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Dossier monographique
2. Fontes e metodologia

Le cinéma de propagande états-unien au Brésil : du bon voisinage au laboratoire de la persuasion

Alexandre Busko Valim
Traduction de Olivier Ghezzani

Résumés

Au début de 1941, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale alors en cours, le Brésil est sous forte influence des États-Unis — une influence qui va croissant au fil des années. En employant des moyens de propagande à une échelle sans précédent, les États-Unis déploient au Brésil un effort immense, marqué par deux initiatives majeures dont ils assurent la direction, et qui fusionnent et s’entremêlent au début des années 1940 : l’intégration continentale, via la politique de bon voisinage ; l’effort de guerre dans l’hémisphère occidental, aux côtés des forces alliées. Cet article présente quelques-unes des activités développées par le Bureau du Coordinateur des Affaires Interaméricaines au Brésil dans le domaine du cinéma de propagande. S’appuyant sur des sources primaires et une perspective d’histoire sociale du cinéma, cet article explore en introduction l’étendue de ces activités et évalue provisoirement l’impact et l’héritage de ces efforts.

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Texte intégral

Introduction

11943. Un jour de plus vient de se terminer lentement, comme presque tous les autres, dans un typique village de province au Brésil. Comme à l’accoutumée après une longue journée de travail, de nombreux habitants se réjouissent de se réunir sur la petite place centrale du village. Dans des communes où l’énergie électrique manque, tout autant que les salles de cinéma ou d’autres divertissements semblables, la place centrale est l’unique lieu de rencontre et de loisir. Là, et aux alentours, dans les bars et les commerces, ils sont nombreux à se réunir au crépuscule pour se raconter des histoires, apprendre les nouvelles locales, se retrouver entre amis ou amoureux.

2Au début de 1943, les débats autour de l’engagement du Brésil dans la Seconde Guerre mondiale sont parmi les plus intenses partout à travers le pays. Mais un jour, la population de ces petits villages se réveille en apprenant la nouvelle tant attendue : l’attraction inédite est enfin arrivée, et elle va se dérouler dans le lieu même fréquenté par tous chaque jour. Ce jour-là, les écoles restent fermées, selon une décision du maire — ce qui n’arrive normalement qu’à l’occasion de grands événements institutionnels. À cette occasion, la plupart viennent endimanchés — effort exceptionnel réservé par exemple à certains services religieux. Cet événement, c’est la projection de films, dessins animés et ciné-journaux, promue par le gouvernement des États-Unis. Le rendez-vous avait été largement annoncé les jours précédents grâce à des prospectus diffusés dans toute la région, avec le soutien de la mairie. Pendant la guerre, de telles projections deviennent, au fil des mois et des années, un événement récurrent pour des milliers de villages et bourgs de province, au Brésil.

3Au coucher du soleil, la tranquillité habituelle de la place du village laisse place à une agitation rarement observée ici. On y voit les habitants de tous âges qui s’y rassemblent tous les jours, mais aussi des personnes venues de toute la région, à pied ou à cheval, pour assister à la nouveauté du jour. Au début, les spectateurs et spectatrices se rassemblent autour de l’équipe de projection, venue de la capitale pour assurer la projection, et de son « bric-à-brac cinématographique » - un équipement que bien peu avaient déjà vu ou dont bien peu avaient entendu parler.

4L’émotion est énorme. Pendant que les enfants s’agglutinent devant l’écran installé au centre de la place, les travailleurs, commerçants, femmes au foyer, enseignants et autorités locales cherchent un bon endroit parmi la petite foule pour pouvoir assister à un film pour la première fois de leur vie. Quand finalement la nuit tombe et que les films sont prêts, le projectionniste prend la parole pour souligner l’importance des films pour l’effort de guerre, tout en remerciant les autorités locales pour leur amical accueil.

5Dès que la projection commence, l’excitation se transforme rapidement en tumulte. Les images et les sons des « machines diaboliques » emplissent le public d’effroi et de panique. Beaucoup se mettent à crier. Malgré les paroles rassurantes de l’équipe, certains rentrent en courant chez eux, car ils croient que leur maison pourrait avoir été détruite ou brûlée comme celles vues sur l’écran. L’immersion créée par les images en mouvement et les effets sonores synchronisés sont en effet bouleversants pour la plupart des novices. L’époque est marquée par la guerre mondiale, et certains spectateurs en arrivent même à sortir une arme et à tirer sur l’écran où le film est projeté.

  • 1 Pour approfondir l’analyse sur ces événements, voir valim, Alexandre Busko, Brazil, the United Stat (...)

6De telles situations se sont produites lors d’expositions organisées entre 1941 et 1945 dans l’arrière-pays brésilien, et rapportées par les concepteurs de la Division du Brésil (DB), une filiale de la Coordination des affaires interaméricaines (plus tard OCIAA) au Brésil1. Il s’est agi d’expériences uniques, nouvelles et inattendues pour de nombreuses personnes, qui n’avaient jamais entendu parler des sensations extraordinaires provoquées par la première projection d’un film. Ces sentiments d’admiration et d’épouvante fascinèrent le gouvernement des États-Unis, le conduisant à poursuivre le développement de son ambitieux programme de propagande au Brésil. Durant la Seconde Guerre mondiale, l’impact de ces productions sur la société renforça l’idée que le cinéma était un splendide outil de persuasion.

2 - Le cinéma comme instrument de diplomatie culturelle

  • 2 Memorandum BF-3279, July 6, 1943. Brazilian Coordination Committee General Sept 1941 — 1943. RG 229 (...)

