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Introduction

Penser les cadres de l’empathie à partir des médias sociaux et des arts

Julien Brugeron, Allan Deneuville et Soukayna Mniaï
Traduction(s) :
The framing(s) of empathy in social media and the arts [en]

Texte intégral

1Le 7 janvier 2015, après l’attentat contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, le graphiste Joachim Roncin, directeur artistique du magazine Stylist, met en ligne sur Twitter une photographie d’un logo composé des mots « Je suis Charlie » en blanc et noir. Ce slogan est largement repris sur les médias sociaux à travers le monde dans les jours qui suivent, pour exprimer une solidarité avec les victimes de l’attentat à travers cette formule d’identification. En réponse, d’autres choisissent le slogan « Je ne suis pas Charlie » pour condamner les attentats tout en affichant leur absence de soutien à la ligne éditoriale du journal satirique, ou en refusant le cadrage politique et médiatique faisant de cet attentat une attaque contre la liberté d’expression et la république dans son ensemble, à laquelle la seule réponse légitime serait l’union nationale (Truc, 2020). Certain·es refusent par la suite de participer à des minutes de silence après l’attentat contre Charlie Hebdo ou d’autres attentats en Europe, au nom de l’absence de tels hommages pour d’autres morts, que ce soit au Rwanda, en Syrie ou au Soudan (Truc, 2016). Ainsi, après l’attentat contre une mosquée en Nouvelle-Zélande le 15 mars 2019 qui a fait cinquante et un mort·es, des voix ont souligné l’absence de mobilisation similaire à celle qui avait suivi l’attentat de Charlie Hebdo, et le moindre succès du slogan « Je suis Christchurch ».

2Lors d’événements tels que les attentats, mais également les guerres, catastrophes naturelles ou encore crises humanitaires, les individus qui n’en ont pas une connaissance directe, faute d’être victimes ou témoins, ne peuvent que former des représentations de ces événements, à travers des témoignages individuels, mais surtout en s’appuyant sur des cadrages politiques et médiatiques (Truc, 2020).

3Le constat d’inégalités dans le traitement médiatique de divers groupes socioculturels est récurrent et le fondement éthique de ce traitement fait régulièrement l’objet de critiques. Dénoncer l’inégale présentation médiatique accordée à la guerre en Ukraine par rapport à la guerre au Yémen, les différences notables dans l’accueil des réfugié·es syrien·nes par rapport aux réfugié·es ukrainien·nes en Europe, ou encore les carences des politiques publiques face à la crise migratoire et écologique, c’est émettre un jugement moral sur ce qui doit être digne d’attention, sur ce qui devrait nous concerner et susciter notre empathie.

4Dans ce numéro, nous nous intéresserons à la manière dont les arts, la littérature et les médias sociaux peuvent proposer des représentations alternatives à celles des médias dits mainstream. Face aux silences médiatiques ou aux représentations qui mettent à distance l’autre, les arts, la littérature et les médias sociaux peuvent tenter de jouer le rôle de contre-pouvoirs en diffusant des représentations susceptibles de promouvoir l’empathie pour des sujets et objets minorisés.

5Si les médias jouent un rôle prépondérant dans la sélectivité de l’empathie en contribuant à façonner les cadres politiques et culturels dominants qui orientent l’empathie, ces cadres peuvent être subvertis de différentes manières, comme évoqué dans le numéro 10 d’Hybrid. Ce numéro 11, qui se compose comme une seconde partie au précédent numéro d’Hybrid cité, consacré également à l’empathie sélective, propose de prolonger l’analyse des modalités artistiques et littéraires de subversion des cadres médiatiques de l’empathie à travers deux thématiques plus spécifiques : la question du caractère systémique des rapports sociaux de race et les liens entre les arts et l’écocritique.

