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Le vêtement et la mode, un patrimoine incarné

Éditorial
Alexandra Bosc et Anne Monjaret

Texte intégral

  • 1 Voir par exemple STEELE Valerie, « A Museum of Fashion Is More Than a Clothes-Bag », Fashion Theor (...)

1Si la France – pourtant centre historique de la mode – a pu connaître dans le domaine des fashion studies un certain retard par rapport aux pays anglo-saxons1, elle fait montre depuis plusieurs années d’un véritable dynamisme en la matière. C’est dans cet élan, dans ce souffle nouveau, que nous avons voulu nous inscrire pour ce numéro d’In Situ. Revue des patrimoines – manière d’interroger l’effervescence d’une spécialité scientifique et d’envisager quelles en sont les conséquences sur la façon de considérer son sujet, le patrimoine vestimentaire.

Nouvelle dynamique

2Ainsi, nous avons vu fleurir en France depuis une quinzaine d’années des séminaires de recherche universitaires, comme par exemple le programme Histoire de la mode et du vêtement à l’Institut national d’histoire de l’art (2011-2017)2, le Groupement d’intérêt scientifique Acorso – Apparences, Corps et Sociétés, hébergé d’abord à l’université de Rennes-II (2012-2023)3 puis tout récemment à l’université de Lille-III, ou encore le réseau Culture(s) de Mode créé en 20174. De même, à partir des années 2000, des chaires d’enseignement consacrées à la mode et au vêtement ont essaimé dans les établissements d’enseignement supérieur, que ce soit à l’École du Louvre, à l’université (EHESS, Paris-IV et Paris-I notamment) ou dans des établissements privés (Institut français de la mode, Parsons Paris, etc.), permettant à des mémoires et à des thèses d’y être engagés. Enfin, des revues scientifiques spécialisées ont vu le jour, notamment Apparence(s)5 depuis 2007, et Modes pratiques6 depuis 2015. Par ailleurs, une prise de conscience de l’intérêt des nouvelles technologies dans la préservation et la diffusion des collections a conduit les musées à s’atteler à la numérisation de leurs fonds : ces programmes, organisés au niveau des collectivités ou bien à l’échelon national, voire européen7, œuvrent à rendre accessible et plus lisible le patrimoine vestimentaire. Des méthodes inédites de modélisation 3D des objets, par essence mous et fragiles, que sont les vêtements permettent même une autre appréhension des collections (voir l’article de Ninke Bloemberg). Ces démarches participent de la dynamique nouvelle qui touche les musées de mode, ce dont témoignent également l’ouverture d’établissements, comme la Cité de la dentelle et de la mode à Calais, leur rénovation, comme celle du Museon Arlaten à Arles, ou leur réorganisation muséographique, pensons par exemple au parcours permanent du Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris. Quant aux entreprises productrices (maisons de mode) elles-mêmes, elles se sont engagées plus systématiquement depuis les années 2000 dans un mouvement de valorisation de leur patrimoine, créant des départements spécialement dédiés à la gestion de ces fonds – dits Archives ou Héritage –, voire ont ouvert leurs propres musées ou espaces d’exposition – dont la galerie Dior, à Paris, est l’un des derniers avatars –, sans mentionner les nombreuses expositions ou séries organisées à la gloire de leurs fondateurs.

3Le domaine vestimentaire, longtemps méprisé car jugé frivole et peu digne d’être étudié8, revient en grâce, trouvant sa place au sein des thématiques dites sérieuses. L’histoire, la sociologie, l’anthropologie, les sciences de l’information et de la communication, et jusqu’au droit notamment, s’emparent de ce domaine. Même les austères et prestigieux services des archives, habitués à ne stocker et à ne manipuler que des liasses de papiers, ou bien des photographies, traitent désormais avec gourmandise les dépôts en nature des fonds des dessins et modèles9, qui attendent dans leurs boîtes de bois scellées – mais la masse des objets et documents restant à conditionner atteste du lourd passif propre à ces fonds, autrefois par trop atypiques pour de sérieux historiens.

