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Des figures de la loyauté : un regard sur l’éthique chevaleresque, Diego Rodríguez de Almela*

De las figuras de la lealtad: una mirada sobre la ética caballeresca, Diego Rodríguez de Almela
On the figures of loyalty: a look at chivalric ethics, Diego Rodríguez de Almela
Constant Ranoux

Résumés

Diego Rodríguez de Almela, religieux et historien du XVe siècle, se distingue de ses contemporains par sa vision politique de l’histoire : il place au centre de toute sa production historiographique l’unité des royaumes péninsulaires, et sait, parfois, la réécrire pour servir la montée en puissance des Rois Catholiques. Au cœur de ses lectures géopolitiques passées et présentes, Diego Rodríguez de Almela développe une véritable réflexion sur la figure du combattant, et plus encore du chevalier. La loyauté, pilier (souhaité) de la chevalerie depuis le XIIIe siècle, intervient à plusieurs reprises, quoique dissimulée, dans son discours. Le présent article se penche alors sur l’œuvre morale et militaire d’Almela pour y chercher sa (re)définition de la loyauté, pour mesurer l’importance conférée par un homme d’Église, à la fin du Moyen Âge, à la vertu de loyauté.

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Texte intégral

Introduction

  • * * La rédaction de cet article est le fruit de l’invitation généreuse du professeur Patricia Rochwer (...)
  • 1 La loyauté – en son acception française – est une notion qui induit bien moins de sens que la lealt (...)
  • 2 Thèse en cours d’élaboration, « La loyauté chevaleresque : définition(s) et représentation(s) d’une (...)

1On prête bien souvent au chevalier, de quelque époque, de quelque contrée qu’il soit, la qualité du serviteur loyal. On reconnaît, instinctivement presque, que cette qualité fait partie d’un arsenal chevaleresque, mais qu’en sait-on, si ce n’est qu’elle dépend d’un contexte spatio-temporel et politique ? Qu’est-ce que la lealtad1 ? Répond-elle d’une éthique chevaleresque, ou est-elle l’éthique chevaleresque elle-même ? Dans ce travail qui s’inscrit dans le cadre de recherches doctorales, l’enjeu est de déterminer ce point2, de comprendre ce qu’était la loyauté au Moyen Âge en Castille : comment était-elle décrétée ? Comment était-elle pensée ? Quelles concordances, quelles divergences y avait-il entre la pratique et la théorie, entre une pensée et une autre, entre un individu et un autre ?

  • 3 Il consacre une loi à sa définition, une définition spécifiquement attachée aux chevaliers : il s’a (...)
  • 4 Plus connu sous le titre de Tratado de los doce sabios, dont la première édition est tardive (1502) (...)

2Ces recherches doivent porter sur les XIIIe et XVe siècles. Ceci s’explique facilement. Le XIIIe siècle est celui de l’avènement de la loyauté castillane ; on n’en trouve en effet les premières occurrences que lorsqu’Alphonse X cherche à la définir, avec, entre autres, les Siete Partidas3 – et, un peu avant lui, lorsque son père commande le Libro de los doce sabios o Tratado de la nobleza y lealtad4. Peu utilisé, et seulement ponctuellement jusqu’alors, le sens définitif du terme de loyauté ne se forge qu’à cette époque. Contraignante, obligeante, la loyauté n’est récupérée dans les revendications chevaleresques qu’au XVe siècle. Pour conjuguer théorie et pratique, pour mesurer les sens et les implications d’une loyauté structurelle, ou revendiquée comme telle, il faut donc s’intéresser aux XIIIe et XVe siècles.

  • 5 Alphonse X, op. cit., , fol. 72r, « Ca esta es bondad en que se acaban e se encierran todas las bue (...)

3Nos premières recherches suggèrent qu’il existe autant de conceptions de la loyauté qu’il y a eu de penseurs ; et ces conceptions ne veulent en aucun cas dire que la loyauté diffère d’une pensée à une autre. Elles disent seulement que cette notion est alors en train d’évoluer. Elles induisent une base fixe, commune, absolue, et des ajustements, qui relèveraient, pour leur part, d’une donne politique (et parfois personnelle) spécifique à chacun de ceux qui invoquent cette idée de loyauté. Pour déterminer le sens exact de la loyauté en Castille à la fin du Moyen Âge, nous nous proposons d’interroger ici ses manifestations dans l’œuvre historiographique de Diego Rodríguez de Almela. Malgré le ferme ancrage de l’historien dans le XVe siècle, où il est né, où il a vécu et composé, il est un intellectuel, et non un combattant. Le regard qu’il porte sur la loyauté militaire est donc en grande partie théorique, et peut relier une théorie ancienne (stabilisation au XIIIe siècle) à une pratique moderne (récupération au XVe siècle). En ce sens, Almela sert l’établissement des premières définitions de la loyauté et peut servir la mesure des variations que le terrain a imposées à la loyauté. Des relevés tirés de son œuvre historiographique, il s’agira d’extraire une tendance générale, de comprendre les sens que l’auteur confère à la loyauté. À l’instar d’Alphonse X, estime-t-il que la loyauté est « mère de toutes les vertus »5 ou qu’il s’agit, au contraire, d’une caractéristique spécifique, distincte d’autres vertus chevaleresques, non moins importantes ?

4Nous procéderons en deux étapes : tout d’abord, il faudra s’attacher à déterminer avec exactitude ce que l’on cherche – comment repérer la loyauté – et où nous la cherchons. Ensuite viendra la décomposition, en trois temps forts, de la loyauté mise en scène par Almela. D’une part, il faudra s’intéresser aux composantes de la loyauté qui font l’essence de la chevalerie, d’autre part, étudier les variations et/ou caractères spécifiques qu’Almela décide d’introduire dans sa représentation de la loyauté et, enfin, questionner l’objectif de la loyauté chevaleresque aux yeux du chanoine.

1. Quel décor pour dire la loyauté almélienne ?

1.1. Premiers éléments pour comprendre la loyauté

  • 6 Ce sont là les définitions qu’en proposent les dictionnaires espagnols de la Real Academia – aussi (...)
  • 7 L’une des études les plus abouties à ce jour sur la question de loyauté est Cherbonnier, William, C (...)

5À l’heure actuelle, il manque, dans la définition de la loyauté – contemporaine comme ancienne – de déterminer son champ d’action : quel engagement requiert-elle ? Quels devoirs en découlent-ils ? Quelles exigences avant l’engagement, et quelles exigences après ? Dans les dictionnaires, la loyauté a tendance à ne se définir qu’à travers une sorte d’équivalence synonymique avec la fidélité6. Il faut cependant nuancer cette apparente équivalence ; une récente étude pionnière s’attache à commenter les différences qui permettraient de les distinguer7. La loyauté relèverait plus d’une disposition de l’esprit, d’un caractère, d’une valeur morale, tandis que la fidélité tiendrait plutôt d’une relation contrainte, subie, mais également volontaire. Interroger la loyauté, ce n’est pas nécessairement, dès lors, interroger un système relationnel, mais une certaine façon d’agir, un comportement naturel bien que spécifique à certaines personnes seulement. Cette disposition à l’autre, ce dévouement naturel aux affaires d’un tiers, c’est bien ce qui intéresse les systèmes de pouvoir, même si l’on constate, à toutes les époques, une tendance à exiger la loyauté de ses subordonnés, renonçant par là-même à la nature de la loyauté, à son innéisme, pour renforcer l’assise d’une entité de pouvoir.

6La loyauté, en tant que disposition d’esprit, en tant qu’attitude, est un principe absolu. Elle ne choisit pas ses destinataires. Elle émane d’un individu et frappe tous ceux qui l’entourent. Ainsi, il n’est pas surprenant de trouver des mentions de loyauté à l’endroit d’un frère, d’un autre chevalier ou d’une femme. La loyauté n’induit pas nécessairement la hiérarchie, et la supériorité de l’objet de la loyauté. Cependant, si l’on considère la loyauté dans sa valeur juridique, dans son transfert de la sphère intime à la sphère publique, elle acquiert nécessairement ce caractère hiérarchique. On est loyal à son supérieur, à son seigneur, à son roi. L’agencement des dynamiques qui conduisent à l’acquisition d’une caractéristique morale que certains seulement possèdent mérite notre intérêt. Il est certain que ces dynamiques ne peuvent se révéler d’elles-mêmes. S’intéresser, aujourd’hui, à la représentation de la loyauté dans une œuvre du XVe siècle, ce n’est pas encore recomposer le passage du moral au juridique, c’est plutôt questionner les composantes morales que Diego Rodríguez de Almela tient pour essentielles.

  • 8 Alphonse X, cependant, n’y cite jamais le roi. Il se contente du terme de seigneur, l’associant à d (...)
  • 9 Martin, Georges, « Control regio de la violencia nobiliaria. La caballería según Alfonso X de Cas (...)
  • 10 C’est entre autres le constat que dresse Josepha Laroche dans son introduction au colloque « La loy (...)

7Dans la perspective de ce travail, il nous semble alors pertinent de n’étudier ici que la valeur politique acquise par la loyauté, la définition contextuelle qu’en tire Almela ; en ce sens, de ne considérer que les loyautés dues à la hiérarchie et, plus encore, celle que l’on doit au roi. C’est d’elle qu’on tire plus grande gloire, c’est elle que l’on cherche le plus à représenter, qui a le plus d’intérêt à l’être, et à être modelée. Pour son aspect majoritaire dans l’œuvre almélienne, c’est cette loyauté au roi qui nous occupera ici. La loyauté au roi, d’ailleurs, est la seule des loyautés que l’on puisse – déjà – tenter de définir : Alphonse X lui consacre une loi entière dans le titre XXI de la Deuxième Partie8. Dans son commentaire au titre XXI, Georges Martin parle de la loyauté comme valeur « solidarisatrice » de valeurs éthiques9, nécessaires à l’exercice chevaleresque et politisée par le Roi Sage, mais il n’en dit rien d’autre. Quant à un éventuel regard philosophique, pour conduire considérations générales et particulières sur la loyauté, historiens et scientifiques déplorent une exploitation du concept, en « creux »10, pour l’instant uniquement contextuelle, appelant à une recherche systématique et à une construction unitaire de la loyauté. Pour construire ou reconstruire la loyauté, on ne peut donc qu’étudier et rationnaliser sa pratique.