7Parmi les institutions créées, souvent dans l’effervescence et la confusion, par le gouvernement de Franklin Delano Roosevelt, l’Amérique latine fut l’objet d’une attention particulière. L’Office of Commercial and Cultural Relations between the American Republics (OCCCR-BAR) voit le jour en août 1940 pour garantir et renforcer les relations commerciales dans tout l’hémisphère occidental. Le 30 juillet 1941, cette instance devient Office of the Coordinator of Interamerican Affairs (OCIAA) et enfin, Office of Inter-American Affairs (OIAA) à partir du 23 mai 1945. Le changement de nom reflète les transformations successives de la politique extérieure des États-Unis vis-à-vis du reste du continent, afin d’étendre son intervention au-delà de la sphère strictement commerciale. Bien que d’inspiration panaméricaine, ces politiques visèrent principalement les pays latino-américains. Outre au Brésil, l’OCIAA avait déjà, en juillet 1943, installé des représentations en Argentine, Bolivie, au Chili, en Colombie, au Costa-Rica, à Cuba, en Équateur, à El Salvador, au Guatemala, en Haïti, au Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, en Uruguay et au Venezuela2.

8Le cinéma devint l’enjeu le plus sensible dans la politique de bon voisinage en cours de construction entre Brésil et États-Unis, sans minorer les objectifs politiques et économiques. L’effort fourni en matière de production et de diffusion cinématographiques au Brésil éclaire l’importance que ce pays revêtit pour le gouvernement des États-Unis pendant le conflit mondial. Cependant, l’investissement massif dans la propagande cinématographique au Brésil durant cette période nécessite une analyse à nouveaux frais, en tenant compte d’éléments plus précis liés au champ audiovisuel.

9De la même manière, le rôle stratégique du Brésil pour les Alliés semble avoir orienté l’effort de guerre des États-Unis vers la recherche acharnée d’une alliance qui deviendra décisive. Les liens entre les deux pays ont pu être analysés sous des perspectives variées, et cet article s’appuie sur des documents parmi lesquels certains apportent une meilleure compréhension de l’importance du Home front brésilien, du point de vue des États-Unis, dans le cadre de l’effort de guerre allié.

  • 3 fleming, Victor, Gone With the Wind, David O. Selznick (prod.)/ Metro-Goldwyn-Mayer (distrib.), 193 (...)

10Les activités de propagande de l’OCIAA à travers le cinéma étaient réalisées par la Motion Picture Division (devenue ensuite MPD), spécialement pensée dans ce but. Mais la production de film pour la distribution non-commerciale aux États-Unis et en Amérique latine n’était que l’une des nombreuses activités de la MPD. Créée comme service au sein de la Direction de la communication de l’OCIAA en octobre 1940, la MPD fut dirigée par John Hay Whitney jusqu’à juillet 1942, puis par Francis Alstock. Whitney connaissait bien l’industrie cinématographique états-unienne, puisqu’il avait été l’un des producteurs de Autant en emporte le vent.3 A la tête de la MPD, Whitney fut également vice-président du Musée d’art moderne de New York (MoMA) et président de la Film Library du MoMA (1940-1944). Du fait de ces réseaux, la cinémathèque du MoMA fut chargée, dans le cadre d’un contrat avec l’OCIAA, d’activités cinématographiques liées au contexte politique.

11Les liens de l’OCIAA avec Hollywood relevaient de la Motion Picture Society for the Americas, Inc. (devenue par la suite MPA). La MPA assura une connexion fondamentale entre les politiques de propagande cinématographique de l’OCIAA et les intérêts commerciaux des grands studios hollywoodiens. La MPA était dirigée par un conseil d’administration composé de certains des plus importants entrepreneurs du secteur : Joseph I. Breen, Hall Wallis, Harry Cohn, H.M. Warner, Fred W. Beetson, Samuel Briskin, Y. Frank Freeman, M.J. Siegel, Darryl Zanuck, E.J. Mannix, Bert Allenberg, David O. Selznick, Samuel Goldwyn, Sheridan Gibney et Kenneth Thompson. La MPA fut explicitement créée pour défendre les intérêts des producteurs de films à Washington D.C. C’est pourquoi la propagande ne fut jamais éloignée de son complice le plus intime : l’appât du gain.

12Les activités de propagande développées par l’OCIAA aux États-Unis et en Amérique latine étaient également liées aux études menées par le Rockefeller Center à New York. A partir du milieu des années 1930, ce centre de recherche, considéré comme un centre d’excellence en communication et propagande, accueillit certains des meilleurs spécialistes états-uniens, parmi lesquels des psychologues, historiens et spécialistes de la communication, des sciences politiques et du cinéma. Du point de vue de l’OCIAA, les importants investissements en matière de production cinématographique durant cette période étaient justifiés par la capacité de ce media de toucher un large public, en particulier en Amérique latine, où une partie significative du public visé était analphabète. Il s’agissait bien d’un « projet civilisationnel » des États-Unis incluant éducation et propagande visuelle, dont l’objectif consistait à amener l’Amérique latine à dépasser son niveau de développement de l’époque. Chacun des départements de l’OCIAA (cinéma, presse, propagande et radio) réalisa un très grand nombre d’activités durant la Deuxième Guerre mondiale. Les treize filiales régionales mises en place au Brésil pour soutenir l’expansion de ce « goodwill » entre les deux pays menèrent des activités dans les quatre départements mentionnés ci-dessus.

13Les efforts diplomatiques des États-Unis au Brésil furent les plus ambitieux et systématiques dans le domaine du cinéma jusqu’à cette époque, et sont révélateurs de la manière dont le gouvernement états-unien évaluait l’importance de la propagande et de ses investissements dans le domaine du cinéma au Brésil — en particulier si l’on considère d’autres programmes équivalents réalisés dans d’autres républiques d’Amérique latine. Cette stratégie états-unienne revêtit différentes dimensions importantes, comme celle de la propagande. Mais cette dernière n’était pas reçue de la même manière par tous les acteurs. La réception de cette propagande au Brésil interagit et influença à son tour les efforts des États-Unis dans ce domaine, et même s’il est difficile de davantage caractériser cette interaction, il est avéré que les activités de propagande dépendirent plus fortement des individus impliqués que des décisions institutionnelles.

