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Comptes rendus et notes critiques

BATES (Richard), Psychoanalysis and the family in twentieth-century France. Françoise Dolto and her legacy

Manchester, Manchester University Press, 2022, 280 p.
Victoria Chantseva
p. 330-334
Référence(s) :

BATES (Richard), Psychoanalysis and the family in twentieth-century France. Françoise Dolto and her legacy, Manchester, Manchester University Press, 2022, 280 p.

Texte intégral

  • 1 Jean-François de Sauverzac, Françoise Dolto : itinéraire d’une psychanalyste. Essai, Paris, Flamma (...)
  • 2 Guy Barret, Allô, maman, Dolto. Halte à la Doltomania !, Paris, Regine Deforges, 1992 ; Didier Ple (...)

1La vie de Françoise Dolto a fait l’objet de multiples études en France1. Figure à la fois immensément populaire et controversée, elle continue d’exercer une grande influence sur les professionnels de l’enfance et de l’éducation nonobstant de nombreuses critiques2. Quelle était la demande implicite que Dolto a su combler ? Quelles étaient les conditions culturelles, sociales et politiques de la formation de ses idées et de leur réception favorable ? C’est à ces questions que répond l’historien britannique Richard Bates, en posant un regard nouveau sur la biographie de la célèbre psychanalyste française. L’ouvrage est issu de sa thèse de doctorat et s’appuie sur l’analyse des fonds jusqu’alors inexploités des Archives nationales, dont les archives familiales, la correspondance privée, les dossiers des cas cliniques et les lettres de l’auditoire des émissions radiophoniques de Dolto.

  • 3 Dagmar Herzog, Cold War Freud: psychoanalysis in an age of catastrophes, Cambridge, Cambridge univ (...)
  • 4 Michal Shapira, The war inside: psychoanalysis, total war, and the making of the democratic self i (...)
  • 5 Camille Robcis, La loi de la parenté. La famille, les experts et la République, Paris, Éditions Fa (...)
  • 6 Sandrine Garcia, Mère sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants, Paris, La Déc (...)

2S’inscrivant dans la perspective historiographique de Dagmar Herzog3, Michal Shapira4 et Camille Robcis5, Richard Bates traite la psychanalyse comme un phénomène culturel majeur, dont les enjeux et la portée dépassent largement les débats théoriques. Cette attention soutenue à l’arrière-plan de la psychanalyse l’amène à proposer une « “histoire culturelle” de Dolto » (p. 17), en examinant de près sa trajectoire, de son enfance à son statut de « radio star », et en reliant systématiquement les éléments biographiques au contexte intellectuel et politique de l’époque. Dès l’introduction, l’auteur pointe l’ambivalence du charisme doltonien : malgré ses revendications progressistes dans le domaine de la sexualité infantile, par sa défense de l’ordre hétérosexuel traditionnel, Dolto se range du côté de la droite conservatrice. En même temps, en se distanciant quelque peu des analyses de Sandrine Garcia6, Richard Bates cherche à déceler dans le succès de Dolto plus qu’un avatar de la domination symbolique de la classe bourgeoise. Car, souligne-t-il, outre avoir acquis à sa cause un public large et socialement varié, la doctrine doltonienne véhicule bel et bien une transformation paradigmatique du rapport à l’enfant. Françoise Dolto, soutient-il, est une figure transitoire, sa vie et son œuvre reflétant les grandes transformations de la société française du XXe siècle.

3Le livre s’organise en six chapitres, chacun étudiant une étape ou un aspect de la carrière de Dolto, à l’exception du premier chapitre qui pose le décor en brossant le panorama de la psychanalyse en France avant 1939, la façon dont les idées de Freud sont reçues et assimilées par les intellectuels français, les horizons idéologiques et politiques des premiers psychanalystes. Richard Bates met en exergue le concept de « névrose familiale » et souligne les préoccupations natalistes des années d’entre-deux-guerres, la persistance des valeurs patriarcales, l’assignation des femmes à la domesticité : autant d’éléments politiques et idéologiques qui ont exercé, selon lui, un impact fondamental sur Dolto. L’auteur signale que ses maîtres de pensée, René Laforgue (son psychanalyste) et Édouard Pichon (son directeur de thèse), appartiennent à la droite conservatrice. Or, paradoxalement, tout en insistant sur l’infériorité des femmes, ces théoriciens favorisent l’obtention d’emplois à certaines de leurs protégées, dont Françoise Dolto, à condition tout de même que ces dernières restent dans le périmètre des domaines pensés comme féminins.