L’empathie en miroir entre médias mainstream et médias sociaux

6En 1978, le rapport Nora-Minc faisait, de manière anticipatrice, le constat suivant :

Aujourd’hui, l’information descendante est mal acceptée parce qu’elle est ressentie comme le prolongement d’un pouvoir, comme une manipulation : il sera de plus en plus nécessaire que ses destinataires soient associés à son élaboration, que les récepteurs soient émetteurs et que les émissions tiennent compte des conditions de réception. Cette participation ne sera acceptée que si les groupes antagonistes sont également capables de fabriquer, traiter et communiquer leur propre information. (Nora & Minc, 1978, p. 123).

Lire aujourd’hui ces lignes qui mettent en opposition information dominante et réseaux individuels de construction de l’information permet d’entrer directement dans la question de l’empathie sélective et de son encodage médiatique à l’heure des médias sociaux.

7Ainsi, en ouverture de ce numéro, l’article de Lucie Bonnet, doctorante dont la thèse porte sur les Premières Nations états-uniennes, analyse la réception médiatique des disparitions de femmes autochtones en Alaska. Tandis que les médias traditionnels se sont focalisés sur la disparition de la jeune instagrammeuse Gabi Petito, la chercheuse constate que dans le même temps et dans les mêmes lieux de nombreuses femmes autochtones disparaissaient ou mourraient, dans l’indifférence d’un silence médiatique. Bien que tragique, la disparition de Gabi Petito n’en reste pas moins l’exemple paradigmatique de ce qui a été nommé le « syndrome de la femme blanche disparue », terme qui reflète l’idée selon laquelle les médias traditionnels ont tendance à accorder plus d’importance aux cas de disparitions de femmes blanches, en particulier celles qui correspondent aux normes de beauté conventionnelles et à des critères socio-économiques spécifiques. Ces cas sont souvent présentés de manière sensationnaliste, ce qui peut contribuer à une perception erronée selon laquelle les femmes blanches seraient plus susceptibles d’être victimes de crimes ou de disparitions que d’autres groupes. Cependant, cette focalisation excessive sur les cas de femmes blanches disparues a pour conséquence de marginaliser d’autres groupes, tels que les personnes de couleur, les femmes transgenres ou en situation de handicap, les personnes à faible revenu ou les populations autochtones, dont les disparitions reçoivent souvent moins d’attention médiatique (Sommers, 2016). La question de l’empathie est alors directement liée aux informations auxquelles nous avons accès ou non. Comment éprouver de l’empathie pour un événement dont nous n’avons pas connaissance ?

  • 1 Les bulles de filtres sont créées par l’utilisation d’algorithmes qui personnalisent le contenu sel (...)

8On pourrait alors, à l’aune de la phrase du rapport Nora-Minc, s’interroger sur la présence de ces cadrages à l’heure des médias sociaux. Plutôt que de penser qu’ils ont disparu avec l’avènement des médias sociaux, on peut au contraire constater qu’ils se rejouent, mais selon différentes modalités. En effet, la disparition de la jeune instagrammeuse a aussi donné lieu à d’importantes recherches de la part des internautes. Néanmoins, les médias sociaux opèrent comme une caisse de résonance de la production d’information et d’encodage de la réalité par les « groupes antagonistes » (ici nous pourrions dire « minorités ») dont parlent Pierre Nora et Alain Minc. Le texte de Lucie Bonnet se conclut ainsi sur la possibilité qu’offrent les médias sociaux de créer des espaces pour attirer l’attention, et ainsi orienter la possibilité des processus empathiques sur une catégorie déniée par les médias traditionnels, sans oublier que « les réseaux sociaux ne constituent pas une parenthèse enchantée hors de la société coloniale pour les autochtones », où le racisme qui y a lieu « favorise également l’apparition ou la réapparition de traumatismes liés à la colonisation ». Ainsi, les médias sociaux ne feraient que déplacer le débat autour de la sélectivité de l’empathie. Là où les médias traditionnels expriment l’empathie selon des codes professionnels qui, selon Stuart Hall, font en sorte que la « reproduction idéologique s’installe donc par inadvertance, inconsciemment, derrière le dos des uns et des autres » (Hall, 1994, p. 37), Internet permet la création médiatique individualisée d’une certaine empathie. Celle-ci est sélective selon notre expérience de navigation passée, créant des « bulles de filtres1 » (Pariser, 2011) dont les dynamiques renvoient à la logique du capitalisme de surveillance (Zuboff, 2020). L’empathie sélective n’est plus seulement la chasse gardée des médias de masse, elle se cache également dans les boîtes noires des algorithmes orientant notre navigation en ligne.

