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Un patrimoine utile ?

« La Mongolie ne disparaîtra que si [le deel] disparaît du monde »

Se définir par le patrimoine vestimentaire en Mongolie contemporaine
“Mongolia will only disappear if the deel disappears from this world”. Defining self by clothing heritage in contemporary Mongolia
Isaline Saunier

Résumés

En Mongolie, les vêtements dits « traditionnels », qu’ils soient reconnus comme anciens, ethniques ou contemporains, constituent l’un des marqueurs identitaires les plus visibles. L’intérêt des élites politiques et des institutions scientifiques et culturelles pour le deel, vêtement « traditionnel » principal des Mongols, notamment à travers les recherches historiques et les découvertes archéologiques, se développe depuis plusieurs décennies en lien avec les enjeux et les autorités politiques. Ce contexte favorise l’émergence de plusieurs festivals et défilés dédiés à cet objet vestimentaire devenu une référence en raison du sentiment de fierté nationale qu’il suscite. Je propose dans cet article d’interroger la place du vêtement, en particulier du deel, et des processus de patrimonialisation vestimentaire sous-jacents et de déterminer les « usages du passé » déployés dans un contexte mongol. En se basant sur une méthodologie ethnographique et des données récoltées entre 2015 et 2019, l’objet de cet article est de s’intéresser non seulement au patrimoine vestimentaire, mais aussi aux acteurs au cœur de la construction identitaire : comment les élites politiques, culturelles et scientifiques utilisent-elles du deel pour actualiser le « roman national » ?

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Texte intégral

  • 1 En réponse à l’interdiction de l’usage de la langue locale, de nombreux Mongols en Mongolie-Intéri (...)
  • 2 BULAG Uradyn Erden, Nationalism and Hybridity in Mongolia, Oxford, New York, Oxford University Pre (...)
  • 3 BULAG Uradyn Erden, Nationalism and Hybridity in Mongolia, op cit.
  • 4 Ibid. ; KAPLONSKI Christopher, « Creating National Identity in Socialist Mongolia », Central Asian (...)

1Enclavée entre la Russie et la Chine, la Mongolie se sent, depuis plusieurs décennies, menacée dans son identité. En 2020, deux exemples en sont révélateurs : la volonté de la Chine, d’une part, de supprimer les programmes historiques et culturels mongols ainsi que l’usage de la langue locale pour la remplacer par le chinois en Mongolie-Intérieure et, d’autre part, d’organiser une exposition sur Gengis Khan/Chinggis Khaan et l’empire mongol en France, mais en omettant volontairement les termes de Gengis Khan/Chinggis Khaan, d’empire et de mongol1. Afin de se positionner sur la scène géopolitique, vis-à-vis de son voisin russe, mais surtout chinois, ce pays de 3,5 millions d’habitants développe nationalisme et sinophobie2. Pour exister face à la Chine qui met en avant une civilisation de plus de dix mille ans, les Mongols, qui n’apparaissent sur la scène historique qu’au xiisiècle de notre ère, revendiquent des marqueurs identitaires multiples (pastoralisme mobile, groupes ethniques, figures historiques, danses mongoles, chants et musiques, etc.) qui servent à promouvoir la « mongolité » (mongolness)3, l’identité nationale mongole contemporaine. Or, l’identité nationale actuelle, au sens d’une « nation » mongole, s’est développée à la fin du xixsiècle et s’est propagée sous l’impulsion des autorités socialistes4. Au fil de ces décennies, et ce jusqu’à l’ouverture du pays à l’économie de marché en 1990, la Mongolie s’est profondément transformée, et ce jusqu’aux manières de se vêtir. En effet, avant les années 1920, les Mongols portaient des costumes très divers : chaque groupe ethnique possédait des coiffes et des vêtements très variés. Au sein de chaque ethnie, les costumes différaient également en fonction du statut marital, de la classe sociale et de l’identité genrée des individus.

  • 5 Dès 1922, les membres de la Ligue de la jeunesse révolutionnaire mongole, groupe inspiré du domain (...)
  • 6 Il est important de signaler que les caractéristiques du deel des Bouriates ont été conservées pro (...)

2Sous l’influence de l’URSS, les autorités socialistes de la République populaire mongole (1924-1992) ont aboli les classes sociales et ont transformé les rapports de genre et d’ethnicité, ce qui modifia les costumes portés jusqu’alors. Les chapeaux indiquant le rang de noblesse et les parures des femmes ont été confisqués et ont disparu des tenues quotidiennes. Les longues manches aux formes appelées en « sabots de cheval » et les épaulettes des vêtements ont été supprimées, parfois avec une grande violence5. La volonté des autorités était d’uniformiser la nation mongole, notamment en changeant la forme du deel, vêtement long à manches porté croisé à droite et commun à tous les groupes ethniques. Cela a consisté à simplifier, unifier et dé-genrer le deel. Plusieurs éléments ont été sélectionnés pour créer un vêtement type, commun à tous les groupes ethniques : nous y trouvons toujours le même col (sauf pour les moines bouddhistes), les mêmes manches arrivant aux poignets, un rabat attaché sur le côté droit ainsi qu’une amplitude identique au bas du deel6.

  • 7 AUBIN Françoise, « Patrimoine artistique et réécriture du passé dans la Mongolie du xxsiècle », (...)

3Est apparu alors un vêtement standardisé : le deel simplifié est devenu le vêtement de tous les Mongols et peu à peu l’un des emblèmes de la vie rurale. Les costumes ethniques ont pris place dans le Musée national central après son ouverture en 19567. À partir des années 1990, les Mongols se sont tournés à nouveau vers leurs vêtements anciens, en élargissant leur intérêt aux objets archéologiques, et on a pu observer le retour de particularités vestimentaires supprimées auparavant. Aujourd’hui, bien que les vêtements autrefois portés par les différents groupes ethniques ne soient plus d’usage, ils sont exposés dans les salles de différents musées. En parallèle, le terme même de deel peut recouvrir une pluralité de formes distinctes. Une question s’impose alors : avec cette histoire vestimentaire particulière, qu’est-ce qu’un deel aujourd’hui ?

