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Comptes rendus

Jean-Jacques Droesbeke, Adolphe Quetelet. Passeur d’idées, 2021

Olivier Martin
p. 241-245
Référence(s) :

Jean-Jacques Droesbeke, Adolphe Quetelet. Passeur d’idées, Bruxelles, Académie royale de Belgique, coll. « Nouvelle biographie nationale », 2021 (422 p.)

Texte intégral

1Adolphe Quetelet appartient au panthéon de l’histoire des sciences statistiques et probabilistes, en tout cas si nous en jugeons par la place qu’il occupe dans quelques ouvrages essentiels consacrés à l’histoire de ces disciplines : Stephen Stigler dans The History of Statistics: The Measurement of Uncertainty before 1900 (1986) comme Theodore Porter dans The Rise of Statistical Thinking: 1820-1900 (1986) en font une figure majeure, aux côtés de Bernoulli, Edgeworth, Galton, Gauss, Laplace, Pearson ou encore Poisson. On le retrouve également en très bonne place dans les deux volumes collectifs de The Probabilistic Revolution (1987) et dans La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, d’Alain Desrosières (1993). Et il fait partie de la liste des huit « grands noms » mis en avant par Jean-Jacques Droesbeke et Philippe Tassi dans leur « Que sais-je ? » consacré à l’Histoire de la statistique (1997), aux côtés de Fisher, Gini, Pearson (père et fils), Neyman ou encore Gosset (Student).

2Les manuels ou travaux en histoire de la sociologie le convoquent aussi, de manière fréquente, comme le fondateur d’une physique sociale ouvrant la voie à l’utilisation des statistiques dans l’analyse des faits sociaux et notamment dans l’analyse de leur régularité. Durkheim conduit d’ailleurs une analyse critique précise de sa théorie de l’homme moyen dans Le suicide (1897) – où il écrit d’ailleurs « Quételet » avec un accent, usage qui s’est largement perpétué même si l’état civil de la famille Quetelet ne comprend pas cet accent. Et rappelons qu’en 1912 Maurice Halbwachs consacre à Quetelet et à ses travaux de statistique morale sa thèse secondaire, publiée sous le titre La théorie de l’homme moyen. Essai sur Quetelet et la statistique morale (Paris, Félix Alcan, 1913).

3Notons enfin que sa reconnaissance dépasse les pages des livres spécialisés et les rayons des bibliothèques de recherche, comme en témoignent la statue qui le représente avec un globe céleste et des livres, érigée en 1880 et qui trône au centre de Bruxelles, devant le palais des Académies et à quelques pas du Palais royal de Bruxelles ; un cratère lunaire portant son nom ; tout comme des rues et places, dans la ville universitaire de Louvain-la-Neuve ou dans une commune de Bruxelles-Capitale (Saint-Josse-ten-Noode, où se trouvait précisément l’observatoire qu’il a dirigé)… Enfin, n’oublions pas que le « Réseau Quetelet » a longtemps constitué un portail d’archivage et de diffusion des données d’enquêtes quantitatives en France (avant de s’effacer progressivement derrière une autre désignation : Progedo).

4En somme, les cent cinquante années qui nous séparent de son décès (1874), les lectures et relectures de ses écrits, les usages et interprétations de son travail et de ses idées en ont fait une figure majeure de l’histoire de la pensée scientifique. Mais au-delà des représentations communes que nous en avons et du travail de valorisation de ses travaux par certains domaines disciplinaires, qui était-il ? Comment et où a-t-il vécu ? Peut-on savoir quels sont les ingrédients, individuels, culturels ou politiques, ayant façonné son parcours et ses curiosités ? Que peut-on savoir de l’individu Lambert-Adolphe-Jacques Quetelet né à Gand en février 1796 et décédé en février 1874 à Bruxelles, au-delà des images que nous avons de lui ?

5Jean-Jacques Droesbeke, statisticien devenu historien reconnu de sa discipline, nous offre une biographie rigoureuse et savante. Tout en étant visiblement très attaché à la figure d’Adolphe Quetelet, tout en parvenant à restituer l’être sensible qu’il fut, Jean-Jacques Droesbeke évite les pièges de l’histoire téléologique ou du récit apologétique (tout au plus faut-il être prudent, comme nous y invite d’ailleurs l’auteur lui-même, à la lecture du mémoire imaginaire que se plaît à inventer Jean-Jacques Droesbeke en faisant parler Quetelet à la toute fin de sa vie). Cette biographie nous présente un Quetelet vivant, aux multiples facettes, dont la vie ne se réduit pas aux contributions qu’on lui attribue mécaniquement aujourd’hui. Cet ouvrage a le grand mérite d’être facile d’accès et de lecture fort agréable. Largement illustré par des reproductions (portraits, lieux, couvertures, cartes, médailles, lettres), il est doté d’une chronologie introductive, d’une bibliographie des publications de Quetelet, d’un dictionnaire biographique des principaux personnages, de deux index (personnages ; lieux et appellations) et bien entendu d’une riche bibliographie savante. Il deviendra très probablement un ouvrage de référence sur Quetelet. Il vient en tout cas compléter les nombreuses études, articles ou actes de colloques consacrés au savant belge, que Jean-Jacques Droesbeke connaît bien et qu’il cite méticuleusement.

