Navigation – Plan du site

AccueilNumérosXXXVIII-2Comptes rendusOscar Gaspari, Storia dell’USCI. ...

Comptes rendus

Oscar Gaspari, Storia dell’USCI. Unione statistica delle città italiane 1905-1987. La rete degli statistici comunali, 2022

Jean-Guy Prévost
p. 245-247
Référence(s) :

Oscar Gaspari, Storia dell’USCI. Unione statistica delle città italiane 1905-1987. La rete degli statistici comunali, Brescia, Liberedizioni, 2022 (239 p.)

Texte intégral

1Si l’on applique à l’histoire de la statistique et des statistiques le schème désormais consacré qui distingue entre le global, le national et le local, on peut dire que l’attention s’est largement concentrée sur le second terme. Si l’on trouve certes quelques travaux consacrés à la coopération statistique supranationale (depuis le Congrès international de statistique jusqu’aux efforts de l’Organisation des Nations unies et de ses agences en cette matière), c’est le rôle de la statistique, et notamment celui du recensement, dans la construction et le développement des États nationaux, qui s’est imposé comme paradigme. En dépit, ici aussi, de certains travaux pionniers, la statistique locale, dont l’existence pouvait souvent précéder celle de la statistique nationale, a été le plus souvent laissée dans l’ombre, ou encore considérée comme subordonnée à la statistique nationale, celle de l’État, posée comme centrale. L’ouvrage d’Oscar Gaspari, qui porte sur l’histoire riche et mouvementée de l’Union statistique des villes italiennes (USCI), un réseau qui a vu le jour dans la première décennie du xxe siècle pour disparaître à la faveur du fascisme puis renaître en 1987 sous un nom quelque peu modifié (Union statistique des communes italiennes – même sigle), vient corriger pour une part cette négligence, mais, surtout, il montre que la prise en compte du niveau local, au moins dans le cas italien, amène à réviser de manière importante certains des jugements considérés jusqu’ici comme bien établis.

2Dans un premier temps, Gaspari nous invite à lire l’histoire de l’USCI « en relation, et non de manière subordonnée, avec celles de l’administration statistique nationale et de l’Institut central de statistique (ISTAT) » (p. 7). Il existait, dans l’Italie du xixe siècle, une statistique municipale passablement développée, par exemple à Florence et à Milan, sur laquelle devait s’appuyer l’administration nationale de la statistique mise sur pied après l’unification du pays. Au tournant du xxe siècle, les bureaux statistiques municipaux et l’administration nationale de la statistique apparaissent en tension pour ce qui est de l’attribution des ressources, mais en même temps complémentaires, en ce que les problèmes liés à l’urbanisation appellent à la fois une vision d’ensemble et une connaissance fine des situations locales. Les villes apparaissent alors comme un terrain d’intervention privilégié des réformateurs, qu’ils soient socialistes, libéraux ou catholiques, et c’est dans ce contexte que naît d’abord l’Association nationale des communes italiennes (ANCI), puis, sur la base de cette dernière, l’Union statistique des villes italiennes. L’USCI publiera au fil des ans une série d’imposants annuaires statistiques des villes italiennes (six entre 1906 et 1915-1916 ; deux autres verront le jour en 1929 et 1934 sous les auspices d’autres organisations), de même que cinq monographies dédiées à l’étude de problèmes particuliers (par exemple, les finances municipales ou la densification des centres urbains). Durant une période où l’administration statistique nationale est marquée par un certain déclin, la statistique municipale est au contraire florissante et dominée par quelques figures de grande compétence technique, dont le président de l’USCI, le florentin Ugo Giusti. L’avènement du fascisme, que l’on peut interpréter en partie comme un mouvement rural dirigé contre des villes dominées par le socialisme et le réformisme, conduira à l’abolition de leur autonomie (les maires élus seront remplacés par un fonctionnaire répondant à l’État central) et, par ricochet, à celle de l’USCI. En ce sens, la fin de l’USCI s’inscrit dans un mouvement général de centralisation dont les villes font les frais. Mais il n’y avait pas à cet égard de nécessité fatidique : cette fin répondait également au mouvement de centralisation des activités statistiques marqué par la création de l’ISTAT en 1926. Placé sous la gouverne de Corrado Gini, dont les vues politiques nationalistes coïncident avec celles du nouveau régime et qui provient du milieu universitaire plutôt que de celui des « techniciens réformateurs », l’ISTAT intervient de manière décisive pour que toute activité statistique tombe sous son autorité et que disparaisse toute concurrence à cet égard. À la disparition de l’ANCI en 1925 succède donc celle de l’USCI en 1927.

