où il s’agit de la royauté de Liber Pater : te memorant, Gange totoque Oriente subacto, / primitias magno seposuisse Ioui (« ils rappellent que quand tu eus soumis le Gange et tout l’Orient, tu mis de côté les prémisses pour le grand Jupiter ») : le prince étant normalement désigné sous l’image de Jupiter, voir par exemple la préface de 6 Honor., la remarque prend tout son sens ; Stilicon a soumis l’Orient à la légitime autorité de l’Occident. De ce fait, le consul occidental est paré de vertus qui soulignent en creux la dégénerescence de l’Orient (Clavd., carm. 21 [Stilic. 1], 91‑94) : Talem quippe uirum natis adiunxit et aulae, / Cui neque luxuries bello nec blanda periclis / Otia nec lucis fructus pretiosior umquam / Laude fuit (« voilà le héros qu’il attacha à ses fils et à la cour : jamais le goût du luxe ni le doux repos ni la jouissance de la vie ne lui furent plus précieux que la guerre, le danger et la gloire »).

53 À quoi Claudien fait‑il allusion ici, ce n’est pas très clair : une lecture simple, qui est peut‑être la bonne, est que Stilicon entend récupérer l’Illyricum qui a été donné (abusivement selon lui) à Arcadius lors du partage de 395. L’emploi du futur laisse supposer qu’en janvier 400 cette reprise de l’Illyricum n’est au mieux qu’un projet du maître des milices. Il ne faut donc certainement pas placer le retour de l’Illyricum dans la pars occidentale avant au moins 401. Burns 1994, 161 remarque à juste titre qu’entre 397 et 399 il y a clairement deux préfets d’Illyricum, un dans chaque pars, ce qui laisserait supposer que Stilicon, qui n’accepte pas le partage remontant à Théodose, fait comme si l’Illyricum lui appartenait, ce qui n’est pas le cas, car nous savons qu’Anatolius est le préfet en charge avec Alaric comme maître de la milice. On peut alors supposer que Stilicon a fini par obtenir au plus tôt en 400 ou 401 la cession de l’Illyricum, ou très probablement d’une partie, soit par négociation (un rapprochement avec Fravitta est possible), soit à force de menaces, ce qui évidemment pourrait expliquer la réaction d’Alaric, et encore mieux si l’Orient en sous‑main téléguide le Goth pour faire payer à Stilicon le fait d’avoir forcé la main d’Arcadius sur la rétrocession, contra Heather 1991, 205, mais sans argument décisif pour un partage en 397, malgré Zos., 5, 8, 1 (qui vise clairement à mettre Stilicon et Eutrope dans le même sac et ne dit rien d’un partage) et Bayless 1976, mais qui n’apporte guère de preuves de ce qu’il affirme.

54 Ce passage est un remarquable exemple de manipulation par Claudien de la vérité : que les troupes d’Alaric aient été constituées de personnes d’origine ethnique variée ne fait aucun doute (Arce 2018, 30 ; Cameron, Long, Sherry 1993, 114), qu’en 395 le Goth se soit livré à des déprédations (d’ailleurs limitées) est tout aussi avéré, mais il s’agit ici de la campagne de 397, où tout porte à croire que ce que Claudien met sur le compte des ruses d’un Orient philobarbaros (thème qui courait déjà dans le contre Rufin), voir Demougeot 1950 et Barr 1979, n’est en réalité que l’utilisation d’Alaric et de son armée, de façon tout à fait officielle, pour contrecarrer les velléités stiliconniennes de contrôler l’Orient sous couvert de le défendre (Burrell 2004). En amalgamant, recomposant et falsifiant les données, le poète crée une sorte de « roman anti‑oriental » qui justifie la politique stiliconienne (Clavd., carm. 21 [Stilic. 1], 183‑184 : quod te pugnante resurgens / Aegra caput mediis erexit Graecia flammis, « par ton combat la Grèce malade retrouva la vie et releva la tête du milieu des flammes ») tout en excusant son échec à deux reprises dans ses entreprises en Grèce. Or on sait que les principales déprédations observables en Grèce durant la période furent le fait des troupes mêmes de Stilicon.

55 Voir à ce sujet Claudien 2017, 115 n. 44.

56 On se souviendra, non sans amusement devant l’art de la manipulation du poète, que les deux dernières guerres civiles, 389 et 394, ont été provoquées par des occidentaux (Maxime proclamé en Bretagne, et Eugène proclamé à Vienne ou à Lyon), alors que l’Orient a montré après le désastre d’Andrinople (378) une remarquable stabilité sous le gouvernement de Théodose.