  • 7 Isabelle Grellet, Caroline Kruse, Des jeunes filles exemplaires : Dolto, Beauvoir et Zaza, Paris, (...)

4Le deuxième chapitre explore la jeunesse de Françoise Marette, future Dolto, les stratégies sociales de sa famille et sa difficile lutte pour l’obtention d’un rôle social actif. Issue de la grande bourgeoisie catholique parisienne, élevée dans une ambiance fort codifiée, la jeune femme est toute destinée à occuper des places subordonnées, à être « bien mariée » et à se sacrifier pour les intérêts familiaux. Sortir de cette trajectoire n’est possible que sous certaines conditions, que l’historien s’efforce de mettre en relief. En se référant à l’ouvrage d’Isabelle Grellet et de Caroline Kruse7, Richard Bates souligne le caractère transitionnel des destins féminins de cette époque. Mise sur le devant de la scène par la guerre de 1914-1918 et devenue socialement acceptable, la carrière médicale – pédiatrie, en l’occurrence – ouvre une porte de sortie de l’enclos familial oppressant, alors que le cercle psychanalytique offre un nouveau vocabulaire savant pour interpréter les relations familiales. Or, remarque Richard Bates, cette rupture n’est pas aussi radicale que Dolto le laisse entendre elle-même dans son autobiographie, en particulier pour ce qui est de sa doctrine psychanalytique qui pathologise l’émancipation féminine et naturalise les hiérarchies sociales.

5Le troisième chapitre étudie les débuts professionnels de Françoise Dolto entre 1939 et 1945, la formation de son propre foyer familial et les tensions politico-religieuses qui tiraillent le mouvement psychanalytique français. Restée à Paris durant l’Occupation, Dolto s’intéresse de plus en plus aux problèmes d’éducation des enfants, conjugue dans sa pratique la médecine et le raisonnement psychanalytique et cherche à diffuser son approche « holistique » de la santé qui postule le lien entre corps et psyché. En même temps, elle assimile certains éléments idéologiques du régime de Vichy. L’auteur met en lumière la plasticité politique des idées de Dolto : dans ses débuts de conseillère aux parents, la psychanalyste cherche à se faire publier tantôt dans la presse de droite tantôt de gauche, en y envoyant d’ailleurs plus ou moins les mêmes textes. Ayant elle-même subi la pression intrusive et culpabilisante de sa famille, elle s’insurge contre ce qu’elle appelle le « discours de culpabilité » de l’Église catholique, qui contribue à la lourde atmosphère de culpabilité imprégnant la société française de cette époque.

6Le quatrième chapitre examine en détail la popularisation de la psychanalyse qu’entreprend Dolto dans la période entre 1945 et 1968. La société française s’engageant dans le soutien institutionnel des familles, la prime éducation et les difficultés personnelles et familiales attirent de plus en plus l’attention publique. Dans ce contexte, le savoir psychanalytique se présente comme un outil de prévention et Dolto participe à sa diffusion en proposant des solutions pratiques et concrètes aux problèmes du quotidien qu’elle traduit dans les termes psychanalytiques (« névrose », « castration », « complexe », etc.). Ces interventions sont l’occasion de disséminer ces notions en les articulant à l’intérêt croissant envers les besoins et les points de vue des enfants.

7Le cinquième chapitre est consacré au rôle joué par Dolto dans le traitement psychanalytique de l’autisme en France ainsi qu’aux controverses que celui-ci a soulevé. Une conception spécifique du rôle maternel, affirmé en accord avec sa formation et à contre-pied du mouvement féministe des années 1960-1970, constitue le socle de ce que Richard Bates identifie comme l’aspect le plus polémique de son héritage, à savoir la conviction qu’à l’origine de l’autisme se trouve une attitude pathologique de la mère. En effet, durant toute sa carrière, Dolto est convaincue que le pouvoir qu’exercent les mères sur les enfants risque toujours de déborder en provoquant chez ces derniers des perturbations psychosomatiques sévères (ce qui correspond, d’ailleurs, à l’interprétation de ses propres conflits avec sa mère). Par conséquent, d’après elle, la thérapie des troubles psychotiques doit consister dans l’établissement des barrières entre l’enfant et l’environnement familial délétère. Une telle approche s’articule également avec le mouvement antipsychiatrique des années 1970 en affirmant la possibilité de guérir les enfants diagnostiqués d’autisme.