Tendances de la recherche : des couturiers-stars aux ouvrières invisibles

4Témoins de cette vitalité exceptionnelle, les expositions blockbuster10 monographiques, qui couronnent régulièrement tel ou tel créateur, engrangent toujours plus d’entrées, à l’image de la manifestation consacrée en 2017-2018 à Christian Dior11 au musée des Arts décoratifs (MAD) à Paris, qui connut une fréquentation record (594 994 visiteurs) – restant toutefois derrière les 661 509 visiteurs12 de « Alexander McQueen: Savage Beauty » au Metropolitan Museum of Art de New York en 2011. Bien souvent (co-)organisées par les services patrimoniaux de prestigieuses maisons de couture, ces expositions-événements participent de l’« étiquetage patrimonial » des marques de mode (voir l’article de Caroline Courbières). De même que la majorité des publications qui traitent du domaine de la mode et du vêtement sont constituées le plus souvent de monographies sur des couturiers-stars, ces expositions qui viennent nourrir un imaginaire du luxe contribuent à une représentation hélas par trop restreinte du domaine de recherche, ne misant que sur des sujets rentables. Souhaitant montrer que la recherche ne porte plus aujourd’hui uniquement sur des grands noms, mais met aussi en valeur les petites mains invisibles, les ouvrières et ouvriers et leurs outils de travail, nous avons souhaité ouvrir le numéro à ces oubliés de l’histoire. Plusieurs articles de cet opus (textes de Nathalie Gaillard, et de Céline et Christèle Assegond) rendent compte de cet intérêt renouvelé de la recherche, s’appuyant parfois sur des collectes de patrimoine immatériel (entretiens) ou sur du patrimoine technique (machines).

Observer la variété des mondes de la mode et du vêtement

  • 13 Voir BUFFA Géraud, BEAUFILS Mylène & CARTIER Claudine (dir.), « La production textile : quelles dy (...)

5Ce numéro d’In Situ est né, à l’origine, de la volonté de travailler sur le patrimoine textile, auquel nous avions initialement incorporé la mode et le vêtement. Mais les problématiques et les typologies d’objets conservés varient tant entre ces deux domaines que le choix s’est finalement porté sur un volume double, séparant d’un côté le textile13 et de l’autre la mode et le vêtement. Objets en trois dimensions répondant tous à une même fonction – couvrir et/ou orner le corps –, les vêtements ont en commun d’être soit apposés sur le corps, soit constitués de panneaux (le plus souvent textiles) drapés ou cousus entre eux pour envelopper ce dernier. Mais ces productions s’incarnent dans des typologies très diverses, reflets d’usages et de sociétés différents : signifiant les appartenances de région, de classe, de genre, de « race » et de génération, soumis aux variations saisonnières de la mode, comme les habits portés par les classes aisées urbaines, ou bien réglementés et immuables, semble-t-il, comme les costumes populaires, parfois dits « traditionnels » ou « folkloriques » (extraeuropéens) qui font l’objet de classement par l’Unesco, ou les uniformes (de travail, religieux, civils ou militaires), ou encore imaginés pour une utilisation ponctuelle et codifiée, comme les tenues dites « de circonstance » (baptême, communion, mariage, deuil), les costumes de théâtre (mais aussi de cinéma, de cirque, etc.) ou les travestissements (rituels dans les sociétés extraeuropéennes, les bals costumés, etc.). Cette diversité fait la richesse de ce patrimoine, matériel et immatériel, mais a également été la source de son invisibilité relative. C’est cette grande variété qu’il s’agit d’interroger dans ce numéro. Ainsi, sont traités ici aussi bien les productions prestigieuses de la haute couture (article de Julia Guillon) que de la modeste couture et de la confection (articles de Nathalie Gaillard, et de Céline et Christèle Assegond), les vêtements traditionnels de diverses régions françaises (articles de Laurence Prod’homme et d’Élise Marcia) ou d’Asie (articles d’Isaline Saunier et de Damien Delille), des costumes de théâtre (article d’Élisabeth Portet) ou des reconstitutions (article de Janie Deschênes), entre autres. La cartographie interactive initiée par le réseau de recherche Culture(s) de Mode présentée par Sophie Kurkdjian et Sylvie Roy (texte publié dans les Varia de ce numéro) rend bien compte de cette diversité. Nous ne nous étonnerons pas de ces grandes disparités typologiques et thématiques : elles expriment clairement la pluridisciplinarité qui règne aujourd’hui dans ce champ d’études, au carrefour des questions sociologiques, ethnologiques, économiques, historiques ou encore muséologiques. Elles reflètent par ailleurs notre complémentarité à toutes deux, en tant que coordinatrices scientifiques de ce numéro, qui sommes ethnologue, développant des travaux sur les métiers de la mode, pour l’une, et conservatrice et historienne de la mode, pour l’autre.

