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La violence faite à la nature dans la Guerre contre les Gètes de Claudien : quelques remarques

Florence Garambois‑Vasquez

Résumés

On a beaucoup étudié les longs poèmes de Claudien par la question politique et encomiastique. Or peu d'attention a été portée au milieu naturel et à ce que la représentation de la nature peut signifier. Dans le sillage des analyses menées à la lumière des théories écocritiques et écopoétiques, nous essayerons de montrer comment l'environnement naturel devient un sujet agissant.

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Texte intégral

  • 1 Clavd., carm 26 [Get.], 51.
  • 2 Clavd., carm 26 [Get.], 170‑204.
  • 3 Venue des études sur le genre et plus particulièrement des analyses de Judith Butler, développée pa (...)

1Les incursions des Goths semblent avoir commencé sur le territoire romain dès 250 de notre ère. Menée par le roi Cnivia, l'invasion de 250 dure quelques années et aboutit à la mort au combat de l'empereur romain Trajan Dèce et de son fils prétendant au trône. De là, les raids furent réguliers, avec des moments de véritable crise, comme celui qui sert d'arrière‑plan au poème de Claudien. À partir de la fin du IVème siècle, le sort des Barbares résidant dans l’Empire évolue rapidement, par le renforcement et la stabilisation des implantations territoriales. Dans les provinces, la présence barbare cesse d’être perçue comme une situation provisoire et devient la nouvelle donne géopolitique. Le poème épique de Claudien, récité en 402, narre la victoire des Romains emmenés par Stilicon contre Alaric, roi des Goths, après les batailles de Pollentia et de Vérone. Stilicon est ainsi glorifié pour avoir écarté, durablement dit Claudien, le danger. Pourtant, de ce qui avait dû être vécu comme un véritable traumatisme, Claudien dit a priori peu de choses précises, comme s'il n'y avait pas de traces matérielles : au détour d'un vers1, on lit que Rome a reconstruit ses murailles ou plus loin que les Alpes ont été percées et la Grèce pillée2. Or la perturbation dans l'ordre du monde, induite par les invasions n'est pas uniquement d'ordre politique ou mythique, elle est le reflet d'une forme de réaction de la nature et de son environnement. Nous tenterons de montrer, en nous appuyant sur le principe d'agentivité3, que l'être humain n'est pas dans l'œuvre de Claudien, le seul sujet agissant.

Prendre la mer

L'ouverture de la Guerre contre les Gètes4

  • 4 Nous utilisons l'édition suivante : Claudien, Œuvres, poèmes politiques, texte établi et traduit pa (...)
  • 5 Le texte fondateur de ce tabou est l’Ode 1.3 d’Horace dans laquelle le navire Argo n’est pas explic (...)
  • 6 Le phénomène des rochers errants s'explique par de fortes variations hydrogéologiques et relève sur (...)

