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Dossier monographique
2. Fontes e metodologia

Cinéma et solidarité internationale : La Bataille du Chili dans les festivals

Carolina Amaral de Aguiar

Résumés

Cet article étudie l’importance du thème de la dictature chilienne dans les festivals de cinéma des années 1970, en se reposant sur la présence de La Bataille du Chili (Patricio Guzmán, 1975, 1976, 1979) à ces événements. La trilogie de Guzmán a été projetée notamment à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes (1975 et 1976), au Festival international du nouveau cinéma de Pesaro (1975), au Festival international du film documentaire de Leipzig (1976) et au Forum de Berlin (1975, 1976 et 1979). Les projections ont été accompagnées d’interviews, de déclarations, de dénonciations, de manifestes, de critiques et de nouvelles dans la presse locale. La diffusion du documentaire a généré des événements politiques qui ont rassemblé des exilés chiliens et des étrangers solidaires. Ce cas d’étude permet de comprendre une certaine autonomie du champ culturel à l’époque de la guerre froide et de mesurer l’ampleur des dénonciations des violations des droits humains dans des pays aux spectres idéologiques les plus divers.

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Texte intégral

  • 1 heynowski, Walter ; scheumann, Gerhard, J´étais, je suis, je serai, Studio H&S, 1974 (77 min).
  • 2 moine, Caroline, Cinéma et Guerre Froide : histoire du festival de films documentaires de Leipzig ( (...)

1En 1975, le documentaire allemand J’étais, je suis, je serai1, réalisé par Walter Heynowski et Gerhard Scheumann en 1974, remporte le Prix Spécial du Jury du Festival de Leipzig en montrant au monde la dictature chilienne de l’intérieur — et plus spécifiquement à partir de scènes filmées dans le camp de prisonniers de Chacabuco. À cette occasion, comme le révèle Caroline Moine2, le festival a pu compter sur la présence de Danilo Bartulin, un ami proche et médecin de Salvador Allende. Bartulin avait été fait prisonnier au Palais de La Moneda le 11 septembre 1973 et c’est à ce moment-là qu’il avait été interviewé pour le film de Heynowski et Sheumann, alors qu’il était encore en détention. Dans ce contexte, le Festival de Leipzig se montrait doublement solidaire envers le Chili : en tant que vitrine des cinématographies dénonçant la dictature d’un côté, et en tant qu’acte politique allant au-delà de la projection du film de l’autre, avec la présence de ce témoin de l’histoire récente. Cet épisode ne constitue qu’une illustration d’un phénomène plus large. En effet, le Chili est devenu à partir de l’année 1973 un sujet extrêmement discuté dans les circuits cinématographiques, aussi bien en raison d’une vaste filmographie produite par des exilés et des sympathisants de la cause chilienne que du fait de la présence de cette production et de ses agents dans les festivals internationaux de cinéma.

  • 3 guzmán, Patricio, La Bataille du Chili, Equipo Tercer Año/ICAIC, 1975/1976/1979, DVD (276 min).
  • 4 ruffinelli, Jorge, El cine de Patricio Guzmán : en busca de las imágenes verdaderas, Santiago du Ch (...)

2Effectuer des recherches sur la présence du Chili dans les festivals après le coup d’État est un défi à la fois ambitieux et inépuisable. Cela requiert de multiples connaissances linguistiques et implique une incursion au cœur des archives de différents pays. Je crois cependant qu’il est possible d’analyser l’importance du Chili dans le milieu cinématographique après 1973 au moyen de l’étude de cas paradigmatiques. C’est pourquoi cet article propose d’étudier l’importance des festivals de cinéma pour la lutte contre la dictature chilienne dans les années 1970 à partir de La Bataille du Chili3. Le choix de cette trilogie, réalisée par Patricio Guzmán en 1975, 1976 et 1979, comme cas emblématique est justifié par le fait qu’il s’agit d’une œuvre qui, selon les mots de Jorge Ruffinelli, a rencontré « aux États-Unis et en Europe l’un des plus grands échos qu’ait déjà eu un film latino-américain4 ». Notre objectif est d’identifier les festivals dans lesquels La Bataille du Chili a circulé, mais aussi d’étudier les répercussions et les débats générés par le film lors de ces événements cinématographiques, à travers le monde.

  • 5 fléchet, Anaïs­, « Por uma história transnacional dos festivais de música popular. Música, contracu (...)
  • 6 de valck, Marijke ; kredell, Brendan ; loist, Skadi (dir.), Film Festivals : history, theory, metho (...)

3Pour comprendre le rôle joué par les festivals de cinéma dans l’articulation d’un réseau de solidarité avec le Chili au début de la dictature, il est nécessaire d’adopter une perspective transnationale, en évitant une approche monographique (c’est-à-dire l’étude d’un seul festival) au profit d’une perspective historiographique centrée sur les circulations et les réseaux établis entre différentes régions. Comme le souligne Anaïs Fléchet en analysant les festivals de musique des années 1960 et 1970, « [...] les historiographies nationales ne rendent pas compte de la dimension transnationale des festivals et du rôle de ces événements dans l’élaboration d’une “culture globalisée” tout au long des xxe et xxie siècles5 ». Il faut également mentionner que la conception académique du festival comme un lieu d’échange qui réunit différents agents historiques, œuvres artistiques, cultures, débats et perspectives politiques est de plus en plus présente dans les festival studies. Dans le cas du cinéma, ce champ d’étude a été systématisé, notamment, dans l’ouvrage Film Festivals : history, theory, method, practice6.

  • 7 Voir à ce sujet compagnon, Olivier, « Chili, 11 septembre 1973. Un tournant du xxe siècle latino-am (...)