14Les efforts de l’OCIAA en matière de propagande au Brésil concernaient souvent des domaines comme le divertissement, la culture, l’éducation et la politique. Dans le cadre global de la « politique de bon voisinage », ces immenses efforts s’inséraient dans une stratégie visant à garantir l’approvisionnement en matières premières comme le caoutchouc et le manganèse, indispensables à l’économie de guerre des États-Unis, tout en contrant l’influence des pays de l’Axe. La conquête du Brésil équivalait à conquérir la moitié de l’Amérique latine et, ainsi, sauvegarder le reste du continent. En choisissant cette forme d’intervention moins directe (et moins coûteuse), les États-Unis évitaient de se mettre trop en avant dans la défense de la région. La diplomatie culturelle fut ainsi considérée comme la meilleure solution pour amplifier et consolider une hégémonie effective.

15Pour mieux comprendre cette politique et ses effets, il faut procéder à une analyse approfondie de l’impact de cette diplomatie culturelle sur la société brésilienne. Dans ce contexte, l’histoire sociale du cinéma revêt une importance significative, car elle permet de replacer ces films dans leurs relations avec les sociétés où ils ont été produits et diffusés. Le renforcement des liens entre Brésil et États-Unis était un fait historique nouveau pour ces deux républiques, fondé sur les idéaux les plus hauts de respect mutuel et de souveraineté nationale. La « bonne volonté » de l’inter-américanisme du début des années 1940 reposait sur un désir sincère de coopération, non seulement dans des domaines considérés comme stratégiques, comme le domaine militaire ou l’extraction de matières premières, mais aussi en matière de santé, d’éducation, de culture et de divertissement. Toutefois, dans de nombreux cas, cette « bonne volonté » n’était qu’une figure rhétorique employée pour mobiliser tels ou tels acteurs sociaux dans des contextes politiques très ambivalents.

3 - « Brazilian Division » : l’OCIAA arrive au Brésil

16Dans le processus de rapprochement entre Brésil et États-Unis durant la guerre, d’importants éléments symboliques furent rassemblés pour permettre la construction d’une cartographie légitimant l’hégémonie des États-Unis en Amérique latine, dans un processus entre Amérique du Nord et du Sud fondé sur le « donnant-donnant » : d’un côté, il fallait que les Brésiliens soient convaincus que l’American Way of Life était la meilleure alternative à la politique autoritaire du président Getúlio Vargas ; d’un autre côté, les États-Uniens devaient considérer les Brésiliens comme d’inoffensifs adeptes de la samba et des métis, selon un processus international de légitimation culturelle. Tous les moyens de communication existant à cette époque, cinéma, radio et presse, allaient être utilisés pour diffuser les valeurs états-uniennes et créer, ou renforcer, des modèles de comportement. Parmi ces différents moyens, c’est le cinéma qui réussit le mieux à conquérir les cœurs et les esprits. Durant la guerre, Washington et Hollywood se concentrèrent sur les relations entre divertissement, propagande et politique.

  • 4 rowland, Donald (dir), History of the Office of the Coordinator of Inter-American Affairs : histori (...)

17La mise en place de cet immense laboratoire de propagande bénéficia de ressources conséquentes : l’OCIAA dépensa environ 140 millions de dollars durant six années d’activité, et employa 1 100 personnes aux États-Unis et plus de 200 ailleurs — sans compter l’appui de comités de citoyens états-uniens, implantés dans vingt pays du continent4.

  • 5 Ibid., p. 248.

18En septembre 1941, dans le cadre des réunions portant sur la création d’un « comité de l’OCIAA » au Brésil, le cas de Berent Friele en tant que représentant de cette instance dans ce pays fut l’objet de discussions avec le directeur exécutif de l’OCIAA, John C. McClintock. Compte tenu de l’éventail d’activités ouvert par la diffusion de la propagande, et de la durée imprédictible de l’opération, la position, instable, de Friele comme Directeur de la Division commerciale conduisit ce dernier à formuler à McClintock une « excellente suggestion », que celui-ci accepta rapidement : nommer Friele « Directeur de la Division Brésilienne — Cabinet du Coordinateur. ». C’est ainsi que fut créée la Division Brésilienne (BD), la première de l’OCIAA en Amérique latine5.

19Cette création se fit dans un contexte de fort développement de la propagande via le cinéma, auquel participèrent aussi bien l’OCIAA que les grands studios hollywoodiens. C’est pourquoi, quand fut annoncé à Washington, en mars 1942, l’ambitieux programme de diffusion de la propagande pro-États-Unis, il existait déjà au Brésil une structure à même d’y administrer les premiers déploiements de cette propagande.

  • 6 Proceedings of the One Hundred and Thirty Eighth Meeting, April 19, 1945. Brazilian Coordination Co (...)

20Il faut souligner que ce développement s’appuya sur un effort particulier de construction d’un réseau au sein de la société, réseau qui permit à la BD de projeter des films dans des casernes, des associations scolaires, clubs, assemblées municipales, syndicats et même durant des messes, dans des églises des régions de l’intérieur du Brésil. L’OCIAA resta très attentif à l’impact de ses produits dans la société, chercha à mettre en place un réseau de communication dont le cinéma était la pièce maîtresse, et toucha aussi bien les autorités politiques que les citoyens analphabètes des zones les plus marginalisées du pays. Comme l’affirma Frank Nattier en avril 1945, « un programme de relations publiques [, pour être efficace,] doit atteindre l’ensemble de l’opinion publique ». Dans cette perspective, il fallait « toucher aussi bien les classes supérieures, nommées aussi “élites”, que celles inférieures » pour que la propagande soit considérée comme « réellement efficace6 ».

  • 7 Proceedings of the One Hundred and Thirty Fifth Meeting, March 4, 1945. Brazilian Coordination Comm (...)
  • 8 Letter from Keener and Munson to Wingate M. Anderson, March 13, 1943. Reports, March 1, 1943. RG229 (...)