2Le poème, après la préface, s'ouvre sur l'exploit du pilote Tiphys qui a réussi à diriger sans encombre son vaisseau au passage des Symplégades. Cet exploit extraordinaire, épreuve par essence symbolique de l'humanité héroïque, n'est, toutefois, rien, en comparaison de ce qu'a obtenu Stilicon en l'emportant sur les Gètes. Mais, au‑delà de l'image mythique de l'expédition argonautique, qui sert la construction de l'éloge de Stilicon, Claudien évoque ce qu'il est convenu d'appeler le tabou de la première navigation5, audax Argo (Clavd., carm 26 [Get.], 2), uictricem nauem (Clavd., carm 26 [Get.], 8). Toutefois, la transgression n'est pas ici évoquée du point de vue humain ni divin, elle est évoquée par les éléments naturels. La mer qui constituait un monde clos (intacti claustra freti, coeuntibus scopulis, Clavd., carm 26 [Get.], 1‑2) se voit imposer une nouvelle route, signifiant ainsi le débordement du terrestre sur le maritime : Symplegades noua passae iura soli (Clavd., carm 26 [Get.], 10). Cette perturbation est d'une telle violence qu'elle immobilise les rochers errants6 (stupuere, Clavd., carm 26 [Get.], 8) et qu'elle induit une suspension du temps qui évacue le sujet même du poème que l'on ne retrouve qu'au vers 14 avec le retour au présent et au futur. Mais la violation première de l'espace maritime, en générant une instabilité fondamentale, autorise l'ouverture d'autres lieux jusque‑là scellés. L'arrivée des Gètes sur le territoire est, en effet, décrite par Claudien non pas par des batailles ou des affrontements entre soldats mais par les images d'éléments naturels dévastés : les rochers de l'Oeta sont bafoués (Domitis irrisam cautibus Oeten, Clavd., carm 26 [Get.], 182), les Thermopyles brisées (Ruptae Thermopulae, Clavd., carm 26 [Get.], 187) tout comme les verrous de l'Isthme de Corinthe (Angusti patuerunt claustra Lechaei, Clavd., carm 26 [Get.], 190). Si l'image du verrou est une image topique de l'épopée, on observe toutefois une variation entre l'ouverture du poème où Argo brisait les verrous et la situation de l'Isthme. Dans la première mention, en effet, les claustra intacti freti sont brisés par l'intervention humaine, via le navire. Dans la seconde mention, les verrous sont sujets du verbe patuerunt et non plus objets. Il ne s'agit pas seulement de montrer la fulgurance de l'invasion gète, mais de donner à voir comment la nature, violentée dans un temps mythique, fabrique par réaction les éléments qui permettent cette invasion. La réaction des forces naturelles entraîne également, sur le plan structurel, une autre instabilité que Claudien traduit, dans un effet de bouclage, par des images de départ et d'embarquement sur des navires pour fuir le monde bouleversé (Clavd., carm 26 [Get.], 117‑120) :

Iamiam conscendere puppes

Sardoniosque habitare sinus et inhospita Cyrni

Saxa parant uitamque freto spumante tueri.

« Déjà on se prépare à monter sur les poupes, à habiter les rivages sardes et les rochers inhospitaliers de Cyrnos, à protéger sa vie par les flots pleins d'écume ».

Le De Raptu Proserpinae en miroir

  • 7 Voir les études de K. S. Ahlschweig, 1998, de F. Felgentreu, 1999 et de A. Stoehr‑Monjou, 2018, p.  (...)
  • 8 Voir les analyses de B. Bureau, 2007, p. 188‑190 et de D. Meunier, 2019, chapitre I.
  • 9 Voir les analyses de L. Bodiou, M. Briand, 2015, p. 17‑32.
  • 10 M. Formisano, 2021b, p. 23‑42.

3L'image du navire voguant à la conquête d'autres terres ouvre également la préface du livre I du De Raptu Proserpinae. Ce court passage en distiques élégiaques a été abondamment commenté à la fois sur le plan de sa généricité7, de sa métalittérarité8ou du substrat mythique9. À la suite des analyses proposées par Marco Formisano10, nous essayerons de suivre le caractère fragmentaire qu'a voulu donner le poète à cette épopée mythologique inachevée (Clavd., raptPros., praef. 1) :

Inventa secuit primus qui nave profundum,

     et rudibus remis sollicitavit aquas,

qui dubiis ausus committere flatibus alnum,

     quas natura negat, praebuit arte vias.

Tranquillis primum trepidus se credidit undis,

     litora securo tramite summa legens:

mox longos temptare sinus et linquere terras

     et leni coepit pandere vela Noto.

Ast ubi paulatim praeceps audacia crevit

     cordaque languentem dedidicere metum,

iam vagus irrumpit pelagus caelumque secutus

     Aegaeas hiemes Ioniumque domat.