4Réfléchir à la présence d’un film latino-américain dans le circuit des festivals internationaux implique également de comprendre la relation entre le centre et la périphérie qui, dans les années 1960 et 1970, était liée à un imaginaire politique positif de l’Amérique latine largement partagé par les gauches mondiales. L’accueil du gouvernement de l’Unité populaire au sein des gauches explique, en partie, l’importance du réseau de solidarité internationale qui s’est organisé après le coup d’État de 19737. Par ailleurs, cet imaginaire politique s’est accompagné de facteurs plus spécifiquement liés au marché de la distribution cinématographique, qui a trouvé dans les festivals de grands vecteurs de diffusion des films latino-américains dans les économies centrales, comme le soulignent María Paz Peirano et Mariana Amieva :

  • 8 paz peirano, María ; amieva, Mariana, « Encuentros en los márgenes : festivales de cine y documenta (...)

Considérés comme des nœuds de circulation et d’échange de films, les festivals de cinéma sont devenus de plus en plus pertinents pour comprendre la manière dont le « cinéma périphérique » (Elena, 1999) s’est positionné sur la scène mondiale, car les festivals ont été l’un des principaux agents de sa promotion et de sa légitimation culturelle dans la sphère internationale. Le circuit des festivals est l’une des principales portes d’entrée de ce type de cinéma dans la sphère mondiale, et l’attention portée par certains festivals à certaines œuvres, certains cinéastes et certaines cinématographies nationales tend à déterminer leur participation à la construction d’un champ cinématographique international, entendu, en reprenant le concept d’Anderson (1993), comme une « communauté imaginée » (Iordanova et Cheung, 2009) de « cinéma mondial » dont font partie les « petites cinématographies » (Hjort et Petrie, 2007)8.

  • 9 resnais, Alain, Nuit et brouillard, Argo Films, 1956, DVD (32 min).
  • 10 lindeperg, Sylvie, Nuit et brouillard : un film dans l’histoire, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 10.

5Sans prétendre épuiser toutes les formes d’analyse de La Bataille du Chili, l’un des documentaires latino-américains les plus importants de l’histoire du cinéma, ni de toutes les manifestations de solidarité avec le Chili dans la sphère cinématographique, cet article se veut un exemple de « microhistoire en mouvement », selon le terme utilisé par Sylvie Lindeperg dans son approche de Nuit et brouillard9 (Alain Resnais, 1955)10. Il s’agit d’une étude qui repositionne l’objet filmique dans son espace et son temps, dans le but de partir de l’échelle micro pour penser à la fois le phénomène historique (les lieux internationaux qui ont servi de plateforme pour dénoncer les violations des droits humains commises par la dictature d’Augusto Pinochet) et le phénomène cinématographique (l’espace trouvé par le cinéma latino-américain dans le circuit international).

  • 11 ruffinelli, Jorge, El cine de Patricio Guzmán […], op. cit.
  • 12 joly, Julien, Le cinéma de Patricio Guzmán. Histoire, mémoires, engagements : un itinéraire transna (...)
  • 13 fernand verdejo, Eva-Rosa ; del valle dávila, Ignacio ; kabous, Magali, Guzmán, El botón de nácar, (...)
  • 14 aguiar, Carolina Amaral de, « Chris Marker y la SLON en La batalla de Chile », in Memorias y repres (...)
  • 15 Dans cette direction, deux livres se distinguent : guzmán, Patricio, La batalla de Chile. Historia (...)

6L’œuvre de Patricio Guzmán et le film La Bataille du Chili ont fait l’objet d’une série d’études. Certaines approches abordent plus largement la filmographie du réalisateur, comme par exemple les travaux de Ruffinelli11, Julien Joly12 ou encore le livre de Ferrand Verdejo, Del Valle Dávila et Kabous13. D’autres recherches se penchent sur des aspects plus spécifiques, comme je l’ai fait dans des travaux antérieurs, par exemple, dans une étude qui rend compte de la participation de la société de production de Chris Marker à la réalisation de ce film14. Enfin, d’autres publications compilent des documents d’époque organisés par Patricio Guzmán lui-même15.

  • 16 Cine Files. University of California ; Berkeley Art Museum & Pacific Film Archive. 19 juillet 2022 (...)

7Cependant, bien que les références à la présence de La Bataille du Chili dans les festivals soient nombreuses, aucun travail n’a été dédié spécifiquement à cette question. Cet article, qui a pour but d’analyser les mouvements de solidarité envers le Chili, s’appuie principalement sur des sources d’époque, telles que des textes de catalogue, des critiques cinématographiques et des reportages. Ces sources se trouvent principalement dans trois archives : la Cinémathèque française, la Cinémathèque cubaine de l’Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique et l’archive virtuelle CineFiles16.

1 - La Bataille du Chili et les festivals d’Europe occidentale

  • 17 campos, Minerva, « Lo (trans)nacional como eje del circuito de festivales de cine. Una aproximación (...)
  • 18 Quinzaine des réalisateurs 7, Cannes, Festival de Cannes, 1975.

8Parmi les auteurs cités, Julien Joly est celui qui se consacre le plus à répertorier la présence de La Bataille du Chili dans les festivals, dans sa thèse soutenue en 2018. L’auteur mentionne la projection de la première partie de la trilogie, L’Insurrection de la bourgeoisie, à la Quinzaine des réalisateurs lors de la vingt-huitième édition du Festival de Cannes en mai 1975. Créée par la Société des réalisateurs de films (SRF) dans le contexte politique agité du Festival de Cannes en mai 1968, marqué par les « États Généraux du Cinéma Français », la Quinzaine peut être considérée comme l’un des repères les plus importants dans le processus de rénovation des festivals de cinéma qui a eu pour conséquence, selon la formule de Minerva Campos, « un élargissement des critères de programmation ayant directement affecté les rapports de l’institution du festival avec les cinémas du monde17 ». Le texte de présentation publié dans le catalogue de la Quinzaine des réalisateurs en 1975 cherchait à caractériser l’esprit souhaité par la SRF pour cet espace, ainsi que pour la section Perspective du cinéma français : « […] une politique d’ouverture, de regard neuf sur le monde, une politique qui permet la libre confrontation des idées et des styles dans le respect absolu de la pluralité (pluralité des formats, des longueurs, et des genres)18 ».