21L’importance accordée aux activités menées hors des grands centres urbains brésiliens peut aider à expliquer la préoccupation affichée à l’égard des filiales. Durant la guerre, la principale source d’information de la BD, en dehors des capitales, provenait des activités réalisées dans les régions. L’action de la BD dépassait la seule diffusion de nouvelles sur le Brésil et le monde : pour reprendre les propres mots d’un membre de la BD, Pete Seidl, « les zones de l’intérieur du Brésil représentent un grand marché potentiel, et nous avancerions beaucoup si nous réussissions à y alimenter une sympathie pour les États-Unis7 ». Pourtant, dans ces régions, l’impression dominante était que les États-Unis étaient une nation avide, recherchant sans cesse à engranger des bénéfices sans rien offrir de valeur en retour. C’est pourquoi de nombreux Brésiliens considéraient ces actions de propagande comme essentiellement à visée lucrative ou opportuniste. Seidl soulignait l’importance des filiales régionales pour la conquête du marché brésilien, mais il soulignait aussi qu’elles ne faisaient en aucun cas de « propagande protestante ». Selon les membres de la BD, c’étaient des missionnaires catholiques états-uniens qui affirmaient que les idées protestantes influençaient beaucoup la propagande de l’OCIAA — et la section brésilienne préférait éviter de faire appel à ces missionnaires pour ses activités8.

  • 9 Proceedings of the One Hundred and Thirty Fifth Meeting, March 4, 1945. Brazilian Coordination Comm (...)

22Dans la perspective de l’instauration de la démocratie au Brésil après la guerre, Seidl considéra que le gouvernement fédéral allait être en difficulté pour maintenir le contrôle qu’il exerçait antérieurement sur les États régionaux, et que, de ce fait, les États-Unis allaient avoir une excellente opportunité pour augmenter leur présence dans les marchés régionaux. Les Britanniques et les Français, se fondant sur les mêmes prévisions, développaient également leurs activités dans les zones intérieures du Brésil à cette époque9. Mais les hésitations dans les motifs affichés par la propagande pour expliquer la conquête, par les États-Unis, du marché brésilien expliquent que les filiales régionales de la BD aient toujours eu des doutes sur la nature réelle de leurs activités.

  • 10 Definition of the responsibilities of the Coordinator’s Office in Brazil, September 10, 1942. Organ (...)

23Les activités développées par l’OCIAA au Brésil peuvent être résumées en quatre types : 1) Programme d’information, comprenant la presse, la radio, le cinéma et l’analyse de l’opinion publique, et d’autres activités de nature scientifique et pédagogique ; 2) Programme de santé et d’hygiène ; 3) Programme de production alimentaire ; 4) Montage et opération navales de bois. Les ressources nécessaires pour mener à bien ces quatre programmes furent approuvées et débloquées par le Congrès des États-Unis, sous la supervision directe du Département d’État10.

  • 11 Ces chiffres ne prennent pas en compte les voyages internationaux, ni les projets développés à l’éc (...)

24De tous les domaines d’activité développés au Brésil durant la Deuxième guerre mondiale, les fonds les plus importants furent destinés au cinéma. Si le budget des sections radio et presse s’éleva globalement à US$ 50.000 (d’octobre 1942 à octobre 1943), celui consacré au cinéma dépassa US$ 100.000 sur la même période11.

  • 12 Proceedings of the Sixth Meeting, October 7, 1941. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no(...)

25Les premières étapes de diffusion de films furent définies lors d’une réunion d’octobre 1941 : les films états-uniens devaient être projetés dans un premier temps à l’Ambassade des États-Unis à Rio de Janeiro, pour faire l’objet d’une « censure » préalable opérée aussi bien par des membres de l’ambassade que de la BD. Une fois approuvés et sélectionnés, les films devaient être projetés aux décideurs politiques et de la société civile. A cette époque, les comités régionaux n’avaient pas encore été créés, et il fut donc décidé que la diffusion des films serait assurée en s’appuyant sur les contacts habituels de l’ambassade, des forces armées brésiliennes et des diplomates états-uniens qui travaillaient au Brésil12.

  • 13 Memorandum CO — No 2031, October 6, 1942. Organization ; RG229, Box 226 ; NARA II.

26La BD entreprit un autre grand effort en matière de formation technique des projectionnistes et de leurs assistants. En octobre 1942, l’OCIAA formula à la BD une proposition visant à permettre aux projectionnistes recrutés dans les régions de se rendre à Rio de Janeiro pour une formation d’un mois. Cette dernière devait porter non seulement sur les détails techniques de la mécanique, du fonctionnement et de l’entretien des projecteurs, mais aussi sur la manière de construire des réseaux favorables, de rendre l’opinion publique accueillante et de produire des comptes rendus destinés au siège de la BD à Rio de Janeiro. Il était attendu qu’ils « démontrent une pleine compréhension du travail et, après une formation d’un mois, d’être en mesure, à leur retour dans leurs régions respectives, de ne pas être seulement de simples opérateurs, mais d’être en mesure de mettre en œuvre un programme [de propagande] agressif13 ».

27Le perfectionnement constant, par la BD, des techniciens dans le domaine du cinéma fit émerger une génération de professionnels qualifiés, formés par des techniciens états-uniens dans tout le pays. Cet effort de formation de professionnels spécialisés reposait sur la conviction que le cinéma était un puissant moyen de séduction et de persuasion. En déployant au Brésil leur programme cinématographique, les agents de la BD avaient rapidement compris que le niveau technique des techniciens employés devait être revu, en raison principalement du fait que les équipements et les films utilisés dans ce programme par la section brésilien venaient des États-Unis.

4 - La BD pénètre dans le pays

  • 14 Memorandum de William Murray à Arthur Way, March 26, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acesso (...)

28La BD était l’un des bureaux régionaux de l’OCIAA implantés dans toute l’Amérique latine. Disposant du budget et du nombre d’employés (107) les plus élevés, la BD était considérée comme la plus importante du sous-continent. Elle était présente dans 13 États du Brésil14.

29La mise en place de ces 13 filiales régionales fut déterminante pour que les activités de l’OCIAA ne demeurent pas exagérément concentrées dans les grandes métropoles comme Rio de Janeiro et São Paulo. En outre, elles contribuèrent à une distribution efficace des films de propagande états-uniens sur tout le territoire brésilien.

  • 15 rowland, Donald (dir.), History of the Office of the Coordinator, op. cit., p. 147.