6L’ouvrage revient en détail sur les aspects les plus connus de la vie de Quetelet : sa formation en mathématiques et astronomie ; son rôle dans la création de l’Observatoire de Bruxelles ; ses travaux de physique sociale et les sciences des populations ; sa théorie de l’homme moyen et sa présentation dans son ouvrage Sur l’homme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale (1835) ; sa contribution à l’essor des statistiques morales ; le parallèle établi entre la moyenne autour de laquelle se distribuent les erreurs des observations astronomiques et la moyenne autour de laquelle oscillent les éléments sociaux et moraux ; son implication dans les congrès internationaux de statistiques ; l’importance des positions qu’il occupe à l’Observatoire royal de Belgique et à l’Académie royale de Belgique.

7La biographie aborde avec le même souci de précision des aspects moins connus, comme sa thèse de doctorat en géométrie, consacrée à l’étude de coniques et qui fut la première soutenance dans la nouvelle université de Gand ; ses activités dans le recueil de données météorologiques dans le cadre de l’observatoire ; la publication des volumes sur le Climat de la Belgique (1845-1851) ; ses travaux sur l’amélioration de la mesure du temps et l’harmonisation de l’heure dans diverses localités belges ; son intérêt pour le télégraphe, pour le daguerréotype et sa participation à l’introduction de ce dernier en Belgique ; sa longue attente des instruments nécessaires au bon fonctionnement de l’Observatoire ; ses diverses publications d’initiation et de diffusion des savoirs astronomiques ou probabilistes auprès de publics cultivés mais non savants (Astronomie populaire en 1826, Traité d’astronomie élémentaire en 1827, Instructions populaires du calcul des probabilités en 1828) ; son action pour créer la première revue scientifique belge spécifiquement consacrée aux sciences mathématiques et physiques (Correspondance mathématique et physique, à partir de 1825) puis des séries de publications périodiques de l’Observatoire ; son implication dans le développement de bureaux statistiques pour les provinces belges et de la Commission centrale de statistique (1841), comme dans les opérations de recensement…

8Parmi les aspects peu connus, Jean-Jacques Droesbeke souligne le fort goût de Quetelet pour des registres de production non scientifique : dans son for intérieur, Quetelet paraît avoir toujours maintenu son intérêt pour les arts, pour la littérature et la poésie. Il a publié quelques poèmes et textes littéraires, et a émargé à diverses sociétés de littérature ou de beaux-arts. Il a contribué à fonder un cercle littéraire et gastronomique (la Société des douze, en 1824). Son insertion dans les milieux artistiques et littéraires n’a jamais cessé : il œuvre à la reconnaissance et l’intégration des beaux-arts à l’Académie royale (en 1846) puis à la création du Cercle artistique et littéraire (en 1847)

9La biographie ne néglige pas les dimensions plus personnelles, familiales voire intimes de la vie d’Adolphe Quetelet : ses origines familiales, ses déménagements, les naissances et les destins de ses enfants, la disparition de plusieurs de ses proches (son épouse, sa fille, deux petits-enfants), ses propres soucis de santé qui surgissent assez tôt. Jean-Jacques Droesbeke s’efforce même de nous fournir des éléments permettant d’entrevoir ses modes de vie, les questions financières qui se posent à la famille, les lieux qu’il fréquente ou qu’il habite, les adresses où il loge lors de ses voyages à Paris, l’organisation de ses journées… comme les tracas que lui causent les mouches quand il travaille (et qui feront même l’objet d’un poème). Il en ressort un portrait équilibré, qui sait faire une place à de très nombreux aspects de la vie de Quetelet, et qui nous rend finalement familier ce savant très souvent réduit à ses idées jugées aujourd’hui dépassées sur la physique sociale, la théorie de l’homme moyen et les statistiques morales.