  • 8 Selon le CNRTL, le terme « caftan » est emprunté au turc qui signifie « robe d’honneur », lui-même (...)
  • 9 SAUNIER Isaline, Être et paraître à la mode mongole : une anthropologie vestimentaire en Mongolie (...)

4Gaëlle Lacaze, anthropologue, définit le deel comme une « sorte de robe-manteau » ou un « surtout », car il peut aussi bien se porter seul que sur un pantalon et une chemise. Marie-Dominique Even, historienne, le décrit quant à elle comme une robe. Pour Christopher Atwood, historien, le deel correspond à un caftan8. Ses différentes parties (col, plastron, manches, bord inférieur) peuvent être décorées et permettent de nombreuses variations selon les saisons et les occasions. Ainsi, certains deel sont appelés « deel hünnü » (hünnü zahtai deel) quand ils comportent un col en biais, « beaux deel » (goë deel) quand il s’agit de deel standardisés confectionnés avec des tissus luxueux et portés lors des festivités nationales, « deel de mode » (zagvaryn deel) quand ils sont imaginés par des créateurs de mode et habillent les mannequins sur les podiums ou encore « deel modernes » (angl. modern deel ou mixed deel) quand ils sont hybridisés avec des formes occidentales9. Ces types de deel relèvent de catégories qui sont loin d’être fixes et peuvent être entrecroisées : un deel peut être, par exemple, à la fois moderne et hünnü. Ce n’est ni une folklorisation ni un travestissement : les éleveurs nomades portent quotidiennement des deel longs de coton par-dessus chemise et pantalon ; les femmes s’habillent lors de cérémonies festives de deel modernes en soie synthétique, aux formes proches du corps, qu’elles portent avec des talons hauts. D’un point de vue technique, ces vêtements conservent néanmoins certaines caractéristiques essentielles qui contribuent à les définir comme deel : un pan gauche qui se croise sur le pan droit fermé à l’aide de boutons ou d’attaches, et agrémenté d’un col, qu’il soit haut ou oblique.

  • 10 KOSANOVIĆ Milan, « Mythes, symboles, rituels. Le pouvoir historique des “signes” en Europe du Sud- (...)
  • 11 Ibid. ; KAPLONSKI Christopher, « Reconstructing Mongolian Nationalism: the view ten years on », Mo (...)
  • 12 CURTET Johanni, La Transmission du höömij, un art du timbre vocal : ethnomusicologie et histoire d (...)

5Comment alors expliquer que le deel soit au cœur des enjeux politiques et symboliques au sein d’une nation postsocialiste démocratique ? L‘historien Milan Kosanović montre que « la fin du pouvoir communiste […] n’a pas uniquement “réveillé l’histoire”, elle a surtout revitalisé mythes et symboles nationaux tout juste disparus ou bien bouleversés dans leur sens10 » : ce réveil national s’est alors peu à peu transformé en nationalisme ouvert11. En contexte mongol, cela s’illustre avec le cas du chant diphonique (höömij), inscrit en 2009 sur la liste représentative du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité (PCI) de l’Unesco par la Chine, et qui contrarie la Mongolie. Afin de se défendre sur la scène internationale du patrimoine et de consolider ses marqueurs identitaires, la Mongolie a décidé de présenter auprès de l’Unesco dix dossiers en 201112. Neuf éléments ont été rejetés par les comités décisionnaires, parmi lesquels le dossier sur le deel.

  • 13 MAZZEI Marine & JACQUIN de MARGERIE Agathe, « Les usages du passé. Introduction », Hypothèses, vol (...)

6Si cet exemple témoigne de l’élaboration dynamique d’une « mongolité », je propose dans cet article d’interroger la place du vêtement, en particulier du deel, et des processus de patrimonialisation vestimentaire sous-jacents et de déterminer les « usages du passé13 » déployés dans un contexte mongol : comment les élites politiques, culturelles et scientifiques s’emparent-elles du deel pour actualiser le « roman national » né après les années 1990 ? En dialogue avec de nombreuses périodes historiques plus ou moins éloignées, quelles formes contemporaines font référence au passé mongol et comment sont-elles convoquées, détournées et mises en scène pour servir la nation mongole ? Pour répondre à ces questions, je m’appuie sur des données ethnographiques (entretiens, observations) et d’ordre didactique (catalogues de musée) recueillies entre 2015 et 2019 au Musée national de Mongolie et au Centre des costumes à Oulan-Bator/Ulaanbaatar et auprès de plusieurs jeunes trentenaires mongols.

Nommer pour normaliser

  • 14 « Une représentation de la culture nomade, du mode de vie et des animaux à l’âge du bronze. Il y a (...)

7À l’exception des représentations sur les pétroglyphes, au IImillénaire avant notre ère, de restes trouvés dans des immenses tumuli (kurgan) et des complexes funéraires de pierre (hirigsuur), peu d’éléments décoratifs (perles, appliques à coudre) sont parvenus jusqu’à aujourd’hui et aucun costume de ces époques si lointaines n’a été préservé. Pourtant, en décembre 2019 s’est tenue dans le hall du siège de l’Unesco (Paris) une exposition de photographies de pétroglyphes. On pouvait y voir une image légendée ainsi [fig. 1] : « A depiction of the nomadic culture, lifestyle and animals in the Bronze Age. There is an image of a woman with two braids wearing a deel and leading a bull with sun shaped horns. Cranes and eagles have been embossed as tribal symbols. Time period: 1800-1500 BCE14»

Figure 1

Figure 1

Dans le hall de l’Unesco à Paris, photographie d’un pétroglyphe (lieu inconnu) daté du IIe millénaire avant notre ère et détail de la figure décrite comme étant une femme portant deux tresses et un deel, décembre 2019.

© Isaline Saunier.