  • 19 marcorelles, Louis, « La violence quotidienne », Le Monde, 21 mai 1975 [Archive CineFiles, pas de n (...)
  • 20 marcorelles, Louis, « L’angoisse nous saisissait devant ce que nous voyions », Le Monde, 26 juin 19 (...)

9La projection du film de Guzmán à Cannes, peu après sa sortie mondiale au Festival de Cinéma Antifasciste de Volgograd (ex-Stalingrad), a reçu une critique plutôt positive dans le journal Le Monde de la part de Louis Marcorelles19. De l’avis de Marcorelles, la Quinzaine et la sélection parallèle intitulée Perspectives du cinéma français furent les événements les plus marquants du festival en 1975. La Bataille du Chili, à son tour, est considérée comme la grande attraction de la Quinzaine. Le mois suivant, alors que le film était à l’affiche du Festival de long-métrage de Grenoble où il allait être récompensé, Marcorelles20 profitait de la présence en France de Patricio Guzmán et de Pedro Chaskel, le monteur de La Bataille du Chili, pour publier un entretien avec le réalisateur, entretien dans lequel il réitérait son enthousiasme pour le documentaire. Le cinéaste chilien mit à profit cet espace dans la presse française pour dénoncer la violence de la dictature et déclarer que trois de ses collègues avaient été faits prisonniers et torturés au Chili, ajoutant qu’on n’en savait pas plus sur leur sort.

10En observant la couverture dont a bénéficié La Bataille du Chili dans les journaux locaux lors des festivals, il est possible d’identifier différentes dimensions caractérisant ces compétitions comme des espaces de circulation et de réception du film et de personnes impliquées dans sa réalisation. D’un côté, les projections dans les festivals ont été des moments au cours desquels le documentaire se faisait connaitre de la critique, ce qui préparait le terrain à de futures sorties dans les circuits commerciaux — en l’occurrence, la première partie de la trilogie de Guzmán est sortie en novembre 1975 à Paris. D’un autre côté, les festivals offraient des possibilités d’interviews, de manifestations politiques et de débats. La visibilité n’était donc pas restreinte au produit audiovisuel présenté. De nombreux « à-côtés » des séances du film font l’objet d’un traitement dans la presse de l’époque, ce qui nous permet d’accéder à la dimension de l’événement « festival » par l’intermédiaire de ses répercussions. Enfin, au-delà du contenu politique prenant la forme d’un récit audiovisuel dans La Bataille du Chili, la présentation du documentaire dans les festivals était aussi une opportunité pour Guzmán et les autres personnes impliquées dans la réalisation de pouvoir apporter plus d’informations sur les disparitions, la torture et les arrestations effectuées au Chili, et tout particulièrement celles qui concernaient directement le milieu du cinéma.

11La prolifération d’articles sur La Bataille du Chili s’est intensifiée quand le deuxième volet de la trilogie, Le Coup d’État militaire, a été projeté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, en mai 1976. De la même façon qu’au cours de l’édition précédente, Guzmán a été interviewé et ses déclarations à la presse se sont retrouvées dans les articles portant sur le film, et ce, jusque dans les articles publiés durant les premiers mois de 1977, quand La Bataille du Chili était à l’affiche à Paris. Dans ces textes, la critique se consacrait finalement peu au produit filmique proprement dit et se concentrait davantage sur le discours politique du documentaire. Dans ce sens, une bonne partie des critiques du film offrait un espace important aux dénonciations faites par Guzmán pendant la Quinzaine. C’est le cas par exemple du reportage signé Daniel Riche pour Libération, daté du 21 janvier 1977, qui reproduit des propos tenus par Guzmán l’année précédente à Cannes concernant la disparition du caméraman Jorge Müller.

  • 21 riche, Daniel, « La Bataille du Chili 2e partie : le coup d’État », Libération, 21 janvier 1977 [Ar (...)

Jorge Müller, le caméraman de La Bataille, est toujours en prison. Il a été arrêté le 28 novembre 1974 avec sa compagne, l’actrice Carmen Bueno… Elle a été assassinée quelques mois plus tard par les agents de la DINA et son nom figura parmi ceux des « disparus » que le gouvernement Pinochet diffusa hors du Chili. Nous savons que Jorge Müller a été torturé et soumis à toutes sortes d’humiliations, mais qu’il se trouve encore en vie dans le camp de concentration « Quatro Alamos » de Santiago21.

  • 22 joly, Julien, Le cinéma de Patricio Guzmán […], op. cit., p. 238.
  • 23 « Une avant-première pour les lecteurs nu Nouvel Observateur », Nouvel Observateur, 31 janvier 1977 (...)

12Dans sa thèse, Julien Joly relève que le film a connu un grand succès au sein de l’intelligentsia internationale mais aussi dans les milieux militants22. Un lien peut être établi entre cette bonne réception du film par différents secteurs en France et la circulation du film dans divers circuits, qui incluent la Quinzaine du Festival de Cannes, les grandes salles et les séances indépendantes. D’ailleurs, même pour ce qui est des salles commerciales, quelques séances allèrent au-delà de la simple projection. En février 1977, le journal Nouvel Observateur a par exemple organisé un événement autour de la deuxième partie de la trilogie, Le Coup d’État militaire, avec la présence de spécialistes et témoins de ce qui s’était passé au Chili. Parmi eux, étaient présents le sociologue français Alain Touraine ; l’ex-ministre de l’Agriculture d’Allende, Jacques Chonchol ; le correspondant du Nouvel Observateur et du Monde au Chili de l’Unité Populaire, Pierre Kalfon ; et, enfin, le producteur de La Bataille du Chili, Federico Elton23.

  • 24 Déclaration reprenant l’article : « Le Chili à Pesaro », Positif, no 164, décembre 1974, p. 40-42.