6Le succès de l’appel à contributions, avec une cinquantaine de propositions d’articles reçues, montre bien le dynamisme du domaine. En outre, leur analyse nous permet de dresser un instantané des tendances actuelles de la recherche. Nous avons pu constater que sur les quatre axes proposés, tous avaient en fin de compte séduit les chercheurs et chercheuses. Même si une majorité des propositions traitent de l’histoire des collections et des fonds, force est de constater que les trois autres thèmes (la question des métiers de la mode, l’instrumentalisation du patrimoine de mode comme argument commercial, et l’utilisation et le port effectif de ces vêtements) ont aussi correspondu à des thématiques au cœur des travaux des chercheurs et chercheuses qui se sont manifestés – remarquons à ce propos une très forte majorité de contributrices, témoignant d’un fort tropisme genré de la discipline, vestige du caractère frivole traditionnellement associé à la discipline.

Un patrimoine aux facettes plurielles

7Ce numéro se divise en quatre parties qui se répondent et se complètent, incarnant les facettes diverses d’un patrimoine pluriel, et reflétant les nouvelles manières d’interroger ce patrimoine.

8Ainsi, la première partie, « Histoire(s) de collections… », permet-elle de revisiter la constitution de fonds spécifiques, jusqu’à présent peu étudiés, qu’il s’agisse de la patrimonialisation en France d’objets textiles et de vêtements japonais anciens (texte de Damien Delille), de la constitution progressive du fonds du musée de Bretagne (texte de Laurence Prod’homme) ou des problématiques spécifiques à la collecte et à la mise en exposition de la mode enfantine dans des musées français et britanniques (texte d’Aude Le Guennec et Clare Rose). L’article de Maude Bass-Krueger, quant à lui, revient sur un moment fondateur, celui de la première exposition rétrospective de la mode, comparant cet événement à l’émergence d’une historiographie spécifique, avec les travaux de Jules Quicherat, en 1874-1875. La seconde partie, « Un patrimoine à considérer », remet en lumière des patrimoines oubliés ou peu accessibles. Qu’il s’agisse de la mémoire de la confection masculine, et spécialement de la chemiserie, valorisée au musée d’Argenton-sur-Creuse (article de Nathalie Gaillard), ou bien de l’industrie locale de la confection à Vierzon, s’appuyant sur de riches témoignages (article de Céline et Christèle Assegond). Se penchant sur l’historiographie, Émilie Hammen analyse le discours de trois figures d’entrepreneurs, hommes du métier réfléchissant dans la seconde moitié du xixsiècle à leur pratique et à son histoire. Quant à Ninke Bloemberg, elle ouvre sur le futur de la muséographie, présentant les possibilités offertes par de nouvelles techniques de numérisation et de modélisation 3D des objets patrimoniaux, répondant tant à des problématiques de restauration que de présentation muséographique – en écho à ce que l’on a pu voir récemment au MoMu (ModeMuseum), à Anvers, lors de l’exposition « Écho. Enveloppé dans le souvenir »14 dont une section rappelait à quel point des vêtements usés ou fragilisés ne pouvaient plus être présentés qu’à plat [fig. 1].

Figure 1

Figure 1

Robe de bal costumé, vers 1900-1905, soie, coton et dentelle mécanique, conservée dans les collections du MoMu à Anvers.

© Frederik Vercruysse / MoMu Antwerp.

9Dans la troisième partie, « Un patrimoine utile ? », les autrices rattachent des patrimoines vestimentaires variés à des questions identitaires. Identité de la maison de haute couture Balmain, dans le texte de Julia Guillon, qui se penche sur les fonds connexes – croquis et photographies – et leur place dans les archives de la maison. Les trois autres articles vont plus loin, soulignant comment la mise en patrimoine peut servir le discours identitaire – territorial et historique. Qu’il s’agisse de l’utilisation du vêtement traditionnel mongol, le deel, dans le contexte de l’opposition politique de la Mongolie à son puissant voisin la Chine (texte d’Isaline Saunier), de l’instrumentalisation des archives des maisons de mode pour mettre en récit leur discours de marque (texte de Caroline Courbières) ou bien d’une réflexion sur l’usage juridique du concept d’« appropriation culturelle » à propos des créations de l’industrie de la mode (texte de Clara Gavelli).

10Enfin, la quatrième et dernière partie, « Le patrimoine en scène », met en lumière le patrimoine vestimentaire au travers des jeux de travestissement ou à la manière d’un spectacle : qu’il s’agisse des reconstitutions portées par les guides-interprètes dans les musées en plein air canadiens (texte de Janie Deschênes), des costumes d’Arlésienne historiques pieusement transmis, collectionnés et portés dans des occasions festives (texte d’Élise Marcia), des costumes de théâtre et de marionnettes confectionnés et utilisés par George Sand et son fils (texte d’Élisabeth Portet), ou de la mode telle qu’elle est montrée et mise en scène dans les émissions de télévision, comme le fonds de l’INA nous la dévoile (texte de Tiziana de Santis et Géraldine Poels).