8Ainsi le terme de deel apparaît-il comme une évidence dans ce texte, pour décrire un vêtement porté par une figure anthropomorphe énigmatique sur un pétroglyphe daté du IImillénaire avant notre ère. Or, si les noms des peuples de cette époque ne sont pas connus, leur langue et donc la façon dont ils désignaient leurs vêtements ne le sont pas non plus. Ce terme de deel n’est pas expliqué aux visiteurs et cela pose la question des intentions politiques derrière ce choix. En effet, la majorité des visiteurs étant français, cela démontre une volonté de normaliser auprès d’un public étranger la dénomination du terme de deel pour désigner tout type de vêtements découverts sur le territoire mongol.

  • 15 La présence de soie han découverte dans les différentes provinces de l’actuelle Mongolie atteste d (...)

9Des pièces de soie15 sont régulièrement découvertes dans des tombes attribuées aux Xiongnu/Hünnü (IIIe siècle avant notre ère – IIe siècle après notre ère). Les tombes de Noïn-Ula/Noyon Uul, fouillées dans les années 1920, sont l’un des rares sites archéologiques mongols à avoir livré du matériel textile en grande quantité, dont des vêtements entiers. Deux tenues complètes, aujourd’hui appelées deel par les chercheurs russes et mongols, mais aussi des chapeaux, des chaussettes et des pantalons sont conservés actuellement au musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie). Le terme de deel associé aux objets vestimentaires xiongnu/hünnü est utilisé de manière récurrente parmi les archéologues mongols, bien qu’aucune étude ne décrive techniquement ces objets, ni n’explicite le lien fait entre les deel de cette époque et les deel actuels.

  • 16 CHARLEUX Isabelle & SAUNIER Isaline, art. cit., p. 147-205.
  • 17 Ibid.

10À la suite des déclarations du président Tsakhia Elbegdorj en 2011, et en particulier de sa célèbre phrase « Les Hünnü sont des Mongols, les Mongols sont des Hünnü » prononcée à l’occasion d’un colloque international intitulé « Le patrimoine culturel des Hünnü » et du changement de la date officielle de fondation de l’État-nation mongol en vertu d’un décret présidentiel16 dont cela témoigne, le « deel hünnü » est devenu une forme reconnue au sein de la typologie des deel. Or, cette appellation de « deel hünnü » fait avant tout référence à une origine historique supposée et propose une forme idéale présentée comme ancestrale. Les élites politiques et scientifiques ont obtenu l’adhésion populaire à ce modèle : plusieurs jeunes m’ont ainsi affirmé que le deel existait au moins depuis l’Empire xiongnu/hünnü (iiisiècle avant notre ère – iisiècle de notre ère) et il est aujourd’hui possible de passer des commandes de « deel hünnü » auprès des couturières de la capitale. Intégrer le « deel hünnü » au panthéon des vêtements nationaux contribue à affirmer que le patrimoine xiongnu/hünnü est mongol. Certains archéologues mongols regrettent toutefois cette dénomination et rappellent que cette forme de deel est bien plus proche des deel de l’époque médiévale que des vêtements hünnü 17.

  • 18 SAUNIER Isaline, BERNARD Vincent, CERVEL Mathilde et al., « Making clothes, dressing the deceased. (...)

11L’une des premières formes de réappropriation des vêtements anciens passe par le langage. En effet, le terme de deel est issu du dialecte halh, qui s’est imposé au milieu du xxsiècle. Ainsi, le passé mongol est utilisé, notamment par les élites politiques, pour établir une adéquation entre objets archéologiques, territoire et langage. Si les artefacts anciens sont désignés par le même nom que les vêtements portés aujourd’hui, c’est pour mieux les associer aux Mongols contemporains dans le discours scientifique actuel local et cela permet de prévenir toute tentative de réappropriation par d’autres nations comme la Chine. Or, à l’époque xiongnu/hünnü, la plupart de ces textiles étaient en soie et ont été découverts dans des tombes d’élites locales, ce qui signifie que des textiles étaient alors importés depuis la Chine18.

Les influences extérieures passées sous silence

  • 19 CHARLEUX Isabelle & SAUNIER Isaline, art. cit.
  • 20 D’origine mandchoue, la dynastie Qing sinisée a régné sur la Chine pendant près de trois siècles. (...)

12Parallèlement à ces soieries, les archéologues ont mis au jour de nombreux artefacts chinois dans les tombes attribuées aux Xiongnu/Hünnü comme des miroirs, des bols laqués ou des chars, mais la répercussion de la culture chinoise sur les goûts des Xiongnu/Hünnü n’est que peu voire pas spécifiée dans les institutions muséales mongoles19. De même, la période bien plus tardive des Qing (1644-1921), dynastie sino-mandchoue20, est également rejetée par les Mongols et ce dès l’époque socialiste.

13Dans les discours, notamment ceux adressés aux touristes étrangers, le contrôle qu’ont pu avoir les souverains Qing sur les pratiques vestimentaires mongoles a tendance à être estompé voire oublié, alors que ces dirigeants ont modifié de manière significative les vêtements des Mongols tant sur le plan technique que symbolique. Les notions d’emprunt et d’hybridation vestimentaire entre les différentes dynasties chinoises successives et les populations nomades, dans un objectif d’imposer le pouvoir impérial sur un ensemble d’aristocrates fonctionnaires rattachés à l’Empire, sont essentialisées, voire absentes, alors que la réalité des transferts culturels est bien plus complexe.

  • 21 ATWOOD Christopher Pratt, op. cit., p. 113.
  • 22 ELVERSKOG Johan, « Things and the Qing. Mongol culture in the visual narrative », Inner Asia, vol. (...)

14Les souverains Qing, d’origine nomade, ont hérité de modèles vestimentaires mandchous pour concevoir leurs uniformes officiels auxquels ils ont incorporé des insignes du pouvoir distinguant grades et rangs. La classification des rangs par les vêtements est héritée des Ming (dynastie chinoise, 1368-1644) et les nouvelles tenues Qing ont également adopté les manches en forme de « sabots de cheval » du deel mongol que les Qing se sont réappropriées pour façonner une garde-robe officielle portée à la cour21. Les réglementations sur les chapeaux et les boutons ont été instaurées dès 1645 pour la cour impériale mandchoue22 mais se sont aussi diffusées jusqu’aux princes mongols.