13Outre la Quinzaine des réalisateurs, un autre festival important lié au renouvellement des rencontres cinématographiques, suite aux mobilisations de 1968, a également projeté L’Insurrection de la bourgeoisie. Il s’agit du Festival international du nouveau cinéma, plus connu comme le Festival de Pesaro, en Italie. Le film de Patricio Guzmán a été projeté lors de l’édition de 1975, à une période où le festival était en pleine rupture esthétique associée à une position politique engagée. Un an plus tôt, en 1974, le Dixième Festival de Pesaro avait programmé vingt films de réalisateurs chiliens et reçu une délégation de personnalités du milieu cinématographique du Chili, avec notamment Miguel Littin, Raúl Ruiz, Valeria Sarmiento et l’acteur Nelson Villagra. Réalisé en septembre, date qui coïncidait avec le premier anniversaire du coup d’État, le festival a donné lieu à la rédaction d’un manifeste collectif intitulé « Déclaration Collective des Cinéastes Chiliens à Pesaro », qui fut ultérieurement publié dans la revue française Positif24.

  • 25 « Sempre vivo il cinema cileno », L’avanti, 19 septembre 1975 [Archive ICAIC, pas de numéro de page (...)
  • 26 Voir, par exemple : « Il cinema cileno arma di lotta contro il fascismo », L’Unità, 20 septembre 19 (...)

14C’est ainsi que la présence du Chili était ravivée par la projection de La Bataille du Chili lors du Festival de Pesaro en 1975. De même que la presse française, les journaux italiens mettaient en avant le film de Patricio Guzmán en insistant sur son discours politique. Les commentaires d’ordre esthétique publiés en Italie à propos du film étaient génériques — le journal L’avanti le décrivait comme « un extraordinaire film de montage25 » — et la majeure partie des avis valorisait son importance en tant que témoignage de la montée du fascisme au Chili. Les textes journalistiques consultés sur la projection de La Bataille du Chili à Pesaro, attiraient l’attention sur la disparition de Jorge Müller et de sa compagne l’actrice Carmen Bueno26.

15Il faut souligner ici l’utilisation de termes qui établissent inévitablement un lien entre l’expérience chilienne et l’histoire italienne. Même si les dénominations « junte fasciste » ou « camps de concentration » ne sont pas l’exclusivité de la critique italienne par rapport à La Bataille du Chili, la répétition d’allusions au fascisme apparait de façon plus constante dans certains contextes nationaux — outre l’Italie, on peut citer les exemples de l’Allemagne de l’Est et de l’Espagne. La dictature chilienne était donc perçue en Europe sous le prisme de la remémoration des régimes nazi et fasciste et d’une inquiétude quant à la possible résurgence de cet héritage.

  • 27 lara, Fernando, « Un espacio de libertad (vigilada) », Triunfo, no 722, 27 novembre 1976, p. 57-59.
  • 28 Ibid., p. 57.

16Le cas de l’Espagne est particulièrement emblématique pour montrer à quel point le film de Guzmán a pu servir pour réfléchir aux limites de la démocratie espagnole, comme on peut le remarquer en s’intéressant aux textes publiés dans la presse du pays lorsque le film a été projeté à la Semaine internationale du cinéma d’auteur de Benalmádena (Festival de Benalmádena) — où il a remporté le premier prix. En 1976, le festival avait lieu au début de la transition à la démocratie, un an après la mort de Francisco Franco. Ainsi, le titre du reportage publié dans la revue Triunfo résumait l’ambiance du festival : « Un espacio de libertad (vigilada)27 ». L’auteur, Fernando Lara, qualifiait la permanence de la censure préalable pour toute œuvre projetée sur le territoire espagnol de « contradiction » : d’un côté, des thèmes tels que les dictatures latino-américaines ou le colonialisme gagnaient en visibilité sur les écrans de Benalmádena ; de l’autre, il y avait une difficulté, selon Lara, à reconnaitre la présence du fascisme en Espagne à ce moment-là (et à le combattre) : « Nous savons tout sur le Chili, l’Argentine, Haïti, la Colombie, Cuba, la Grèce... mais sur l’Espagne ?28 ». La critique cherchait en réalité à revendiquer une présence plus forte du cinéma espagnol parmi les films programmés.

  • 29 « La batalla de Chile, ovacionada », Sol de España, 14 novembre 1976 [Archive ICAIC, pas de numéro (...)
  • 30 Ibid.

17Malgré son ton provocateur, le reportage racontait que les deux premières parties de La Bataille du Chili avaient été projetées et acclamées par le public présent, obtenant une note de 9,8 sur une échelle de 10. Le journal Sol de España du 14 novembre 1976 était encore plus euphorique pour décrire le succès de La Bataille du Chili à Benalmádena. Sa projection y est définie comme un « repère dans la petite histoire du festival29 ». Le public, majoritairement jeune, aurait fait une ovation au film. Guzmán est encensé aussi bien pour le discours politique présent dans son documentaire que pour sa performance au festival. L’opinion du journal soulignait que le réalisateur chilien n’avait montré aucune trace de sectarisme vis-à-vis de la diversité des postures politiques présentes. Guzmán recevait encore des compliments pour la conférence de presse donnée le lendemain de la projection, au cours de laquelle il avait, selon l’article, tenté de limiter sa lecture de la conjoncture aux événements de sa patrie, « laissant la porte ouverte à la corrélation d’images avec le contexte espagnol30 ».

  • 31 harguindey, Ángel S., « La batalla de Chile, memoria de un pueblo », El país, 12 novembre 1976. 19 (...)
  • 32 « Intervención de Patricio Guzmán. Debate en la Quincena de los realizadores (Cannes 1976). Extract (...)

18Au-delà des parallèles avec l’Espagne, la presse qui couvrait le festival faisait également référence aux dénonciations de Patricio Guzmán et à la disparition de son caméraman. Le journal El país reproduisait les déclarations du réalisateur lors de la conférence de presse, dans laquelle il décrivait les informations que l’on avait alors sur le sort de Müller : « Nous savons que Jorge Müller a été torturé et soumis à tous les types de mauvais traitements, mais qu’il est en vie dans le camp de concentration Quatro Alamos à Santiago31 ». Ces mêmes informations avaient déjà été présentées à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en mai 1976, quand Guzmán, en plus de dénoncer l’arrestation de Müller, avait suggéré des stratégies pour que « des intellectuels et artistes du monde » contribuent à éviter son exécution au moyen de « communiqués collectifs et publics » afin de faire pression sur la dictature chilienne32. Il faut rappeler qu’à cette occasion, l’assassinat de Müller par les agents de la dictature n’avait pas encore été confirmé.