8Le dernier chapitre parcourt la période entre 1968 et 1988, en s’attardant sur les diverses interventions médiatiques de Dolto et sur la création des Maisons Vertes. Socialement prévisible pour une femme, sa spécialisation sur les problèmes familiaux et la thérapie des enfants s’avère une mine d’or du point de vue de l’attractivité médiatique. Jouant sur plusieurs cordes socialement sensibles, Dolto a su aborder de front une question que se posent alors un très grand nombre de personnes : comment se conduire avec les enfants de manière à assurer leur bonheur et leur épanouissement personnel ? Sa critique des pratiques disciplinaires, sa défense de la liberté d’expression de l’enfant et de son droit à la sexualité lui valent la réputation de défenseure de la « cause de l’enfant », position qui rentre particulièrement en résonance avec les revendications anti-autoritaires des années post-1968. Or, remarque Richard Bates, convaincue que les sources des troubles du comportement individuel siègent dans une « névrose familiale », Dolto plaide en même temps pour la préservation du cocon familial et la distribution traditionnelle des rôles parentaux. Selon l’auteur, la consécration de Françoise Dolto en tant que gourou de parentalité tient à cette capacité d’incarner un compromis entre tradition et renouvellement.

9Une des ambitions de l’auteur est de contextualiser l’œuvre de Dolto en détruisant l’illusion que celle-ci colporte la « vérité intemporelle sur la condition humaine » (p. 232). On peut de ce fait regretter que cette étude ne s’attache pas davantage à présenter à la fois les « passeurs » et les concurrents de Dolto et à montrer les conséquences de sa position structurelle nodale de formatrice de toute une cohorte de spécialistes de la psychothérapie des enfants en France. Cet ouvrage riche et stimulant permet malgré tout de mieux comprendre le parcours de Françoise Dolto, ses convictions, son réseau ainsi que ses ressources intellectuelles et sociales. En se tenant à distance aussi bien du discours apologétique que dénonciateur, Richard Bates écrit une histoire claire et distanciée, qui permet d’entrevoir les passerelles et les articulations entre des agendas politiques opposés.

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Notes

1 Jean-François de Sauverzac, Françoise Dolto : itinéraire d’une psychanalyste. Essai, Paris, Flammarion, 1994 ; Daniela Lumbroso, Françoise Dolto : la vie d’une femme libre, Paris, Plon, 2007 ; Yann Potin (dir.), Archives de l’intime. Françoise Dolto, Paris, Gallimard, 2008 ; Caroline Eliacheff, Françoise Dolto : une journée particulière, Paris, Flammarion, 2018.

2 Guy Barret, Allô, maman, Dolto. Halte à la Doltomania !, Paris, Regine Deforges, 1992 ; Didier Pleux, Génération Dolto, Paris, Odile Jacob, 2008.

3 Dagmar Herzog, Cold War Freud: psychoanalysis in an age of catastrophes, Cambridge, Cambridge university press, 2017.

4 Michal Shapira, The war inside: psychoanalysis, total war, and the making of the democratic self in postwar Britain, Cambridge, Cambridge university press, 2013.

5 Camille Robcis, La loi de la parenté. La famille, les experts et la République, Paris, Éditions Fahrenheit, 2016 [2013].

6 Sandrine Garcia, Mère sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants, Paris, La Découverte, 2011.

7 Isabelle Grellet, Caroline Kruse, Des jeunes filles exemplaires : Dolto, Beauvoir et Zaza, Paris, Hachette, 2004.

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Pour citer cet article

Référence papier

Victoria Chantseva, « BATES (Richard), Psychoanalysis and the family in twentieth-century France. Françoise Dolto and her legacy »Histoire de l’éducation, 160 | 2023, 330-334.

Référence électronique

Victoria Chantseva, « BATES (Richard), Psychoanalysis and the family in twentieth-century France. Françoise Dolto and her legacy »Histoire de l’éducation [En ligne], 160 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/histoire-education/9168 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/histoire-education.9168

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