30L’expansion du Motion Picture Program par la BD représenta une réussite remarquable en termes d’organisation et de résolution de problèmes, d’autant qu’il y avait eu des retards, une certaine désorganisation et confusion dans la conduite des objectifs. On peut affirmer qu’en pratique, la BD adopta la « fluidité » caractéristique des instances supérieures de l’OCIAA, dont cette dernière était fière, et qui consistait à être en mesure de s’adapter rapidement à différentes situations présentant des obstacles, tout au long du déroulement de ses opérations15.

  • 16 Memorandum BD-No 4733, October 17, 1944. Reaction ; RG229, Box 226 ; NARA II.
  • 17 Memorandum BF-3002, May 17, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA I (...)

31L’expansion des programmes de la BD en cours de réalisation visait principalement l’intérieur du pays, où de nombreuses localités n’avaient encore jusque-là jamais connu de projections de films16. Pour Francis Alstock, Directeur du Movie Picture Division de l’OCIAA, chaque session organisée au Brésil devait « faire l’objet d’une attention singulière » afin d’en amplifier au mieux les retombées17.

  • 18 Memorandum No 10/6, May 18, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1 ; RG 229, Box 1287 (...)
  • 19 Memorando de U.G Keener para Jorge Moreira da Rocha, 5 de abril de 1943. 05.2 (c1) Projection machi (...)
  • 20 05.2 (d) Exhibtion reports of non-theatrical films - Rio 1, 2 (Box 1287), 3 e 4 (Box 1288). NARA II

32Les difficultés spécifiques liées au transport, comme on peut l’imaginer dans un pays hétérogène de la dimension du Brésil, étaient différentes d’un État ou région à l’autre. Une bonne partie des obstacles rencontrés concernaient le transport, les équipements et les sources d’énergie nécessaires au fonctionnement des projecteurs. Les fortes variations du voltage du courant électrique, même dans des capitales comme Florianópolis18 ou Fortaleza19, endommageaient constamment, voire rendaient inopérants les équipements de projection. Outre les capitales régionales, d’autres régions étaient considérées comme essentielles pour soutenir l’effort de guerre, comme l’État de Minas Gerais ou la vallée du fleuve São Francisco (du fait de l’importance de leurs réserves minières), ou Fernando de Noronha, géographiquement proche du nord-est du continent africain20.

  • 21 Memorandum PA/18, May 19, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II.

33L’expansion des projets de la BD, en mai 1943, donne une mesure de l’ambition de la section brésilienne dans sa pénétration de l’intérieur du pays. La BD planifiait de déployer ses activités dans l’intérieur de presque tous les Etats brésiliens, du Rio Grande do Sul jusqu’à l’Amazonas21. Les régions particulièrement visées étaient celles où des urgences liées au conflit mondial se présentaient.

  • 22 Motion Picture Monthy Report, November 1942. Reports, November 1, 1942 ; RG229, Box 227, NARA II.

34De ce point de vue, il convient de s’intéresser de plus près au cas de la période longue et intense de projection de films dans la région de la petite ville de Santos Dumont, dans la zone de la Mata de Minas Gerais. Riche en quartz, cette région vit s’implanter la première industrie électrochimique d’Amérique latine, la Cia. Brasileira de Carbureto de Cálcio, créée en 1912. A partir de 1935, cette entreprise commença à produire des ferroalliages, comme le ferromanganèse à haut carbone et le ferrosilicium. De plus, Santos Dumont se trouvait à proximité de la ville de Juiz de Fora, dont le développement industriel avait amené la BD à nommer la ville la « Manchester brésilienne »22.

  • 23 Report of Information Division, June 15, 1945. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 115 (...)

35Le succès des projections dans la région de Santos Dumont fut tel que, sous l’influence de ces sessions régulièrement organisées par la BD, deux cinémas furent construits — ce qui signifiait, selon un compte rendu de juin 1945, l’acquisition non seulement de l’équipement nécessaire mais aussi d’au moins 720 films chaque année. Cet exemple illustre bien la manière selon laquelle l’action de la BD « était bénéfique pour l’activité commerciale des entreprises états-uniennes23 ».

  • 24 united States, National War Agencies, Appropriation Bill for 1944, Part 1, Washington, DC, Governme (...)

36Durant la Deuxième guerre mondiale, le cristal de quartz représenta une matière première essentielle pour l’effort de guerre, car il s’agissait de l’une des principaux composants pour la production d’équipements électriques-électroniques. L’industrie de guerre états-unienne était devenue si dépendante des productions latino-américaines qu’au cours de 1942, 100% du quartz et de l’étain employés aux États-Unis provenaient de l’Amérique latine24.

  • 25 united States Information Agency. Brazilian Quartz goes to war. Motion Pictures Division, RG229-29, (...)

37Le court-métrage Brazilian Quartz Goes to War fut l’une des productions de l’OCIAA sur ce thème, cherchant à sensibiliser les publics brésilien et états-uniens à de l’importance des matières premières produites au Brésil et aux « relations de bon voisinage. » Ce court-métrage soulignait la valeur du minerai, en particulier dans le domaine de la communication radiophonique, et montrait la nécessaire coopération internationale pour l’effort de guerre. Il expliquait en outre l’ensemble du processus économique autour du minerai de quartz, depuis l’excavation et le contrôle au Brésil jusqu’à l’expédition aux États-Unis et à sa transformation en cristaux destinés à la fabrication de radios25.

38Cependant, la principale région productrice de quartz ne se limitait pas aux environs de la ville de Santos Dumont, mais s’étendait en fait sur l’ensemble de la vallée du São Francisco, une zone très étendue couvrant une partie des États de Minas Gerais, Pernambouc, Bahia, Sergipe et Alagoas. L’isolement et les difficultés d’accès à cette zone étaient préoccupants et, compte tenu de ces enjeux et de l’importance du cristal de quartz, une solide stratégie soutenant la diffusion de la propagande devait y être déployée.

  • 26 Report of Information Division, week ended April 10, 1943. Brazilian Coordination Committee — Minut (...)