  • 15 Que soient remerciés pour leur participation à ce numéro, Paul Smith, traducteur des résumés et de (...)

11À travers toutes ces contributions originales et les problématiques plurielles qu’elles soulèvent, ce numéro d’In Situ souhaite donner à voir l’état de la recherche, telle qu’elle se fait aujourd’hui, sur le patrimoine de la mode et du vêtement et espère plus que tout avoir convaincu que ce patrimoine incarné mais souvent négligé mérite toutes les considérations qu’il se doit15.

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Notes

1 Voir par exemple STEELE Valerie, « A Museum of Fashion Is More Than a Clothes-Bag », Fashion Theory, vol. 2, no 4, 1998, p. 327-335.

2 https://www.inha.fr/fr/recherche/le-departement-des-etudes-et-de-la-recherche/domaines-de-recherche/histoire-des-disciplines-et-des-techniques-artistiques/histoire-de-la-mode-et-du-vetement.html [lien valide en mars 2024].

3 https://acorso.org/ [lien valide en mars 2024].

4 https://culturesdemode.com/ [lien valide en mars 2024]. Ce réseau a également fondé en 2022 sa propre revue, Culture(s) de Mode, disponible à l’adresse : https://culturesdemode.com/ressources/revues-lectures/ [lien valide en mars 2024].

5 https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/apparences/ [lien valide en mars 2024].

6 https://www.modespratiques.fr/ [lien valide en mars 2024].

7 https://fashionheritage.eu/ [lien valide en mars 2024].

8 Voir LIPOVETSKY Gilles, L’Empire de l’éphémère. La mode et son destin dans les sociétés modernes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1987, p. 11, ainsi que MONJARET Anne & BLACHE-COMTE Kristell, « Introduction. Les mondes de la mode », Terrains/Théories, no 8 (Monjaret Anne & Kristell Blache-Comte (dir.), « La Fabrique de la Mode »), 2018, [en ligne], https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/teth/1173 [lien valide en mars 2024].

9 https://archives.paris.fr/_depot_ad75/_depot_arko/articles/3209/aide-a-la-recherche-dans-les-dessins-et-modeles_doc.pdf [lien valide en mars 2024].

10 Voir BOSC Alexandra & DELHAYE Christine, « Fashion Blockbusters: A Mixed Blessing ? », in KÖNIG Gudrun M. & MENTGES Gabriele (dir.), Musealized Fashion: Positions, Theses, Perspectives, Dortmund, Technische Universität Dortmund, 2019, p. 45-56.

11 https://madparis.fr/christian-dior-couturier-du-reve-1631 [lien valide en mars 2024].

12 https://www.metmuseum.org/press/news/2011/mcqueen-attendance [lien valide en mars 2024].

13 Voir BUFFA Géraud, BEAUFILS Mylène & CARTIER Claudine (dir.), « La production textile : quelles dynamiques patrimoniales ? », In Situ. Revue des patrimoines, no 50, 2023, [en ligne], https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/37714 [lien valide en mars 2024].

14 https://www.momu.be/fr/expositions/echo [lien valide en mars 2024].

15 Que soient remerciés pour leur participation à ce numéro, Paul Smith, traducteur des résumés et des titres en anglais, Catherine Gros, relectrice scientifique, et Claire Lepagnol, assistante d’édition.

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Table des illustrations

Titre Figure 1
Légende Robe de bal costumé, vers 1900-1905, soie, coton et dentelle mécanique, conservée dans les collections du MoMu à Anvers.
Crédits © Frederik Vercruysse / MoMu Antwerp.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/docannexe/image/40793/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 4,5M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Alexandra Bosc et Anne Monjaret, « Le vêtement et la mode, un patrimoine incarné »In Situ [En ligne], 52 | 2024, mis en ligne le 19 avril 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/40793 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/insitu.40793

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Auteurs

Alexandra Bosc

Conservatrice du patrimoine (Ville de Paris) et commissaire d’expositions indépendante
alexandrabosc@gmail.com

Anne Monjaret

Directrice de recherche – CNRS au LAP (UMR CNRS-EHESS)
anne.monjaret@ehess.fr

 

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Droits d’auteur

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