  • 23 Id., Our Great Qing. The Mongols, Buddhism, and the State in Late Imperial China, Honolulu, Univer (...)
  • 24 ELVERSKOG Johan, art. cit.

15Chaque détail, chaque élément du costume des princes mongols du groupe halh intégré à l’administration des Qing reflète leur position sociale. Les Qing fixent les normes vestimentaires des princes fonctionnaires dont des éléments précis marquent le rang : couleurs, tissus, type de fourrures et cuir, etc. C’est ce que Johan Elverskog, professeur en études religieuses, appelle l’« ornementalisme »23. Pour les fonctionnaires aristocrates halh, les souverains Qing ont établi une hiérarchie reflétée par des marqueurs de rang et des attributs issus d’un répertoire vestimentaire déjà porté par les princes mongols avant le début du xxsiècle24. Par exemple, si les Mongols possèdent des boutons sur leur chapeau, les dirigeants Qing vont quant à eux conserver ces éléments tout en détournant leur signification et donner alors un nouveau sens à leur couvre-chef.

16Toute cette complexité de relations entre la dynastie Qing et les aristocrates fonctionnaires halh, incluant les transformations vestimentaires, est rarement mise en avant par les institutions culturelles. Ainsi, lors d’une visite au Musée national de Mongolie en juillet 2018, une guide touristique mongole d’une agence de voyages a exposé en français à des touristes plusieurs éléments concernant les vêtements des aristocrates fonctionnaires halh. Dans la salle des costumes, devant les mannequins du couple du groupe ethnique halh présenté dans la vitrine [fig. 2], elle leur a enseigné que l’iconographie des motifs de mer et de montagnes brodés sur les bordures inférieures des deel des aristocrates halh, reprenant le système de couleurs mis en place à la période Qing, était à rapprocher de l’amour que les Mongols portent à la nature. Tout usage, motif, couleur venant de Chine a été passé sous silence dans les explications données par la guide.

Figure 2

Figure 2

Vitrine présentant un couple d’aristocrates halh dans la salle des costumes et des joailleries du Musée national d’Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), juillet 2018.

© Isaline Saunier.

  • 25 Č. TUULCECEG, L. ENHTUÂA, B. ERDENECECEG et al., Mongolčuudyn huvcas. Garments of Mongols, [s. l.] (...)

17Néanmoins, bien que le Musée national ne permette pas aux visiteurs de comprendre clairement les relations passées entre la Chine et la Mongolie, un cartel positionné dans la salle consacrée aux vêtements de Mongolie mentionnait en anglais, en 2015, que « les vêtements traditionnels mongols reflètent à la fois l’origine des Mongols et les diverses influences de groupes extérieurs. La plupart des Mongols portent un del [deel] avec des boutons à droite et un col haut, ce dernier étant une influence des Chinois mandchous [sic] ». Seule l’apparition d’un col enserrant la base du cou est mentionnée comme étant une influence « mandchoue chinoise », bien que, rappelons-le, les Mandchous, originaires de Mandchourie, ne soient pas des Chinois. Pour obtenir davantage d’informations, il faut se tourner vers le catalogue bilingue dédié à cette salle des costumes et des bijoux25. Entre le discours de la guide touristique et celui du musée, l’histoire racontée entretient le flou et ne donne pas aux visiteurs, en particulier étrangers, toutes les clefs nécessaires pour remettre dans leur contexte les vêtements portés par les aristocrates halh à l’époque Qing.

  • 26 CHARLEUX Isabelle, « Kangxi/Engke Amuγulang, un empereur mongol ? Sur quelques légendes mongoles e (...)

18Or, aujourd’hui, les Mongols « considèrent les Qing comme responsables de nombreux maux de la Mongolie moderne26 » et ne pas mentionner les usages, les attributs vestimentaires et les motifs, marqueurs d’une position subalterne vis-à-vis de la Chine, permet d’éluder le fait que de nombreux nobles mongols étaient fonctionnaires de la bureaucratie sino-mandchoue. Ces silences jouent un rôle important dans la réinvention de l’histoire : ainsi, non seulement les relations avec l’empire des Han (206 avant notre ère – 220 de notre ère) à l’époque Xiongnu/Hünnü et la domination sino-mandchoue n’auraient laissé aucune trace profonde sur le long terme, mais ils façonnent un passé chargé uniquement d’une dimension mongole. Cette manière de contourner l’histoire par des discours officiels permet toutefois à la nation de se réapproprier son histoire vestimentaire au prisme d’un angle presque exclusivement mongol. Mais ce n’est pas le seul dispositif mis en place : la reconstitution historique et la réinvention stylistique à partir d’éléments archéologiques sont d’autres caractéristiques de l’actualisation du roman national.

Réinventer pour se réapproprier

  • 27 NIPONI, « Âmartaj č B. Suvd ündesnij huvcsyg bidnij ödör tutmyn am’drald bucaan avčirsan jum šüü » (...)

19Banzragch Suvd, fondatrice et directrice du Centre des costumes mongols (Oulan-Bator/Ulaanbaatar), lieu comportant à la fois un musée, un studio photo et un atelier de couture, est décrite en 2012 par Niponi, une blogueuse mongole, comme celle qui a « […] ramené les costumes nationaux dans [le] quotidien [des Mongols]27 ». En effet, depuis plusieurs années, le Centre multiplie les événements autour des vêtements et organise des projets à différents niveaux (local, national et international) : défilés de mode, exposition permanente, publications, jeux, conférences, etc. Toutes ces activités mettent en scène une variété de deel. Si les modèles de vêtements proposés s’appuient sur les artefacts archéologiques ou des œuvres picturales, ainsi que sur leur interprétation scientifique, ils laissent aussi une grande part à l’imagination. En effet, historiens, archéologues et créateurs de mode travaillent ensemble pour proposer des reconstitutions taillées pour correspondre à un idéal esthétique. Le Centre supplée à l’absence de données due aux aléas de conservation en contexte archéologique : il a recours à d’autres formes vestimentaires attribuées à des lieux et époques différents, plus ou moins proches de la période concernée, et à des créations stylistiques nouvelles.