39Avant même les quatre premières opérations concrètes dans cette région, la BR mena une série d’expériences fondées sur une diffusion « modérée » de la propagande, afin de « tester la réaction des personnes à ce type de campagne ». Au début, la cible de ces campagnes ne fut pas les travailleurs, mais les prêtres des villages qui longeaient le São Francisco. Ces derniers, repérés comme des leaders locaux capables de contribuer à la sensibilisation et à la persuasion des personnes « simples » de cette région intérieure, participèrent sans le savoir à une propagande expérimentale, dont le principal contenu ne présentait pas de manière explicite la nécessité du quartz pour l’industrie états-unienne (même si ce thème était certes présent, mais en retrait), mais mettait en avant la menace que le nazisme représentait pour l’Église catholique26.

  • 27 Memorandum BD-637, April 22, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1. RG229, Box 1287  (...)
  • 28 Report of Information Division, week ended April 10, 1943. Brazilian Coordination Committee — Minut (...)

40Un projet, demandé par le Board of Economic Warfare en avril 1942 et considéré comme stratégique, porta sur la diffusion de films dans des localités situées le long du São Francisco27. La diffusion de la propagande devait se dérouler en même temps que la mise en exploitation de mines de quartz, de manière à « fournir un support régulier et efficace pour l’éducation, l’information et le divertissement des travailleurs de ces mines28 ».

  • 29 Report of the Information Division, June 10, 1944. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no(...)

41Une autre opération de « propagande modérée » concernant l’extraction de quartz se déroula sur demande de la Micellaneous Mineral Division de la Federal Economic Administration. Selon cette dernière, la population de l’intérieur de l’État du Ceará manifestait des résistances au travail d’extraction du minerai et à son expédition aux États-Unis. Même si les raisons de cette résistance n’apparaissaient pas clairement, il est significatif qu’il ait été décidé, pour influer sur « l’état d’esprit » des personnes mécontentes de l’activité de la division minière états-unienne, d’envoyer dans l’intérieur de cet Etat une équipe de projection de films en 16mm — selon la BD, il s’agissait là de la meilleure manière de résoudre le problème29.

42Alors que les premiers sondages sur l’impact social de la propagande cinématographique avaient déjà été réalisés, dans le courant de 1943, la BD mit en œuvre un programme plus ambitieux dans la vallée du São Francisco, sous la forme de quatre longs parcours d’une durée approximative de quatre mois chacun.

  • 30 Memorandum Rio/1084, July 25, 1944. 05.2 (g) Exhibition reports correspondence, Bahia 3, 1944. RG22 (...)

43Ces voyages à l’intérieur du pays devaient être minutieusement préparés, du fait de la précarité du réseau routier et des équipements à transporter ; ils dépendaient également d’accords préalables avec les municipalités et les instances régionales pour que soient pris en charge les frais de transport, de séjour et de restauration des équipes, parmi lesquelles parfois des journalistes invités. Chacune de ces opérations était supervisée avec une grande attention par le comité de Bahia, et suivie avec beaucoup d’intérêt par le bureau de la BD à Rio de Janeiro et par la Motion Pictures Division, à New York30.

  • 31 Memorandum Rio/987, June 9, 1944. 05.2 (g) Exhibition reports correspondence, Bahia 3, 1944. RG229, (...)

44Les films de l’OCIAA devinrent rapidement célèbres parmi les localités le long du São Francisco. Le « cinéma américain » s’approchait, et les populations attendaient l’arrivée des équipes de projection31.

  • 32 « Cinema de Guerra na Zona do São Francisco », Jornal Diário de Notícias, Salvador, 28 mais 1944.

Dès les premières projections, les nouvelles se diffusaient en aval du fleuve et à peine l’équipe de projection quittait une localité que dans la suivante, la population était déjà en train de l’attendre avec impatience. On assista à de véritables pèlerinages pour venir assister aux projections de la Coordination, réunissant des personnes de tous les environs se déplaçant à pied, à cheval ou en bateau32.

  • 33 Memorandum São/78, May 1, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II.
  • 34 Airgram no 23, May 20, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II, e (...)

45D’autres projets concernaient l’intérieur de l’État d’Amazonas33, et, de son côté, le William W. Murray Project se préparait à projeter des films dans les villes desservies par le réseau ferré national. Dans ce dernier cas, « l’expédition » devait avoir pour base un wagon transformé en cinéma itinérant, et circulant dans les États de Minas Gerais et de Goiás, tous deux riches en matières premières34.

  • 35 Memorandum BD-No 34, January 8, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NA (...)
  • 36 Memorandum CO — No 2193, November 4, 1942. Purchase and operation of two station wagons. Brazil ; R (...)

46Les projections dans des écoles, des usines, des bâtiments de l’administration publique, des stades de football35 et même dans des prisons étaient si bien reçues que de nouvelles sessions étaient constamment demandées36.

  • 37 Memorandum 80, Curitiba, 15 de abril de 1944. 05.2 (i) Exhibition Reports Correspondence Curitiba P (...)

47Par ailleurs, les projections n’étaient pas seulement un succès auprès du grand public : celles destinées aux forces armées brésiliennes suscitaient d’excellentes réactions, au point que de nombreux soldats préféraient les films en 16mm de l’OCIAA, très attractifs, aux films en 35mm du cinéma commercial. Le succès dans les casernes était total et la popularité de ces projections était telle qu’à Curitiba, par exemple, l’un des murs de la « Maison du Soldat » fut peint avec la mention « Savoir est Vaincre », faisant allusion au slogan de l’un des journaux cinématographiques projetés37.

  • 38 rowland, Donald (dir.), History of the Office of the Coordinator, op.cit, p. 68-78.

48Entre 1941 et 1945, la Motion Picture Division participa à la production de 134 films, contribua à la production et à la diffusion d’environ 1 700 journaux cinématographiques, projeta 101 courts-métrages et finança la distribution de 406 documentaires. Selon l’agence gouvernementale états-unienne, l’audience totale de ses films avait atteint, en 1945, une moyenne mensuelle de 5 millions de spectateurs, dont 3 millions pour la seule Amérique latine38.

  • 39 Memorandum BD-1150, April 9, 1943. 05.2 (d) Exhibtion reports of non-theatrical films - Rio 1, Box (...)
  • 40 Memorandum BD-5080, November 30, 1944. 05.2 (d) Exhibtion reports of non-theatrical films - Rio 4, (...)

