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Résumé

Le roman d’Eliana Alves Cruz, Água de Barrela (2018), cherche à retracer la fresque familiale de l’autrice, commençant par l’arrivée de ses ancêtres africains et africaines au Brésil, jusqu’à la génération actuelle. Dans un Brésil plus contemporain, Conceição Evaristo souligne la continuité des blessures héritées de l’époque esclavagiste. Lors de notre étude, nous nous interrogerons sur la capacité de la littérature à renverser le fil de l’empathie sélective instaurée par les médias brésiliens en ce qui concerne leur traitement des Afro-Brésiliens et Afro-Brésiliennes. Nous commencerons par une brève introduction historique puis nous nous intéresserons à la relation entre représentation médiatique et racisme structurel au sein de la société brésilienne. Ensuite, nous tenterons d’analyser la portée politique des deux autrices en question, dans la mesure où leurs œuvres sont traversées par l’idée de réparation, suggérant que la communauté afro-brésilienne devrait investir les lieux de pouvoir et de décision leur ayant été historiquement interdits.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Almeida, S. (2019). Racismo estrutural. Pólen.
  • 2 À l’origine de ce concept, on trouve l’un des plus importants intellectuels brésiliens du xxe siècl (...)

1Dans son ouvrage sur le racisme structurel brésilien1, l’avocat et actuel ministre des Droits de l’Homme et de la Citoyenneté, Silvio Luiz de Almeida (2018), émet l’hypothèse selon laquelle, dans le contexte brésilien, le racisme se trouverait à la base de toutes les constructions. En effet, la nation brésilienne a été fondée en grande partie sur le crime contre l’humanité que constitua l’esclavage. Dans la société esclavocrate brésilienne, les rôles étaient définis avec une précision extrême. Les nombreuses révoltes d’esclaves, si souvent passées sous silence par l’historiographie officielle, étaient sévèrement réprimées, et leurs auteurs et autrices puni·es avec une cruauté à but dissuasif. Dans la société brésilienne contemporaine, on retrouve les marques de ce « racisme fondateur » de la nation dans l’idée que chacun devrait se conformer à la place à laquelle la société brésilienne, longtemps qualifiée d’« utopie métisse2 », l’aurait assigné.

2Pendant la période coloniale, les esclaves habitaient dans les habitations des maîtres, la senzala, ensemble de petites maisons adjacentes à la Casa Grande. Après l’abolition de l’esclavage en 1888, certains restèrent sur leurs plantations d’origine et continuèrent à travailler pour leurs anciens patrons pour des salaires moindres, tandis que d’autres les quittèrent pour commencer une nouvelle vie en ville. Cette réalité s’applique plus particulièrement au contexte de Rio de Janeiro, mais également à d’autres grands centres urbains brésiliens. Les esclaves vivaient alors dans des cortiços du centre-ville, qui étaient des habitations très vétustes offrant des conditions de vie extrêmement précaires. Le plus grand nombre possible de familles s’y entassaient, afin d’augmenter le rendement du bailleur. Ces cortiços étaient considérés comme très peu hygiéniques et responsables de la propagation de maladies.

3À la fin du xixe siècle, une politique d’« hygiénisation » consista à « nettoyer » le centre de Rio de Janeiro et d’autres grandes métropoles brésiliennes. Il s’agissait d’améliorer la capitale d’un point de vue urbanistique et architectural, mais également d’éviter la prolifération des maladies infectieuses qui faisaient rage à cette époque. Le motif sous-jacent était l’impossibilité pour une certaine élite de la société brésilienne de partager le même espace que les anciens esclaves.

4On peut donc noter une volonté de la part de cette élite d’exclure les esclaves récemment affranchis des espaces centraux, pour les reléguer aux périphéries de la ville, dans des collines devenues par la suite des favelas. Les autrices que nous avons choisi d’étudier dans cet article, Conceição Evaristo et Eliana Alves Cruz, par leurs écrits, dénoncent la marginalisation des Noirs brésiliens et des Noires brésiliennes dans la société, et projettent de nouveaux imaginaires. Ceux-ci vont à l’encontre de la marginalisation historique subie par les Afro-Brésiliens, qui s’est souvent traduite par une empathie sélective envers cette communauté de la part des médias, mais aussi de la société dans son ensemble. Dans ce contexte, la littérature apparaît comme un des moyens permettant de faire résonner les voix des Afro-Brésiliens et souligner leur légitimité au sein de la nation brésilienne.

  • 3 Le roman Becos da memória a été publié pour la première fois en 2006. Pour cet article, nous avons (...)