« Le premier qui inventa un navire sillonna l'abîme et tourmenta les eaux de ses rames sans expérience, qui, ayant osé soumettre un bois d'aulne aux souffles incertains, découvrit, par son art, des voies que la nature refuse, d'abord tremblant, se confia à des flots tranquilles, longeant la côte par un chemin sûr ; bientôt, il commença à s'aventurer le long de vastes baies, à quitter le rivage et à tendre ses voiles au doux Notus. Mais, lorsque, peu à peu, son audace première s'enfla, que son cœur ne se mit plus à craindre des frayeurs assoupies, il envahit, à l'aventure, la haute mer, suivit le ciel et le voilà qui dompte le gros temps de la mer Égée ou Ionienne ».

4Le De Raptu Proserpinae raconte un ordre du monde instable avant que ne naissent l'agriculture et ses bienfaits, présentés comme un don de Cérès. Cette instabilité essentielle s'incarne dans la thématique de l'inachevé qui court tout au long du poème (depuis la tapisserie de Proserpine jusqu'à l'inachèvement même du texte) et qui en constitue une caractéristique narrative.

  • 11 B. Bureau, 2006.
  • 12 B. Bureau, 2006, p. 190.
  • 13 G. Genette, 1987, p. 8.
  • 14 On peut mener la même analyse sur les passages Clavd., rapt. Pros., 2, 138 (Aestuat ante alias auid (...)
  • 15 Dans La Guerre contre les Gètes, la violence exercée sur le féminin passe par la mention des Symplé (...)

5Ainsi la préface apparait comme une zone liminale, une bordure du monde et du texte. La Guerre contre les Gètes s'ouvre sur l'image du navire, comme le fait la préface du Rapt. Mais dans ce dernier poème, il s'agit presque du degré zéro de l'image puisqu'elle n'est pas spécifiquement rattachée dans le texte à la nef Argo. Le poète met plutôt l'accent sur les éléments naturels du littoral et de sa configuration, de la mer et du ciel. Il montre, comme dans les Gètes, les voies que l'homme impose à l'espace maritime (natura negat). La préface suit un mouvement de gradation depuis les ondes tranquilles (tranquillis undis) aux tempêtes de la mer Ionienne (hiemes), gradation qui se matérialise dans le passage des temps du passé préhistorique aux temps du présent et qui suit les déplacements du marin, de rudis devenu audax. Si, selon les analyses de Bruno Bureau11, la préface symbolise « le poète prenant le risque de se jeter, tout jeune et inexpérimenté qu’il est, dans un poème difficile et dont on peut penser qu’il excède la mesure de son talent12 », l'image de la navigation peut être lue autrement, le marin étant, en effet, aussi une allégorie du lecteur : au vers 5 legens, forme du participe du verbe legere signifiant aussi bien parcourir que lire, est une syllepse qui oblige le lecteur à admettre la dualité du sens, et par conséquent, à considérer le passage lui‑même comme un paratexte, au sens défini par Gérard Genette comme « une frange du texte imprimé qui, en réalité, commande toute la lecture13 ». Cette syllepse, par ailleurs, annoncée par les mots profundum et rudibus, désigne à la fois l'expérience même de la lecture et la manière de lire. Au vers 7 avec la mention du Notus, apparaît le premier nom propre du texte qui signifie l'accomplissement du langage. Dès lors, le lecteur pourra oublier ses craintes (dedidicere metum) et à l'instar du marin qui quitte le littoral, pourra se détacher du littéral et des chemins sûrs pour accéder au profundum. Toutefois, la présence du verbe legere signale, dans le De Raptu, systématiquement une violence présentée de manière métaphorique et qui ne se dit pas explicitement comme telle. Le passage du livre II, 119 est, à cet égard, tout à fait probant. Cythérée invite Proserpine et ses compagnes à cueillir des fleurs (Clavd., raptPros., 2, 119 : hortatur Cytherea legant), or cueillir des fleurs symbolise la défloration qui sera consécutive au rapt et fonctionne ici comme la préfiguration de l'enlèvement. Legere induit donc le lecteur à dépasser le sens premier du verbe et à lire le texte autrement sur le plan métaphorique, pour accéder à la violence transmise par l'image14. Dans notre préface, la violence faite à la nature, qui préfigure la violence faite aux hommes (en l'occurrence aux femmes15) passe également, à un niveau de lecture plus évident, par les verbes irrumpit et domat.