49La diffusion massive de films au Brésil était attentivement accompagnée par l’OCIAA. Au cours de l’année 1942, la BD commença à envoyer aux États-Unis des rapports hebdomadaires détaillés des films, des lieux de diffusion et du public. Ces rapports, nommés Report System, débutèrent le 15 juin 1942 et s’achevèrent le 23 décembre 194439. Les chiffres mentionnés dans ces rapports sont impressionnants : à partir de 1942, la BD organisa, dans l’ensemble du Brésil, 87 788 projections pour plus de 52 millions de spectateurs40.

  • 41 Anuário Estatístico do Brasil, Ano IV -1941-1945, Rio de Janeiro, Serviço Gráfico do Instituto (...)

50Si nous gardons à l’esprit que la population brésilienne, en 1944, comptait un peu plus de 45 millions d’individus41, nous pouvons conclure que les projections de la BD comptaient des spectateurs assidus. Il n’est pas inconcevable que de nombreuses personnes, en particulier dans des petites localités, aient assisté à toutes les projections organisées par la BD, chaque jour durant toute la période de présence de l’équipe dans leur localité. Nous pouvons même formuler une hypothèse un peu plus hardie, en considérant que les films projetés dans de nombreuses localités devinrent des événements sociaux importants et assidument fréquentés. Dans de nombreuses villes ou villages où l’énergie électrique était soit absente, soit très aléatoire, les générateurs apportés par les équipes de projectionnistes fournirent à des milliers de Brésiliens un premier contact avec le cinéma, projeté dans des places ou des bâtiments de fortune de tous types. La reconnaissance éprouvée par ces populations à l’égard de l’organisation de ces projections est largement documentée, révèle l’émerveillement ressenti lors de ces projections et signale l’optimisme de la BD quant à l’impact social de son projet.

Considérations finales

  • 42 Memorandum Rio/176, August 19, 1943. 05.2 (g) Exhibition reports correspondence, Bahia 1. RG229, Bo (...)

51Les projections organisées à l’intérieur du Brésil dépendaient d’un délicat équilibre où se compensaient de très nombreuses formes de coopération spontanée de la part de petites municipalités, et de non moins nombreuses tensions avec les autorités locales. Dans ce dernier cas, on peut mentionner les signalements occasionnels d’enrichissement indu, basé sur la vente de billets payants pour assister aux projections, souvent dans des petites localités. La BD considérait qu’il s’agissait d’un problème sérieux, puisque ces projections étaient gratuites. La plupart du temps, dès que les projectionnistes eux-mêmes signalaient le problème, les comités régionaux annulaient immédiatement les projections, comme ce fut le cas au Ginásio da Bahia et au Colégio Israelita, tous deux dans l’Etat de Bahia42.

  • 43 Report of the Information Division, January 20, 1945. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; (...)

52Comme nous l’avons déjà dit, la BD cherchait à tirer parti de toutes les opportunités pour projeter ses films pour le plus large public possible, allant jusqu’à organiser des sessions dans des « centres vaudou ». Il est possible que le membre du comité de Bahia ait ici fait référence à un terreiro de candomblé, des lieux religieux très populaires dans la périphérie de la capitale de Bahia43.

  • 44 Le terme « terreiro » vient du latin terrarium. Dans les cultes afro-brésiliens, il représente le l (...)
  • 45 Memorandum BD-No 4409, September 8, 1944. Propaganda ; RG229, Box 226 ; NARA II.

53Déjà présent dans les terreiros44 le comité régional de l’OCIAA à Bahia innova en organisant des projections régulières dans des prisons de Salvador. Celles organisées tous les quinze jours dans la Penitenciária Estadual de Salvador, avec des films en 16mm, eurent, selon ce comité, « un large écho dans la presse locale45 ».

54Le succès constant des projections dans les principales capitales et Etats brésiliens conduisit l’OCIAA, au début de 1943, à amplifier les activités de la BD dans le domaine cinématographique. Si jusque-là ces activités étaient restées essentiellement circonscrites aux métropoles et villes périphériques, dans l’objectif en particulier de convaincre les personnalités influentes de la société brésilienne, la BD orienta son expansion, à partir du premier semestre 1943, en direction de l’intérieur du pays. L’ampleur et l’intensité de cette propagande expérimentale par le biais du cinéma servit à légitimer d’autres actions de propagande états-uniennes — et l’ensemble de ces actions fut très positivement évalué par le gouvernement états-unien. Durant la Deuxième guerre mondiale, le Brésil était ainsi devenu un grand laboratoire servant à tester les limites du cinéma de propagande et les autres outils apparus à l’aube de la Guerre froide.

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Notes

1 Pour approfondir l’analyse sur ces événements, voir valim, Alexandre Busko, Brazil, the United States and the Good Neighbor Policy : the triumph of persuasion during World War II, Lanham, MD, Lexington, 2019.

2 Memorandum BF-3279, July 6, 1943. Brazilian Coordination Committee General Sept 1941 — 1943. RG 229, Box 1353 ; NARA II.

3 fleming, Victor, Gone With the Wind, David O. Selznick (prod.)/ Metro-Goldwyn-Mayer (distrib.), 1939 (221 min) AVI.

4 rowland, Donald (dir), History of the Office of the Coordinator of Inter-American Affairs : historical report on war administration, Washington, DC, Government Printing Office, 1947.

5 Ibid., p. 248.

6 Proceedings of the One Hundred and Thirty Eighth Meeting, April 19, 1945. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 115 to no 147. RG229, Box 1352. National Archives (à partir de maintenant, NARA II), College Park, Maryland, United States.

7 Proceedings of the One Hundred and Thirty Fifth Meeting, March 4, 1945. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 115 to no 147. RG229, Box 1352. NARA II.

8 Letter from Keener and Munson to Wingate M. Anderson, March 13, 1943. Reports, March 1, 1943. RG229, Box 227 ; NARA II.

9 Proceedings of the One Hundred and Thirty Fifth Meeting, March 4, 1945. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 115 to no 147. RG229, Box 1352. NARA II.