5Nous commencerons notre étude par l’analyse de plusieurs extraits du roman Becos da memória3 de Conceição Evaristo, qui appartient à la génération des premiers auteurs afro-brésiliens à avoir été publiés au Brésil, au sein de la revue Cadernos negros, fondée par le collectif Quilombhoje. Dans son œuvre, l’autrice dénonce le racisme structurel de la société brésilienne. Un de ses moyens de prédilection pour le faire est d’alterner deux récits : l’un se situe à l’époque esclavagiste ; l’autre à l’époque contemporaine. Le passage rapide d’un espace spatio-temporel à l’autre sert à dénoncer à quel point la condition des Afro-Brésiliens est restée inchangée depuis l’époque esclavagiste.

6Eliana Alves Cruz appartient à une nouvelle génération d’écrivains et écrivaines afro-brésiliennes. Tout comme Conceição Evaristo, elle dénonce le racisme structurel. Son premier roman, Água de barrela (2018), retrace la généalogie de sa famille, la capture de son ancêtre Ewà Oluwa en Afrique, jusqu’à la naissance des générations actuelles. Son livre le plus récent, Solitária (2022), parle de la condition des femmes de ménage au Brésil, encore souvent associée à l’esclavage. Dans ce roman, elle fait référence à un fait divers ayant choqué le Brésil au tout début de la pandémie de coronavirus : une employée de maison, alors qu’elle était sortie faire une course pour la famille pour laquelle elle travaillait, confie pour quelques instants son fils, Miguel, à sa patronne. Cette dernière ne le surveille pas attentivement et le laisse monter seul dans l’ascenseur de son immeuble de luxe aux allures de gratte-ciel. Après s’être perdu, l’enfant saute d’un étage très élevé et se tue alors qu’il cherchait sa mère. Un fait similaire est relaté dans son dernier roman, Solitária (2022), dans lequel l’enfant de l’employée domestique est confié quelques minutes à sa patronne, le temps de faire une course. Son enfant échappe à la vigilance de la patronne, et tombe de la baie vitrée de l’immense immeuble. De cette manière, la littérature fait écho au fait divers qui a profondément marqué le Brésil, et qui a permis d’ouvrir un débat sur le traitement infligé aux femmes de ménage.

7Nous faisons ici l’hypothèse que l’une des vocations de la littérature afro-brésilienne est de dénoncer les injustices liées à l’appartenance raciale, même si cela froisse le concept d’« utopie métisse », dont les répercussions sont encore grandes sur l’imaginaire collectif brésilien. Conceição Evaristo et Eliana Alves Cruz remettent ce concept en question, en rappelant à quel point, hier comme aujourd’hui, les Afro-Brésiliens continuent d’être marginalisés par le gouvernement de diverses manières (racisme, difficultés d’accès à de bonnes conditions de logement, à l’éducation et à la santé). Avant de commencer l’analyse des deux romans, nous évoquerons quelques données au sujet du traitement médiatique des Noirs brésiliens et Noires brésiliennes.

Noirs brésiliens, Noires brésiliennes et traitement médiatique : quelques données

8Moïse, immigrant congolais vivant au Brésil depuis ses 14 ans, assassiné alors qu’il venait réclamer son salaire impayé de deux jours de travail. Amarildo, habitant de la favela de Rocinha (Rio de Janeiro), maçon torturé et tué à la suite d’une opération de police ironiquement appelée Paz armada (Paix armée) ; son cadavre a été caché par les autorités pendant de nombreuses années. Il fait partie des trente suspects emmenés par la police au cours de cette opération, malgré un casier judiciaire vierge. Marielle Franco, élue municipale noire, lesbienne et née dans la favela de la Maré à Rio, tuée, tout comme son chauffeur, alors qu’elle rentrait d’une réunion politique. Nous pourrions continuer à l’infini la liste de ces faits divers ayant eu lieu ces dix dernières années. Quel est le dénominateur commun de ces agressions allant parfois jusqu’à la mort ? Au Brésil, une personne noire a 2,6 fois plus de risque d’être victime d’un homicide. En analysant cette donnée par le prisme des violences de genre, on réalise que les femmes noires sont les plus grandes victimes de féminicide, tandis que les hommes noirs sont généralement victimes de la violence d’État, perpétrée par ses agents, selon ce que l’on peut qualifier de racisme institutionnel (Da Costa, 2022).