  • 33 Le document a été publié, à l’époque, dans la revue Triunfo : « Llamamiento de los cineastas latino (...)

19Tout comme à Pesaro, une déclaration collective fut publiée, un manifeste qui entendait faire du festival une tribune pour dénoncer les abus politiques commis par les dictatures latino-américaines. Le document avait été rédigé par les réalisateurs latino-américains présents et s’intitulait « Appel aux cinéastes latino-américains33 » (1976). Avec une demande d’engagement des cinéastes, journalistes et représentants de syndicats et d’associations dans la lutte que l’Amérique latine menait contre le « fascisme » et « l’impérialisme », le texte ne se limitait pas à exposer le drame chilien. Dans un spectre plus large, il concentrait son attention principalement sur la dénonciation de la situation en Argentine qui, depuis 1976, était également sous le joug d’une dictature militaire.

2 - La solidarité transnationale au temps de la Guerre Froide

  • 34 mestman, Mariano, « Estados Generales del Tercer Cine. Los documentos de Montreal. 1974 », Cuaderno (...)
  • 35 Por un cine latinoamericano : encuentro de cineastas latinoamericanos en solidaridad con el pueblo (...)

20Les festivals de cinéma étaient aussi des lieux de production de documents et de manifestes qui entendaient renforcer les réseaux de solidarité internationaux. Ce type de productions fut également constant lors des rencontres de cinéastes durant les années 1970. Entre 1973 et 1975, le Chili s’est retrouvé au centre de ces espaces, comme lors du Rendez-vous des cinéastes du tiers-monde (Algérie, décembre 1973), des Rencontres internationales pour un nouveau cinéma (Montréal, juin 1974) ou au cours de la Rencontre des Cinéastes d’Amérique latine en solidarité avec le peuple et les cinéastes du Chili (Caracas, septembre 1974). Dans le cas de Montréal, par exemple, Mariano Mestman souligne que le coup d’État au Chili fut l’une des questions les plus discutées concernant l’Amérique latine34, ce qui a conduit à la rédaction de deux documents sur le sujet : la « Déclaration du Chili », qui exigeait la libération d’une liste de personnes liées au cinéma, parmi lesquelles Jorge Müller ; et une déclaration rédigée par Pedro Chaskel (qui dirigeait la Cinémathèque chilienne de l’exil, située à La Havane), qui visait à rassembler tout le matériel cinématographique provenant du Chili ou le concernant. La Rencontre de Caracas s’est tenue exactement un an après le 11 septembre 1973 et était intitulée « solidarité avec le peuple et les cinéastes du Chili ». Comme l’indique la publication issue de la réunion35, la lutte contre la dictature de Pinochet était l’une des principales préoccupations des cinéastes latino-américains présents, dont le nombre dépassait la quarantaine.

  • 36 mestman, Mariano ; salazkina, Masha, « Introduction : Estates General of Third Cinema, Montreal ’74 (...)

21Ces festivals et rencontres étaient liés entre eux et formaient un réseau cinématographique transnational, dont le Chili constituait le centre de l’agenda. Selon Mestman et Salazkina, les rencontres de Montréal sont nées de la présence du Québécois André Pâquet en Europe à partir du début des années 1970, où il a pu nouer des liens avec des collectifs cinématographiques et des distributeurs alternatifs, en plus de fréquenter assidument les festivals tels que le Forum de Berlin (section du Festival de Berlin), le Festival de Pesaro et d’autres lieux de rencontre allemands36. Les rencontres organisées au Canada en 1974 sont donc caractérisées par les chercheurs comme un ensemble d’événements inséré dans un circuit cinématographique plus ample, qui regroupait des cinéastes autour des enjeux tiers-mondistes et anti-impérialistes. Il est donc possible d’affirmer qu’après 1973, le coup d’État au Chili et la dictature dans ce pays devinrent, pour ce réseau cinématographique transnational, l’une des manifestations politiques les plus emblématiques des actions menées par la puissance impériale états-unienne alliée aux droites latino-américaines.

  • 37 Le rôle important que les festivals européens jouent pour le nouveau cinéma latino-américain a été (...)
  • 38 villarroel, Mónica ; mardones, Isabel, Señales contra el olvido : cine chileno recobrado, Santiago (...)

22Le succès de La Bataille du Chili dans les festivals de cinéma, ainsi que la place que donnèrent ces espaces au thème de la répression, doivent être compris dans un contexte plus large qui se déploie à partir des années 1960 : la progression, en Europe, de l’intérêt pour le cinéma latino-américain. Il faut en effet rappeler que les festivals européens ont joué un rôle central dans l’émergence du nouveau cinéma latino-américain37. Dans le cas particulier des deux Allemagnes, les chercheuses Mónica Villarroel et Isabel Mardones38 montrent que dès la décennie précédant le coup d’État, les documentaires chiliens produits par le Centre de cinéma expérimental de l’Université du Chili — parmi d’autres productions du pays — ont été sélectionnés pour des festivals comme ceux de Berlin et d’Oberhausen en République Fédérale d’Allemagne (RFA) et de Leipzig pour la République Démocratique Allemande (RDA). Villarroel et Mardones insistent aussi sur l’importance du critique allemand Peter Schumann, qui avait visité le Chili en 1969 en tant que médiateur, à l’époque du Deuxième Festival de Cinéma Latino-américain de Viña del Mar.

  • 39 5. Internationales Forum des jungen Films, Berlin, Internationales Forum des jungen Films, 1975.
  • 40 Ce même témoignage a ensuite été publié dans son intégralité dans : guzman, Patricio ; sempere, Ped (...)