20Cette institution culturelle permet non seulement de découvrir l’histoire du vêtement et des objets emblématiques de la Mongolie, mais propose également au visiteur de poser en costumes reconstitués ou réinventés le temps d’une photographie. Ainsi, à l’occasion du dixième anniversaire d’une auberge de jeunesse de la capitale, tous les membres du personnel ont été invités au Centre des costumes à l’initiative de la direction pour être photographiés en costumes. De même, des entreprises de la capitale n’hésitent pas à offrir à leurs employés ce type de divertissement comme cadeau en souvenir d’un événement particulier. Battömör, surveillant de l’auberge de jeunesse en question, a pu choisir et son costume halh et sa pose. Le costume que porte Battömör est inspiré, de façon lointaine, du vêtement officiel sino-mandchou bien que le carré mandarinal, qui indiquait autrefois le rang dans la fonction bureaucratique, est ici vide de motifs : il n’en subsiste que la forme. Son deel présente un arrangement particulier de rayures aux couleurs sombres, formes fortement stylisées des motifs de montagnes du vêtement de la dynastie des Qing [fig. 3]. En discutant de manière informelle à l’auberge, Battömör me précise qu’il a beaucoup apprécié cette expérience. En effet, il s’est retrouvé acteur de la situation, s’est mis en scène lui-même et a diffusé cette photographie sur ses réseaux sociaux. Ces vêtements inspirés d’objets muséaux sont loin d’être des déguisements pour les Mongols, car ils ne sont pas utilisés pour s’enlaidir, faire rire ou faire peur ou bien encore pour dissimuler son identité mais pour incarner un passé et susciter chez eux un sentiment de fierté. Une fois imprimées, ces photographies sont exposées au cœur des foyers, en les encadrant par exemple, ou sur sa page Facebook.

Figure 3

Figure 3

Battömör porte un costume réinventé et inspiré d’un vêtement officiel de fonctionnaire halh de l’époque Qing, avril 2015.

© Page Facebook anonymisée de Battömör.

21Le cas de Battömör est intéressant, car il montre bien comment et pourquoi les célébrations, et la pratique de la photographie qui en découle, permettent aux Mongols de ne plus être seulement les spectateurs des mises en scène muséales du costume mongol. Ils deviennent acteurs de la réappropriation vestimentaire mongole en choisissant les costumes et les poses à prendre. De cette façon, le Centre des costumes propose de revivifier des périodes anciennes le temps d’une photographie par le biais du patrimoine vestimentaire. Si ces costumes réinventés sont portés à l’occasion de festivités, ils ne le sont pas au quotidien. J’ai pu observer toutefois que, plusieurs éléments de costume isolés peuvent être transformés en éléments décoratifs pour des tenues modernes de type occidental. Par exemple, depuis 2018, les « cache-tresses » portés avant les années 1920 par les femmes mariées de différents groupes ethniques deviennent accessoires lors de soirées chic [fig. 4].

Figure 4

Figure 4

Jeune femme en robe de cocktail portant dans ses cheveux un « cache-tresses » comme accessoire. Défilé organisé au temple-musée Choijin Lama par le Centre des costumes d’Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), juillet 2018.

© Isaline Saunier.

Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco et défilés en costumes

22Un autre exemple montre l’intérêt porté au deel par le Centre : le dossier déposé en 2011 pour une inscription sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité (PCI) de l’Unesco présente le deel à la fois comme le « costume traditionnel » et comme le vêtement commun aux divers groupes ethniques. Il est le symbole d’une nation unie autant que d’une identité fondée sur la diversité. La vidéo associée au dossier28 va plus loin et montre des deel d’une grande variété : deel de chamane, deel des groupes ethniques, deel standardisés socialistes et contemporains ou réplique de deel de l’époque médiévale. En multipliant la présentation de tous ces types de deel, le dossier veut certainement illustrer le titre qui lui est donné de « La culture du deel mongol » et indiquer qu’ils sont présents au sein de différents groupes, qu’ils appartiennent au passé ou au présent. La vidéo fait la part belle aux chapeaux et aux bottes. Si quelques images de couturières de deel, de fabricants de bottes et de brodeuses sont montrées dans cette vidéo, toute la diversité des savoir-faire impliqués dans les confections est assez peu décrite, à l’exception de la prise de mesures aux doigts. Les façons de les porter sont quant à elles les grandes absentes du dossier. C’est pourquoi le comité décisionnaire n’a pas saisi en quoi le dossier qui présente en particulier des objets devrait être inscrit sur une liste qui est dédiée au patrimoine immatériel.

23L’inscription sur la liste du PCI a été donc refusée, car ce dossier mobilisait un trop grand nombre d’aspects sans être clair sur ce qui relevait du patrimoine matériel et ce qui avait trait à l’immatériel. De même, la question de la double identité fondée sur la diversité et sur l’unité y est trop peu explicitée. Au-delà de ces manques, le dossier témoigne avant tout d’une candidature déposée dans l’urgence, comme une réponse face à une menace chinoise qui pèserait sur le patrimoine mongol. La peur de l’usurpation culturelle par son grand voisin pousse les élites politiques et culturelles mongoles à réagir : le deel est au cœur de processus stratégiques et permet de caractériser des marqueurs identitaires estampillés d’une origine mongole à l’échelle internationale. Malgré l’échec de l’inscription du dossier au PCI, il reste néanmoins que le Centre a su attirer l’attention de l’Unesco puisqu’un défilé-spectacle mettant en scène des répliques de vêtements attribués à différentes périodes historiques a été organisé à Paris en 2012 au siège de l’institution. La mise en œuvre de ce type d’événements est l’une des spécialités du Centre des costumes qui continue de valoriser le deel à l’étranger comme en Mongolie.