9Par son traitement des populations afro-brésiliennes, la société brésilienne actuelle illustre de manière tragique le terme « nécropolitique » utilisé par Achille Mbembe (2006). Pourquoi, lorsque de tels crimes se produisent, ce silence des médias au sujet de la couleur de peau des victimes, qui ainsi évitent soigneusement d’établir un lien entre les deux ? Au pays de l’utopie métisse et d’une illusoire démocratie raciale, on préfère parler de « malentendu tragique », de « fâcheuses circonstances », et blâmer la vie en périphérie qui expose ses habitants et habitantes à une criminalité qui serait uniquement liée aux conditions socio-économiques de l’espace de la favela (Da Costa, 2022).

10Bien que les Noir·es représentent plus de la moitié de la population brésilienne, leur présence dans les livres, les manuels scolaires, la télévision, les médias en général est assez rare et tend à reproduire des stéréotypes. Les auteurs et autrices noir·es sont quasi absents des manuels scolaires. On pourrait y voir un formalisme eurocentrique qui exclut les voix dissonantes, prétextant qu’elles ne correspondent pas aux exigences de qualité littéraire ou de style d’une certaine époque (Dalcastagnè, 2011).

11Dans son étude sur la représentation des Noir·es dans la littérature brésilienne, basée sur un corpus de 258 romans publiés de 1965 à 2011, Regina Dalcastagnè a recensé environ 80 % de personnages blancs. Elle note également que la thématique du racisme est absente de la littérature brésilienne. Pour Regina Dalcastagnè, la littérature contemporaine reflète ainsi par ses failles certaines caractéristiques centrales de la société brésilienne actuelle, la population noire se retrouvant exclue des espaces de production et d’expression (Dalcastagnè, 2011, p. 310).

12Selon Dalcastagnè, les personnages noirs sont donc pratiquement absents de la littérature brésilienne, et lorsqu’ils y sont présents, sont représentés sous une forme stéréotypée qui conforte certaines théories héritées de l’époque esclavagiste. Par exemple, les personnages féminins sont décrits comme employées domestiques ou comme objets du désir, mettant en avant la dimension utilitaire du corps noir féminin par sa force de travail ou encore son hypersexualité : deux conceptions qui renvoient immédiatement à l’esclavage. En ce qui concerne les personnages masculins, les catégories sont tout aussi limitées : le voleur, le dealer, le bandit, le malandro, l’homme paresseux, vivant fréquemment aux crochets d’autrui, ou bien une fois de plus, l’objet du désir. L’impossibilité de sortir ou de se défaire de ces catégories reflète les limites d’une certaine littérature brésilienne pour traduire l’expérience afro-brésilienne à partir du point de vue des Afro-Brésiliens eux-mêmes.

13Bien qu’il s’agisse d’une étude sur la représentation des Noirs dans la littérature, ces représentations stéréotypées en fonction du genre et de la couleur de peau circulent très largement dans l’audiovisuel brésilien, qu’il s’agisse de reportages, séries, telenovelas ou journaux télévisés. Hall (2007) considère que la production et la transformation d’idéologies est la principale sphère opérationnelle des médias (p. 365). Ainsi, il explique à quel point médias et construction idéologique de la race sont reliés : « Une intervention dans la construction de la race par les médias est nécessairement une intervention sur le terrain de lutte idéologique » (p. 365). On peut alors se demander dans quelle mesure les médias brésiliens contribuent à la construction d’idéologies raciales, ou encore au maintien de théories qui en sont dérivées telle que l’« utopie métisse brésilienne ». On peut considérer que ces constructions idéologiques peuvent en partie expliquer l’empathie sélective des médias concernant les Noirs et Noires brésiliens. En effet, ils sont significativement absents des médias (bien qu’ils constituent plus de la moitié de la population), excepté pour évoquer des situations de carences matérielles, de criminalité ou de marginalisation, dans lesquelles ils sont mis en scène sans pour autant pouvoir donner leur témoignage direct (Albuquerque, 2016, p. 26) ; ainsi, leur voix est usurpée.

14Dans un tel contexte, on peut envisager la littérature comme un des possibles outils pour contrebalancer les stéréotypes liés à la couleur de peau au Brésil. C’est ce qu’a souligné Conceição Evaristo dans une entrevue où elle remet en question les lieux symboliques auxquels sont tacitement relégués les Afro-Brésiliens et Afro-Brésiliennes par la société. Lorsqu’iels sortent de ces lieux, on les rappelle à l’ordre, et ce de manière parfois brutale :

La femme noire, elle peut chanter, elle peut danser, elle peut cuisiner, elle peut se prostituer, mais écrire, non, écrire c’est une chose… c’est un exercice auquel seule l’élite pense avoir le droit. […] Donc c’est ce que j’aime dire : écrire, l’exercice de l’écriture, c’est un droit que tout le monde possède. Comme l’exercice de la lecture, l’exercice du plaisir, comme avoir une maison, comme avoir de la nourriture […]. La littérature faite par les gens du peuple, elle rompt avec ce lieu préétabli. (Conceição Evaristo, entretien avec Bárbara Araújo pour Blogueiras feministas, le 30 septembre 2010)

15L’idée de sortir de la place à laquelle la société brésilienne l’avait assignée entre en résonance avec l’étude de Regina Dalcastagnè. De plus, cela rappelle la trajectoire de l’autrice, que nous étudierons dans la partie suivante, consacrée à son œuvre Becos da memória.