10 Definition of the responsibilities of the Coordinator’s Office in Brazil, September 10, 1942. Organization ; RG229, Box 226 ; NARA II.

11 Ces chiffres ne prennent pas en compte les voyages internationaux, ni les projets développés à l’échelle locale. Pour une discussion détaillée sur ces données, voir valim, Alexandre Busko, Brazil, The United States..., op. cit.

12 Proceedings of the Sixth Meeting, October 7, 1941. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 1 to no 80. RG229, Box 1351. NARA II.

13 Memorandum CO — No 2031, October 6, 1942. Organization ; RG229, Box 226 ; NARA II.

14 Memorandum de William Murray à Arthur Way, March 26, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1 ; RG 229, Box 1287 ; NARA II.

15 rowland, Donald (dir.), History of the Office of the Coordinator, op. cit., p. 147.

16 Memorandum BD-No 4733, October 17, 1944. Reaction ; RG229, Box 226 ; NARA II.

17 Memorandum BF-3002, May 17, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II.

18 Memorandum No 10/6, May 18, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1 ; RG 229, Box 1287 ; NARA II.

19 Memorando de U.G Keener para Jorge Moreira da Rocha, 5 de abril de 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1 ; RG 229, Box 1287 ; NARA II.

20 05.2 (d) Exhibtion reports of non-theatrical films - Rio 1, 2 (Box 1287), 3 e 4 (Box 1288). NARA II

21 Memorandum PA/18, May 19, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II.

22 Motion Picture Monthy Report, November 1942. Reports, November 1, 1942 ; RG229, Box 227, NARA II.

23 Report of Information Division, June 15, 1945. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 115 to no 147. RG229, Box 1352. NARA II.

24 united States, National War Agencies, Appropriation Bill for 1944, Part 1, Washington, DC, Government Print Office, 1943, p. 130.

25 united States Information Agency. Brazilian Quartz goes to war. Motion Pictures Division, RG229-29, National Archives II, 1943 (10 min., 4 sec.).

26 Report of Information Division, week ended April 10, 1943. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 1 to no 80. RG229, Box 1351. NARA II.

27 Memorandum BD-637, April 22, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1. RG229, Box 1287 ; NARA II.

28 Report of Information Division, week ended April 10, 1943. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 1 to no 80. RG229, Box 1351. NARA II.

29 Report of the Information Division, June 10, 1944. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 115 to no 147. RG229, Box 1352. NARA II.

30 Memorandum Rio/1084, July 25, 1944. 05.2 (g) Exhibition reports correspondence, Bahia 3, 1944. RG229, Box 1290. NARA II.

31 Memorandum Rio/987, June 9, 1944. 05.2 (g) Exhibition reports correspondence, Bahia 3, 1944. RG229, Box 1290. NARA II.

32 « Cinema de Guerra na Zona do São Francisco », Jornal Diário de Notícias, Salvador, 28 mais 1944.

33 Memorandum São/78, May 1, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II.

34 Airgram no 23, May 20, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II, e Cf. Memorandum BD-637, April 22, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II.

35 Memorandum BD-No 34, January 8, 1943. 05.2 (c1) Projection machines and acessories 1, Box 1287 ; NARA II. Dans la capitale de l’Etat de Sergipe, le comité de Bahia organisa une projection pour 23 400 personnes dans un stade de football ; Memorandum Rio/782, March 2, 1944. 05.2 (g) Exhibition reports correspondence, Bahia 3, 1944. RG229, Box 1290. NARA II

36 Memorandum CO — No 2193, November 4, 1942. Purchase and operation of two station wagons. Brazil ; RG229, Box 226 ; NARA II.

37 Memorandum 80, Curitiba, 15 de abril de 1944. 05.2 (i) Exhibition Reports Correspondence Curitiba Parana 1944. RG229, Box 1291. NARA II.

38 rowland, Donald (dir.), History of the Office of the Coordinator, op.cit, p. 68-78.

39 Memorandum BD-1150, April 9, 1943. 05.2 (d) Exhibtion reports of non-theatrical films - Rio 1, Box 1287 ; NARA II.

40 Memorandum BD-5080, November 30, 1944. 05.2 (d) Exhibtion reports of non-theatrical films - Rio 4, Box 1288 ; NARA II.

41 Anuário Estatístico do Brasil, Ano IV -1941-1945, Rio de Janeiro, Serviço Gráfico do Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística, 1946, p. 23

42 Memorandum Rio/176, August 19, 1943. 05.2 (g) Exhibition reports correspondence, Bahia 1. RG229, Box 1290 ; NARA II.

43 Report of the Information Division, January 20, 1945. Brazilian Coordination Committee — Minutes ; no 115 to no 147. RG229, Box 1352. NARA II. L’usage du mot est problématique à plus d’un titre. Le terme « vaudou », provient de la langue Gege de Haïti (et de la Casa das Minas, à São Luís do Maranhão) et signifie « orixá ». Dans la production hollywoodienne de films de fiction, le terme « vaudou » est souvent associé à la notion de « magie noire », de poupées percées par des aiguilles, etc. Il est important de souligner que l’usage du terme « vaudou », dans les échanges internes aux Etats-Unis, renvoie à des préjugés véhiculés par le cinéma états-unien sur les cultures et rituels afro-américains.

44 Le terme « terreiro » vient du latin terrarium. Dans les cultes afro-brésiliens, il représente le lieu où se déroulent les cultes et cérémonies, et où sont faites les offrandes aux orixás. Même si l’on peut observer des nuances selon les différents cultes, il s’agit généralement d’un espace de concentration, manifestation et incarnation du sacré, mais aussi de préservation de la mémoire du culte sous la forme de ses manifestations matérielles.

45 Memorandum BD-No 4409, September 8, 1944. Propaganda ; RG229, Box 226 ; NARA II.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alexandre Busko Valim, «  Le cinéma de propagande états-unien au Brésil : du bon voisinage au laboratoire de la persuasion  »Iberic@l [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/iberical/968 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/iberical.968

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Auteur

Alexandre Busko Valim

Universidade Federal de Santa Catarina, Brasil

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