1.2. Diego Rodríguez de Almela : un penseur de la loyauté ?

  • 11 Jardin, Jean-Pierre, « Le règne de Jean II vu depuis Murcie », Mélanges de la Casa de Velázquez, t. (...)
  • 12 Fernández Gallardo, Luis, Alonso de Cartagena (1385-1456). Una biografía política en la Castilla de (...)
  • 13 On manque de données factuelles sur la vie de Diego Rodríguez de Almela. Tous les travaux publiés à (...)
  • 14 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de los milagros de Santiago, Juan Torres Fontes (éd.), Mu (...)
  • 15 Ranoux, Constant, « Présentation et étude du Tratado que se llama compilación de batallas campales (...)

8La famille de Diego Rodríguez de Almela, natif de Murcie, occupe nombre de postes de haut rang dans la ville. Aucun de ses membres, cependant, ne s’est investi dans la voie militaire11. De la même façon, loin de se destiner au métier des armes, c’est une voie plus spirituelle qu’emprunte le jeune Almela, mis au service, dès 1440, d’Alfonso de Cartagena, à Burgos12. Dans le sillage de son mentor, il observe d’abord, avant de s’y investir à son tour, la vie diplomatique de la Castille ; mais ce n’est pas là son activité principale car Almela, en effet, est clerc. Juan Torres Fontes signale, dans la biographie la plus complète que l’on ait dressée du chanoine13, que l’intérêt qu’a trouvé Diego de Almela à ce métier de religieux n’a pas relevé de la spiritualité mais bien de l’histoire14. Le goût qu’Almela développe pour la discipline historique et politique explique probablement l’intérêt qu’il va alors porter au fait militaire15.

9À partir de 1464, mettant fin à son séjour burgalais, au gré de sa nomination comme chanoine de la cathédrale, Diego Rodríguez de Almela retrouve sa Murcie natale ; et c’est dans cette ville que l’on peut suivre la meilleure piste pour justifier une lecture de la loyauté chez lui. Murcie, en effet, n’est devenue castillane qu’à la suite d’une série de conflits militaires au fil du Moyen Âge, jusqu’à l’époque d’Almela. D’abord conquise par l’infant Alphonse en 1243, elle essuie les révoltes mudéjares entre 1264 et 1266, avant d’être reprise par Jacques Ier d’Aragon (pour le compte de son gendre, Alphonse X de Castille, premier conquérant de la ville) en février 1265. Castille et Aragon se disputent ensuite la possession de la ville entre 1296 et 1304. Enfin, elle connaît quelques incursions musulmanes, repoussées par les chrétiens à force de batailles au milieu du XVe siècle. D’ailleurs, la famille d’Almela, galicienne d’origine, ne se serait installée à Murcie qu’à l’époque de sa conquête par Alphonse X. Carrières politiques et prestige familial découlent donc de la guerre et les galons alméliens n’ont été gagnés qu’à cette époque. Parce qu’il doit au Roi Sage la puissance de son lignage – à l’image des chevaliers qui, par le combat, cherchent à l’entretenir –, Almela nourrit à l’endroit des souverains une loyauté farouche. Pour le prouver, signalons que, dans son Valerio de las Estorias Escolásticas, il caractérise tous les Murciens par cette même loyauté. Aussi lit-on :

  • 16 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio de las historias de la Sagrada Escritura y de los hechos de Es (...)

El Rey Don Alfonso X que fizo las Partidas, […] ganó de Moros la Ciudad de Murcia [que] pobló de Christianos, y diole muchos buenos previlegios. Avia voluntad de estar y vivir en ella, lo uno por la fertilidad de la tierra […] como por la aver él tomado á los Moros, y pobladola de Cristianos. Despues quando el dicho Rey Don Alfonso fue deseheredado de los Reynos por su fijo el Infante Don Sancho, la Ciudad de Murcia le fue muy leal, y tovo siempre su opinion hasta que murió en Sevilla, que estaba por él. Y porque la Ciudad de Murcia le fue tan leal, dióle seis Coronas de Reyes por armas16.

  • 17 Ibid., p. 207.

10C’est par cet amour qui lie roi et ville qu’Almela vient ensuite justifier le choix d’Alphonse X d’envoyer, après son trépas, son cœur à Murcie, certain de l’amour et de la loyauté, qui, là-bas, lui survivront17.

11Almela trouve dans l’histoire la preuve que la loyauté est bénéfique à qui la porte : c’est par sa dévotion à toute épreuve au Roi Sage que la ville a gagné et conservé ses lettres de noblesse. C’est là l’héritage que porte le chanoine, qui se positionne et se définit dès lors comme le loyal serviteur de la monarchie. Héritier d’un passé belliqueux, il s’incarne de lui-même dans une série de valeurs chevaleresques théoriques, et s’investit, avec autant d’implication que possible, avec autant d’implication que lui permet sa robe religieuse, dans le service aux souverains. Il décide, par exemple, de financer sur ses propres deniers l’envoi sur le front grenadin, où Isabelle la Catholique achève la Reconquête, de deux écuyers et de six fantassins. Ce faisant, il renonce à la publication de ses travaux, reconnaissant un intérêt supérieur au sien : l’ambition royale, qui ne peut s’assouvir que par les armes. C’est sans doute ainsi que l’on peut expliquer les projets alméliens, qui mêlent guerre et service, un service poussé au plus loin, un service qui relèverait alors de la loyauté.

1.3. Une production historiographique cohérente

  • 18 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de los milagros de Santiago, p. XLVI.

12Almela est donc un historien chevronné, dont Juan Torres Fontes résume ainsi l’ambition : « la idea central que predomina en la obra de Rodríguez de Almela, latente en toda ella, es el deseo de apartar su camino los [sic] particularismos regionales para encauzarla hacia la anhelada unidad peninsular »18. Cet objectif constitue un premier prisme pour la lecture de l’œuvre almélienne et souligne la cohérence de toute sa production. La soif d’unité ainsi développée n’est pas sans faire écho à l’une des caractéristiques de la loyauté hiérarchique : par la soumission aux volontés d’un autre et par le service de ses intérêts à lui, ce qui induit parfois le renoncement aux siens, on tend vers l’unité. On efface les entités particulières pour constituer la force d’une entité supérieure. La loyauté comporte cette part d’union, qui, lorsqu’elle est assez grande, fait l’unité. Sans qu’unité et loyauté soient équivalentes – ce n’est pas le propos ici –, la première est la conséquence de la seconde, dès lors que celle-ci est absolue.

  • 19 L’édition exploitée dans ce travail est celle de 1793, de Juan Antonio Moreno, conservée à la Bibli (...)
  • 20 Bizzarri, Hugo Óscar, La otra mirada: El exemplum histórico, Zürich, Romanistik, 2019, p. 142.

13Pour comprendre cette unité, il faut d’abord mentionner la première œuvre d’Almela, achevée en 1462, le Valerio de las estorias escolásticas e de España19. Le Valerio se construit sur le modèle latin de Valère Maxime, c’est-à-dire une compilation d’exemples ou d’anecdotes, qui viennent étayer un discours théorico-philosophique sur la société, religieuse et politique. Sur la base d’exemples bibliques et péninsulaires, Almela accomplit la volonté du défunt Alfonso de Cartagena, à savoir « la reescritura de los Dicta et facta memorabilia de Valerio Máximo, a través de una perspectiva que integrase figuras y hechos ejemplares, hispanos y de tipo religioso, de los que carecía el original latino »20. La portée morale d’un tel ouvrage, érigée sur la base d’actes réels et documentés promet alors de se faire la scène de combats militaires, où l’esprit chevaleresque serait mis à l’honneur.

  • 21 Almela rédige, en sus des œuvres présentées, le Compendio historial, une histoire de l’Espagne qui (...)
  • 22 Ce terme d’Espagnols est celui qu’Almela lui-même emploie. S’y mêlent ainsi Castillans, Aragonais e (...)
  • 23 Ranoux, Constant, art. cit.

14Sans citer ici toute la production d’Almela21, on fera mention de la Compilación de batallas campales, assemblage (très) synthétique de toutes ces batailles qu’il juge fondatrices pour l’Espagne. Son titre est des plus éloquents : l’on y retrouve en effet trois cent quarante-cinq batailles, qui retracent le parcours militaire des Juifs de l’Ancien Testament – pour s’inscrire très chrétiennement dans leur héritage –, puis celui des Espagnols22. Bien qu’elle soit extrêmement ramassée, que les batailles, surtout péninsulaires, n’excèdent rarement les cinq lignes, la compilation de batailles rangées d’Almela donne à voir un grand nombre de ses ambitions, de sa soif d’unité péninsulaire à l’élaboration d’un véritable traité sur la guerre et ses évolutions23. Dans cette œuvre, qui est la plus militaire de l’auteur à l’exception du Tratado de la guerra, les batailles de la première partie embrassent tous les conflits de l’Ancien Testament, du premier conflit biblique entre les fils d’Adam et Ève jusqu’à la construction de l’Hérodion par Hérode Ier. Cette première partie récupère et ébauche un idéal militaire essentiellement religieux. La seconde partie du traité se centre, elle, sur l’histoire péninsulaire, du conflit d’Hercule et Géryon jusqu’à une bataille, dont la symbolique est inexistante. Elle n’est cependant pas dénuée de sens car elle se conclut par la victoire d’Alonso de Cárdenas, fidèle soutien d’Isabelle la Catholique, sur les Portugais et l’évêque d’Évora, García de Menesses. Le récit de cette bataille achève donc la Compilación de batallas campales sur une victoire castillane, sur le choix judicieux de la reine quant au meneur de ses troupes, sur l’obéissance et le service rendus par Cárdenas à sa souveraine. C’est donc sur une figure de loyauté qu’Almela clôt son long panorama militaire.

15Parce qu’ils sont riches de théorie militaire, c’est donc dans le Valerio et dans la Compilación de batallas campales que nous nous apprêtons à relever les faits de loyauté et leur inscription dans une pensée sur l’éthique chevaleresque.