Conceição Evaristo : banzo et plaies ouvertes

16Conceição Evaristo est née en 1946 dans une favela de Belo Horizonte. Elle a remporté le prestigieux prix littéraire brésilien Jabuti en 2015. Elle provient d’une famille composée principalement de femmes exerçant le métier d’employée domestique. Elle fut elle-même femme de ménage pendant ses études pour devenir enseignante dans le primaire. Après l’obtention de son diplôme, celle-ci, de manière implicite, se met en contradiction avec la place à laquelle la société brésilienne l’assigne de manière tacite : c’est-à-dire travailler comme employée de cuisine pour les familles aisées. Son travail d’écrivaine n’a commencé à être reconnu qu’à soixante et onze ans, en 2016. Son œuvre est passée inaperçue pendant plusieurs décennies, bien qu’elle l’ait proposée à de nombreuses maisons d’édition. Comme Conceição le fait souvent remarquer, lorsque la littérature afro-brésilienne décide d’aller au-delà du folklore et choisit d’adopter un ton plus revendicatif, qui ne tolère plus qu’on usurpe la voix des Afro-Brésiliens et Afro-Brésiliennes, cette littérature est moins bien acceptée par le discours hégémonique et dominant de la société brésilienne.

17Son premier roman, Ponciá Vicêncio (2003), a été choisi comme sujet du Enem (épreuve de fin de cursus du secondaire, équivalent au baccalauréat français) en 2018. En 2016, lors du Flip, un des plus importants festivals littéraires du Brésil, elle interpelle le comité organisateur sur l’absence d’auteurs noirs ou d’autrices noires. L’année suivante, une des tables rondes lui rend hommage, ainsi qu’à Ana Maria Gonçalves. En 2021, elle y est à nouveau invitée.

18Une écrivaine comme Conceição Evaristo est particulièrement importante dans le contexte brésilien car elle donne une voix à ceux et celles qui n’en ont pas, permettant ainsi de faire la lumière sur des aspects de l’histoire souvent passés sous silence et de souligner des dynamiques sociales mises en place à l’époque de l’esclavage, excluantes et discriminantes pour les Noirs. Son œuvre littéraire favorise ainsi la revendication de conditions de citoyenneté dignes.

  • 4 Rétrospections portant sur plusieurs fractions de temps écoulé, mais considérées semblables et en q (...)

19La représentation des souffrances des Afro-Brésiliens constitue un des thèmes fréquents de son œuvre. Dans Becos da memória, le personnage principal, Tite-Maria, s’inspire, pour son discours de révolte contre ce système hégémonique excluant, de nombreuses références au passé. Dans le roman, nous retrouvons plusieurs ellipses itératives4. Pour le personnage de Tite-Maria, il est toujours fondamental de mettre en relation certains aspects de l’époque esclavagiste et de l’époque contemporaine, afin de mieux souligner leurs similitudes. Lorsque deux faits se reproduisent à deux époques différentes, le récit suggère que des blessures sont encore ouvertes et rappelle la persistance de la hiérarchie esclavagiste malgré l’abolition de l’esclavage.

  • 5 Groupements anachroniques liés par une parenté thématique ou spatiale (Genette, 1972, p. 121).

20Des syllepses temporelles5 permettent également de faire allusion aux blessures du passé transmises d’une génération à l’autre. Beaucoup se déroulent dans un espace temporel différent, mais se rejoignent par leur parenté thématique. De nombreuses références sont faites au banzo, mélancolie mortelle qui pouvait atteindre certains esclaves africains à leur arrivée au Brésil, ou bien à des pierres pointues symbolisant la souffrance du peuple afro-brésilien et faisant saigner le cœur, et cela des générations après la fin de l’esclavage :

Aux champs, parfois, mon père me racontait des histoires, et il me parlait toujours d’une douleur étrange qui, les jours de forte chaleur, lui serrait la poitrine. Une douleur éternelle, comme Dieu, comme la souffrance. Toto comprenait, il était enfant mais lui aussi, de temps en temps, il sentait ce coup de couteau dans la poitrine. Une douleur aiguë, froide, qui lui faisait pousser involontairement de longs soupirs. Le père de Toto appelait cette douleur le banzo. (Evaristo, 2016, p. 17)

21La douleur transmise de génération en génération peut être perçue comme une charge affective découlant de la brutalité des conditions de vie des esclaves afro-brésiliens d’un Brésil colonial, et des générations suivantes, qui ont subi les marques de ce racisme dans leur quotidien, bien qu’il se manifeste sous des formes différentes. Le banzo peut par exemple être évoqué à la suite de discriminations racistes vécues au sein de la société actuelle.