57 Ici encore la continuité avec le discours de la Guerre contre Gildon est frappante.

58 Chassé en août 399, il est exécuté peu après.

59 Sur ce point voir Bureau 2014.

60 Charlet (Claudien 2017) a raison de rapprocher cela du titre de patrice donné à Stilicon, mais l’expression renvoie tout aussi clairement au titre de Père de la patrie, dont on sait qu’il n’est pas seulement un titre impérial, mais aussi une récompense accordée à des généraux illustres, voir Marino 2004. Sur le titre de parens patriae de Stilicon, voir Marcone 1987.

61 Voir par exemple Clavd., carm. 8 [4 Honor.], 276‑277 : Sis pius in primis; nam cum uincamur in omni / Munere, sola deos aequat clementia nobis (« avant toute chose, sois bon ; de fait, alors même que nous sommes vaincus dans tous les autres dons, il n’est que la clémence qui nous rend les égaux des dieux »).

62 Verg., Aen. 6, 851‑853 : Tu regere imperio populos, Romane, memento / (Haec tibi erunt artes), pacisque imponere morem, / Parcere subiectis et debellare superbos (« toi, Romain, souviens‑toi de gouverner les peuples (car voilà tes arts à toi), d’imposer l’habitude de la paix, d’épargner qui se soumet et de détruire à la guerre les orgueilleux ».

63 Une critique de la christianisation du pouvoir, comme signe d’orientalisation et d’abandon du mos maiorum n’est absolument pas à exclure ici, car ailleurs dans le poème (Clavd., carm. 24 [Stilic. 3], 166‑167), il représente la Rome qui a subjugué la Grèce comme auguriis firmata Sibyllae, / ... sacris animata Numae (« appuyée fermement sur les augures de la Sibylle, … anumée par les cultes de Numa »).

64 Ces vers en particulier peuvent renvoyer à l’adventus de Constance qu’Ammien venait de fustiger dans ses Histoires en écrivant (Amm., 16, 10, 6) : Et tamquam Euphratem armorum specie territurus aut Rhenum altrinsecus praeeuntibus signis insidebat aureo solus ipse carpento fulgenti claritudine lapidum uariorum (« et comme s’il se fût agi de terrifier de l’aspect de ses armes l’Euphrate et le Rhin, les enseignes marchant devant lui des deux côtés, il se tenait assis seul sur un carrosse d’or qui resplendissait de l’éclat de pierreries variées »). Sur le lien entre ce texte et 6 Honor. Voir Garambois‑Vasquez 2017.

65 Praetumidus ne se rencontre chez Claudien qu’ici et pour désigner l’insupportable orgueil de Rufin en Clavd., carm. 3 [Ruf. 1], 225. L’Orient dans son ensemble est récapitulé par l’affreux ministre, et vice versa l’affreux ministre incarne ce qu’est en réalité l’Orient.

66 Le mot doit être compris dans un sens supposé provoquer l’indignation en fonction de Clavd., carm. 24 [Stilic. 3], 22 où il est question des rois tributaires de Rome les famuli reges qui défilent dans les triomphes.

67 Ainsi, voir Christiansen 1970, 119, lorsque Théodose présente l’empire à Honorius, il décrit la partie qu’il a donnée à son frère en des termes où perce un discours de mépris pour les Orientaux serviles et faciles à gouverner et qui peuvent « se contenter » d’un Arcadius à leur tête, alors que l’Occident a besoin d’un vrai empereur, comme Honorius, (Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 82‑87) : Et quotiens optare tibi quae moenia malles / Adludens genitor regni pro parte dedisset, / Diuitis Aurorae solium sortemque paratam / Sponte remittebas fratri: ‘regat ille uolentes / Assyrios; habeat Pharium cum Tigride Nilum; / Contingat mea Roma mihi’ (« et chaque fois que ton père faisait allusion au choix des remparts que tu préfèrerais qu’il te donne comme part d’empire, tu remettais spontanément à ton frère le trône et le destin tout prêt des riches terres de l’Aurore : ‘qu’il règne sur les Assyriens qui s’y prêtent volontiers, qu’il possède le Nil de Pharos et le Tigre ; mais moi, que m’échoie Rome ma ville chérie’ »). Le choix des peuples mentionnés, Assyriens, Perses, Égyptiens (et non Grecs) ne doit évidemment rien au hasard : Arcadius règne sur des barbares habitués depuis longtemps à subir la tyrannie et qui plient spontanément devant toute autorité absolue. On doit rapprocher cela du début du discours de Théodose dans son ars regnandi de 398 (Clavd., carm. 8 [4 Honor.], 212‑218).