24Lors d’une soirée au temple Choijin Lama à Oulan-Bator/Ulaanbaatar en 2018, temple transformé à l’époque socialiste en musée à thématique religieuse, les invités ont été accueillis par des jeunes filles vêtues de deel modernes, proches du corps, et coiffées de chapeaux hilen malgaj réinventés [fig. 5]. Lorsque la nuit est tombée, le spectacle a commencé. Plusieurs collections se sont succédé, certaines historiques, reconstituant avec une grande part d’imagination des vêtements des périodes anciennes (Hünnü, Xianbei, Rouran, Kitan), médiévales (Gengis Khan/Chinggis Khaan et plusieurs reines et princesses) et des xixe-xxsiècles (groupes ethniques avec des soldats, nobles avec le dernier roi de Mongolie, le Bogd Khan (1869-1924) et son épouse (1876-1923)), d’autres étaient atemporelles, inspirées du monde bouddhique, ou encore contemporaines (deel robe de soirée, deel standardisé en coton et baskets pour femme, deel standardisé en coton et Dr Martens pour homme) [fig. 6]. À l’arrière du podium, des vidéos créées par le Centre passaient en boucle : objets archéologiques, personnes en costumes de différentes époques, vie quotidienne sous la yourte, technique de couture, etc. : autant de saynètes proposées pendant les défilés. C’est alors toute une histoire du vêtement en Mongolie qui avait été mise en scène à la manière d’une frise chronologique vivante ; le but étant d’exprimer visuellement une perspective mongole de l’évolution vestimentaire depuis l’empire des Xiongnu/Hünnü, considéré comme le berceau de la nation mongole, jusqu’à aujourd’hui.

Figure 5

Figure 5

Accueil du public par une jeune femme en deel moderne lors d’un défilé organisé par le Centre des costumes au temple-musée Choijin Lama, Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), juillet 2018.

© Isaline Saunier.

Figure 6

Figure 6

Durant le final du défilé, la diversité des costumes de Mongolie est mise en avant, que ce soient des costumes historiques, ethniques, contemporains ou atemporels. Temple-musée Choijin Lama, Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), 9 juillet 2021.

© Isaline Saunier.

  • 29 Le cam est un rituel bouddhique au cours duquel une partie de la procession est dansée avec des co (...)
  • 30 Raphaël Blanchier, anthropologue des danses en Mongolie, fait le même constat avec les spectacles (...)

25À l’issue de cette soirée, le public était exalté, marqué par le caractère divertissant et l’ambiance générale qui émanait de ce défilé. Ce dernier était entrecoupé d’intermèdes musicaux à thématique mongole : chanteurs, danses de « chamanes » et d’autres inspirées du rituel cam avec le Vieillard Blanc29. Le défilé de costumes était conçu comme un condensé visuel de la « mongolité » suscitant des émotions positives pour éveiller le sentiment de fierté nationale grâce aux répliques de vêtements historiques et aux réinventions modernes30. Par le biais du deel, les Mongols d’aujourd’hui sont ainsi connectés aux populations ayant foulé le territoire mongol dans le passé. Ils sont à la fois fiers d’être Mongols mais ils le sont aussi des marqueurs identitaires qu’ils revendiquent pour s’affirmer comme citoyens mongols.

  • 31 Ibid.
  • 32 Le Naadam ou Erijn gurvan naadam, « Trois jeux virils », est un festival qui se compose de trois s (...)

26À l’image des spectacles de danse organisés à l’époque socialiste, au cours desquels les vêtements des groupes ethniques étaient également le sujet d’une monstration importante31, il existe aujourd’hui un festival, le Mongol Deeltej Naadam (« Naadam en deel mongol »), organisé le temps d’une journée et conçu comme un grand défilé. Très prisé par les citadins, les membres des différents quartiers, entreprises et associations d’Oulan-Bator/Ulaanbaatar se réunissent la veille du Naadam national pour parader vêtus d’une large palette de costumes sur la place centrale de la Capitale32. Parmi toutes les activités proposées par le Centre des costumes, le Mongol Deeltej Naadam est celle qui s’est pérennisée et a rencontré le succès le plus vif auprès des Mongols et des touristes étrangers.

Conclusion

  • 33 DESCHEPPER Julie, Entre trace et monument. Le patrimoine soviétique en Russie : acteurs, discours (...)

27L’objectif de cet article n’était pas de s’intéresser au deel en tant qu’objet-vêtement devenu patrimoine (contexte de production, trajectoire de l’objet) mais aux acteurs et aux destinataires qui fabriquent le patrimoine en question : « le patrimoine n’est ni donné ni acquis33. » En l’occurrence, il s’agissait surtout de s’interroger sur les formes d’utilisation du patrimoine vestimentaire et de questionner l’usage des références historiques par les élites scientifiques et politiques en Mongolie. En réaction à de potentielles mainmises sur la culture mongole par la Chine auprès de l’Unesco, les élites politiques et les institutions muséales n’ont pas hésité à mettre en place une stratégie patrimoniale pour revendiquer de façon ferme des marqueurs identitaires, aux premiers rangs desquels figure le deel.

28Pour Batbold, ingénieur des mines et chauffeur, « il y a des deel partout en Asie : au Japon, en Corée, en Chine … En réalité, le kimono est une sorte de deel. C’est différent bien sûr, mais c’est un deel ». Par cette affirmation, il faut comprendre que le deel incarne, dans l’imaginaire collectif mongol, une identité nationale, au même titre que les kimonos japonais, les hanbok coréens, les saris indiens ou encore les hanfu chinois. Cette signification identitaire est à tel point indissociable du deel qu’il n’est ainsi pas possible pour Anhbaatar, éleveur à la campagne, d’imaginer son pays sans ce vêtement : « La Mongolie ne disparaîtra que si [le deel] disparaît du monde. » Le deel est au cœur d’une guerre culturelle qui permet non seulement de se définir par son patrimoine vestimentaire, mais aussi de légitimer historiquement et géographiquement une histoire mongole et de l’ancrer dans un territoire en résistance face à son voisin chinois.