Ébranler la terre

  • 16 Le phénomène est attesté notamment par Salluste (Sall., hist., 4, 20), Pline (Plin., nat., 2, 88), (...)

6La Sicile aux trois caps est mentionnée à plusieurs reprise dans l’œuvre de Claudien. Le passage qui nous intéresse se trouve au livre I du De Raptu Proserpinae. Le poète décrit la configuration géographique de la Trinacrie, lieu choisi par Cérès pour y cacher sa fille. Autrefois, dit‑il, la Sicile faisait partie de l’Italie16 jusqu’à ce que Nérée en brise les limites et la détache du continent (Clavd., raptPros., 1, 142‑148) :

(...) Trinacria quondam

Italiae pars una fuit, sed pontus et aestus

mutauere situm. Rupit confinia Nereus

uictor et abscissos interluit aequore montes

paruaque cognatas prohibent discrimina terras.

Nunc illam socia raptam tellure trisulcam

opposuit natura mari.

« Jadis la Trinacrie faisait partie de l’Italie, mais le bouillonnement des vagues en modifia le site. Nérée victorieux en brisa les confins et baigna de ses flots les deux monts qu’il a séparés et une petite étendue sépare ces terres qui furent liées. Désormais, la nature oppose elle et ses trois pointes à la mer, l’ayant ravie au sol auquel elle était reliée ».

7La Sicile est ici associée métaphoriquement à la situation de Proserpine : comme la jeune fille qui a été séparée de sa mère, l’île ne touche plus ses terres cognatas. Plus encore, la description de la Sicile porte en elle la préfiguration du rapt dont elle est une allégorie illam raptam, et la présence de Nérée constitue une rupture par rapport à l’état initial d’harmonie. Ce qui est arrivé à la Sicile soumise à Nérée annonce ce qu’il adviendra à Proserpine, arrachée elle aussi à son sol natal et soumise à Pluton.

8L’image de la Trinacrie se retrouve brièvement dans La Guerre contre les Gètes. Aux vers 220‑221, Claudien décrit l’invasion comme une lame de fond qui détruit tout sur son passage et terrifie les éléments (Clavd., carm 26 [Get.], 220‑221) :

Ipsa etiam diffisa breui Tinaria ponto

Si rerum natura sinat, discedere longe

Optat et Ionium refugo laxare Peloro.

« Même la Trinacrie qui n’a plus confiance en son exigu détroit, si la nature le permettait, souhaite s’écarter au loin et agrandir la mer Ionienne en refoulant le Pélore ».

  • 17 Au‑delà de l’aspect poétique, la géologie considère aujourd’hui que les roches et la terre gardent (...)

9Ici, la Sicile est présentée dans le temps d’après le mythe, celui de l’histoire et de l’actualité la plus brûlante. La violence qu’elle a subie dans le Rapt et qui a affecté sa nature même, cette violence menace à nouveau, à la différence près (et qui n’est pas des moindres) que celui qui la dispense ne vient pas de la mer mais de la terre. La Trinacrie, qui n’a rien « oublié17 » de l’agression de Nérée doit alors se faire violence pour échapper au danger ; pour cela, elle envisage un acte absolument contre nature, s’éloigner davantage et se fondre dans la mer. Or cela constituerait une telle perturbation du monde qu’il n’y aurait plus de retour en arrière possible, c’est pourquoi natura rerum non sinit.

  • 18 Solus erat Stilicho, qui desperantibus augur / Sponderet meliora manu, dubiaeque salutis / Dux idem (...)