2. La loyauté comme l’essence de la chevalerie

16Malgré ce qui a été annoncé, l’exemple qui ouvrira cette analyse de la loyauté telle que l’entend Almela ne met pas en jeu une hiérarchie de seigneur à soldat, mais plutôt une hiérarchie de seigneur à seigneur, si l’on s’en tient à leurs puissances respectives. L’épisode met en scène Marie de Molina, personnage politique de haut rang, qui refuse d’accéder à l’alléchante demande en mariage d’un prince d’Aragon. Au vu de l’importance politique des deux partis impliqués, il ne fait nul doute que la scène revêt un caractère politique, qu’elle vient définir une relation de pouvoir. Il est donc logique de l’inclure dans cette étude, qui entend caractériser un certain comportement politique dans l’œuvre d’Almela.

  • 24 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 247-248.
  • 25 Ibid., p. 248-252.
  • 26 Le terme n’apparaît jamais sur les trois autres chapitres qui composent le titre (ibid., p. 245-246 (...)

17Cet épisode24, bien sûr, appartient au titre du Valerio qui traite « De la fe que guaradaron las mugeres a sus maridos » mais mieux encore : il le ferme, annonce la transition vers celui qui s’intitule sobrement « De la lealtad y fidelidad que ovieron y mostraron los vasallos y servidores contra sus señores »25. Cette consécution ne laisse pas grande place au hasard, de surcroît lorsque toutes les considérations sur la vie conjugale qu’expose précédemment Almela ne traitent jamais de loyauté26. Là, c’est par loyauté, à la couronne plus qu’au roi, que Marie de Molina choisit de rester veuve.

18Son comportement peut alors s’ériger en comportement politique idéal. Voici donc ce qu’en dit Diego Rodríguez de Almela : face à la cour empressée d’un ambassadeur au nom du roi d’Aragon, « la reyna, como fuesse virtuossa, aviendo gran lealtad y fe al rey don Sancho su marido [muerto], dixole que le rogaba y pedia de gracia que de tal cosa non le fablasse ». Ce qui est invoqué pour dire l’union de Sanche et de Marie, c’est avant tout la loyauté ; car ce qui motive Marie de Molina – pour le moins chez Almela –, ce n’est pas seulement « el amor que ovo con su marido », c’est bien une question de loyauté. Ce terme n’est pas choisi au hasard : il répond à celui, mentionné quelques lignes plus bas, qui fait la justification majeure de la reine (alors même que l’épisode traite de fidélité conjugale) : « la lealtad que debía a su fijo ». Marie de Molina, qui possède terres et royaumes, qui détient un certain pouvoir politique, renonce à la séduisante proposition de l’ambassadeur aragonais. Almela, pourtant, lui prête mille menaces. Le refus de Marie de Molina serait ainsi l’assurance d’une guerre violente contre la Castille, de la conquête des terres castillanes ; mais la reine tient bon. Elle renouvelle le choix de la loyauté envers la Castille, qu’elle avait fait en épousant en épousant Sanche IV ; mais plus encore, elle persiste dans cet engagement à la Castille alors que le monarque est autre : par loyauté à son royaume d’adoption, Marie de Molina cherche à en protéger l’intégrité.

19En ne cédant pas aux propositions aragonaises, Marie de Molina, pourtant, mettait cette intégrité en péril. Mais la loyauté paie, la loyauté au pouvoir n’est pas vaine : un coup du sort foudroie le chef de guerre aragonais, laissant intacte la Castille. Marie de Molina s’érige alors comme un personnage noble, à défaut d’être chevaleresque, dont la parole et l’engagement sont inébranlables, dont la fidélité à la Castille motive les risques. C’est en ce sens qu’Almela recourt au terme de loyauté : ici, c’est bien sous sa forme d’ensemble de valeurs et de comportements qu’elle apparaît. La décision de Marie de Molina est une décision avant tout politique, de maintien de l’indépendance du roi et de son royaume. Marie de Molina sait la hiérarchie, comme doivent (ou devraient ?) la savoir tous les autres…

  • 27 Crónica de Fernando IV, Carmen Benítez Guerrero (éd.), Sevilla, Editorial Universidad de Sevilla, 2 (...)

20La proposition d’un remariage de Marie de Molina avec Pierre d’Aragon n’est pas l’invention du chanoine. On la retrouve, par exemple, qui ouvre la Crónica de Fernando IV : le sujet est presque l’entame du deuxième des seize chapitres de l’œuvre. Cependant, ce n’est pas dans cette perspective politique, dans une perspective de loyauté, qu’est décrit l’événement. L’opposition au remariage de Marie de Molina ne sert même pas l’éloge direct de sa vertu ; les termes politiques de « fidélité » ou de « loyauté » n’apparaissent pas. Au contraire de ce qu’en dit Almela, le remariage de la reine est présenté comme une solution au siège de Mayorga, déjà tenu par Portugais, Aragonais et Castillans séditieux ; on est assez loin, somme toute, de la menace d’une incursion aragonaise à venir, de cette pression – de ce chantage ? – politique. Quant au « non » de la reine-mère, il ne relève pas plus d’une réflexion politique ou, tout au moins, n’est pas revendiqué comme tel : en effet, c’est le choix du devoir maternel qui est fait. On lit ainsi qu’elle prendra pour exemples « las [reynas] que fizieron bien, que fueron muchas, senaladamente del su linaje, e que fincaran con sus fijos pequennos e que las ayudara Dios »27. Loin de la doter d’une conscience politique, l’auteur de la chronique place toute la vertu de la reine dans sa foi. Elle ne prend pas la décision de protéger l’intégrité de la Castille, parce qu’elle lui doit loyauté ; elle s’en remet au choix de Dieu pour composer le royaume de son fils. Ce n’est pas à elle de prendre la décision de lui donner plus ou moins de terres par une alliance matrimoniale avec l’Aragon.

21L’écart avec le Valerio est grand. Bien qu’Almela décide d’inclure l’épisode dans une série de considérations sur les engagements maritaux, il dote pourtant la reine d’une pleine conscience du pouvoir, et rend son choix éminemment politique. Les paradoxes du Valerio, sur cet épisode pour le moins, et les écarts que l’on peut trouver avec la Crónica de Fernando IV, œuvre chronologiquement la plus proche des faits rapportés, semblent bien mettre en évidence la volonté du chanoine de construire une vision du comportement politique, qui se doit d’être loyal.

  • 28 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 127.
  • 29 Ibid., p. 127-128.
  • 30 Ce qui, dans tous les cas, n’aurait pas changé l’avis d’Almela, qui tient le pouvoir en place comme (...)
  • 31 Zurita, Jerónimo de, Anales de la Corona de Aragón, Zaragoza, Lorenço de Robles, 1610 [2e éd.], fol (...)
  • 32 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 127.
  • 33 Ibid., p. 128.

22Après cette première introduction à la loyauté almélienne, il faut s’interroger sur la place que tient la hiérarchie dans sa définition. Le schéma de l’exemple qui suit est semblable au précédent : il met en scène une reine de Castille, Urraque, et un roi d’Aragon, Alphonse Ier le Batailleur ; et, cette fois, pour illustrer la loyauté, il y a bien un chevalier en la personne du castillan don Pedro Ansúrez. Il est un vassal fidèle – on le devine car Urraque, mauvaise reine, « agradesciole mal el servicio que le ficiera »28, c’est bien dire qu’au contraire de la souveraine, il est irréprochable. La reine, en dépit donc du dévouement parfait du chevalier, lui confisque ses biens et son château ; cependant, rétablissant une forme de justice, Alphonse Ier le Batailleur fait emprisonner son épouse et rend ses terres à Pedro Ansúrez29. La situation semble donc revenue à la normale, à un détail près : le chevalier castillan a, alors, contracté une dette nouvelle auprès d’un nouveau seigneur, qu’Almela présente en restaurateur du bien. Soumis à deux puissances contradictoires, pris entre deux feux ennemis, Pedro Ansúrez reçoit l’ordre d’Urraque de renoncer, une nouvelle fois, à ses terres. L’on s’attendrait à découvrir, alors, un dilemme certain : suivre la voix du premier seigneur, injuste – peut-être même tyrannique30 – ou répondre à celle du second, réparateur des outrages subis ? C’est à Urraque que répond le comte, « por facer lealtad » au contraire de ce que l’on peut lire, dans les Anales de la Corona de Aragón par exemple. Chez Zurita – et les chroniqueurs qui ont repris cet épisode –, ce n’est pas par irréprochabilité et droiture morale que don Pedro Ansúrez choisit de se soumettre à Urraque, mais c’est parce que « con gran furia pusieron cerco sobre [su] castillo. Y consider[ó] el conde don Pedro que no tenía ningún remedio sino [que] se conformase con ellos y la reina »31. Nulle part, chez Almela, il n’est fait mention d’une quelconque marche contre le comte ; l’on ne lit nulle part non plus quelque contrainte qui ait pu peser sur ses épaules. C’est en toute liberté que Pedro Ansúrez fait le choix d’obtempérer aux sommations de son seigneur. Reprenant ensuite la légende du personnage, Ansúrez s’offre à Alphonse Ier, afin de recevoir châtiment pour sa déloyauté. Sa défense est un long plaidoyer dont le cœur affirme que « [la reyna doña Urraca, mi señora natural] me la pidió; dísela »32. Almela, plus loquace que les autres chroniqueurs, insiste sur la grandeur d’âme d’Alphonse Ier, qui acquitte Ansúrez de son serment ; et il conclut comme suit : « ese conde fue leal en dar a la reina su sennora natural, la tierra que della tenia aunque se podria otramente aver »33. Les mots de la fin font revenir l’expérience de la loyauté sur le devant de la scène, mieux que les vertus du Batailleur. La loyauté, ici, relève d’un choix, celui de la persistance dans le serment, celui de la réponse à la hiérarchie naturelle. Almela construit, par une sobre réécriture du mythe, une loyauté libre et, peut-être même, l’obligation (morale mais pas vraiment politique) d’en faire le choix.

  • 34 Historia Compostelana, Emma Falque Rey (éd. et trad.), Madrid, Akal, 1994, p. 201.
  • 35 Jiménez de Rada, Rodrigo, Historia de los hechos de España, Fernández Valverde, Juan (éd. et trad.) (...)