9La possibilité d’émettre soi-même un message permet néanmoins, par les pratiques de remix par exemple, de détourner ces codages professionnels de l’empathie. L’empathie sur les médias sociaux semble alors jouer une partition performative qui se construit au niveau individuel, mais également au niveau des communautés numériques. C’est parce que nous manifestons de l’empathie par des clics qu’on nous propose des contenus qui soulèvent de nouveau notre empathie et confortent nos identités au sein d’une communauté d’appartenance et d’affects. Manifester notre soutien à telle cause, les meurtres des femmes autochtones aux États-Unis par exemple, renforcera le nombre de publications autour de cette même cause dans nos divers flux d’actualités, et de causes similaires par la suite. L’empathie renvoie alors à une « perception sélective » de la réalité, une coupe agentielle (Barad, 2007) du monde social, au croisement des communautés d’appartenance d’une personne et des algorithmes de recommandation. Entre l’empathie sélectivement codée par les médias traditionnels et celle des boîtes noires algorithmiques, on peut s’interroger sur la possibilité pour les internautes de devenir des médiactivistes (Cardon & Granjon, 2013) infiltrant les médias sociaux et les représentations pour proposer de nouvelles formes visuelles et narratives désautomatisant leurs propres représentations et leurs propres processus empathiques.

Développer l’empathie pour des groupes minorisés/marginalisés dans les médias via l’art et la littérature

10De plus, comme le montre l’article de Lucie Bonnet, les représentations médiatiques reflètent et participent à des processus de racialisation, définis comme « la production de groupes soumis à l’assignation raciale » (Mazouz, 2020). Ces processus conduisent à une « mise en minorité » de certaines personnes en leur attribuant certaines caractéristiques et en les assignant à certains rôles (Eberhard & Rabaud, 2013). En tant que rapport social qui traverse la société, la race structure nos manières de percevoir l’autre : du fait de notre socialisation, nous apprenons à « catégoriser les autres » selon cette « grille de perception du monde » (Brun & Cosquer, 2022, p. 92 et 94). Or ces processus de catégorisations sociales conduisent à assigner aux groupes sociaux et aux individus « une place de valeur variable dans un univers social hiérarchisé » (Lazzeri, 2011).

11Comme l’explique Christian Lazzeri, ces opérations de catégorisation produisent de la distance sociale entre le groupe de ceux qui sont dotés de propriétés que nous définissons comme semblables ou proches de nous, et ceux que nous plaçons hors des limites qui définissent le groupe de nos semblables. Cette distance sociale peut donc constituer un « facteur contre-empathique », qui se manifeste par des « actes individuels ou collectifs de catégorisation négative qui peuvent bloquer la simulation empathique du fait qu’ils attribuent à autrui des propriétés négatives ou évaluent négativement celles qu’il possède » (Lazzeri, 2011).

12Si ces processus de catégorisations sociales peuvent donc désactiver l’empathie, Lazzeri explique qu’il faut distinguer les versants cognitifs et émotionnels de l’empathie. De fait, l’empathie cognitive reste toujours présente car malgré la distance sociale, on continue à percevoir l’humanité de l’autre et à s’imaginer ses émotions : « [T]raiter un homme comme une chose ne signifie pas que l’on pense qu’il en est une, mais qu’on cherche à lui faire comprendre qu’on le traite comme s’il n’avait pas plus de valeur qu’une chose » (Lazzeri, 2011). À l’inverse, l’empathie émotionnelle peut se trouver suspendue du fait de la distance sociale :

[O]n comprend (empathie cognitive) les conséquences émotionnelles pour autrui qui découlent de cette attitude, mais on ne les éprouve pas et cette indifférence (absence d’empathie émotionnelle) rend la violence possible : c’est même d’ailleurs souvent pour diminuer le coût de son exercice que l’empathie émotionnelle se trouve désactivée. (Lazzeri, 2011)