10Quand il s’agit de la Sicile, ébranler la terre renvoie aussi à la force de l’Etna dont nous ne traitons pas ; mais ébranler la terre signifie franchir des frontières jusque‑là pensées comme définitives. C’est précisément ce point que les Gètes remettent en question. Venu du Danube, après le saccage de la Thessalie, Alaric se dirige vers l’ouest, franchit les Alpes Juliennes, et, avec le soutien de la province de Pannonie, revient assiéger Aquilée, essentielle pour le contrôle de l’Istrie et de la Vénétie. Ce trajet souleva une telle panique l’empereur ne tarda pas à envisager de quitter Milan18 pour s’établir au sud de la Gaule. Pour empêcher qu’Alaric ne reconstitue ses troupes dans le bassin du Danube, Stilicon entreprend à son tour de franchir les Alpes. S’il existait depuis longtemps des routes pour le faire, les hommes ne se lançaient pas dans de telles expéditions en hiver. Or nous sommes en hiver et Stilicon décide de franchir les Alpes en leur milieu, au départ du lac de Côme puis en franchissant le col de Splügen ou, plus à l’est, par les actuels cols de Julier et du Reschen. Une fois le col franchi, s’ouvrait une route descendant la vallée de l’Inn jusqu’à l’actuelle Innsbrück. Cet itinéraire plus facile et plus direct convenait à la volonté de Stilicon d'avancer au plus vite. Claudien décrit cette expédition et semble indiquer que le général s’est lancé seul. En effet, le bateau sur lequel il s’embarque est présenté comme un parua puppis (v. 321 : Parva puppe lacum praetervolat), ensuite, pendant l’ascension, aucune escorte n’est mentionnée (Clavd., carm 26 [Get.], 321‑323 et Clavd., carm 26 [Get.], 348‑352) :

(...) Ocius inde

Scandit inaccessos brumali sidere montes

Nil hiemis caeliue memor.

« À partir de là, très vite, il escalade des montagnes inaccessibles, sous un ciel hivernal, sans se soucier du froid ni de l’altitude ».

(...) Per talia tendit

Frigoribus mediis Stilicho loca. Nulla Lyaei

Pocula ; rara Ceres ; raptos contentus in armis

Delibasse cibos madidosque oneratus amictu

Algentem pulsabat equum (...).

« C’est à travers de tels lieux, au milieu de la froidure, que se hâte Stilicon ; nulle coupe de vin, peu de blé ; satisfait d’avoir pris un peu de nourriture sans quitter ses armes et alourdi par son vêtement humide, il faisait avancer son cheval transi ».

11Après avoir montré Stilicon en train de prendre un peu de repos dans une hutte de paysans, puis redescendre, Claudien conclut à la réussite de l’opération (Clavd., carm 26 [Get.], 359‑362) :

Ilia sub horrendis praedura cubilia siluis,

Illi sub niuibus somni curaeque laborque

Peruigil hanc requiem terris, haec otia rebus

Insperata dabant ; illae tibi, Roma, salutem

Alpinae peperere casae.

« C’est sous ces forêts épouvantables que ces couches très rudes, c’est sous les neiges que ces sommeils, ces soucis, cette fatigue toujours en éveil, ces repos inespérés apportaient la sérénité aux terres et aux biens ; ce sont ces demeures des Alpes, Rome, qui t’ont procuré le salut ».

  • 19 Voir Y. Thébert, 1995, p. 221‑235.

12Stilicon défait Alaric et retourne à Milan victorieux. L’espace que traverse le général est un espace, de longue date dans l’Antiquité, considéré comme une barrière. En effet depuis les Antonins19, un limes de fossés, de palissades, de tours, de fortins, plusieurs fois détruits et reconstruits, avait nettement marqué la frontière entre les territoires sous contrôle romain et la Germanie ; l’axe Rhin‑Danube est une frontière naturelle, considérée très tôt comme un rempart face aux barbares, elle apparaît souvent, dans les textes, comme une frontière entre le civilisé et le sauvage qui définit cette part de l’humanité irréductible à l’Empire et les Alpes sont le plus souvent pensées comme inaccessibles. Or, face à Alaric, aucune de ces frontières n’a résisté, Claudien d’ailleurs rappelle les traces qu’ont laissées sur la glace du fleuve les roues de chars goths.

  • 20 Voir par exemple le chant VI de L’Odyssée où Ulysse est comparé à un lion au moment de sa rencontre (...)