23Il est étrange de noter, en outre, que la Historia Compostellana de Diego Gelmírez, chronique contemporaine de la reine, pourtant très employée à la dépeindre comme une piètre souveraine, ne mentionne jamais Pedro Ansúrez. Peut-être son comportement loyal aurait-il pu desservir la mauvaiseté de la reine… Dans la chronique, l’on cherche trop souvent à dire que les mœurs dissolues d’Urraque auraient corrompu celles de ses soldats34 et, à en croire le personnage dont Almela fait un portrait tardif, Pedro Ansúrez entrerait alors en contradiction avec la démonstration du puissant évêque de Saint-Jacques de Compostelle. Cela pourrait alors expliquer son éviction de la chronique. En revanche, c’est bien une concurrence des loyautés que met en jeu le plus tardif De Rebus Hispaniæ de Rodrigo Jiménez de Rada, celle qui unit Ansúrez à son seigneur naturel et s’oppose ainsi à celle qui l’unit à son seigneur féodal35. Comme dans le Valerio, Pedro Ansúrez n’est, ici, soumis à aucun ordre ; mieux, c’est lui qui le dispense. Il se replace en effet immédiatement, et sans contrainte aucune, comme le conseiller de la reine. À ce titre, il exige que toutes les terres castillanes, même celles qui ont été cédées comme fiefs par le Batailleur, soient rendues à la reine. Il n’est rien dit des siennes propres. Bien que reconnaissant cette hiérarchie des loyautés, dans laquelle Ansúrez reconnaît la supériorité de la seigneurie naturelle, Jiménez de Rada, à l’inverse d’Almela, érige dans ses derniers mots Alphonse Ier d’Aragon comme exemple, et non Pedro Ansúrez. Ce qui guide l’argumentaire du De Rebus Hispaniæ, ce n’est pas le comportement chevaleresque, mais la vertu du souverain. Le grand homme de l’histoire, c’est le Batailleur ; c’est lui, le magnanime, qui renonce à châtier un vassal qui lui a préféré, à raison, un autre seigneur. Almela, pour sa part, semble être le seul à souligner tant et plus la vertu du comte Pedro Ansúrez, ce choix spontané et isolé – rien n’est dit des autres Castillans, qui, peut-être, n’admettent pas la concurrence de leurs loyautés – qu’il fait de préférer la hiérarchie naturelle.

  • 36 1S 31 ; Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 248-249.
  • 37 « pensó de se matar porque sus enemigos no lo tomassen vivo, entendiendo que seria deshonrado en v (...)

24Ce dévouement à l’extrême à son seigneur, on va l’attendre dans le sacrifice, aussi bien de soi, que des siens et que de ses principes. Là encore, Almela s’appuie sur des événements connus et reconnus, qu’il reconstruit pour dessiner une loyauté qui lui semble chère. Le chapitre qui ouvre le titre « De la lealtad » du Valerio est une reprise partielle du trente-et-unième chapitre du premier livre de Samuel : il raconte la débâcle militaire de Saül, son suicide et celui de son écuyer36. Saül, assiégé par les Philistins se retrouve seul avec son écuyer, sachant la mort prochaine. Dans la Bible, il est blessé ; chez Almela, il ne l’est pas – ce qui ajoute à sa lucidité. Dans la Bible, il ordonne à son écuyer de le tuer ; chez Almela, il pense à le faire seul. Ce n’est que parce qu’il contreviendrait de la sorte aux lois de l’honneur qu’il s’en retient et demande à son écuyer de le mettre à mort37.

  • 38 1S 31:4.
  • 39 En témoignent les reprises presque terme à terme qu’il peut semer dans la Compilación de batallas c (...)
  • 40 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 249.
  • 41 Vainqueur dans la Bible, exemplaire serviteur de Dieu à la guerre, on pourra le voir notamment dans (...)

25L’écuyer refuse l’ordre de Saül, pour une raison certaine, qui ne s’offre à aucune interprétation : « terrore perterritus »38, pétrifié par la terreur. C’est un soldat qui manque de courage. Quelle pourrait être la raison de sa terreur ? Puisqu’ils sont à la merci de leurs ennemis, a-t-il peur d’une mort inévitable ? ou craint-il de tuer son roi ? C’est son immobilisme qui pousse Saül à s’empaler sur une épée. Pour Almela, qui, pourtant, est un fervent connaisseur de la Bible39, l’écuyer ne montre aucun signe d’effroi. Il découvre même une résolution lucide : « le respondio que non lo faria en ninguna manera »40. Il observe ainsi un principe premier de la loyauté : ne pas agir contre son seigneur – quoiqu’il faille reconnaître que l’ordre de Saül induit une forte contradiction. Que faut-il lire dans le suicide de Saül, immédiatement consécutif ? Pourquoi ne pas avoir réitéré l’ordre ? Par crainte d’une résolution inébranlable ? Par faiblesse, ou désespoir ?... Venant d’un roi combattant, hautement salué ailleurs par Almela41, la première lecture serait plus judicieuse.

  • 42 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 249.
  • 43 Schwarzfuchs, Simon, « Le suicide et le martyre », Pardès, vol. 39, n° 2 (2005), p. 93-107.
  • 44 1S 31:4.
  • 45 Jg 16:30.
  • 46 2S 17:23.

26D’autant que, sur cette question de la loyauté, notre auteur insiste bien sur le fait qu’il faut aussi bien la « loar en el pobre y fiel vassallo como en el grande señor »42. L’écuyer, comme le roi Saül, se suicide. Avec, vraisemblablement, la même épée. Et c’est cela qu’Almela érige en parangon de la loyauté : le renoncement à la séparation du seigneur par la mort, d’une part, donc d’une loyauté absolue, certaine, complète, qui transcende les frontières de l’au-delà ; mais surtout, d’autre part, le refus obstiné de poser la main sur son seigneur. Ce respect profond, qui le fait tout de même désobéir au commandement de son chef, et le conduit au sacrifice de lui-même, semble constituer pour Almela le nœud des relations loyales. Le sacrifice de l’écuyer est d’autant plus important qu’il s’agit d’un suicide, d’un suicide véritable. Saül, lui, se jette sur l’épée que tient son écuyer. Même sans volonté, la main qui le frappe est étrangère. En cela, Saül échappe peut-être au « suicide », à proprement parler. Personne ne va lui en tenir rigueur et il est érigé, dès l’Antiquité, en grand héros du judaïsme43. Cependant, son écuyer n’a pas d’autre choix, étant seul, que d’être la main qui lui ôte la vie. C’est un suicide certain, cette fois, qui peut lui attirer un châtiment divin. On ne parle que de trois suicides dans la Bible, trois suicides qui ne sont pas condamnés : celui de Saül44, celui de Samson45 et celui d’Ahitofel46. Pour notre loyal écuyer, il n’existe aucune assurance de son pardon. Il se pourrait alors qu’il sacrifie, au nom de son seigneur, son salut et la vie éternelle ; est-ce là le meilleur sacrifice que l’on puisse offrir à son seigneur, par loyauté ? La glose est certainement impossible ; mais pas improbable aux yeux d’Almela.

  • 47 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 213-214 ; l’éditeur du Valerio (pour l’édition que nous c (...)

27Le sacrifice est induit dans la loyauté, pour Almela, comme pour d’autres ; car, afin de comprendre l’idéal de loyauté, c’est-à-dire cette disposition puissante à renoncer entièrement à soi pour les intérêts d’un autre, comment faire l’économie du sacrifice de Guzmán el Bueno, si souvent repris ? Almela lui consacre plusieurs pages dans le Valerio47, lesquelles méritent l’attention pour disséquer la réécriture almélienne de la légende.

  • 48 Les œuvres historiographiques postérieures s’en tiennent à cette version. Ce sont bien cinq mille c (...)
  • 49 Sánchez de Valladolid, Fernán, Crónica de Sancho IV, Salamanca, Biblioteca General Histórica, ms. 2 (...)
  • 50 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 214.

28L’infant Jean, frère de Sanche IV, fraîchement libéré après avoir attenté contre la vie du roi, s’en va chercher de l’aide chez les Infidèles pour mener le siège de Tarifa. La ville, castillane, répondant alors de l’autorité du roi de Castille, Sanche IV, est tenue par Alfonso Pérez de Guzmán ; lequel défendra chèrement la forteresse, au prix d’un fils. Almela place sa légende sous le signe de l’exagération. La première différence – considérable – entre la Crónica de Sancho IV48 et le Valerio almélien, consiste en quatre-vingt-quinze mille hommes. Si, dans la Crónica, le roi musulman Abén Yacob fournit au séditieux infant cinq mille cavaliers49 pour mener le siège de Tarifa, ils sont cent mille chez Almela, sans compter « mucha gente de pie »50. Militairement, dès les premières lignes, les donnes sont complètement différentes entre l’histoire officielle mettons et l’histoire almélienne. Face à une armée aussi colossale, malgré toute la bonne volonté du monde, il est impensable et impossible de tenir ses positions. Si l’infant Jean avait en effet disposé d’une centaine de milliers d’hommes, il y aurait eu assaut, et défaite cuisante. En rendant l’armée de Jean de Castille si puissante, en rendant la défaite si certaine, Almela compte mieux illustrer le courage qui anime Guzmán à l’heure de s’opposer à l’assiégeant.

29Il se trouve qu’en dépit de son armée, si puissante soit-elle, l’infant Jean préfère la voie des négociations. Les motivations d’une telle stratégie sont à questionner. Prendre la ville par les armes, c’est démontrer sa force et, par conséquent, la faiblesse de Sanche IV. Obliger à la reddition d’une ville est néanmoins un autre genre d’humiliation : c’est un aveu d’impuissance, une reconnaissance publique de la supériorité de son adversaire. Il faudrait aller plus loin dans cette lecture, ce qui n’est pas l’objet de notre présentation, mais, compte tenu de la puissance de l’infant Jean, c’est possiblement cette intention d’humilier que lui prête Almela.

  • 51 Sánchez de Valladolid, Fernán, op. cit., p. 102v.
  • 52 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 214.

30Son siège installé, c’est un chantage affectif que l’infant soumet à Guzmán, un chantage affectif pour toute négociation. Un fils pour un château. Pour la Crónica de Sancho IV, on ne sait guère comment l’enfant est arrivé aux mains de l’assiégeant : « don Juan tenia un moço pequeño fijo deste alfonso perez de guzman », nous dit-on simplement51 ; le verbe que choisit Almela dénote une autre fourberie : « [Guzmán] tenia un fijo y tomólo el infante don juan consigo »52. Cette prise de l’enfant doit-elle se lire comme un rapt ? Peut-être. Au contraire du « tener » de la Crónica, le verbe n’est pas neutre, il suppose une action délibérée de la part de l’infant Jean. Et cela accentue le déséquilibre qu’Almela avait déjà créé dans l’opposition des armées. Il y a le mauvais, le très mauvais, et il y a Guzmán, Guzmán el Bueno.