22L’éducation et l’écriture sont souvent évoquées dans le roman comme des éléments-clés pour se libérer du lourd héritage de souffrance qui est également celui de la protagoniste, Tite-Maria. Cependant, celle-ci se sent mal à l’aise en classe, comme si elle n’appartenait pas à ce lieu, qui, symboliquement, représente l’État hégémonique et excluant. Dans les leçons sur l’histoire brésilienne, les Afro-Brésiliens figurent comme les « vaincus » (selon la conception benjaminienne) de l’Histoire, portant en eux le stigmate d’avoir été réduits en esclavage. Sont toujours occultées la révolte, la résistance et la lutte – ce qui peut être une barrière à la construction d’une identité afro-descendante positive.

23Cette représentation négative de l’Afrique et des afro-brésiliens à l’école tend à se modifier progressivement depuis 2003, année où a été mise en place la loi 10.639/03, rendant obligatoire l’enseignement des histoires et cultures africaines et afro-brésiliennes. On note une volonté de souligner la contribution positive des diverses cultures africaines, en soulignant leur importance dans la construction de la culture brésilienne. Auparavant, les Noirs étaient représentés en salle de classe comme objets et non comme sujets de leur histoire. Ainsi, les relations entre Afrique et Brésil n’étaient lues que sur les plans du commerce triangulaire, de la colonisation et de l’esclavage. Les héritages culturels africains dans la culture brésilienne, l’Afrique précoloniale et les royaumes africains, ou bien l’histoire récente de l’Afrique lusophone, comme les indépendances ayant eu lieu dans les années 1970, n’étaient pas évoqués.

  • 6 La prolepse temporelle est définie par Genette (1972) comme étant une anticipation du récit (p. 105 (...)

24C’est là que le travail de l’écrivaine démontre toute son importance : il restaure des mémoires marginalisées, souterraines et dévalorisées par une société hégémonique. Dans Becos da memória, grâce à plusieurs anticipations dans le récit, que nous pouvons également qualifier de prolepses temporelles6, nous entrevoyons des possibilités de réécriture de l’histoire à partir du point de vue des Afro-Brésiliens et Afro-Brésiliennes : « La pensée surgit rapide et limpide comme l’éclair : un jour, elle écrirait tout » (Evaristo, 2016, p. 182). Lors de ces prolepses dans lesquelles Tite-Maria se projette en tant que future écrivaine, la confusion entre autrice, narratrice et personnage principal se fait particulièrement éloquente. L’idée de faire résonner les voix et cris étouffés de son peuple rappelle également la perspective du « moi-collectif » utilisée par l’écrivaine lorsqu’elle écrit :

Elle se tut en sachant néanmoins qu’elle irait de l’avant, comme lui. Oui, elle irait de l’avant – et maintenant elle savait quelle serait son arme : l’écriture. Un jour, elle raconterait, libérerait, ferait résonner les voix, les murmures, les silences, les cris étouffés de chacun et de tous. Tite-Maria écrirait un jour la parole de son peuple. (Evaristo, 2016, p. 200-201)

25Ainsi, le personnage de Tite-Maria – qui est sûrement un des personnages les plus autobiographiques de Conceição Evaristo – annonce quelle sera sa manière de résister à la douleur, à l’injustice, à la haine et à la colère engendrées par plusieurs siècles de marginalisation et de mise sous silence des voix afro-brésiliennes.

26Face au silence médiatique sur ces thématiques, l’œuvre de Conceição Evaristo se présente comme une possibilité d’entamer une discussion concernant les descendants et descendantes d’esclaves au Brésil et leur traitement par la société. Ce débat, s’il souligne les marques du racisme héritées de l’époque esclavagiste dans la société brésilienne contemporaine, est aussi fondamental en matière de représentation. Dans son étude, Regina Dalcastagnè pointait déjà le fait que les représentations des noirs dans la littérature sont rares et bien souvent stéréotypées, source de racisme structurel. Elle explique que ce problème touche également à l’esthétique, dans la mesure où la gamme des représentations des personnages se trouve terriblement appauvrie (Dalcasatgnè, 2011). La volonté de renverser ces représentations stéréotypées permet de remettre en question la violence symbolique qui en est à l’origine afin de provoquer une plus grande empathie envers les Noirs au Brésil. Dans l’œuvre d’Eliana Alves Cruz, nous retrouvons également la préoccupation de renverser cette violence symbolique par le biais de l’écriture.