13Pour mettre fin à cette sélectivité de l’empathie face à certains individus ou groupes sociaux, il est alors nécessaire d’« affaiblir la frontière » (Lazzeri, 2011) établie par le processus de catégorisation sociale. Dans le cas du racisme, Sarah Mazouz (2020) défend « la création d’un socle politique et social » qui reposerait « sur la capacité que chacun·e aurait de se transposer dans l’expérience minoritaire à laquelle elle échappe » (p. 82). L’empathie permettrait alors de prendre conscience des rapports de pouvoir en se projetant imaginairement dans la situation de personnes minorisées, « rendant ainsi la discrimination ou la violence difficile à administrer » (Lazzeri, 2011).

14Face aux silences médiatiques ou aux traitements qui entretiennent les assignations raciales, les médias sociaux, mais aussi les arts et la littérature, peuvent proposer d’autres représentations plus à même de susciter ce que Sarah Mazouz nomme des « transpositions minoritaires ». Comme le montre l’article de Pauline Champagnat, c’est précisément l’objectif recherché par Conceição Evaristo et Eliana Alves Cruz, deux autrices brésiliennes noires contemporaines dont elle analyse les œuvres. Pauline Champagnat examine ainsi la manière dont ces écrivaines ont utilisé la littérature pour contrer les représentations des personnes noires au Brésil, dans une société marquée par un racisme structurel. Son article met en lumière différents mécanismes littéraires visant à susciter l’empathie des lecteurices en donnant à voir les souffrances subies par les Brésiliens et Brésiliennes noir·es depuis la période esclavagiste. Comme l’explique Pauline Champagnat, ces contre-récits littéraires de l’histoire brésilienne ont alors « le potentiel de dénoncer, remettre en question [d]es imaginaires, voire d’en construire de nouveaux ».

15L’article de Naomi Toth met également en avant cette capacité de l’art à proposer de nouveaux imaginaires, à contre-courant des représentations médiatiques et sociales dominantes des personnes incarcérées. Comme elle le souligne, l’incarcération de masse aux États-Unis affecte particulièrement les personnes noires du fait des rapports sociaux de race qui traversent la société américaine, et spécifiquement des institutions telles que la police et la justice. Son article s’intéresse aux œuvres de six artistes (Sara Bennett, Russell Craig, Jesse Krimes, Marcus Manganni, Jared Owens et Sable Elyse Smith), dont plusieurs Noir·es américain·es, qui proposent des représentations alternatives des personnes incarcérées, au-delà des imaginaires culturels du grand criminel violent ou de la victime-objet déshumanisée véhiculés par les médias dominants. À l’inverse, les œuvres de ces artistes tentent de promouvoir l’empathie pour les personnes incarcérées sur un plan d’égalité, et non une pitié condescendante, en donnant à voir l’humanité commune partagée par les personnes incarcérées et celles « du dehors ». Comme l’explique Naomi Toth, ces artistes et « leurs œuvres font en sorte que les murs de la prison puissent devenir […] des ponts entre l’intérieur et l’extérieur de la prison – condition nécessaire pour étendre la contestation de l’incarcération de masse ».

16Pauline Champagnat comme Naomi Toth soulignent ainsi qu’en créant les conditions de possibilité de l’empathie, l’art comme la littérature peuvent constituer des vecteurs de conscientisation face aux injustices sociales.