  • 53 Sánchez de Valladolid, Fernán, op. cit., p. 103r.

31Construisant un terreau propice à sa démonstration, Almela en arrive enfin au cœur du sujet : la réponse de l’assiégé à l’assiégeant. Celle qu’il lui prête diffère beaucoup de la première version, contée dans la Crónica de Sancho IV. On y retrouve pourtant les trois mêmes temps. Originellement, Guzmán offre le couteau à l’infant, prétend réitérer le geste si on lui présentait cinq autres fils et, enfin, il mentionne le roi, pour qui il tient la forteresse : « alançoles de ençima del adarve un cuchillo & dixo que ante queria que le matasen aquel fijo & otros çinco sy los touiese que non darle la villa del rrey su señor de que el fiziera omenaje »53. De Sanche IV, il n’est rien dit de plus.

  • 54 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 214.
  • 55 Id., « e quanto a la muerte de su fijo [dixo] que él le daría el cuchillo con que lo degollasse, y (...)

32Chez Almela, c’est du roi que l’on parle en premier. Guzmán est d’ailleurs un brin plus loquace chez le chanoine : « dixo que él tenia la Villa por el Rey Don Sancho su señor, a quien por ella fíciera omenage, que no la daría, á el ni á otro alguno, antes padesceria muerte »54. Le devoir est le premier argument qu’avance Guzmán. Il dit la primauté de l’honneur de son seigneur sur sa propre vie. Est-ce aller vers une définition de la loyauté ? Le sacrifice auquel il est prêt est ultime, définitif. La loyauté semble ainsi unir la fidélité à la parole donnée, à l’engagement pris auprès d’un supérieur, et la notion du sacrifice. Elle instaure le sacrifice ultime comme seule limite au dévouement qu’est la loyauté. Cette dernière semble totale, semble n’admettre aucune demi-mesure. C’est elle qui justifie la position si radicale de Guzmán el Bueno. C’est pourquoi aux yeux d’Almela elle doit apparaître en premier. On ne peut comprendre la participation au sacrifice du fils sans explication. Or seule la loyauté, ici, peut l’expliquer. Posée cette limite, celle de sa propre mort comme terme à l’union qui le lie à son seigneur, Guzmán peut enchaîner. Il propose alors le couteau qui tuera son fils, et l’offre. Avant d’ajouter, et l’on y retrouve la patte almélienne, toujours encline à l’exagération, qu’il ne répéterait pas ce geste avec cinq fils mais bien avec dix fils55. Le sacrifice exigé, proposé, est ainsi bien plus fort chez Almela que dans la Crónica ; c’est dire toute sa résolution. Il est décuplé.

  • 56 Id.
  • 57 Id.

33L’enfant est mis à mort sans que Guzmán ne bronche ; et l’infant Jean de Castille, battu, lève le siège. Dans la version almélienne, il avait l’armée pour prendre Tarifa, quelle qu’ait été la foi de Guzmán. Pourtant, l’assaut n’a pas lieu. Almela ne semble estimer le combattant qu’à travers sa loyauté. Jean de Castille n’a pas le courage d’affronter le loyal vassal de Sanche IV. Ainsi le chanoine écrit-il en conclusion que « en gran deslealtad tocó este Infante Don Juan en ser contra Dios y contra el Rey Don Sancho »56. Sans loyauté, point de courage ? De l’opposition, il en faut. Almela admet que les combattants ne connaissent pas tous la loyauté. Il n’admet pas, en revanche, que ceux-ci puissent gagner. Alors, « las deslealtades de algunos, son caussa que se demuestran las lealtades que ay en otros »57. La loyauté est une vertu, toujours bonne, toujours victorieuse. Et il n’existe pas d’alternative à cela.

34La loyauté, c’est donc la fidélité à la hiérarchie, à son intégrité, à ses nécessités ; en ce sens, la loyauté est aussi sacrifice, à toutes les échelles. Almela se rapproche ainsi de ses contemporains et des exemples qui jalonnent la littérature chevaleresque et historique. L’on sent, déjà, dans cette base commune et collective de ce qu’est la loyauté, qu’elle est, pour le chanoine, d’une importance capitale.

3. Les ajouts alméliens à la loyauté chevaleresque

35Le sacrifice du fils est, depuis Abraham et Isaac, l’une des meilleures preuves de la loyauté au seigneur – quel qu’il soit. C’est un motif que reprend souvent Almela. Dans les Batallas, qui sont loin d’être bavardes, on le retrouve aussi.

  • 58 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de batallas…, fol. 7r.

36Retournons à Saül un instant. Avant sa mort, le héros a mené de nombreuses batailles, remportées fréquemment. Roi d’Israël, on le croirait indépendant de toute loyauté ; mais pas pour Almela, qui le dit chevalier. Le roi est un chevalier-roi, dont le seigneur est le Seigneur (avec une majuscule, cette fois), un chevalier-roi qui s’en va mener, contre les Philistins, un assaut commandé par Dieu. Il n’y est ainsi qu’exécuteur. Plus que roi, il y est chevalier, ou plutôt officier car, sous ses ordres, on trouve Jonathan, son fils, qui, lui, est chevalier de métier : « E por el gran esfuerço de su fijo jonathas que fue el primero que comēça la batalla fuerō los philesteos vencidos e como el Rey saul ouiesse mandado que ninguno fuesse osado de comer so pena de muerte sino que los p[er]siguiessen siguiendo alcance fasta la noche e jonathas su fijo no sabiendo lo mandado por el Rey su padre comio un poco de panal de miel que fallo en un arbol »58. Le texte dit donc que Jonathan, ignorant, contrevient aux ordres de son chef, lui-même aux ordres du Seigneur.

  • 59 Sans prétendre, à ce jour, que désobéissance puisse s’entendre comme un synonyme de déloyauté, il s (...)

37Jonathan provoque donc la désobéissance59 de Saül à Dieu. Il faut alors, pour le roi-chevalier, démontrer toute sa loyauté, honorer la parole prise auprès du Seigneur. Il lui faut sacrifier le coupable. En écho à un autre épisode biblique, le sacrifice d’Isaac, Saül se rapproche de la figure sage d’Abraham, prêt à sacrifier son lignage – rappelons qu’il n’a qu’un fils –, pour honorer son engagement auprès de Dieu.

38Dans l’épisode que nous étudions, Saül est absolument présenté comme roi-chevalier car c’est « usando de caualleria » qu’il suit le commandement divin, le commandement seigneurial. Ainsi, « puesto que [Jonatas] auia sido causa del vencimiento [Saul] mandolo matar ». C’est Dieu qui l’a ordonné : l’exigence était la mise à mort de quiconque agirait contre son ordre. Saül, loyal, veut s’engager en ce sens, ôter la vie de son fils, coupable. C’est sans compter sur le peuple hébreu qui, face à la sévérité de Saül, prend le parti de Jonathan. Comme Isaac, Jonathan est sauvé in extremis du sacrifice. À défaut d’un ange, c’est ici l’ensemble des fils d’Israël qui lui sauve la vie. C’est dire toutefois la conviction absolue de ces pères, qui servent leur Seigneur, quel qu’en soit le prix.

  • 60 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de batallas…, fol. 7r.

39À l’heure de conclure, Almela met l’accent sur le dévouement absolu de Saül aux exigences de Dieu, le dévouement absolu du chevalier-roi au roi-Seigneur : « aqui es de notar que saul usando de caualleria por lo que auia mandado non p[er]donaua a su fijo de muerte pues lo auia quebrantado como los principes deuen de pugnar que sus subditos no traspassen sus mandamientos mayor mente en tienpo de guerra e de caballeria »60.

  • 61 1S 14:43.

40En effet, même si Jonathan est sauvé par le peuple, même si Jonathan est l’acteur principal de la victoire sur les Philistins, sa désobéissance au roi, et à Dieu, ne lui permet pas d’être pardonné. C’est là acte de chevalerie, selon les termes d’Almela, de la part de Saül. Almela crée, dans la relation au pouvoir que l’on sert, l’exigence de l’intransigeance. Cette création est bien sienne, puisque, dans la Bible, Jonathan est pardonné61.

41De là à incorporer l’intransigeance dans la loyauté, il n’y a qu’un pas. Puisque c’est par loyauté au commandement divin, au commandement du Seigneur, il semblerait que la loyauté puisse englober une certaine intransigeance ; que la dévotion et que le dévouement du chevalier – qui font sa loyauté – doivent le pousser à l’intransigeance.

42L’intransigeance, c’est peut-être le mot qui devrait venir à l’esprit à la lecture de l’épisode de la jura de Santa Gadea, où le Cid oblige Alphonse VI à lui prêter serment, serment non pas de soumission, mais promesse de vérité ; mais cette intransigeance-là n’est pas nécessairement loyauté.

43Revenons un peu sur le parcours de loyauté qu’Almela prête au Cid pour conduire à cette intransigeance, au cœur de l’église burgalaise où l’échange des serments n’aura rien de traditionnel.

  • 62 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 178.
  • 63 Loc. cit., « ruegovos que consejedes bien a mis fijos » ; c’est le choix de ce pluriel qui nous met (...)
  • 64 C’est au contraire pour les prévenir que le roi divise ses royaumes entre ses enfants. Alphonse X, (...)
  • 65 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 179. Le chanoine cherche à créer ce déséquilibre – peut-ê (...)

44Pour Almela, le seigneur légitime et premier, voire le seul du Cid, c’est Ferdinand Ier. Parce qu’il est le seul, parmi les trois rois que sert Rodrigue, dont il est serviteur « tan leal »62. La relation qui, plus loin dans l’épisode, le liera à Sanche II puis à Alphonse VI ne revendique pas cette loyauté, ou dans un second temps seulement, mais d’autres sentiments. Ferdinand Ier compte sur la loyauté du Cid, absolument. Il le convoque, sur son lit de mort, loue sa fidélité et lui confie un dernier ordre : celui de conseiller tous ses fils63. Ce faisant, alors que le royaume est divisé et tend à le rester – Ferdinand Ier n’escompte pas les luttes intestines qui suivront64 –, il confie la garantie de l’équilibre au Cid. Ce dernier est légataire de la volonté du roi mourant, de son seigneur, à qui il est loyal, et, pour cela, en remerciement de ce dévouement promis à Ferdinand Ier, le Cid gagne des terres. C’est Sanche, futur Sanche II, qui propose à son père de les lui offrir, sur son futur royaume65.