3Mais la centralisation de la statistique italienne ne se résume pas à un changement d’autorité « méthodologique » sur la statistique concernant les villes. Elle conduit également à un déplacement radical des intérêts : conformément à l’idéologie « ruraliste » du régime et aux intérêts cognitifs de Gini, les préoccupations liées à l’urbanisation et aux problèmes qui l’accompagnent (migrations vers les villes, question du logement, coût de la vie) sont délaissées au profit de questionnements démographiques abordés sous le prisme de l’eugénisme. Ainsi, Gini va-t-il jusqu’à demander aux statisticiens municipaux de renoncer à leur travail sur les nombres-indices pour se consacrer à « la mensuration, physique et psychique, des enfants dans les écoles communales » (p. 104) ! Mais il y a pire encore. Alors que les nombres-indices visant à mesurer le coût de la vie étaient auparavant produits par les chambres de commerce locales, en lien avec les bureaux municipaux de statistique, la volonté de mainmise de Gini et de l’ISTAT sur l’ensemble des activités statistiques conduit à confier cette tâche à l’ISTAT, qui s’appuiera maintenant sur l’association patronale Confindustria, au sein de laquelle Aldo Gini, frère du précédent, occupe une position éminente. À partir de 1926, en effet, la Confindustria met en place dans les plus grandes entreprises une série de magasins où les travailleurs peuvent théoriquement s’approvisionner en produits essentiels, et ce sont les prix pratiqués par ces magasins qui sont utilisés pour produire les nouveaux nombres-indices. Or, ces prix sont fixés et seule une minorité de personnes ont de fait accès à ces magasins : les nombres-indices rendus publics par l’ISTAT sous-estiment donc fortement le coût réel des produits de première nécessité et constituent une supercherie déjà dénoncée en son temps par l’historien antifasciste en exil Gaetano Salvemini, mais sans qu’il puisse en démonter le mécanisme. Cet apport de Gaspari à l’histoire de la statistique italienne amène à réviser de manière sérieuse le jugement globalement positif porté jusqu’ici sur la valeur statistique des productions de l’ISTAT sous le fascisme, ainsi que sur l’éthique scientifique de son président. Mais il est important de retenir qu’une telle contribution n’a été rendue possible que parce que Gaspari a réussi à s’extirper d’un certain « nationalisme méthodologique » et a choisi d’observer les interactions entre les deux niveaux – local et national – plutôt que de privilégier a priori ce dernier, comme la plupart l’ont fait jusqu’ici (une exception notable : G. Favero, Le misure del Regno. Direzione di statistica e municipi nell’Italia liberale, Padova, Il Poligrafo, 2001).

4Ce résumé ne rend pas justice à l’ouvrage de Gaspari, qui rapporte toute cette histoire de manière minutieuse et contient une analyse approfondie de la trajectoire de ces « techniciens réformateurs », comme « l’anti-Gini » Ugo Giusti (p. 145), dont la carrière a pris son essor dans l’Italie libérale du début du xxe siècle, s’est poursuivie de manière complexe sous le fascisme, puis s’est trouvée relancée dans le second après-guerre. De manière intéressante, il nous montre également (chapitre 4) que la parabole suivie par l’USCI en Italie n’était pas rigoureusement nécessaire : en Allemagne, son pendant, la Verband Deutscher Städtestatistiker, s’est maintenue sous le nazisme même, comme d’ailleurs les structures municipales elles-mêmes, ce qui a conduit au maintien en Allemagne de nombreuses enquêtes statistiques dont l’Italie fasciste a choisi de se priver. Mais dans le cas de l’Allemagne également, on peut voir à l’œuvre le prisme national caractéristique de l’histoire de la statistique : peu de travaux ont été spécifiquement consacrés à la statistique locale et les ouvrages les plus connus la passent sous silence. En ce sens, l’ouvrage de Gaspari, outre sa contribution à l’histoire de la statistique italienne, trace un sillon qu’il faudra continuer d’exploiter.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Guy Prévost, « Oscar Gaspari, Storia dell’USCI. Unione statistica delle città italiane 1905-1987. La rete degli statistici comunali, 2022 »Histoire & mesure, XXXVIII-2 | 2023, 245-247.

Référence électronique

Jean-Guy Prévost, « Oscar Gaspari, Storia dell’USCI. Unione statistica delle città italiane 1905-1987. La rete degli statistici comunali, 2022 »Histoire & mesure [En ligne], XXXVIII-2 | 2023, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/histoiremesure/20194 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/histoiremesure.20194

Haut de page

Auteur

Jean-Guy Prévost

Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST), Université du Québec à Montréal. E-mail : prevost.jean-guy@uqam.ca

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search