Empathie, environnement et écocritique

17Au terme de nos réflexions sur les rapports entre médias et empathie, ce numéro pose la question de comment nous conceptualisons le monde comme espace menacé dans le contexte économique et écologique actuel. La mainmise des marchés financiers sur la structure du vivant, qui tend à transformer tout élément environnemental ou dit non humain soit en produit soit en obstacle à une productivité infinie, se heurte à la finitude des ressources dont nous disposons. Cette tension insoluble, entre injonction au rendement et épuisement des ressources, trouve ses racines dans les ressorts idéologiques de ce que Hélène Tordjman appelle une « croissance verte » (Tordjman, 2022) promue par des instances économiques dont le but premier reste de sauvegarder un modèle industriel à l’origine du désastre écologique que nous connaissons. Dans le bilan qu’il dresse de l’état de l’urgence climatique et des stratégies à mettre en place, le rapport du GIEC 2022 invite d’ailleurs clairement et les États et les secteurs privés à un plus grand engagement et une plus grande responsabilité notamment dans le développement d’instruments économiques qui s’attaquent à la défaillance du marché et à la divulgation des risques climatiques. De fait, ce cadre politico-économique, avant de compter sur tout un apparatus légal et financier, repose d’abord sur une conception spécifique du vivant dont la remise en question constituent les prémisses dont partent l’article d’Alice Cuvelier, doctorante en philosophie et en arts aux universités Paris 1 et Paris 8, ainsi que celui d’Elsa Ayache, artiste et maîtresse de conférences en arts plastiques à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Solange Ayache, maîtresse de conférences en littérature britannique à l’INSPE de l’académie de Paris. Alice Cuvelier prend pour point de départ la tension entre les « invariants représentationnels de celleux qui peuplent l’Océan » et la « reconceptualis[ation] » de cet espace qui nécessite « [d’]en proposer de nouvelles représentations visuelles ». En retraçant une histoire de l’Océan comme objet construit par l’esprit humain, soit par les mythes, la philosophie, la littérature ou la religion, Alice Cuvelier invite à considérer les travaux de Lynn Margulis, Stefan Helmreich et Donna Haraway sur l’endosymbiogénèse qui montrent comment les « individus animaux, végétaux et microbiens sont les acteurs d’une histoire de la vie ». Cependant, ces individus sont également les victimes d’une structure empathique qui leur est imposée et qui tend à hiérarchiser la valeur de leur existence selon qu’ils sont « à même d’être identifiés comme des “semblables” ». Alice Cuvelier finit par nous inviter à réfléchir aux espèces et aux individus des océans relégués au domaine de l’impensé en mettant en cohérence « les savoirs biologiques et écologiques, les récits conceptuels et les techniques mises en œuvre à leur représentation ».

18L’injonction non pas au mélange mais à la symbiose des savoirs nourrit l’approche écocritique de la littérature. L’étude des rapports entre littérature et environnement, bien que connaissant un développement relativement récent en France, a été amorcée dès 1974 aux États-Unis avec The Comedy of Survival. Literary Ecology and a Play Ethic de Joseph Meeker, jusqu’au texte fondateur de Lawrence Buell, The Environmental Imagination, paru en 1995. L’écocritique, bien que tournée de façon primordiale vers l’environnement, ne se restreint pas à une appréciation monolithique d’une nature adulée, révérée et essentialisée, pas plus que les individus qui la peuplent : c’est une approche fondamentalement ancrée dans une phénoménologie de l’instabilité et du contingent. Son objet, par son impermanence, suscite une floraison d’analyses d’objets artistiques dont les dimensions esthétique et politique sont mises sur l’avant-scène analytique. C’est l’intérêt de l’article, proprement organique, de Solange et Elsa Ayache, qui se donne à lire comme son propre exemple en mêlant analyse et pratique artistique, discours scientifique et énonciation poétique. À la manière de William Rueckert (1978), premier à formuler le terme « ecocriticism » et qui envisage l’écriture comme source vitale à la fois poétique et environnementale, Elsa et Solange Ayache proposent de passer d’une appréciation empathique du monde à une arborescence de l’autre et de soi. L’impermanence du vivant, en tant qu’élément toujours susceptible d’extinction, est au cœur de cet article à deux voix qui propose « de réfléchir à une “empathie en arborescence”, fondée sur un déploiement des émotions et une prolifération des prises de conscience par ricochets ou embranchements d’affects ».

