Navigation – Plan du site

AccueilNuméros160Comptes rendus et notes critiquesBODÉ (Gérard), LEMBRÉ (Stéphane) ...

Comptes rendus et notes critiques

BODÉ (Gérard), LEMBRÉ (Stéphane) et THIVEND (Marianne) (dir.), Une formation au travail pour tous ? La loi Astier, un projet pour le XXe siècle

Paris, Classiques Garnier, coll. Histoire des techniques 25, 2022, 416 p.
Philippe Marchand
p. 323-327
Référence(s) :

BODÉ (Gérard), LEMBRÉ (Stéphane) et THIVEND (Marianne) (dir.), Une formation au travail pour tous ? La loi Astier, un projet pour le XXe siècle, Paris, Classiques Garnier, coll. Histoire des techniques 25, 2022, 416 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage est issu d’un colloque qui s’est tenu à Lyon en juin 2019 à l’occasion du centenaire de la loi Astier (25 juillet 1919). Précédé d’une longue introduction justifiant le retour sur cette loi au prisme de différentes historiographies, le livre comprend quatre parties.

2La première, intitulée « Naissance d’une loi », est d’abord consacrée à un retour en amont pour comprendre le contexte dans lequel la loi Astier a été pensée, discutée et votée, puis à un regard en aval pour tenter de mesurer les effets de la loi. Dans cette optique, Gérard Bodé dresse un indispensable état des lieux de l’offre d’enseignement technique, industriel, commercial et agricole en 1900. Pour cela, il utilise les rapports rédigés lors de l’Exposition internationale de Paris. S’ils constituent une source précieuse, ils sont révélateurs des incertitudes de leurs auteurs dans l’utilisation du terme apprentissage, dans la délimitation des finalités de l’enseignement commercial. Rendre intelligible la loi Astier impose par ailleurs de poser trois questions. Est-ce une loi d’après-guerre, c’est-à-dire une loi imposée par les circonstances ? Est-ce la première loi de massification post-primaire ? Saluée par la CGT et la SFIO comme une conquête sociale, la loi Astier ne serait-elle pas d’abord une loi sur le travail des jeunes ? Pour Stéphane Lembré, répondre à ces questions impose de retracer la naissance de la loi marquée par de longs et nombreux débats portant sur l’opportunité d’une formation et sur le lieu où elle peut s’effectuer. Partant de l’examen de situations locales, Guy Brucy revient de son côté sur le bilan de la loi Astier longtemps considéré comme décevant à l’aune des statistiques. Il montre que l’existence de forces de résistance ne doit pas occulter les initiatives d’acteurs locaux qui, en accord avec la Direction de l’enseignement technique, ont contribué non seulement à développer l’apprentissage, mais aussi à faire de la loi Astier un texte fondateur. Guy Brucy rappelle à juste titre le rôle capital d’Hippolyte Luc, directeur de l’enseignement technique. Enfin, la création pendant l’entre-deux-guerres de nouvelles institutions fédérant et représentant l’ensemble des artisans fait surgir la question de l’apprentissage artisanal dont la loi Astier ne parle guère. La loi Walter-Paulin du 10 mars 1937, dont Cédric Perrin suit la genèse, vient donc combler un vide. Tout en satisfaisant la volonté d’autonomie des chambres de métiers, elle fige l’apprentissage artisanal dans un cadre dépassé expliquant les tensions de l’après-guerre.

3Dans la seconde partie, « Entreprises, formations, métiers », les auteurs examinent les liens existants entre enseignement technique et entreprises. En confrontant les archives de l’Union des industries métallurgiques et minières (niveau national) et la Chambre syndicale des industries métallurgiques du Rhône (niveau local), Daniel Fraboulet met en évidence d’une part le rôle des différents acteurs de ce secteur industriel pour tenter de résoudre le problème de la formation professionnelle, d’autre part la position patronale dans les débats sur ses finalités et son financement. Si de 1936 à 1949, le patronat métallurgique a indéniablement manifesté un intérêt constant pour les établissements de formation professionnelle, Antoine Vernet fait remarquer qu’il ne s’interroge guère sur les enjeux des savoirs diffusés et des qualifications obtenues. Il laisse agir les organisations nationales et leurs représentants au sein des instances de l’enseignement technique. Les archives de l’École d’apprentissage des Omnibus de Lyon (1976-1982) croisées avec les dossiers de carrière de 512 ouvriers permettent par la suite à Florence Martignon de montrer la part prise par l’école dans la gestion de la main-d’œuvre. André D. Robert et Yves Verneuil s’intéressent quant à eux aux syndicats du personnel de l’enseignement technique dans le premier tiers du XXe siècle. Une comparaison avec leurs homologues des enseignements primaire et secondaire montre qu’ils ne témoignent d’aucune originalité si ce n’est un ouvriérisme qui ne peut cependant dissimuler l’opposition dans le personnel des « manuels » et des « intellectuels ». En atteste la création d’une section séparée pour le personnel des ateliers dans le syndicat unifié de 1936. Par ailleurs, l’analyse du discours syndical met en évidence la complexité de l’identité du personnel de l’enseignement technique comme le signalent les tensions catégorielles.