13Dès lors s’impose pour Stilicon le franchissement d’un espace qui se refuse habituellement à l’homme. Aux vers Clavd., carm 26 [Get.], 342‑345, le poète décrit les tentatives de certains qui finirent gelés, engloutis avec leurs chariots par la glace qui s’est brisée ou ensevelis sous une avalanche. La mort de ces intrépides est présentée comme la juste conséquence de l’agression subie par le milieu naturel. S’agissant de Stilicon, Claudien ne peut condamner son initiative puisque l’enjeu est le sauvetage de l’Empire, il insiste donc sur l’hostilité du milieu ambiant (gage, à un autre niveau d’analyse, de la valeur du général) contre lequel Stilicon doit utiliser la force ; ressurgit alors le verbe rapere : raptos contentus in armis / Delibasse cibos. Intervient la comparaison, de tonalité épique20, du général à un fauve (Clavd., carm 26 [Get.], 323‑328) :

(...) Sic ille relinquens

Ieiunos antro catulos immanior exit

Hiberna sub nocte leo tacitusque per altas

Incedit furiale niues ; stant colla pruinis

Aspera ; flauentes adstringit stiria saetas;

Nec meminit leti nimbosue aut frigora curat,

Dum natis alimenta paret. (…)

« Ainsi, laissant ses petits affamés, dans la nuit hivernale, ce lion plus monstrueux encore sort de son antre, et, en silence, s’avance avec fureur au milieu des épaisseurs de neige ; son cou raide à cause du givre ; la glace enserre ses poils fauves ; et il ne pense pas à la mort, ne se soucie ni des nuées ni de la froidure, pourvu qu'il trouve de la nourriture pour ses petits ».

14Cette comparaison qui vise également à mettre en valeur la grandeur et l'abnégation de Stilicon ne fonctionne pas comme un outil d'arrière‑plan du texte, elle ne représente pas une image figée ou passive du fauve, elle le montre au contraire en interaction avec son environnement, parce qu'il est à sa place dans un environnement qui exclut l'homme. Or, pour pouvoir réussir son entreprise et survivre dans ce milieu naturel, Stilicon doit renoncer à une forme d'humanité, celle qui se constitue comme être de domination ; c'est ce que traduisent les vers Clavd., carm 26 [Get.], 353‑354 :

(…) Tenebris si caeca repressit

Nox iter, aut spelaea subit metuenda ferarum

« Si, de ses ténèbres, la nuit sombre arrête son chemin, il gagne la tanière effroyable des fauves ».

15Seule cette métamorphose permet de ne pas violenter la nature, le contact avec l'élément sauvage, présenté par Claudien presque comme une initiation, donne alors à Stilicon la force de sauver l'empire et la légitimité de la victoire.

Conclusion

16La nature dans l'œuvre de Claudien, du moins dans les poèmes politiques ou mythologiques est souvent représentée, à la fois par des procédés ekphrastiques traditionnels mais également comme moment sensoriel exprimant, dans le de Raptu Proserpinae notamment, une menace élémentaire. Dans les extraits que nous avons observés, la nature est perturbée et violentée, créant ainsi un ordre du monde instable ; face à cette forme de transgression, l'environnement réagit le plus souvent par des mécanismes qui dépassent l'homme et le contraignent à repenser sa place sans le monde.

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Bibliographie

Textes anciens :

Claudien, Œuvres, poèmes politiques, texte établi et traduit par J.‑L. Charlet, C.U.F, Paris, Les Belles Lettres, 2017.

Claudien, Œuvres, Le rapt de Proserpine, texte établi et traduit par J.‑L. Charlet, Tome I, C.U.F, Paris, Les Belles Lettres, 1991.

Horace, Odes et épodes, texte établi et trad. par F. Villeneuve, C.U.F, Paris, Les Belles Lettres, 2013 (1929).

Etudes modernes :

Ahlschweig K.S. 1997, Beobachtungen zur poetischen Technik und dichterischen Kunst des Claudius besonders in seinem Werk de Raptu Proserpinae. Frankfurt am Main, Lang.