23L’espace du cinéma militant latino-américain par excellence dans ce contexte était le Forum international du jeune cinéma du Festival international de Berlin (Berlinale). Il s’agit également là de l’espace où ont été projetées les trois parties du documentaire de Patricio Guzmán en 1975, 1976 et 1979. À ces trois occasions, le catalogue du festival a consacré plusieurs pages au film. En 1975, différents documents furent publiés39 : les synopsis des trois parties (y compris les deux inachevées) ; un texte sur la genèse, publié à l’origine après la première à La Havane ; une chronologie des événements du jour du coup d’État (signée par le Comité de Solidarité avec le Chili) ; un article de Peter Schumann sur le cinéma chilien des années 1960 et de l’Unité Populaire ; et une synthèse des déclarations de Guzmán à Cannes. En plus de ces textes, il faut ajouter la reproduction d’une déclaration de Guzmán sur son emprisonnement au Stade National, qui faisait partie à l’origine du journal de tournage de La Bataille du Chili40. Le catalogue du Festival de Berlin a ainsi contribué à faire connaître un témoignage de Guzmán sur l’intérieur du camp de prisonniers, qui rapportait la présence de plus de 7 000 détenus. Guzmán mentionnait également ce qu’il avait entendu, en prison, sur la présence de cadavres et d’une chambre de torture dans le Stade National.

  • 41 6. Internationales Forum des jungen Films, Berlin, Internationales Forum des jungen Films, 1976.
  • 42 9. Internationales Forum des jungen Films, Berlin, Internationales Forum des jungen Films, 1979.

24Les deux premiers volets de La Bataille du Chili furent présentés lors de l’édition de 1976 — la première partie du documentaire en tant que rediffusion. Le catalogue du festival avait alors publié une série de textes au sujet du film41. Deux fragments étaient constitués de propos de Guzmán lui-même, relatifs à la fois au contenu et à la situation politique représentés dans Le Coup d’État militaire. Figurent également dans la publication deux traductions en allemand de textes du critique français Louis Marcorelles pour Le Monde, témoignant de l’importante circulation non seulement des films, mais aussi des sujets, déclarations esthétiques et politiques d’un contexte national à un autre, ce qui permet de penser les festivals comme un circuit unique. Quand la troisième partie, Le Pouvoir populaire, a été projetée à Berlin en 1979, le documentaire a de nouveau fait l’objet d’articles dans le catalogue du Festival international du jeune cinéma de la Berlinale42. Cette fois, en plus d’un texte de Guzmán sur le dernier volet de la trilogie, le festival publiait un article de Peter Schumann sur le cinéma d’exil chilien. Le cas de Berlin est ainsi révélateur de l’importance de l’analyse des espaces parallèles aux festivals de cinéma, tels que la presse spécialisée, les catalogues et les publications diverses, qui mettent en lumière le rôle majeur de ces événements pour la circulation des idées.

  • 43 moine, Caroline, Cinéma et Guerre Froideop. cit., p. 201.

25De l’autre côté du « rideau de fer », en Allemagne de l’Est, La Bataille du Chili a été projeté au Festival International du Documentaire de Leipzig en 1976. Ce festival, étudié par Caroline Moine, donnait la priorité à trois thématiques : l’internationale socialiste, la solidarité anti-impérialiste et la coexistence pacifique43. Ainsi, le contexte dans lequel se trouvait le Chili correspondait particulièrement aux préoccupations du festival, qui offrait déjà une place de choix au cinéma latino-américain en général et au documentaire chilien en particulier. Caroline Moine rappelle qu’outre l’intérêt préexistant pour le Chili socialiste d’Allende, le coup d’État avait entrainé un flux massif d’exilés vers la RDA à partir de 1973. Le Festival de Leipzig s’est donc naturellement constitué comme l’un des principaux espaces où se rassemblaient des Chiliens et des personnes solidaires dès le début de la dictature.

  • 44 Ibid., p. 221.

26Pendant les trois années qui suivirent le coup d’État, non seulement des films sur la dictature mais aussi des invités du milieu politique chilien étaient présents au Festival de Leipzig pour dénoncer la répression. Outre Danilo Bartulin, mentionné en introduction, deux invitées se sont rendues dans la ville allemande : la danseuse Joan Jara, veuve de Victor Jara, présente lors de plusieurs éditions du festival et Hortensia Bussi de Allende, veuve du Président Allende. Parmi les nombreux documentaires sur la dictature chilienne projetés dans cet espace au cours des années 1970, on remarquera la présence de La Bataille du Chili, qui a reçu le Prix Spécial du Jury en 197644.

  • 45 « A coup d’état analysed », in 19th International Leipzig Documentary and Shortfilm Festival for Ci (...)

27De façon similaire à ce qui se passait dans la plupart des festivals, Guzmán fut interviewé à Leipzig et ses déclarations furent publiées dans le catalogue du festival45. En plus de présenter une fois encore le projet du documentaire, le réalisateur a répondu à une question sur l’accueil généralement réservé à La Bataille du Chili lors des rencontres internationales, et plus spécialement dans les pays (en Italie, en France et en Espagne) où les forces de gauche dialoguaient avec le projet de socialisme développé au Chili jusqu’au coup d’État, ainsi que dans les pays du bloc socialiste.

  • 46 « Solidarität… », Mitteldeutsch Neueske Nachrichten, 26 novembre, 1976 [Archive ICAIC, pas de numér (...)
  • 47 haedler, Manfred, « Das Kino als Tribunal », Der Morgen, 27 novembre, 1976 [Archive ICAIC, pas de n (...)

28Les articles publiés dans la presse pendant le Festival de Leipzig (l’un des principaux espaces du bloc où le documentaire a été projeté) tendaient à mettre l’accent sur le fait que La Bataille du Chili avait touché la sensibilité des gauches locales, comme le montrent les citations suivantes extraites de journaux locaux : « À la veille de la Fête de la Solidarité Antifasciste, le film du Comité Antifasciste du Chili La Bataille du Chili a constamment tenu le spectateur en haleine46 » ; ou encore : « Les spectateurs étaient du côté de Corvalán, d’Allende, des ouvriers progressistes, du peuple chilien, ils avaient le cœur qui palpitait, des larmes de tristesse dans les yeux et de l’espoir aussi47 ». Dans les propos exprimés sur la réception du documentaire, on note un effort pour tracer une ligne d’amitié et de solidarité entre Allemands et Chiliens, en faisant du drame du pays latino-américain un traumatisme mondial pour les gauches.

