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Comptes rendus et notes critiques

DECAYEUX-CUVILLIER (Maryse), Des mathématiques pour les filles ? L’exemple de l’enseignement primaire dans la Somme de 1881 à 1923

Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2019, 451 p.
Marc Moyon
p. 316-320
Référence(s) :

DECAYEUX-CUVILLIER (Maryse), Des mathématiques pour les filles ? L’exemple de l’enseignement primaire dans la Somme de 1881 à 1923, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2019, 451 p.

Texte intégral

1Le livre est le texte remanié de la thèse « Histoire de l’enseignement mathématique pour les filles dans les écoles primaires publiques et privées de la Somme de 1881 à 1923 », soutenue sous la direction de Bruno Poucet à l’université d’Amiens en juillet 2017 et couronnée du prix de thèse « Amiens Métropole » en 2018.

  • 1 Caroline Ehrhardt et Renaud d’Enfert ont montré que les mathématiques étaient et restent une « for (...)

2La thématique est d’actualité avec l’ensemble des questions de genre ou de parité qui s’imposent aujourd’hui à toutes les actrices et tous les acteurs des mathématiques1. Ici, le contexte étudié est celui de la Somme à la charnière entre les XIXe et XXe siècles (pour l’enseignement élémentaire principalement mais aussi pour le primaire supérieur et l’école normale). Plus précisément, les bornes chronologiques choisies sont 1881 et 1923, chacune correspondant à la parution d’instructions officielles pour l’enseignement primaire (p. 26). Les méthodes de Maryse Decayeux-Cuvillier sont de nature historique. « Tout au long de cet ouvrage, [explique l’auteure, elle a] cherché à [s’]approcher au plus près des pratiques des maîtres et des résultats des élèves, afin de mesurer, à travers une discipline scolaire, l’efficacité des réformes voulues par les républicains, de 1881 à 1923 » (p. 391). Pour cela, elle a mené un travail inédit et exigeant dans de nombreuses archives, comprenant notamment des travaux d’élèves et des rapports d’inspection (consultés aux Archives nationales, archives départementales du Nord, archives départementales de la Somme, archives municipales d’Abbeville, archives municipales d’Amiens, archives du musée national de l’Éducation de Rouen ou aux archives de la Sainte-Famille). Maryse Decayeux-Cuvillier se situe dans le prolongement des études pionnières d’André Chervel et plus récemment de Renaud d’Enfert. Dans sa préface, Bruno Poucet reconnaît le travail mené par l’auteure : « Loin de se noyer dans cet océan de documentation, Madame Decayeux-Cuvillier a essayé d’interroger les documents, de prendre la distance nécessaire tout en n’étant pas prisonnière d’un modèle mécanique qu’il suffirait d’appliquer pour tenter de comprendre ce qui s’est passé » (p. 12).

3L’ouvrage est rédigé autour de quatre parties, la description des sources utilisées, une large bibliographie séparant les « instruments de travail et bibliographie générale » d’une « bibliographie spécifique sur le sujet » ainsi qu’une intéressante annexe composée de sujets d’examens (certificat d’études primaires élémentaires et supérieures, brevets élémentaires et supérieurs). L’ensemble est parfaitement structuré et l’écriture rend accessible aux lectrices/lecteurs le travail réalisé. L’ouvrage est à l’intersection de l’histoire de l’enseignement des mathématiques et de celle des politiques éducatives. Il s’agit incontestablement d’un ouvrage de référence pour l’enseignement des mathématiques pour les jeunes filles (de l’enseignement primaire jusqu’à l’école normale) où l’auteure donne à voir, contrairement peut-être aux a priori, le bon niveau atteint en mathématiques pour les jeunes filles : l’« étude a également montré que la situation des filles s’est fortement améliorée entre [1893 et 1923] : elles sont aussi performantes que les garçons en fin de période. […] À l’école élémentaire, les filles reçoivent le même enseignement que les garçons dans le domaine mathématique et elles maîtrisent les mêmes compétences. […] À tous les niveaux du primaire, les filles peuvent réussir les mêmes examens que les garçons, tels le certificat d’études primaires, le certificat d’études primaires supérieures, le brevet élémentaire ou le brevet supérieur » (p. 393-394). L’auteure montre aussi que l’enseignement mathématique, dont les programmes masculin et féminin s’identifient progressivement sur la période considérée (privilégiant le raisonnement), aide les jeunes filles (au moins à Amiens) à améliorer leur niveau de formation et leur permet de prétendre à des professions mieux rémunérées et plus variées. Ainsi, l’auteure conclut : « les mesures prises par les républicains en faveur de l’enseignement féminin se sont révélées efficaces » (p. 398).

  • 2 Renaud d’Enfert, Hélène Gispert, Josiane Hélayel, L’enseignement mathématique à l’école primaire : (...)
  • 3 L’étude collective de leçons, telle que décrite par l’auteure (p. 160 et suivantes), m’a immédiate (...)