Bodiou L. - Briand M. 2015, « Rapt, viol et mariage dans l’Antiquité gréco‑romaine, L’exemple de Déméter et Korê », Dialogue, 2, p. 17­32.

Bureau B. 2007, « Commencements et fin différés dans la poésie de Claudien » in B. Bureau, C. Nicolas (dirs), Commencer et finir. Débuts et fins dans les littératures grecque, latine et néolatine. Actes du colloque organisé les 29 et 30 septembre 2006 à l’Université Jean‑Moulin‑Lyon 3 et l’ENS‑LSH, édition CERGR, Lyon.

Dan A. 2013, « Entre Rochers sombres et errants : sur les difficultés de dresser une carte historique du Bosphore antique », in H. Bru, G. Labarre (dirs.), L’Anatolie des peuples, des cités et des cultures (IIe millénaire av. J.‑C.‑Ve siècle apr. J.‑C.), I, Besançon, Presses Universitaires de Franche‑Comté, p. 85‑105. 

Felgentreu F. 1999, Claudians praefationes. Bedingungen, Beschreibungen und Wirkungen einer Beschreibungen und Wirkungen einer poetischen Kleinform. Stuttgart and Leipzig, Teubner.

Formisano M. 2021, « Land und Meer, la Praefatio al de Raptu Proserpinae », in A. Bruzzone, A. Fo, L. Piacente (éds), Metamorfosi del classico in età romanobarbarica, Florence, Sismel, p. 23‑42.

Gefen A. 2021, L’Idée de littérature : de l’art pour l’art aux écritures d’intervention, Paris, Corti.

Jansen L. 2014, The Roman Paratext: Frame, Texts, readers, Cambridge, Cambridge University Press.

Latour B. 2017, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique ?, Paris, La Découverte.

Meunier D. 2019, Claudien, une poétique de l'épopée, Paris, Les Belles Lettres.

Morton T. 2013, Hyperobjects, Philosophy and Ecology after the end of the World, Minneapolis, University of Minneapolis Press.

Ripoll F. 2014, « Le ‘tabou de la navigation’ dans les Argonautiques de Valérius Flaccus : invention et liquidation d’une tradition », in A. Estèves et J. Meyers (dirs), Tradition et innovation dans l'épopée latine de l'Antiquité au Moyen‑Âge, Pessac, Ausonius, Scripta Receptoria, p. 103‑118. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.ausonius.5196.

Stoehr‑Monjou A. 2018, « La préface dans l’Antiquité romaine », Bulletin de l'Association Guillaume Budé, 2, p. 126‑137.

Thébert Y. 1995, « Nature des frontières dans l'empire romain : le cas germanique », in A. Rousselle (dir.), Frontières terrestres, frontières célestes dans l'Antiquité, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, p. 221‑235.

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Notes

1 Clavd., carm 26 [Get.], 51.

2 Clavd., carm 26 [Get.], 170‑204.

3 Venue des études sur le genre et plus particulièrement des analyses de Judith Butler, développée par la philosophie de l’action puis reprise en anthropologie et en linguistique, la notion d’« agentivité » — en anglais agency — renvoie à la puissance d’agir d’un individu ou d'un être vivant soumis à un pouvoir dominant. Sans suivre les analyses de B. Latour, 2017, qui explore la dialectique de l’action spatiale environnementale, nous nous attacherons à montrer qu'à l’action des hommes sur la terre répond l’action de la terre sur les hommes. Cette question rejoint un champ d'études désormais qui explore aussi les textes anciens, l'écopoétique. L'écopoétique rejoint les analyses sur les conséquences de l'entrée de la littérature dans l'anthropocène. Voir par exemple, A. Gefen, 2021.

4 Nous utilisons l'édition suivante : Claudien, Œuvres, poèmes politiques, texte établi et traduit par J.‑L. Charlet, C.U.F, Paris, Les Belles Lettres, 2017 et Claudien, Œuvres, Le rapt de Proserpine, tome I, C.U.F, Paris, Les Belles Lettres, 1991.