29L’étude de la circulation de La Bataille du Chili dans les festivals à travers le monde montre que le documentaire a joué un rôle très important dans la mobilisation des réseaux transnationaux de solidarité envers le Chili. Le film a été projeté dans des pays aux configurations politiques distinctes et provoqué des mouvements de commotion et d’empathie ainsi qu’un débat sur les directions que devait suivre la gauche mondiale. Ainsi, la trilogie traçait des trajectoires qui dépassaient les murs du rideau de fer, ce qui tend à montrer que dans le champ de la culture, les frontières idéologiques ne coïncident pas avec celles de la géopolitique mondiale.

Considérations finales

  • 48 sirinelli, Jean-François ; soutou, Georges-Henri (dir.), Culture et Guerre Froide, Paris, Presses d (...)

30Nous avons cherché à analyser la présence de La Bataille du Chili dans des festivals organisés dans divers pays et plus particulièrement en France, en Italie, en Espagne et en ex-Allemagne de l’Est. Le bon accueil et les répercussions du film dans ces espaces nous aident à mieux comprendre la façon dont le champ de la culture a conservé une certaine autonomie pendant la guerre froide, comme le défendent Sirinelli et Soutou48. La trajectoire du film est assez réussie : il a été sélectionné puis récompensé dans des espaces où les gouvernements promouvaient diverses idéologies, participant ainsi du grand intérêt que le coup d’État et la dictature chiliens engendraient dans les années 1970. Sa projection a mobilisé des exilés et des personnes solidaires autour de ce qu’on a appelé « la cause chilienne », mais elle a aussi engendré des débats qui reliaient la répression au Chili à des réflexions sur les événements traumatiques appartenant à d’autres histoires nationales ou sur des stratégies politiques qui étaient alors liées à des contextes politiques contemporains.

31Étudier la présence de La Bataille du Chili dans les festivals exige que l’on prenne en compte leurs « profils » variés, mais aussi la valorisation du Chili comme thème par les commissions d’organisations respectives, les politiques de récompense, ou les réactions aux projections (du public, de la critique, des médias dans lesquels les textes circulent), parmi d’autres aspects. Il faut également avoir à l’esprit la dimension de l’événement-festival au-delà de la projection filmique : les interviews, les déclarations, les manifestes, la couverture par la presse, les invités (dont ceux extérieurs au milieu du cinéma). Tous ces éléments nous indiquent que les festivals se transformaient en actes politiques de grande visibilité. Ainsi, ces espaces — qui ont été fondamentaux dans la carrière internationale de La Bataille du Chili et de Patricio Guzmán — ont constitué dans les années 1970 l’un des lieux les plus importants pour l’établissement d’un réseau transnational de solidarité pour le Chili.

32Si La Bataille du Chili est devenu un film monumental, en raison de ses aspects proprement cinématographiques et du rôle qu’il a fini par occuper dans l’histoire du cinéma latino-américain, il faut aussi étudier ce documentaire en tant qu’objet important de l’histoire culturelle et politique de l’Amérique latine. Cet article a tenté de montrer que ce film, dès sa sortie, est devenu un moyen d’intervention sur la dure réalité qu’affrontait la gauche chilienne et mondiale suite à la chute emblématique d’Allende. Partout où il a été projeté, il a suscité des débats animés, ouvert des espaces de parole libre pour dénoncer les violences contraires aux droits humains et représenté un catalyseur de sensibilités. En résumé, un objet qui répondait aux aspirations des mouvements de solidarité au Chili.

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Notes

1 heynowski, Walter ; scheumann, Gerhard, J´étais, je suis, je serai, Studio H&S, 1974 (77 min).

2 moine, Caroline, Cinéma et Guerre Froide : histoire du festival de films documentaires de Leipzig (1955-1990), Paris, Publications de la Sorbonne, 2014, p. 222.

3 guzmán, Patricio, La Bataille du Chili, Equipo Tercer Año/ICAIC, 1975/1976/1979, DVD (276 min).

4 ruffinelli, Jorge, El cine de Patricio Guzmán : en busca de las imágenes verdaderas, Santiago du Chili, Uqbar, 2008, p. 132. Toutes les citations en langue étrangère ont été traduites en français par l’auteur.

5 fléchet, Anaïs­, « Por uma história transnacional dos festivais de música popular. Música, contracultura e transferências culturais nas décadas de 1960 e 1970 », Patrimônio e Memória, vol. 7, no 1, 2011, p. 259. 19 juillet 2022 pem.assis.unesp.br/index.php/pem/article/view/205.

6 de valck, Marijke ; kredell, Brendan ; loist, Skadi (dir.), Film Festivals : history, theory, method, practice, Abingdon, New York, Routledge, 2016.

7 Voir à ce sujet compagnon, Olivier, « Chili, 11 septembre 1973. Un tournant du xxe siècle latino-américain, un événement-monde », Revue internationale et stratégique, vol. 3, no 91. 19 juillet 2022 halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00878773/document.

8 paz peirano, María ; amieva, Mariana, « Encuentros en los márgenes : festivales de cine y documental latinoamericano », Cine documental, no 18, p. 1. 19 juillet 2022 revista.cinedocumental.com.ar/introduccion-encuentros-en-los-margenes-festivales-de-cine-y-documental-latinoamericano.

9 resnais, Alain, Nuit et brouillard, Argo Films, 1956, DVD (32 min).

10 lindeperg, Sylvie, Nuit et brouillard : un film dans l’histoire, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 10.

11 ruffinelli, Jorge, El cine de Patricio Guzmán […], op. cit.

12 joly, Julien, Le cinéma de Patricio Guzmán. Histoire, mémoires, engagements : un itinéraire transnational, 574 p., Doctorat : Musique, musicologie et arts de la scène : Université Sorbonne Paris Cité : 2018.