4Dans la première partie de son ouvrage intitulée « L’enseignement mathématique de l’Ancien Régime à la fin du 19e siècle », l’auteure s’intéresse aux « programmes et plans d’études des écoles primaires » (p. 29-75), puis, dans un second chapitre, au « discours des autorités pédagogiques nationales et locales » (p. 77-122). Les sources du premier chapitre sont largement communes à Renaud d’Enfert2 sans délaisser la consultation des sources comme les Bulletins administratifs et les Bulletins universitaires (1828-1849). Dans le second chapitre, l’auteure part du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire (1887), pour s’intéresser ensuite aux discours des « personnalités faisant autorité en matière d’enseignement » (p. 22 et p. 77) comme les inspecteurs primaires, notamment lors des conférences pédagogiques – que Jules Ferry rétablit en 1880 – distinguant parfaitement le national du local (privilégiant ici naturellement la Somme). L’auteure observe peu de décalage entre les instructions officielles, les discours nationaux et leurs déclinaisons locales : « au niveau local, les différences portent éventuellement sur les “marottes” de tel ou tel inspecteur, et les discours sont en général plus concrets, car s’appuyant sur des exemples précis » (p. 122). C’est dans la seconde partie « l’enseignement mathématique au quotidien dans les écoles primaires élémentaires de la Somme 1882-1923 » que l’auteure tente d’entrer, autant que faire se peut, dans les classes. Cette partie est composée de trois chapitres partant de « l’organisation de la scolarité pour les filles » (p. 125-144) jusqu’aux « constats des inspecteurs » (p. 187-200). Dans le chapitre « L’arithmétique, la géométrie et le système métrique dans les classes élémentaires de la Somme » (p. 145-186), l’auteure examine les manuels scolaires et d’autres matériels d’enseignement (collectifs et individuels). Elle s’attache aussi aux leçons des maîtres (entre autres celles d’application)3 et aux cahiers d’élèves. Là encore, cette partie est riche des archives consultées. L’auteure centre la troisième partie sur « l’épreuve d’arithmétique au certificat d’études dans la Somme. 1893-1923 » avec un premier chapitre sur « le certificat d’études primaires élémentaires » (p. 203-232), puis un second sur « la culture scolaire acquise par les élèves de l’école élémentaire à travers les copies du certificat d’études » (p. 233-264). Dans cette partie, outre les propos généraux sur le certificat d’études, l’auteure met en œuvre une étude à la fois qualitative et quantitative de ses sources : les copies. Enfin, comme la précédente, la quatrième partie intitulée « l’enseignement mathématique dans le haut enseignement primaire. 1881-1923 » se compose de deux chapitres avec « l’enseignement mathématique « dans l’enseignement primaire supérieur » (p. 267-340) et « à l’école normale d’institutrices d’Amiens » (p. 341-390). Le travail de l’auteure est toujours aussi remarquable tellement elle utilise à bon escient les archives consultées. Elle s’appuie ainsi sur des données fiables (qualitatives et quantitatives) pour mettre en évidence ses principaux résultats concernant la formation mathématique des jeunes filles à l’école primaire supérieure d’Amiens ou à l’école normale de cette même ville.

5Au total, comme l’indique Bruno Poucet à la fin de sa préface, « ce n’est pas un ouvrage d’érudition mais un livre qui nous aide également à penser l’école aujourd’hui en l’installant dans la profondeur historique » (p. 14). Les travaux de recherche ou de vulgarisation scientifique sur les mathématiques de l’enseignement primaire sont suffisamment rares pour souligner l’intérêt et la valeur de cette histoire contextuelle écrite par Maryse Decayeux-Cuvillier. On ne peut qu’espérer lire d’autres travaux de ce type pour d’autres départements ou académies, afin d’enrichir l’historiographie de l’histoire locale et aider à mieux cartographier les mathématiques de l’enseignement primaire dans une perspective globale.

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Notes

1 Caroline Ehrhardt et Renaud d’Enfert ont montré que les mathématiques étaient et restent une « forme de discrimination sexuée » et c’est bien la « question de la place des femmes dans la société » qui se joue ; Caroline Ehrhardt, Renaud d’Enfert Renaud, Apprendre les maths, à quoi ça sert ? Mathématiques et enseignement au fil de l’histoire, Paris, Le Square Éditions, 2016, p. 49, 54. Plus largement, est aujourd’hui interrogée la désaffection pour les sciences en général des jeunes filles dans l’enseignement secondaire comme dans les orientations professionnelles ; voir Marc Peigne, Grégoire Allaire Grégoire, Synthèse nationale et de prospective sur les mathématiques, Paris, Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, 2022, vol. 1.

2 Renaud d’Enfert, Hélène Gispert, Josiane Hélayel, L’enseignement mathématique à l’école primaire : de la Révolution à nos jours, Paris, Institut national de recherche pédagogique, 2003.

3 L’étude collective de leçons, telle que décrite par l’auteure (p. 160 et suivantes), m’a immédiatement fait penser aux Lesson Studies actuelles ; John Elliott, « Developing a science of teaching through lesson study », International Journal for Lesson and Learning Studies, vol. 1, n2, 2012, p. 108-125.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marc Moyon, « DECAYEUX-CUVILLIER (Maryse), Des mathématiques pour les filles ? L’exemple de l’enseignement primaire dans la Somme de 1881 à 1923 »Histoire de l’éducation, 160 | 2023, 316-320.

Référence électronique

Marc Moyon, « DECAYEUX-CUVILLIER (Maryse), Des mathématiques pour les filles ? L’exemple de l’enseignement primaire dans la Somme de 1881 à 1923 »Histoire de l’éducation [En ligne], 160 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/histoire-education/9113 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/histoire-education.9113

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Auteur

Marc Moyon

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