4La troisième partie, « Les frontières de la loi Astier », interroge la loi au prisme du genre pour faire découvrir ses « impasses » et ses « impensés ». Abordant la question de l’enseignement agricole ménager proposé aux jeunes filles à partir des années 1918-1921, Fabien Knittel met en lumière sa visée morale destinée à perpétuer un ordre patriarcal. La barrière du genre déjà très forte dans les filières techniques et professionnelles l’est encore plus avec la loi du 2 août 1918 regroupant les écoles d’agriculture existantes et en créant de nouvelles. C’est seulement dans les années 1970 qu’agricultrice deviendra réellement un métier. Charles-Antoine Wanecq propose un deuxième cas d’étude. Dans les années 1940-1970, il existe deux voies d’accès au transport sanitaire. L’une, organisée par la Croix-Rouge, est occupée par des femmes ayant reçu une formation professionnelle sanctionnée par un examen ; l’autre, majoritairement masculine et n’exigeant qu’une simple déclaration en préfecture, est défendue par les syndicats professionnels. Charles-Antoine Wanecq montre que le modèle féminin ne l’emporte pas en raison de la construction genrée de la profession. Au début des années 1960, les classes de BEP et de CAP connaissent pour leur part une expérience de contrôle continu s’étendant progressivement à l’ensemble de l’enseignement professionnel. Elle fait alors de la filière professionnelle un espace d’expérimentation susceptible de renouveler le contenu et les pratiques des matières enseignées. Pour Maryse Lopez, son arrêt au terme des années 1980 ne signifie pas la disparition des pratiques initiées avec le contrôle continu. Le dernier cas de cette partie est plus récent. Créé en 2011, le baccalauréat professionnel Accompagnement soins et services à la personne pouvait constituer une opportunité pour une voie professionnelle. Nicolas Divert recense les difficultés rencontrées lors de la création de ce nouveau diplôme que le milieu professionnel ne reconnaît pas. On peut en attendre qu’il revalorise la situation de ceux et celles qui pratiquent un métier dont notre société a tant besoin. Pessimiste, Nicolas Divert note que « rien n’est moins sûr ».

5La dernière partie, « Perspectives internationales. Regards en miroirs », propose un changement d’échelle ouvrant à des comparaisons. Stéphane Lembré examine les effets de la loi Astier dans l’Algérie coloniale. Il montre qu’avant la loi comme après, le développement de l’enseignement technique et professionnel a été constamment entravé par les rapports de pouvoir entre la métropole et les grands colons hostiles à tout enseignement de masse susceptible de favoriser l’émancipation de la population. Le projet de prolongation des scolarités voulu par la loi Astier n’a guère concerné les Français musulmans. Contribuant à l’idée que la préparation au travail est une des fonctions premières de la scolarisation publique, le Smith-Hugues National Vocational Education Act promulgué en 1917, soit deux ans avant la loi Astier, constitue un jalon important dans l’histoire de l’enseignement professionnel aux États-Unis. Dressant le bilan de cette loi, Sébastien-Akira Alix met en évidence le déphasage entre la conception de l’enseignement professionnel de ses auteurs et les attentes des milieux économiques. Abordant l’histoire des négociations entre État, milieux économiques, patronaux, instances syndicales en Suisse entre 1880 et 1940, Lorenzo Bonomi souligne l’esprit consensuel y présidant. Les instances syndicales ont toujours soutenu les initiatives des associations professionnelles en raison de leur faiblesse mais aussi de leur peu d’intérêt pour les questions d’enseignement et de formation professionnelle. L’étude du système de régulation de la formation professionnelle et de l’apprentissage à Florence de 1861 à l’époque fasciste par Anna Pelligrino met en lumière le rôle joué par les initiatives privées, l’État restant à l’écart. L’auteur montre aussi que l’apprentissage ne se réduisait pas à l’amélioration des compétences professionnelles. Il marquait l’entrée du jeune travailleur dans la communauté sociale avec sa propre éthique et son sentiment d’appartenance collective.

6Une longue bibliographie et trois index (noms de personnes, noms de lieux, noms des entreprises, établissements et institutions cités) complètent l’ensemble.

7En conclusion, cet ouvrage qui s’inscrit à la rencontre de plusieurs champs historiographiques doit devenir une référence pour tous ceux qui s’intéressent à la formation au travail. Il ouvre de nombreuses perspectives de recherches. Et surtout, il peut éclairer le débat contemporain récurrent sur la revalorisation de la formation professionnelle. Ce n’est pas un de ses moindres mérites.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Marchand, « BODÉ (Gérard), LEMBRÉ (Stéphane) et THIVEND (Marianne) (dir.), Une formation au travail pour tous ? La loi Astier, un projet pour le XXe siècle »Histoire de l’éducation, 160 | 2023, 323-327.

Référence électronique

Philippe Marchand, « BODÉ (Gérard), LEMBRÉ (Stéphane) et THIVEND (Marianne) (dir.), Une formation au travail pour tous ? La loi Astier, un projet pour le XXe siècle »Histoire de l’éducation [En ligne], 160 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/histoire-education/9133 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/histoire-education.9133

Haut de page

Auteur

Philippe Marchand

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search