45Il y a là beaucoup à dire : en accédant à la requête de son fils, Ferdinand Ier crée un déséquilibre entre les trois fils, que Rodrigue devait conseiller. Il crée une dette, de Rodrigue à Sanche, l’oblige à un plus grand service. C’est cette obligation qui va transcender le reste de l’épisode. La loyauté du Cid s’efface ainsi pour laisser place au remboursement, par les actes, de la dette ainsi contractée.

46Le Cid espérait-il cette récompense ? que dit-elle ? car ce n’est pas Sanche qui la donne, mais bien Ferdinand Ier. Cela veut-il dire qu’il faut récompenser la loyauté, qu’il faut en quelque sorte la monnayer ? Auquel cas, il y a réciprocité ; non pas réciprocité d’obligation – Ferdinand ne s’engage pas par ce don à servir le Cid – mais réciprocité de procédé : service contre bien. Conduisant le Cid à ne plus conseiller que Sanche II, on pourrait lire que la loyauté ne doit pas attendre de récompense car cette dernière corrompt l’engagement du chevalier auprès de son seigneur.

  • 66 Id.
  • 67 Id.

47Le problème de ces terres, c’est qu’elles sont doublement offertes. Passons sur la récompense. Peut-être n’aurait-elle pas corrompu le cœur du Cid. Le problème, c’est Sanche II, qui offre ces terres-là, qui, en quelque sorte, obtient une avance sur héritage : des terres de son futur royaume, il délègue une partie à Rodrigue. Et, ce n’est que parce qu’il les a reçues de lui, que le Cid « fizo grandes servicios »66. Le Cid n’est plus présenté comme vassal loyal du nouveau roi de Castille, il lui est « muy agradescido ». Il est reconnaissant, redevable d’un engagement, mais le choix ne semble pas être sien. Sa loyauté, dans les mots d’Almela, ne vient que doubler cette redevabilité qui l’unit à Sanche II. Ce n’est qu’à la mort de ce dernier, qu’il devient « leal caballero » mais il est toujours « muy agradescido » ; il l’est même « más aun después de la muerte [de Sancho II] »67. La redevabilité appelle la loyauté, alors, non pas tant comme sentiment, comme choix, que comme comportement. La réciprocité et l’échange transforment la nature de la loyauté, la transposent dans une dimension contractuelle.

  • 68 Almela, au contraire d’un Alphonse X dans son Estoria de España ou de l’auteur anonyme de la Crónic (...)
  • 69 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 179. Cette réplique du Cid ne souffre aucune adaptation o (...)
  • 70 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 294. Le Cid fait toutefois amende honorable après avoir r (...)
  • 71 Ranoux, Constant, art. cit., p. 80-81.

48C’est cette dimension contractuelle de réciprocité qui va transcender la jura de Santa Gadea. Le Cid a enregistré le besoin de réciprocité : premier seigneur, récompense postérieure des services rendus ; deuxième seigneur, services rendus pour maintien de la récompense. Qu’en sera-t-il du troisième ? La réciprocité, là, augmente d’un cran, parce que le Cid oblige Alphonse VI à un engagement personnel, exactement comme doit s’engager le chevalier auprès de son seigneur. Le Cid joue de son pouvoir dans cette scène, dans son insistance à faire dire l’innocence d’Alphonse VI dans la mort de Sanche II68. Le Cid, donc, réclame un serment, mais monnaie, de lui-même cette fois-ci, sa loyauté : « Señor como vos me fiecieredes merced, que en otrás tierras soldada dan a los fijos-dalgo, y asi farán a mí quien me quisiere por vassallo »69. Le Cid est corrompu par la récompense territoriale. Plus grand est le bénéfice, plus grand est l’engagement. La loyauté disparaît pour devenir une transaction contractuelle. Le Cid a l’exigence d’une réciprocité, une exigence de réciprocité qu’il est difficile de prêter au penseur car, à plusieurs reprises, dans des épisodes qui ne traitent guère de loyauté – c’est la raison pour laquelle nous ne nous y attarderons pas –, le Cid est un personnage vénal, qui n’a pas sa meilleure presse chez Almela. « La necesidad […] no es sujeta a ley de caballería »70, avancera même le chroniqueur pour justifier mensonges et recherche effrénée d’argent de la part de Rodrigue. Dans les Batallas campales, on ne mentionnera nullement la séparation d’Alphonse VI, on effacera subtilement la sédition cidienne71 ; on ne peut désavouer le champion de la chrétienté. Cependant, peut-être pour son manque d’humilité, pour sa soif d’une réciprocité dont Almela ne veut pas dans la loyauté, ce ne sont pas d’interminables louanges que lui chante le chanoine de Murcie.

  • 72 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 114.

49Ce n’est pas de la réciprocité qu’exige Almela de la loyauté. C’est autre chose. Almela ne rend tout de même pas la loyauté inconditionnelle. Le seigneur a aussi sa partition à jouer. C’est peut-être Alphonse VI qui en sert le mieux la démonstration. Si le chevalier offre au seigneur sa loyauté, le seigneur doit être, lui, en mesure de lui accorder sa confiance. C’est pour cette raison qu’Almela débute son chapitre sur cette mise en garde : « la confianza trae muchas veces grandes daños »72. Certes ; mais ce qu’Almela veut mettre en avant, c’est qu’elle apporte aussi de grandes satisfactions.

  • 73 Ibid., p. 115.

50C’est d’égal à égal que se déroule l’épisode, de roi à roi ; mais pourtant, les personnages n’y sont pas égaux, de fait. Alphonse VI tient un rôle inférieur, en dépit de toute sa puissance. Et il s’érige, en cela, en modèle chevaleresque. Alphonse VI est l’obligé d’Alimaymon, le roi de Tolède, qui l’a hébergé dans son exil. Comme le Cid, c’est une loyauté obligatoire à laquelle il est engagé. Ainsi, lorsqu’il arrive pour défendre la ville face à l’assaut du roi de Cordoue, Alimaymon craint qu’il ne l’attaque, qu’il n’ait rompu son engagement. Face à la défiance de celui qui fut son protecteur, Alphonse VI ne montre aucune hostilité. Il l’invite même et, dans le camp chrétien, le fait encercler de cinq cents hommes d’armes. Il exige qu’Alimaymon le libère du serment prononcé contre l’asile, ce que le Maure fait. Alphonse VI, pourtant tout-puissant, répète son engagement, et Almela salue « la gran lealtad que mostró en querer guardar la jura »73. Il fallait qu’il y ait liberté totale pour le faire, irréprocité, même.

  • 74 Id.
  • 75 Id.

51La loyauté ne souffre aucune contrainte. Chez Almela, le choix de la loyauté doit être libre. C’est une qualité intrinsèque et bénéfique à long terme. En effet, cette loyauté, cet engagement, cette droiture, « fue una de las causas porque despues cobró la ciudad de Toledo »74. Face à qui la possède, face à qui l’engage, il faut la confiance. C’est là le rôle du seigneur. Il ne faut pas douter de l’engagement d’un homme bon, ni de la loyauté de ses vassaux. Bien qu’il mette en scène deux rois, cet exemple n’est pas dénué de portée chevaleresque. Le chapitre est un chapitre long, qui permettrait de commenter bien des choses. Almela néanmoins ne s’attarde sur rien d’autre que sur l’échange des deux rois. Si bien d’autres détails pouvaient l’aider à étayer une définition morale et/ou politique du bon chevalier chrétien, c’est vraiment la confiance réciproque que doivent se porter engagé et engageant qui l’occupe : « de las otras cossas deste capitulo no apunto mas »75, achève-t-il. Il assied alors le besoin de croire en la parole du vassal et la confiance réciproque qui doit unir les deux hommes liés par un tel serment. S’il y a réciprocité dans la loyauté, elle ne réside, pour Almela, que dans la confiance.

52La confiance que l’on doit porter au serviteur loyal, on la retrouve ailleurs chez Almela, par exemple au sujet d’Alphonse X, qui, lui, va en manquer, et en souffrir.

  • 76 Ibid., p. 270-272.

53Tout cela se déroule vers 1267, quand le petit-fils du Roi Sage, Denis du Portugal, demande à son grand-père la levée des obligations financières et militaires imposées à l’Algarve76. Almela se garde toutefois de présenter un autre objectif tout aussi important du jeune homme : celui d’être armé chevalier par Alphonse X, et donc, malgré toute l’indépendance réclamée pour l’Algarve, de se soumettre à lui. En effet, c’est peut-être ce serment chevaleresque, qui induirait la loyauté absolue de Denis envers lui, qui aurait poussé Alphonse X à accepter la faveur demandée. Il n’aurait pas perdu le pouvoir sur l’Algarve ; signalons que, dans toutes ses œuvres sauf dans l’Espéculo, il se revendiquera roi de l’Algarve. Si Almela tait cet engagement pris par Denis du Portugal, c’est pour démontrer la loyauté d’autres et servir ainsi sa définition de la loyauté.

  • 77 Ibid., p. 271.
  • 78 « La fórmula “auxilium et consilium” se ha estado empleando desde la muy Alta Edad Media para defin (...)
  • 79 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 271.
  • 80 Ibid., p. 272.
  • 81 Id.

54La demande faite à Alphonse X revient en quelque sorte à amputer la Castille d’un royaume vassal, de revenus, de force militaire. Ainsi, lorsqu’il demande à ses conseillers – tous chevaliers – leur avis, on ne lui donne aucune réponse, parce que l’on sait l’amour qu’il a pour son petit-fils et son désir d’accéder à la requête de ce dernier. Alphonse X force la parole de don Nuño de Lara, qui l’invite à décliner la demande portugaise77. Loin de l’écouter, Alphonse X affirme sa volonté de libérer le Portugal et force, par sa résolution, ses conseillers à abonder dans son sens. Le Portugal est alors libéré. Sachant ainsi leur parole vaine, le peu de confiance cédée par le Roi Sage aux conseils de ses chevaliers – n’oublions pas que le consilium est l’une de leurs principales missions78 –, « hasta tres mil vasallos […] se desnaturaron », entre lesquels don Nuño de Lara79. Ils rompent ainsi la loyauté dans laquelle ils étaient engagés et, au service d’un roi musulman, s’en prennent à la Castille ; mais pas don Nuño de Lara, dont Almela fait l’éloge car lui seul a eu le courage de « fablar como caballero esforzado y leal »80, de se prononcer pour le bien du royaume et pas pour le plaisir du souverain. Almela demande, en conclusion, qu’on ne lui en veuille pas81. Pour lui, Nuño de Lara avait raison ; il ne doit en avoir aucun repentir puisque les autres ont jugé bonne son action, et l’ont suivi.