Eliana Alves Cruz : ancestralité et justice

  • 7 Institution publique brésilienne créée par le gouvernement en 1988, ayant pour but la promotion d’u (...)

27Eliana Alves Cruz est une autrice et journaliste brésilienne née en 1966 à Rio de Janeiro. Son roman Água de barrela (2018) a reçu le prix Oliveira Silveira, promu par la fondation Palmares7. Elle y retrace le parcours de sa famille, depuis l’Afrique, lorsque ses ancêtres Ewà Oluwa et Akin furent capturés puis emmenés de force au Brésil sur un bateau négrier. Cette trame narrative rappelle celle de Um defeito de cor (2003), roman qui a bouleversé la scène littéraire brésilienne du début des années 2000, et dans lequel Ana Maria Gonçalves retrace sous forme de fiction la supposée biographie de la mère du célèbre abolitionniste et poète brésilien Luís Gama. On peut donc constater que le roman Água de barrela s’inscrit dans une optique de revalorisation culturelle ainsi que de découverte de son ancestralité, deux aspects qui imprègnent de manière forte le champ littéraire afro-brésilien actuel.

28La bonne réception de son œuvre ainsi que de celle de Conceição Evaristo correspond à la phase dans laquelle le Brésil se trouve depuis deux décennies : celui de la revalorisation du patrimoine culturel africain. Cela a permis la promulgation de lois qui ont contribué à un changement profond des mécanismes sociaux de l’exclusion, même si beaucoup de temps sera encore nécessaire avant d’en voir les résultats.

  • 8 Les orixás sont des divinités originaires de la mythologie yoruba, popularisés par la suite au Brés (...)

29Le début du roman se passe en Afrique. On y apprend que Xangô est le saint patron de la famille de l’autrice (Cruz, 2018, p. 22), selon la religion de l’Afrique de l’Ouest qui est à l’origine de la religion afro-brésilienne du candomblé. Dans le candomblé, Xangô représente l’orixá8 de la justice, du tonnerre et du pouvoir. Ces trois notions se retrouvent en filigrane tout au long du récit, et en sont les lignes directrices.

30Malgré sa capture, Akin réussit à ramener sur le bateau négrier un rosaire dédié à Xangô et qui appartenait à sa famille. Cet objet sera précieux pour remonter le fil de la mémoire familiale. Dans le roman d’Eliana Alves Cruz (2018), on note aussi la présence de la « pierre de tonnerre » (p. 169) qui apparaît mystérieusement tout au long de l’histoire. Dans plusieurs passages du roman, on évoque la « voix de tonnerre » des membres de la famille (p. 137 et 173), représentative du patronat de Xangô. Selon Édouard Glissant (1997), les Africains arrachés de force à leur terre natale pour être réduits en esclavage aux Amériques sont devenus des « migrants nus » : contrairement à d’autres migrations plus « délibérées », ils se sont retrouvés dans l’impossibilité de reconstituer leur mémoire culturelle et familiale, notamment par le biais d’objets symboliques.

31La traversée forcée dans le bateau négrier effectuée par Akin et Ewà Oluwa est le premier élément de la longue liste d’injustices auxquelles eux-mêmes et leurs descendants seront confrontés. C’est à ce moment que le personnage d’Akin (rebaptisé « Firmino » à son arrivée au Brésil) invoque pour la première fois le saint patron de sa famille :

Quand il marcha sur le sable de la plage, Firmino sentit une énergie forte. Il s’accrocha à son rosaire, ferma les yeux et dit d’une voix très basse : « Xangô est roi, il marche en ce moment à mes côtés, tôt ou tard justice se fera. » (Cruz, 2018, p. 29).

Par la suite, les membres de la famille vont remettre en question le système injuste et cruel dans lequel ils évoluent. La même phrase sera répétée par divers personnages à plusieurs reprises dans le roman, et semble acquérir un sens religieux : « La justice est notre chemin » (p. 168, 172 et 295).

