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2024

Georg Kreis, Blicke auf die koloniale Schweiz

Ein Forschungsbericht
Filippo Contarini
Référence(s) :

Georg Kreis, Blicke auf die koloniale Schweiz. Ein Forschungsbericht, Zürich : Chronos Verlag, 2023, 231 p., 38 €.

Georg Kreis, Blicke auf die koloniale Schweiz. Ein Forschungsbericht, Zürich : Chronos Verlag, 2023, 231 p., 38 €.
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Texte intégral

1Divisé en 10 chapitres, ce Rapport de recherche présente chronologiquement tout ce que la science historique suisse a écrit sur l’activité des Suisses et de la Suisse en contexte colonial au cours des dernières décennies, en remontant parfois jusqu’au XIXe siècle. Kreis souhaite faire le point sur la situation face à la montée des voix sur ce thème et constate que la méthode postcoloniale est devenue une référence pour la discipline en Suisse ces dernières années. Sont pris en compte : les articles de journaux, les rapports de recherche, les conférences, les contributions dans les revues spécialisées, les monographies, les recueils, etc. Les contributions italophones sont absentes.

2Le sujet est abordé sous deux principales rubriques. D’une part, le point de vue de la Suisse institutionnelle, qui nie toujours avoir participé à l’expansion coloniale (p. 184). Ce récit repose sur une approche culturelle bien établie, qui perçoit les Suisses et la Suisse dans un monde façonné par les autres et ne cherche pas à examiner les effets directs et indirects des actions des Suisses dans cette histoire globale. L’élite mercantile est vue comme une classe de virtuoses, capables d’intercepter et de réorganiser les flux de marchandises et de capitaux grâce à leur autodiscipline et leur capacité à lire le marché (p. 125 ; voir aussi ma recension « Maya Zellweger, Die « Seel des Commercii » der « Fetzen Krämer » Zellweger von Trogen », Revue de l’IFHA, 9.1.2024). L’intérêt pour leurs actions à l’étranger vise à comprendre leur contribution positive au bien-être de la Suisse, en glorifiant ceux qui se sont enrichis à l’étranger, tout en omettant à quel prix (p. ex. p. 194).

3D’autre part, la communauté scientifique, désormais sensibilisée à la perspective postcoloniale, perçoit clairement la « dominante attitude colonialiste » du passé suisse (p. 178). Les Suisses n’étaient pas seulement des bénéficiaires opportunistes (p. 163) du système colonial (tertium gaudens, p. 59), mais de véritables protagonistes. Comme les autres Européens, ils ont exploité les victimes du colonialisme (p. 123, 138). En dépassant « l’approche eurocentrique de l’ordre du savoir et des systèmes de représentation » (p. 94) et en adoptant un discours « critique à l’égard du pouvoir, transnational, interdisciplinaire, déconstructif et intersectionnel » (p. 92), l’historiographie postcoloniale sape ainsi le « mythe [très rentable, ndlr] d’une Suisse humanitaire et neutre » (p. 56).

4Certaines voix critiquent l’approche postcoloniale comme étant simpliste (p. 12, 52). D’autres affirment qu’elle a un arrière-plan puritain (p. 55). Je pense plutôt que nous assistons à une certaine « juridicisation » de l’histoire (comme c’est également le cas avec le mouvement #MeToo). Le colonialisme est repensé comme une activité criminelle (p. 54, 184). Cela permet de distinguer clairement les rôles de victime et d’agresseur (p. 28). L’historienne n’agit plus comme un juge (Ginzburg), mais plutôt comme un procureur qui écoute la victime afin de débusquer le coupable. L’historiographie est ainsi légitimée, d’une part, pour enquêter sur les dispositifs mis en place pour oublier les méfaits, qui provoquent l’amnésie des événements coloniaux (p. 108, 113, 172), et d’autre part, pour s’opposer aux structures de pouvoir fondées sur l’héritage économique, en soutenant que l’héritage des crimes suisses désavantage toujours les victimes à l’intérieur et à l’extérieur de l’Europe (p. 108). Grâce à cette lecture, Kreis peut expliquer que la Suisse a une responsabilité historique, même si elle n’était pas une puissance coloniale : en tant qu’institutions étatiques, les cantons et puis la Confédération ont omis d’édicter des règles interdisant aux Suisses de perpétrer leurs crimes (p. 173).

5Toutefois, la méthode postcoloniale comporte des points aveugles. Les études suisses sont principalement écrites par des Blancs pour des Blancs (p. 17), avec des intentions pédagogiques. Lorsque les conservateurs contestent, par exemple, que les Européens n’ont pas kidnappé mais acheté les esclaves en Afrique pour alimenter la production coloniale, Kreis (p. 87, npp. 98) renvoie de manière générale à la réponse de Fässler. Ce dernier explique que le douloureux passé esclavagiste doit pouvoir être traité par les acteurs africains eux-mêmes, sans que les Européens ne s’en mêlent. Il critique ceux qui utilisent ce passé comme une manœuvre de diversion pour détourner le regard de leur propre culpabilité (Hans Fässler, Reise in Schwarz-Weiss : Schweizer Ortstermine in Sachen Sklaverei, Zürich : Rotpunktverlag, 2005, p. 292).

6On constate donc que le code opérationnel culpabilité/innocence chevauche le code nation/étranger, sans le dépasser. L’intérêt pour l’étranger ne trouve plus sa limite dans tous les faits susceptibles de mettre en cause la gloire de l’élite nationale, mais plutôt dans ceux qui peuvent brouiller la position de la victime, et donc, par ricochet, celle de son agresseur.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Filippo Contarini, « Georg Kreis, Blicke auf die koloniale Schweiz », Revue de l'IFHA [En ligne], Date de recension, mis en ligne le 23 mai 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ifha/13507 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11pqs

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Auteur

Filippo Contarini

Chercheur postdoc en mobilité du FNS

Professeur assistant (nommé) pour l’histoire du droit, Université de Lausanne.

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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