55Loin de faire ici l’éloge d’une rupture de loyauté, Almela assied deux idées.

56La première, c’est qu’il faut une réciprocité au cœur de la loyauté. Une réciprocité d’écoute. Si le chevalier reçoit des ordres et les accomplit, le seigneur, lui, doit accepter leur accomplissement, doit accepter que les choses soient faites et/ou formulées en sa faveur – et dans ce dernier cas, y accéder. En quelque sorte, pour Almela, la loyauté induit une forme d’obligation de l’un à l’autre, de l’autre à l’un, qui repose sur la confiance. La confiance est le seul principe de réciprocité qui, pour lui, structure la loyauté.

  • 82 Ranoux, Constant, art. cit., p. 60-62.

57La deuxième idée qu’exprime Almela concerne l’avis des conseillers d’Alphonse X : un vassal n’agit pas pour satisfaire le roi. Il n’agit pas au service du roi, mais au service du royaume. Pour Almela, l’objet de la loyauté, c’est la patrie ; parce que dans l’histoire vraie, la soumission par adoubement de Denis suffisait à maintenir le pouvoir castillan, mais pas à conserver les terres. Cependant, pour Almela, l’objectif ultime, qui transcende toute sa production historiographique, c’est l’unité espagnole sous l’égide castillane. Dans ses Batallas, tout tend en effet à démontrer que l’indépendance portugaise est illégale, qu’elle est le fruit d’une sécession, et que le royaume du Portugal doit revenir à Isabelle la Catholique. Que le Portugal est l’Espagne82. Ici, Almela place le service à la patrie au-delà du service au roi. C’est pourquoi il ne faut pas blâmer Nuño de Lara. La loyauté doit servir un projet unitaire ; c’est à l’idée de royaume qu’il faut être loyal, plus qu’au roi.

4. Besoins et objectifs de la loyauté militaire chez Diego Rodríguez de Almela

58C’est cette idée étrange a priori qui, cependant, sous-tend toute l’œuvre almélienne. Si la sédition des vassaux n’est pas encouragée par Almela, il semble important de répéter que ce que le chanoine salue, c’est la position de Nuño de Lara, à savoir celle de la défense du royaume avant celle du roi. Almela n’est en aucun cas favorable à la sédition et, sans l’écrire lui-même, le laisse fortement penser.

  • 83 Pulgar, Fernando de, Letras. Glosas a las coplas de Mingo Revulgo, Rodríguez Bodona, Jesús (éd.), M (...)

59S’il nous fallait formuler cette pensée, il faudrait reprendre les mots de Fernando del Pulgar, lui aussi opposant à la division et soutien à l’unité péninsulaire, qui déclare que « obedezcamos a los reyes y príncipes, y aunque sean indoctos y negligentes, antes que hacer división en los reinos; porque no pueden ser los males que vienen del mal rey tan grandes que no sean mayores y más grandes los que proceden de la división »83. Plusieurs raisons nous poussent alors à associer ces mots de Pulgar à la position qu’aurait tenue Almela.

  • 84 Sans nommer les défenseurs de cette théorie, c’est ce qu’assied Gonzalo Pontón Gijón dans la biogra (...)
  • 85 Cette théorie se fait évidente pour Diego Rodríguez de Almela, a fortiori avec la Copia de una escr (...)

60Tout d’abord, pour leur proximité intellectuelle. Bien qu’aucun lien entre les deux hommes ne soit attesté, on connaît ceux qui ont existé entre Fernando del Pulgar et Alfonso de Cartagena ; certains chercheurs considèrent même Pulgar comme un disciple de Cartagena84, donc compagnon de Valera, Almela et Sánchez de Arévalo. Toute l’école de Burgos s’accorde autour de cette position : mieux vaut un mauvais chef, qui tienne l’unité par des mauvaises règles, qu’un affranchissement des règles qui conduirait à la division85. Si Almela ne le dit pas avec autant de franchise que Pulgar, il est assuré qu’il s’est construit avec cette idée forte d’un besoin d’unité, une unité qui, alors, transcenderait le monarque. Parce qu’après un mauvais roi, il peut en y avoir un bon. Il faut être fidèle à la royauté, et donc au royaume, plus qu’au roi.

  • 86 Ranoux, Constant, art. cit., p. 86-90.
  • 87 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de batallas…, fol. 34v, où aucune condamnation ou appui n’ (...)

61On peut étayer cette lecture d’une loyauté à l’idée plus qu’à la personne par l’étude de la tyrannie et des séditions dans la Compilación de batallas campales. Il serait trop long, ici, d’en présenter tous les exemples mais la condamnation est sévère chez Almela : toute tentative de sécession, de division du pouvoir en place, que celui-ci soit légitime ou illégitime, bon ou mauvais, est un échec cuisant, assorti d’une condamnation86. On ne peut aller contre le pouvoir en place. Aussi Almela tait-il sciemment les oppositions réussies du Cid et de Fernán González à leurs seigneurs respectifs, les bras de fer qu’ils ont remportés. Almela leur laisse l’éclat de la légende, par un silence respectueux. Il faut demeurer loyal au chef, même s’il est mauvais. Cela vaut toujours mieux que de le destituer. C’est dire l’importance que confère Almela à la loyauté. Elle est garante de l’unité du royaume, qui est le seul objectif à atteindre. Cette position en regard du mauvais roi, du tyran même, justifiera la singulière propension du chanoine à ne jamais trop encenser l’usurpateur Henri II de Trastamare et à mesurer ses reproches contre le supposé tyran Pierre Ier87.

  • 88 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 299.

62Enfin, sur ce point des trahisons de la parole royale, on peut dire qu’il s’agit, pour Almela, d’une déloyauté. Par exemple, Sanche IV, qui accède au pouvoir contre la volonté de son père, Alphonse X, est, pour le chanoine, roi illégitime par déloyauté : « este Rey Don Sancho que reynó después del Rey Don Alfonso, su padre, pues fue desleal á él, y aun no le pertenescía el Reyno de derecho, era cosa conveniente que no reynara, pero la fortuna que alza, los baxos, y abaxa los- altos, le fizo reynar. Atribuyesse su Señorío ser ávido mas por fortuna, que por derecho »88. Il faut bien le reconnaître : mieux vaut un mauvais chef, comme Sanche IV, que pas de chef du tout.

  • 89 Ibid., p. 249.

63Aux yeux d’Almela, tout semble puiser sa source dans l’unité. En toute logique, cette unité occupe l’un des cinq chapitres qui composent le « De la lealtad » au cœur de Valerio, à travers un retour à l’Ancien Testament : l’unité se construit, dans le récit du chanoine, autour d’une opposition entre Israélites et Philistins. Les premiers sont menés par Joab, fidèle lieutenant du roi David, qui tient le siège de Rabat des Philistins pendant que David est à Jérusalem. La ville s’apprête à se rendre lorsque l’épisode commence et Joab ne la prend pas. Joab fait quérir David, pour que ce dernier la prenne, « porque la victoria fuesse toda a David ». Joab dit alors : « Si yo entro primero, será a mi contado, y no a David ; por ende conviene que él entre la ciudad y los suyos, porquel honor se cuente a él, y no a mí pues es mi señor, y a el debe ser contado y atribuido »89.

  • 90 Le parcours de David est particulièrement clair dans le deuxième sous-chapitre de Lemaire, André, (...)
  • 91 Ranoux, Constant, art. cit., p. 89-91.

64L’unité ici prônée n’est pas celle du royaume – quoique personne mieux que David n’incarne le royaume d’Israël et son unité90 – mais celle du pouvoir. Le chevalier loyal n’est pas celui qui court après la gloire, les récompenses, les titres. C’est celui qui s’efface, celui qui se sacrifie et qui, ici, sacrifie ses honneurs. La loyauté, c’est renoncer à soi pour l’autre ; c’est former avec l’autre une unité dont on est un composant plus petit. Ne compte pas, alors, l’agrégation de petits succès. Le chevalier loyal est celui qui s’efface au nom d’une plus grande entité que lui, qui se fond dans la plus grande entité que lui. Quoi de mieux qu’effacer l’individualité – de celui qui prendrait la ville – pour dire l’unité, unité qui s’incarne dans un unique personnage, et sans intermédiaire ? Le représentant de l’unité, pour Almela, c’est Joab. On le retrouvera ainsi dans la trente-septième bataille biblique des Batallas, sans David, cette fois-ci. Almela s’y autorise quelques entorses à l’histoire racontée dans la Bible, pour dessiner la soif d’unité de Joab, et sa conception d’une loyauté au royaume d’Israël, à l’unité d’Israël91.

65Le seigneur est un vecteur de cette unité. C’est la figure qui fait l’unité, qui donne une cohésion à tous ceux qui la composent. Lui être loyal, c’est servir cette unité, objectif ultime – d’Almela pour le moins. Aussi dit-il, toujours dans le « De la lealtad », le besoin pour les hommes d’avoir un seigneur, de le reconnaître pour agir dans l’unité, pour agir loyalement.

  • 92 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 250.
  • 93 Id., « por cossa que nos avenga nunca huyamos si esta imagen de piedra no huyere y quien de otra ma (...)