32Dans le roman, la notion d’injustice est étroitement liée à la cohabitation entre esclaves et maîtres, ainsi qu’à l’observation de la transmission des biens et du pouvoir d’une génération à l’autre par la famille Tosta, à laquelle Akin et Ewà Oluwa sont vendus comme esclaves. La narratrice les représente comme le simulacre d’une cour aristocratique européenne reconstituée dans un Brésil colonial, faisant « tout pour ne pas laisser échapper le moindre misérable grain de ses domaines pour ceux qui se trouveraient hors de leur cercle restreint » (p. 33). Le fait qu’ils choisissent de se nommer par les mêmes prénoms d’une génération à l’autre, ce qui rend parfois l’identification difficile, montre la volonté de ne jamais sortir de ce cercle restreint. Il s’agit également de perpétuer une histoire qui les favorise, d’où cette recherche de perpétuation de leur statu quo. On note d’ailleurs une délimitation bien marquée des rôles dans cette société coloniale, selon une hiérarchie raciale très spécifique : « Tout resterait comme toujours. Les noirs là-bas, et eux, les blancs, ici. Sans la cruauté du passé, selon elle, mais les rôles étaient bien attribués et définis depuis très longtemps, et c’est ainsi qu’ils resteraient » (p. 150).

33Dans le roman, la volonté des membres de la famille Tosta d’évoluer dans la sphère juridique n’est pas liée au souci de justice, mais bien à une volonté de perpétuer des injustices qui existent depuis plusieurs siècles dans la société brésilienne et qui jouent en leur faveur. Dans les derniers chapitres du roman, les descendants de la famille Tosta vivent dans une décadence visible, les anciens puissants ont perdu leurs privilèges ; le fameux « sac hermétique » (p. 300) qui leur permettait de maintenir le pouvoir à l’intérieur de leur cercle restreint s’est définitivement ouvert. C’est pourquoi Dona Maricota a beaucoup de mal à accepter que les descendants des anciens esclaves qui appartenaient à sa famille entrent également dans la sphère du pouvoir et de la justice, ce qui a pourtant lieu après la réussite au concours d’entrée à l’université de droit du petit-fils de Damiana ; elle éprouve de la gêne, mais également de la curiosité :

Toute la famille de la lignée de Dona Maricota fut liée à la justice. Ils étaient tous juges, avocats ou professeurs, diplômés des institutions les plus renommées du pays ou à l’étranger. Elle trouva curieux que le descendant de toutes ces femmes – Umbelina, Anolina, Dasdô, Martha, Damiana et Celina – se dirige vers les chemins du Droit. Si Firmino pouvait écouter ses pensées, il dirait qu’il n’y avait rien d’étrange ou de curieux à cela. Il dirait : « Xangô est roi. Il marche en ce moment à mes côtés, et tôt ou tard, justice se fera. » (Cruz, 2018, p. 301)

34Ainsi, le roman se termine par la phrase prophétique qui a servi de fil conducteur à la trame narrative : « Xangô est roi. Il marche à mes côtés en ce moment, et tôt ou tard, justice se fera ». De plus, le récit est rempli de représentations et de contre-récits de l’époque esclavagiste, lesquels ont souvent été mis sous silence tout au long de l’histoire brésilienne, afin de souligner implicitement l’idée erronée selon laquelle les esclaves se seraient peu ou pas révoltés contre leur condition. Des personnages comme Anacleto réussissent à échapper aux mailles de l’esclavage grâce à leurs connaissances médicinales et ésotériques ; il devient un guérisseur respecté, par les esclaves mais également par les maîtres qui viennent discrètement le trouver (p. 64). Figure aussi une référence au soulèvement des malês (p. 67), l’une des plus importantes révoltes d’esclaves ayant eu lieu au Brésil.

35S’intéresser à la thématique de l’injustice présente dans le roman d’Eliana Alves Cruz permet d’effectuer une lecture contemporaine du traitement médiatique réservé aux Afro-Brésiliens, et ce tout particulièrement lorsqu’ils sont habitants de communautés défavorisées ou de favelas. Au-delà des représentations stéréotypées des habitants et habitantes de favelas que l’on retrouve habituellement dans l’espace médiatique brésilien, les personnages possèdent une réelle profondeur psychologique. L’œuvre littéraire d’Eliana Alves Cruz, tout comme celle de Conceição Evaristo, constitue une clé de lecture pour comprendre le Brésil actuel : une plongée dans le passé esclavagiste du pays permet d’effectuer le lien avec les marques du racisme dans la contemporanéité. Leurs écrits portent de façon manifeste la thématique des réparations historiques pour le crime contre l’humanité que constitua l’esclavage.