10Si la diversité des intérêts et réalisations de Quetelet peut donner le tournis à tout lecteur du début du xxie siècle habitué à une extrême spécialisation des scientifiques, l’ouvrage de Jean-Jacques Droesbeke parvient à bien montrer les cohérences et les continuités des engagements de Quetelet. Au fil des pages surgit un savant très actif, grand travailleur, parfois prolifique, et souvent prudent dans ses prises de position politiques. Il tire profit des liens qu’il tisse avec d’autres savants, intellectuels voire responsables politiques, soit dans les différents établissements au sein desquels il exerce ses fonctions (de professeur notamment), soit dans les cercles qu’il fréquente, soit à l’occasion de ses divers voyages scientifiques. L’analyse de ses réseaux de sociabilités savantes et des relations étroites qu’il noue avec un grand nombre de figures de la scène scientifique européenne est un des aspects les plus notables de cette biographie : Quetelet n’est pas présenté comme un savant isolé, comme un créateur purement original. Il apparaît bien plus comme un savant pleinement inscrit dans son temps, au carrefour d’espaces de savoirs en plein essor (probabilités, statistiques, astronomie, météorologie, sciences morales, mathématiques).

11Dans cette perspective les nombreux voyages de Quetelet, sources de nouvelles relations amicales et scientifiques, de nouveaux soutiens, de nouvelles idées, font l’objet d’une présentation détaillée. Les quelques mois passés à Paris à l’automne 1823 ont notamment été décisifs : il en revient avec des idées précises sur la manière dont un observatoire est organisé et équipé, avec des arguments et des soutiens pour justifier la création d’un observatoire dans les territoires belges, avec des contacts fructueux tels Pierre-Simon Laplace, François Arago, Augustin Fresnel, le mathématicien et probabiliste Sylvestre-François Lacroix, ou encore Jean-Baptiste Joseph Fourier. Quetelet rapporte également de Paris de nouvelles compétences en sciences statistiques et des exigences plus grandes en matière de production de données statistiques. Si le séjour parisien paraît particulièrement déterminant pour la suite de la carrière et des travaux de Quetelet, ce n’est pas le seul dont il tire profit : ses voyages en Allemagne, en Angleterre, en Suisse ou en Italie contribueront aussi à élargir le réseau de ses interlocuteurs (Gauss, Goethe, Harding, Möbius…) et à enrichir ses connaissances scientifiques. Il participe ainsi au maillage des relations scientifiques dans l’Europe du xixe siècle. Sous la plume de Jean-Jacques Droesbeke, les interlocuteurs, les amis et proches de Quetelet prennent également vie à l’aide de courtes présentations biographiques et à travers des détails sur les modalités de leurs interactions (d’un point de vue pratique comme intellectuel).

12L’histoire de Quetelet croise celle d’un pays qui advient en 1830, la Belgique, dont les territoires ont connu des périodes révolutionnaires, l’annexion par la Première République puis par le Premier Empire napoléonien, puis l’intégration dans le Royaume uni des Pays-Bas (1815). L’action de Quetelet dans le développement de l’enseignement en mathématiques et astronomie, son engagement tenace pour créer le premier observatoire astronomique en Belgique, son implication dans le déploiement des outils de la statistique publique, ainsi que ses très nombreux engagements scientifiques et institutionnels à l’échelle nationale comme internationale, ont d’ailleurs contribué, à leur manière, à la construction du pays et à la constitution d’une vie scientifique nationale à rayonnement international. Ce qui est certain est que ses diverses réalisations s’inscrivent dans une période de bouleversements politiques et scientifiques et d’essor d’institutions scientifiques et universitaires belges.

13La biographie n’oublie évidemment pas de revenir en détail sur l’œuvre et l’action de Quetelet, qui participent également au développement du recours aux statistiques et probabilités dans la démarche scientifique (y compris dans les sciences morales, humaines, sociales), et à l’essor massif des démarches de mesure et de quantification (« l’avalanche des chiffres ») dans les domaines administratifs comme savants, qui marquent significativement le xixe siècle. Sur tous ces aspects, Jean-Jacques Droesbeke fournit au lecteur des extraits de textes éclairants. La lecture de cette biographie (minutieuse mais non laborieuse) est conseillée à toutes celles et tous ceux intéressés par ces questions.

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Pour citer cet article

Référence papier

Olivier Martin, « Jean-Jacques Droesbeke, Adolphe Quetelet. Passeur d’idées, 2021 »Histoire & mesure, XXXVIII-2 | 2023, 241-245.

Référence électronique

Olivier Martin, « Jean-Jacques Droesbeke, Adolphe Quetelet. Passeur d’idées, 2021 »Histoire & mesure [En ligne], XXXVIII-2 | 2023, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/histoiremesure/20189 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/histoiremesure.20189

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Auteur

Olivier Martin

Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS), Université Paris Cité. E-mail : olivier.martin@u-paris.fr

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Droits d’auteur

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