L’article d’Elsa et Solange Ayache présente les travaux artistiques de la première sur les mégafeux en parallèle de l’analyse de la seconde de la pièce de Sarah Kane, Anéantis. Le but de cet article polyphonique est de « laisser les résonances se tisser pour penser de nouvelles manières de créer et de communiquer au sein de la recherche » en art et littérature et de répondre à l’incitation de Donna Haraway, théoricienne qui lie les deux articles mentionnés ici, de s’engager dans une démarche sympoiétique tout en vivant sur une planète endommagée (Haraway, 2016, p. 67).

19La somme des articles présents dans les numéros 10 et 11 de la revue Hybrid et les convergences théoriques qu’ils suggèrent amènent à ouvrir le champ de notre réflexion autour des rapports entre médias, esthétique, écocritique et études postcoloniales. En refusant un cadre de pensée écocritique occidental, qui confinerait à un « nouveau colonialisme vert » (Huggan & Tiffin, 2010), l’écocritique renouvelle ses cadres herméneutiques afin de « dépasser la vision environnementaliste moderne qui réduit la terre et la nature à des objets totalement extérieurs et séparés des hommes », pour le dire avec Malcom Ferdinand. L’auteur de l’ouvrage Une écologie décoloniale (2019), qui pense l’écologie depuis le monde caribéen, incite à penser ensemble les questions coloniales et les destructions environnementales, insistant sur l’importance de la prise en compte de l’écologie, ainsi que le font les autrices susmentionnées, en tant que narration et imaginaire. Ainsi, l’écocritique se nourrit d’autres courants de pensée, en s’adjoignant, en une forme symbiotique comme suggérée plus haut, aux études postcoloniales, aux études féministes, aux animal studies ou encore aux queer studies. Cette approche synthétique et symbiotique, qui répond à la volonté du colloque « Empathie sélective » d’aborder un large panorama de sujets et de tensions, nous semble nécessaire dès lors que l’univocité des méthodes semble moins pertinente qu’une prise en considération plus holistique des enjeux de l’empathie sélective.

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Bibliographie

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Buell, L. (1995). The Environmental Imagination. Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American Culture. Belknap Press of Harvard University Press.

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Ferdinand, M. (2019). Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen. Seuil.

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Haraway, D. (2016). Staying with the Trouble. Making Kin in the Chthulucene. Duke University Press.

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Tordjman, H. (2022). La croissance verte contre la nature. Critique de l’écologie marchande. La Découverte.

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Zuboff, S. (2020). L’âge du capitalisme de surveillance. Le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir. Zulma.

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Notes

1 Les bulles de filtres sont créées par l’utilisation d’algorithmes qui personnalisent le contenu selon les intérêts passés de chaque utilisateur·rice, créant ainsi une « bulle » où l'on voit principalement des informations similaires à celles déjà consultées, limitant ainsi la diversité des perspectives. Voir également Angles morts du numérique ubiquitaire (Citton et al., 2023, p. 43).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Julien Brugeron, Allan Deneuville et Soukayna Mniaï, « Penser les cadres de l’empathie à partir des médias sociaux et des arts »Hybrid [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/hybrid/3570 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/hybrid.3570

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Auteurs

Julien Brugeron

Julien Brugeron est docteur en littérature des États-Unis (université Paris-Nanterre), spécialiste de l’écriture des conflits armés de la fin du xixe au début du xxie siècle. Ses recherches portent également sur les productions esthétiques contestataires et anti-systémiques ainsi que sur les réactions plurinationales et plurilingues (latino-américaines et moyen-orientales) à l’impérialisme états-unien.

Articles du même auteur

Allan Deneuville

Allan Deneuville est maître de conférences à l’université Bordeaux-Montaigne (MICA). Ses travaux de recherche portent sur la circulation des textes et des images à partir de et sur les réseaux socionumériques. Il est le cofondateur du groupe de recherche et de création Après les réseaux sociaux (http://after-social-networks.com).

Articles du même auteur

Soukayna Mniaï

Soukayna Mniaï est doctorante en études anglophones et ATER à l’université Paris-Nanterre. Ses recherches portent sur les luttes contre les violences sexuelles dans l’enseignement supérieur aux États-Unis des années 1970 à nos jours, dans une perspective qui mêle histoire et sociologie des mouvements sociaux, des problèmes publics et du genre.

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