Conclusion

36Pour conclure, nous tenons à souligner l’importance de ces contre-récits concernant l’époque esclavagiste brésilienne pour renverser le fil de l’empathie sélective, flagrante dans le traitement médiatique des Afro-Brésiliens. Dans le Brésil contemporain, la population noire figure plus que les autres dans les statistiques relatives à la violence policière, la mortalité précoce ou encore la précarité des logements. La littérature a son rôle à jouer pour mettre en lumière ces disparités au sein de la population brésilienne, et pour remettre en question le racisme structurel. Cependant, nous avons conscience que, bien qu’elle constitue une des clés pour modifier – et ce de manière puissante – les imaginaires relatifs à l’histoire de l’esclavage et pour dénoncer la condition actuelle des Afro-Brésiliens, la littérature seule ne suffit pas pour changer de manière profonde une société structurée par le racisme. D’autres éléments dans les politiques publiques et dans le traitement médiatique doivent entrer en jeu afin de parvenir à renverser ces représentations.

37La littérature possède le potentiel de dénoncer, remettre en question les imaginaires, voire d’en construire de nouveaux, à la manière de Conceição Evaristo et Eliana Alves Cruz, représentant les voix de celles ayant été systématiquement mises sous silence et minorisées au Brésil : les femmes noires brésiliennes.

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Bibliographie

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Almeida, S. (2019). Racismo estrutural. Pólen.

Cruz, E. (2018). Água de barrela. Malê.

Cruz, E. (2022). Solitária. Companhia das letras.

Da Costa Lopes, A. (2022). « O assassinato de Moïse e as expressões do racismo no Brasil ». Sociedade Brasileira de sociologia. https://sbsociologia.com.br/o-assassinato-de-moise-e-as-expressoes-do-racismo-no-brasil/

Dalcastagnè, R. (2011). « A personagem negra na literatura brasileira contemporânea ». Dans E. de Assis Duarte (dir.), Literatura e afro descendência no Brasil-antologia crítica (vol. 4 : história, teoria, polêmica). UFMG.

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Notes

1 Almeida, S. (2019). Racismo estrutural. Pólen.

2 À l’origine de ce concept, on trouve l’un des plus importants intellectuels brésiliens du xxe siècle, Gilberto Freyre, lequel, à contre-courant des théories racistes et eugénistes qui rencontraient un énorme succès dans les milieux intellectuels de l’époque, fut un des premiers penseurs à parler du métissage en des termes positifs. Il est l’auteur de l’ouvrage Casa-Grande e Senzala (1933) qui évoquait, entre autres, la capacité presque « génétique » des Portugais et Portugaises à s’adapter à tous types de peuples et de climats, le métissage qui en résultait, et qui a fondé les bases du luso-tropicalisme, théorie ayant encore de fortes répercussions dans la société brésilienne. Le concept d’« utopie métisse », voire de « nation métisse », s’inscrit dans ce courant idéologique. Selon Freyre, le métissage brésilien, au fil des générations, résulterait en une société profondément multiethnique, ce qui, selon lui, permettrait, à terme, l’éradication totale du racisme.

3 Le roman Becos da memória a été publié pour la première fois en 2006. Pour cet article, nous avons utilisé l’édition brésilienne de 2017, et la traduction du portugais brésilien vers le français réalisée par Paula Anacaona pour les Éditions Anacaona en 2016.

4 Rétrospections portant sur plusieurs fractions de temps écoulé, mais considérées semblables et en quelque sorte répétitives (Genette, 1972, p. 94).

5 Groupements anachroniques liés par une parenté thématique ou spatiale (Genette, 1972, p. 121).

6 La prolepse temporelle est définie par Genette (1972) comme étant une anticipation du récit (p. 105).

7 Institution publique brésilienne créée par le gouvernement en 1988, ayant pour but la promotion d’une politique culturelle égalitaire et inclusive, la fondation Palmares contribue à la valorisation de l’histoire, des manifestations culturelles et artistiques afro-brésiliennes en les reconnaissant comme faisant entièrement partie du patrimoine culturel brésilien.

8 Les orixás sont des divinités originaires de la mythologie yoruba, popularisés par la suite au Brésil par le biais de la religion afro-brésilienne du candomblé.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pauline Champagnat, « Conceição Evaristo et Eliana Alves Cruz : portée politique, traitement médiatique et littérature »Hybrid [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/hybrid/3757 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/hybrid.3757

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Auteur

Pauline Champagnat

Pauline Champagnat est docteure en Portugais-littérature à l’université Rennes 2, sa thèse porte sur la littérature et les identités minorisées dans les œuvres de Conceição Evaristo (Brésil) et Paulina Chiziane (Mozambique). Elle est membre associée de l’équipe de recherche ERIMIT (université Rennes 2) et enseignante de portugais à l’université Agrocampus Ouest (Rennes).

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