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Notes

1 En réponse à l’interdiction de l’usage de la langue locale, de nombreux Mongols en Mongolie-Intérieure ont participé à des manifestations pour exprimer leur colère. Les Mongols de Mongolie démocratique ont également fortement réagi. De même, à la suite de l’alerte lancée par le château des Ducs de Nantes dans les médias, lieu de l’exposition, le projet chinois d’une narration muséale censurée n’a pas eu lieu. La polémique a permis au musée français de finalement collaborer avec des chercheurs de Mongolie, de France et des États-Unis et de proposer une exposition intitulée « Gengis Khan. Comment les Mongols ont changé le monde » inaugurée en 2023. Voir https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/a-nantes-une-exposition-sur-l-empire-mongol-censuree-par-la-chine-14-10-2020-8402403.php et https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/02/les-mongols-de-chine-manifestent-pour-la-defense-de-leur-langue-et-de-leur-identite_6050740_3210.html. [liens valides en mars 2024].

2 BULAG Uradyn Erden, Nationalism and Hybridity in Mongolia, Oxford, New York, Oxford University Press, Clarendon Press, 1998 ; BILLÉ Franck, Sinophobia: Anxiety, Violence, and the Making of Mongolian Identity, Honolulu, University of Hawai’i Press, 2016.

3 BULAG Uradyn Erden, Nationalism and Hybridity in Mongolia, op cit.

4 Ibid. ; KAPLONSKI Christopher, « Creating National Identity in Socialist Mongolia », Central Asian Survey, vol. 17, no 1, 1998, p. 35-49.

5 Dès 1922, les membres de la Ligue de la jeunesse révolutionnaire mongole, groupe inspiré du domaine militaire et soutenant le parti socialiste, agressent les femmes portant leurs parures en or, argent et corail, et leur coupent les cheveux ainsi que les épaulettes de leur deel en pleine rue. Ils confisquent également les chapeaux marquant le rang des hommes. ATWOOD Christopher Pratt (dir.), Encyclopedia of Mongolia and the Mongol Empire, New York, Facts on File, 2004, p. 115 ; EVEN Marie-Dominique, « Normes d’égalité des sexes versus valeurs traditionnelles de genre en Mongolie communiste », Clio. Femmes, Genre, Histoire, no 41, 2015, [en ligne], http://clio.revues.org/12420 [lien valide en mars 2024].

6 Il est important de signaler que les caractéristiques du deel des Bouriates ont été conservées probablement parce que la majorité des Bouriates vit aujourd’hui en République de Bouriatie de la Fédération de Russie, située à la frontière avec la Mongolie : ils sont l’un des symboles de la folklorisation ethnique mise en place par l’URSS. BLUM Alain & FILIPPOVA Elena, « Territorialisation de l’ethnicité, ethnicisation du territoire. Le cas du système politique soviétique et russe », L’Espace géographique, vol. 35, no 4, 2006, p. 317-327. Une partie des Bouriates vit aussi en Mongolie-Intérieure, leurs costumes « traditionnels » sont également conservés par les autorités chinoises.

7 AUBIN Françoise, « Patrimoine artistique et réécriture du passé dans la Mongolie du xxsiècle », Anthropos, no 107, 2012, p. 467-479, ici p. 477.

8 Selon le CNRTL, le terme « caftan » est emprunté au turc qui signifie « robe d’honneur », lui-même emprunté au persan qui est rapproché d’un vêtement militaire, voir https://www.cnrtl.fr/definition/caftan [lien valide en mars 2024].

9 SAUNIER Isaline, Être et paraître à la mode mongole : une anthropologie vestimentaire en Mongolie contemporaine, thèse de doctorat en anthropologie sociale, Paris, PSL, EPHE, 2022.

10 KOSANOVIĆ Milan, « Mythes, symboles, rituels. Le pouvoir historique des “signes” en Europe du Sud-Est aux xixe et xxsiècles », Balkanologie, vol. 2, no 1, juillet 1998, disponible en ligne, http://balkanologie.revues.org/246 [lien valide en avril 2016].

11 Ibid. ; KAPLONSKI Christopher, « Reconstructing Mongolian Nationalism: the view ten years on », Mongolian Political and Economic Development during the past ten years and Future Prospect, Taipei, Mongolian and Tibetan Affairs Commission, 2000, p. 329-364.

12 CURTET Johanni, La Transmission du höömij, un art du timbre vocal : ethnomusicologie et histoire du chant diphonique mongol, thèse de doctorat en musicologie, Rennes, Université Rennes 2, 2013, p. 427-431 ; NomindarI Shagdarsüren, « Safeguarding Intangible Cultural Heritage in Mongolia: Needs and Challenges », Asian Cooperation Program on Conservation Science, The 1st ACPCS Workshop, Establishing a platform for building a regional capacity, Daejon, National Research Institute of Cultural Heritage, 2012, p. 70-80, ici p. 75.

13 MAZZEI Marine & JACQUIN de MARGERIE Agathe, « Les usages du passé. Introduction », Hypothèses, vol. 23, no 1, 2020, p. 77-86.

14 « Une représentation de la culture nomade, du mode de vie et des animaux à l’âge du bronze. Il y a une image d’une femme avec deux tresses, portant un deel et menant un taureau aux cornes en forme de soleil. Les grues et les aigles ont été gravés comme symboles tribaux. Période : 1800-1500 avant notre ère. »

15 La présence de soie han découverte dans les différentes provinces de l’actuelle Mongolie atteste de contacts directs ou indirects avec la Chine, selon différentes modalités comme des échanges commerciaux, des taxes, des cadeaux diplomatiques, etc., et dans lesquels les Xiongnu/Hünnü ont vraisemblablement joué le rôle d’intermédiaires. ŻUCHOWSKA Marta, « From China to Palmyra: the value of silk », Światowit: rocznik poświęcony archeologii przeddziejowej i badaniompierwotnej kultury polskiej I słowiańskiej, vol. 11, no 52/A, 2013, p. 133-154.