5 Le texte fondateur de ce tabou est l’Ode 1.3 d’Horace dans laquelle le navire Argo n’est pas explicitement nommé mais dans laquelle la première navigation est présentée comme une audace impie, qui transgresse les limites fixées par la divinité entre les éléments (Hor., carm. 1, 3, 21‑24 : Nequicquam deus abscidit / prudens Oceano dissociabili / terras, si tamen impiae / non tangenda rates transiliunt uada : C’est en vain qu’une divinité prévoyante a dissocié les terres par l’Océan qui les sépare, si malgré cela des navires impies franchissent les bras de mer inviolables). F. Ripoll, 2014, p.103‑118, montre que le tabou est réactivé par Valerius Flaccus « qui fait de la navigation une entreprise intrinsèquement impie et défiant l’ordre du monde à la façon d’une gigantomachie ». Toutefois l'interdit religieux qu'il évoque est moins nettement marqué que chez les poètes julio‑claudiens.

6 Le phénomène des rochers errants s'explique par de fortes variations hydrogéologiques et relève surtout d'une illusion d'optique. Voir les analyses de A. Dan, 2013, p. 85‑105.

7 Voir les études de K. S. Ahlschweig, 1998, de F. Felgentreu, 1999 et de A. Stoehr‑Monjou, 2018, p. 126‑137.

8 Voir les analyses de B. Bureau, 2007, p. 188‑190 et de D. Meunier, 2019, chapitre I.

9 Voir les analyses de L. Bodiou, M. Briand, 2015, p. 17‑32.

10 M. Formisano, 2021b, p. 23‑42.

11 B. Bureau, 2006.

12 B. Bureau, 2006, p. 190.

13 G. Genette, 1987, p. 8.

14 On peut mener la même analyse sur les passages Clavd., rapt. Pros., 2, 138 (Aestuat ante alias auido feruore legendi /frugiferae spes una deae : plus que les autres, bouillonne d'une ardeur avide à cueillir, l'unique espoir de la déesse qui porte les moissons), Clavd., rapt. Pros., 3, 163‑165, (Castumque cubile / desertosque toros et sicubi sederat olim / perlegit : la chaste couche, le lit vide, là où elle s'asseyait jadis, la déesse les parcourt des yeux).

15 Dans La Guerre contre les Gètes, la violence exercée sur le féminin passe par la mention des Symplégades, nom féminin, qui sont domitae.

16 Le phénomène est attesté notamment par Salluste (Sall., hist., 4, 20), Pline (Plin., nat., 2, 88), Virgile (Verg., Aen., 3, 414).

17 Au‑delà de l’aspect poétique, la géologie considère aujourd’hui que les roches et la terre gardent une mémoire de leurs origines. Voir la Déclaration internationale des droits de la mémoire de la Terre, adoptée en 1991 et les articles de la revue Géologie de la France, 1, 2010, en ligne.

18 Solus erat Stilicho, qui desperantibus augur / Sponderet meliora manu, dubiaeque salutis / Dux idem uatesque fuit... (Clavd., carm. 26 [Get.], 285‑287.) « Stilicon fut le seul qui promît solennellement à ceux qui perdaient espoir des temps meilleurs grâce à son bras, et il se trouva être en même temps le chef et l’annonciateur d’un salut dont on désespérait ».

19 Voir Y. Thébert, 1995, p. 221‑235.

20 Voir par exemple le chant VI de L’Odyssée où Ulysse est comparé à un lion au moment de sa rencontre avec Nausicaa.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Florence Garambois‑Vasquez, « La violence faite à la nature dans la Guerre contre les Gètes de Claudien : quelques remarques »Interférences [En ligne], 14 | 2023, document 2, mis en ligne le 07 mai 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/interferences/10863 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11niw

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Auteur

Florence Garambois‑Vasquez

Université Jean Monnet, Saint‑Étienne

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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