13 fernand verdejo, Eva-Rosa ; del valle dávila, Ignacio ; kabous, Magali, Guzmán, El botón de nácar, Paris, Atlande, 2020.

14 aguiar, Carolina Amaral de, « Chris Marker y la SLON en La batalla de Chile », in Memorias y representaciones en el cine chileno y latinoamericano, Mónica Villaroel (dir.), Santiago du Chili, LOM, 2016, p. 49-57.

15 Dans cette direction, deux livres se distinguent : guzmán, Patricio, La batalla de Chile. Historia de una película, Santiago du Chili, Catalonia, 2020, et guzman, Patricio ; sempere, Pedro, Chile : el cine contra el fascismo, Valencia, F. Torres, 1977.

16 Cine Files. University of California ; Berkeley Art Museum & Pacific Film Archive. 19 juillet 2022 cinefiles.bampfa.berkeley.edu.

17 campos, Minerva, « Lo (trans)nacional como eje del circuito de festivales de cine. Una aproximación histórica al diálogo Europa-América Latina », Imagofagia, Revista de la Asociación Argentina de Estudios de Cine y Audiovisual, no 17, p. 21. 19 juillet 2022 www.asaeca.org/imagofagia/index.php/imagofagia/article/view/144.

18 Quinzaine des réalisateurs 7, Cannes, Festival de Cannes, 1975.

19 marcorelles, Louis, « La violence quotidienne », Le Monde, 21 mai 1975 [Archive CineFiles, pas de numéro de pages].

20 marcorelles, Louis, « L’angoisse nous saisissait devant ce que nous voyions », Le Monde, 26 juin 1975 [Archive Cinémathèque française, pas de numéro de pages].

21 riche, Daniel, « La Bataille du Chili 2e partie : le coup d’État », Libération, 21 janvier 1977 [Archive CineFiles, pas de numéro de pages].

22 joly, Julien, Le cinéma de Patricio Guzmán […], op. cit., p. 238.

23 « Une avant-première pour les lecteurs nu Nouvel Observateur », Nouvel Observateur, 31 janvier 1977 [Archive CineFiles, pas de numéro de pages].

24 Déclaration reprenant l’article : « Le Chili à Pesaro », Positif, no 164, décembre 1974, p. 40-42.

25 « Sempre vivo il cinema cileno », L’avanti, 19 septembre 1975 [Archive ICAIC, pas de numéro de pages].

26 Voir, par exemple : « Il cinema cileno arma di lotta contro il fascismo », L’Unità, 20 septembre 1975. [Archive ICAIC, pas de numéro de pages].

27 lara, Fernando, « Un espacio de libertad (vigilada) », Triunfo, no 722, 27 novembre 1976, p. 57-59.

28 Ibid., p. 57.

29 « La batalla de Chile, ovacionada », Sol de España, 14 novembre 1976 [Archive ICAIC, pas de numéro de pages].

30 Ibid.

31 harguindey, Ángel S., « La batalla de Chile, memoria de un pueblo », El país, 12 novembre 1976. 19 juillet 2022 elpais.com/diario/1976/11/12/cultura/216601210_850215.html.

32 « Intervención de Patricio Guzmán. Debate en la Quincena de los realizadores (Cannes 1976). Extractos », 1976, paragraphe 19. [Document non publié — Archive ICAIC]

33 Le document a été publié, à l’époque, dans la revue Triunfo : « Llamamiento de los cineastas latinoamericanos », Triunfo, no 722, 27 novembre 1976, p. 59.

34 mestman, Mariano, « Estados Generales del Tercer Cine. Los documentos de Montreal. 1974 », Cuadernos de la Red de Historia de los Medios, no 3, année 3, 2013/2014, p. 10.

35 Por un cine latinoamericano : encuentro de cineastas latinoamericanos en solidaridad con el pueblo de Chile, Caracas, Cine Rocinante, 1976.

36 mestman, Mariano ; salazkina, Masha, « Introduction : Estates General of Third Cinema, Montreal ’74 », Canadian Journal of Flim Studies, vol. 24, no 2, 2015, p. 5.

37 Le rôle important que les festivals européens jouent pour le nouveau cinéma latino-américain a été souligné dans : del valle dávila, Ignacio, Le nouveau cinéma latino-américain : 1960-1974, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.

38 villarroel, Mónica ; mardones, Isabel, Señales contra el olvido : cine chileno recobrado, Santiago du Chili, Cuarto Próprio, 2012.

39 5. Internationales Forum des jungen Films, Berlin, Internationales Forum des jungen Films, 1975.

40 Ce même témoignage a ensuite été publié dans son intégralité dans : guzman, Patricio ; sempere, Pedro, Chile : el cine contra el fascismo, op. cit., p. 209-250.

41 6. Internationales Forum des jungen Films, Berlin, Internationales Forum des jungen Films, 1976.

42 9. Internationales Forum des jungen Films, Berlin, Internationales Forum des jungen Films, 1979.

43 moine, Caroline, Cinéma et Guerre Froideop. cit., p. 201.

44 Ibid., p. 221.

45 « A coup d’état analysed », in 19th International Leipzig Documentary and Shortfilm Festival for Cinema and Television, Leipzig, 1976.

46 « Solidarität… », Mitteldeutsch Neueske Nachrichten, 26 novembre, 1976 [Archive ICAIC, pas de numéro de pages].

47 haedler, Manfred, « Das Kino als Tribunal », Der Morgen, 27 novembre, 1976 [Archive ICAIC, pas de numéro de pages].

48 sirinelli, Jean-François ; soutou, Georges-Henri (dir.), Culture et Guerre Froide, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2008.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Carolina Amaral de Aguiar, «  Cinéma et solidarité internationale : La Bataille du Chili dans les festivals  »Iberic@l [En ligne], 23 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/iberical/954 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/iberical.954

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Auteur

Carolina Amaral de Aguiar

Universidade Estadual de Londrina (UEL)

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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