16 CHARLEUX Isabelle & SAUNIER Isaline, art. cit., p. 147-205.

17 Ibid.

18 SAUNIER Isaline, BERNARD Vincent, CERVEL Mathilde et al., « Making clothes, dressing the deceased. Analysis of 2nd century AD silk clothing from the child mummy of Burgast (Altai Mountains, Mongolia) », Archaeological Research in Asia, no 29, 2022.

19 CHARLEUX Isabelle & SAUNIER Isaline, art. cit.

20 D’origine mandchoue, la dynastie Qing sinisée a régné sur la Chine pendant près de trois siècles. Le terme de « sino-mandchou » renvoie donc à cette double identité.

21 ATWOOD Christopher Pratt, op. cit., p. 113.

22 ELVERSKOG Johan, « Things and the Qing. Mongol culture in the visual narrative », Inner Asia, vol. 6, no 2, 2004, p. 137-178, ici p. 148.

23 Id., Our Great Qing. The Mongols, Buddhism, and the State in Late Imperial China, Honolulu, University of Hawai’i Press, 2006. Le terme « ornementalisme » a été créé par l’historien britannique David Cannadine, qui indique que rangs et titres sont très prisés par les rajas indiens dans l’Empire britannique. Celui-ci explique que c’est justement grâce à ces fonctions matérialisées par des symboles que les Britanniques ont évité la résistance des monarques lors de la colonisation de l’Inde. En Mongolie, l’ornementalisme ne concerne pas que le costume, il met en valeur tout un système de symboles et de significations par le biais de privilèges comme l’octroi d’un titre nobiliaire (prince, duc). CANNADINE David, Ornamentalism: How the British Saw Their Empire, New York, Oxford University Press, 2002.

24 ELVERSKOG Johan, art. cit.

25 Č. TUULCECEG, L. ENHTUÂA, B. ERDENECECEG et al., Mongolčuudyn huvcas. Garments of Mongols, [s. l.], Mongolyn Ündesnij Muzèj, Soëmbo Printing, [s. d], p. 232.

26 CHARLEUX Isabelle, « Kangxi/Engke Amuγulang, un empereur mongol ? Sur quelques légendes mongoles et chinoises », Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, no 42, 2011, disponible en ligne, http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/emscat/1782 [lien valide en mars 2024].

27 NIPONI, « Âmartaj č B. Suvd ündesnij huvcsyg bidnij ödör tutmyn am’drald bucaan avčirsan jum šüü », 2012, [en ligne], http://nipoem.blogspot.com/2012/11/blog-post_17.html [lien valide en mars 2024].

28 Voir https://www.unesco.org/archives/multimedia/document-2200 [lien valide en décembre 2023].

29 Le cam est un rituel bouddhique au cours duquel une partie de la procession est dansée avec des costumes et des masques devant un public. Dans les années 1990, quelques acteurs en costume de cam effectuaient des pas de danse devant des touristes au musée du Bogd Khan. Informations communiquées par Isabelle Charleux, 2021.

30 Raphaël Blanchier, anthropologue des danses en Mongolie, fait le même constat avec les spectacles du Naadam. BLANCHIER Raphaël, Les Danses mongoles en héritage : performance et transmission du bii biêlgee et de la danse mongole scénique en Mongolie contemporaine, thèse de doctorat en anthropologie, Paris, PSL, EPHE, 2018.

31 Ibid.

32 Le Naadam ou Erijn gurvan naadam, « Trois jeux virils », est un festival qui se compose de trois sports nationaux : le tir à l’arc, la course de chevaux et la lutte mongole. Le Naadam contemporain célèbre l’indépendance de la Mongolie en 1911 par rapport à l’empire Qing.

33 DESCHEPPER Julie, Entre trace et monument. Le patrimoine soviétique en Russie : acteurs, discours et usages (1917-2017), thèse de doctorat en histoire, Paris, Inalco, 2019, vol. 1.

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Table des illustrations

Titre Figure 1
Légende Dans le hall de l’Unesco à Paris, photographie d’un pétroglyphe (lieu inconnu) daté du IIe millénaire avant notre ère et détail de la figure décrite comme étant une femme portant deux tresses et un deel, décembre 2019.
Crédits © Isaline Saunier.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/docannexe/image/40505/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 549k
Titre Figure 2
Légende Vitrine présentant un couple d’aristocrates halh dans la salle des costumes et des joailleries du Musée national d’Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), juillet 2018.
Crédits © Isaline Saunier.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/docannexe/image/40505/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 217k
Titre Figure 3
Légende Battömör porte un costume réinventé et inspiré d’un vêtement officiel de fonctionnaire halh de l’époque Qing, avril 2015.
Crédits © Page Facebook anonymisée de Battömör.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/docannexe/image/40505/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 159k
Titre Figure 4
Légende Jeune femme en robe de cocktail portant dans ses cheveux un « cache-tresses » comme accessoire. Défilé organisé au temple-musée Choijin Lama par le Centre des costumes d’Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), juillet 2018.
Crédits © Isaline Saunier.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/docannexe/image/40505/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 253k
Titre Figure 5
Légende Accueil du public par une jeune femme en deel moderne lors d’un défilé organisé par le Centre des costumes au temple-musée Choijin Lama, Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), juillet 2018.
Crédits © Isaline Saunier.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/docannexe/image/40505/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 289k
Titre Figure 6
Légende Durant le final du défilé, la diversité des costumes de Mongolie est mise en avant, que ce soient des costumes historiques, ethniques, contemporains ou atemporels. Temple-musée Choijin Lama, Oulan-Bator/Ulaanbaatar (Mongolie), 9 juillet 2021.
Crédits © Isaline Saunier.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/docannexe/image/40505/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 367k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Isaline Saunier, « « La Mongolie ne disparaîtra que si [le deel] disparaît du monde » »In Situ [En ligne], 52 | 2024, mis en ligne le 23 avril 2024, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/insitu/40505 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/insitu.40505

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Auteur

Isaline Saunier

Docteure en anthropologie sociale, archéologue, docteure associée GSRL (CNRS-EPHE-Université PSL)
i_saunier@hotmail.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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