68 Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 359 : uultusque palam confessa coruscos (« se faisant reconnaître de tous par l’éclat de son visage »).

69 Sur l’importance idéologique et politique de ces choix, voir par exemple Coulie 1987.

70 Sur le cas particulier de la nouvelle Rome et du choix idéologique qui préside à sa fondation, voir La Rocca 1993.

71 Voir ici Claudien 2017, 383.

72 Sur ce thème, voir le classique Jal 1963. Sur le « triomphe » de Constance II, voir Duval 1970. Notons que Pacatus, quand il évoque le triomphe de Théodose sur Maximus est assez embarrassé et s’en sort avec une étrange pirouette en glissant entre l’évocation des guerres civiles du passé et de celle menée par Théodose, un étonnant renvoi à des guerres étrangères, où donc le triomphe est possible ; s’adressant à Rome il lui dit (Paneg. 2, 46) : cui damna grauiora scissus in partes civium furor quam portis imminens Poenus aut receptus muris Gallus intulerat; cui [h]Alliensi die Emathia funestior, Cannis Collina feralior tam altas olim reliquerunt cicatrices ut grauius semper tuam quam alienam experta uirtutem nihil tibi magis quam te timeres: uidisti ciuile bellum hostium caede, militum pace, Italiae recuperatione, tua libertate finitum; uidisti, inquam, finitum ciuile bellum cui decernere posses triumphum (« toi à qui la folie furieuse des citoyens divisés en partis avait apporté plus de dommages que le Punique menaçant tes portes, ou le Gaulois accueilli dans tes murs ; toi à qui l’Émathie fut plus funeste que l’Allia, la Porte Colline plus cruelle que Cannes, en laissant de si profondes cicatrices qu’ayant fait une plus douloureuse épreuve de ta valeur militaire que de celle des étrangers tu ne redoutais rien plus que toi‑même. Tu as vu une guerre civile terminée par le massacre des ennemis, la paix rétablie dans les armées, l’Italie reprise, et ta propre liberté ; tu as vu dis‑je terminée une guerre civile pour laquelle tu peux décerner un triomphe »). Le fait que les dégâts causés par Maximus soient plus graves que ceux causés par des étrangers construit l’usurpateur comme une figure d’ennemi étranger et permet, par un coup de force rhétorique, de justifier que l’on en triomphe.

73 Un passage intéressant de la Vie de Septime Sévère éclaire le maintien à l’époque de Claudien de cette conception de l’impiété du triomphe civil Hist. Avg., Sept. Sev. 9, 11 : triumphum respuit, ne uideretur de ciuili triumphare uictoria (« il refusa le triomphe, pour ne pas paraître triompher pour une victoire dans une guerre civile »).

74 Voir ci‑dessus.

75 Voir par exemple Lvcan. 1, 10‑12 : Cumque superba foret Babylon spolianda trophaeis / Ausoniis umbraque erraret Crassus inulta, / Bella geri placuit nullos habitura triumphos? (« alors que tu aurais dû priver l’arrogante Babylone des trophées de l’Ausonie et alors que l’ombre de Crassus errait sans être vengée, il t’a plu de mener des guerres où il n’y a nul triomphe »).

76 L’idéal du panégyrique est explicitement présenté en Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 641‑642 : iam Thybris in uno / Et Bruti cernit trabeas et sceptra Quirini (« désormais le Tibre voit unis en un seul homme la trabée de Brutus et le sceptre de Quirinus »).

77 Voir Clavd., carm. 28 [6 Honor.], 58‑62.

78 Voir Inglebert 2015.

79 Voir Christiansen 1970.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Bruno Bureau, « Claudien, un regard critique sur la Rome de la fin du IVe siècle dans les derniers poèmes politiques ? »Interférences [En ligne], 14 | 2023, document 3, mis en ligne le 07 mai 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/interferences/10905 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11nix

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Auteur

Bruno Bureau

Université Jean Moulin‑Lyon 3, UMR 5189 (HiSoMA)

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