66L’exemple s’érige autour d’un personnage, une fois encore, légendaire : Fernán González. Prisonnier de García de Navarre, il laisse orphelins – ou presque – ses vassaux, qui lui sont loyaux et dévoués. On les introduit de la sorte : « grande fue la lealtad […] que los castellanos mostraron contra el conde Don Fernán González de Castilla su señor »92. En l’absence de leur chef, garant de l’unité, qui tient tous les serments de tous les chevaliers de Castille, l’un d’eux propose, pour maintenir l’unité, pour concrétiser cette unité qu’ils sont, cette Castille qu’ils servent, de construire une statue de Fernán González, dans un double objectif : d’une part, réactualiser la promesse de loyauté, chacun reprenant son serment devant la statue ; d’autre part, voyant l’exemplarité de Fernán González qui, de pierre, ne saurait s’enfuir, maintenir tous les chevaliers disposés au combat93. L’unité passe aussi par l’exemplarité. Le seigneur a une obligation d’irréprochabilité qui justifiera le comportement de ses hommes, qui fera leur union autour de lui.

67Presque miraculeusement, les chevaliers castillans n’ont pas à croiser le fer puisque Fernán González s’est libéré et les rencontre, par hasard !

  • 94 Alphonse X, Estoria de España, chap. 712, p. 414-415.

68Almela n’invente rien. L’épisode est en tous points semblable dans le Valerio et dans l’Estoria de España d’Alphonse X, par exemple94. Ce qu’il faut comprendre, au-delà de la conformité avec la légende, c’est l’inclusion de cet épisode mythique dans un titre qui entend dépeindre la loyauté. La première des conclusions à en tirer, c’est que, pour Almela, une fois encore, la loyauté, toujours, est récompensée. Sans besoin de faire couler le sang. Seule l’idée d’être loyal semble pouvoir suffire. Cet épisode sert, dans la démonstration d’Almela, à dire que la loyauté permet, et exige à la fois, l’union. Il faut, en cela, la diriger vers un même objet de dévotion, un objet qui mérite l’adhésion de tous parce qu’il défend l’unité qu’ils forment.

  • 95 Molina Gómez, José Antonio, « Pervivencia del juramento sobre piedra » [en ligne], Revista electrón (...)

69Il ne serait pas inintéressant de comparer cet épisode, érigé en parangon de loyauté par le chanoine, à une scène d’idolâtrie : celle du veau d’or. D’aucuns l’ont déjà fait, comme José Antonio Molina Gómez, mais ils concluent en disant qu’une telle comparaison n’a guère de pertinence puisqu’au contraire des Hébreux, il n’y a aucune connotation négative aux agissements des Castillans95.

  • 96 Ex 32:4.

70Rappelons que les Hébreux ne remplacent pas Dieu, dans la Bible. En construisant le veau d’or, ils donnent une figure au Dieu qui les a libérés d’Égypte ; ils constituent une raison tangible à leur unité de peuple. Ne sachant donner corps à Dieu, ils choisissent une autre figure – sans toutefois perdre de vue la réalité de la force divine qui les a conduits hors d’Égypte. Aaron déclare ainsi : « Israël ! Voici ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte »96. Le besoin des Hébreux, c’est celui de rendre tangible leur facteur d’unité. C’est celui de donner une forme à Dieu, de donner une forme au Seigneur, d’avoir un réceptacle à leur dévotion, et à leur dévouement. C’est parce qu’ils ont besoin de combler l’absence de leur seigneur, pour s’unir, que les Castillans, à leur tour, font de Fernán González une statue. Peu importe alors la piété ou l’impiété, ce n’est pas ce qu’il faut comparer dans les deux épisodes. Ce sont des motivations humaines et compréhensibles. Il faut un canalisateur, un guide, un objet à la loyauté, qui elle-même sert l’unité. Peut-être par cela Diego Rodríguez de Almela défend-il une obligation seigneuriale : la présence manifeste.

Conclusion

  • 97 Le troisième chapitre du titre (Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 249-250) met l’accent sur (...)

71À l’heure d’ébaucher une conclusion, signalons que les trois autres chapitres du titre « De la lealtad » du Valerio, n’ont pas été exploités ici car ils reprennent des conceptions alméliennes de la loyauté que nous avons préféré développer par d’autres exemples : il s’agit essentiellement de déclinaisons autour de la confiance que doit avoir le chevalier en son seigneur et de celle que le seigneur doit avoir en son chevalier97.

72Le chanoine, fidèle aux enseignements d’Alfonso de Cartagena, dessine une loyauté, dans ses textes, proche de celle, idéale, prônée par la théorie alphonsine et chevaleresque. Ainsi, Almela s’attaque-t-il à dépeindre les constantes d’une valeur morale imprécise : il est nécessaire qu’elle réponde à une hiérarchie – rares sont les cas où la loyauté est horizontale, et ce serait, d’ailleurs, un tout autre sujet –, elle invite au sacrifice, voire même l’exige ; elle requiert droiture morale, persistance et respect. En cela, allant peut-être plus loin que d’autres théoriciens, Almela instaure une limite à l’engagement du vassal : seule sa propre mort, et non celle de son seigneur, met un terme ultime à son engagement.

73Il est difficile de déterminer, cependant, si la loyauté fait naître toutes ces capacités dans le cœur du chevalier, ou si elle les exploite seulement. Dans les deux cas, sa prééminence la rapproche bien de cette définition alphonsine, où la loyauté est mère de toutes les vertus ; qu’elle leur permette d’éclore ou qu’elle les dirige seulement, la loyauté est cette vertu qui fusionne les qualités chevaleresques.

74Sans nul doute, c’est dans son histoire personnelle, plus grande que lui, qu’on peut trouver une justification, une explication à l’attachement si farouche d’Almela au principe de loyauté. Il n’est pas étonnant, alors, de le voir la décliner de façon plus originale : à travers l’intransigeance, par exemple, qui lui semble être preuve de loyauté, alors que nul autre ne l’avance ainsi. Cette persistance dans un ordre, qui pourtant peut être levé, devient alors caractéristique d’une loyauté à toute épreuve. La persistance, le choix libre de persister dans un engagement, c’est là l’essence de la loyauté almélienne ; elle pousse le chanoine à refuser la réciprocité du serment, une réciprocité pourtant en vogue dans les propos nobiliaires du XVe siècle. Almela met donc avant une série d’obligations – de conseils ? – pour les seigneurs : il faut accorder la confiance, en dépit des risques que cela représente, et être à l’écoute de ses gens d’armes, puisque, par la confiance, on les sait entièrement dévoués à sa cause. Sans doute est-ce cette confiance qui pourrait faire du mauvais chef, un chef meilleur qu’il n’est ; car ce n’est plus le roi, en tant qu’individu, qui, chez Almela, est garant de la survivance du royaume, mais le roi, en tant qu’entité, presque en tant que symbole. Et ce sont les chevaliers qui, par leur loyauté, servent pour toujours une idée, un concept, plus grand que tout. Le seigneur, en tant que guide des hommes – comme la loyauté est guide des vertus –, se doit donc d’être irréprochable. Il doit en outre à ses hommes sa présence, comme le constant rappel, l’incarnation de cette patrie à laquelle les chevaliers doivent leur dévotion. Le seigneur, objet de la loyauté, serait alors, chez Almela, un maillon nécessaire et puissant dans la loyauté que le chevalier a envers sa patrie.

75Cette étude pourra être complétée par la reprise systématique des représentations de la déloyauté chez Almela. Sans ce contrepoint, sans limites, il est impossible de dire tout-à-fait la loyauté. Il faut donc aller jusqu’à son opposé pour la comprendre, et mieux la dire.

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Notes

* * La rédaction de cet article est le fruit de l’invitation généreuse du professeur Patricia Rochwert-Zuili de l’Université d’Artois. Je lui adresse mes immenses remerciements pour cette opportunité et ses précieux encouragements. Il m’est impossible de ne pas remercier tout aussi vivement ma directrice de recherches, Madame le Professeur Hélène Thieulin-Pardo de Sorbonne Université pour la confiance qu’elle me témoigne si chaleureusement.

1 La loyauté – en son acception française – est une notion qui induit bien moins de sens que la lealtad castillane. La seconde, en effet, conserve, en sus de sa valeur politique que nous allons chercher à déterminer, encore aujourd’hui, une proximité sémantique forte avec la lex dont elle découle. Loyauté et lealtad ne sont pas des équivalents stricts. Néanmoins, puisque le présent travail est rédigé en français, nous choisissons d’employer à partir de maintenant le terme français de loyauté pour rendre la lealtad ; car c’est bien à cette lealtad que nous nous intéressons.

2 Thèse en cours d’élaboration, « La loyauté chevaleresque : définition(s) et représentation(s) d’une notion politique (XIIIe-XVe siècles) », sous la direction du professeur Hélène Thieulin-Pardo à Sorbonne Université.

3 Il consacre une loi à sa définition, une définition spécifiquement attachée aux chevaliers : il s’agit de la loi 9 du titre XXI de la Segunda Partida, intitulée « Como deuen ser los caballeros muy leales », Alphonse X, Las Siete Partidas, Gregorio López (éd.), Salamanca, 1555, fac-similé ; 3 vol., Madrid, Boletín Oficial del Estado, 1974, fol. 72r.

4 Plus connu sous le titre de Tratado de los doce sabios, dont la première édition est tardive (1502) ; les premières versions du texte qui nous sont parvenues sont datées du tournant des XIVe et XVe siècles. On le retrouve à la Biblioteca Nacional de España, incunable anonyme R/10674 (Anonyme, Libro de los doce sabios, Valladolid, Diego de Grumiel, 1502 [impr.]). Une édition digitale – une transcription assortie d’un court discours liminaire – peut être consultée en ligne (« Libro de los doce sabios, Ms. 92 (=77) de la biblioteca Menéndez Pelayo de Santander », Héctor Hernández Gassó et Diego Romero Lucas (éd.), Memorabilia, n° 6 (2002) [consulté le 05/05/2023] <URL : https://parnaseo.uv.es/Memorabilia/Memorabilia6/listillos/menu.htm>). Le traité, en dépit de son nom, n’offre qu’une considération poétique sur la loyauté : elle n’occupe que le premier chapitre, où les sages la décrivent, à travers des métaphores, comme une vertu venue du cœur, toujours profitable à qui la donne.

5 Alphonse X, op. cit., , fol. 72r, « Ca esta es bondad en que se acaban e se encierran todas las buenas costumbres e ella es assi como madre de todas ».

6 Ce sont là les définitions qu’en proposent les dictionnaires espagnols de la Real Academia – aussi bien l’actuelle version du Diccionario de la lengua española que le Diccionario de Autoridades – ; et les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, qui courent de 1694 à nos jours. L’acception de loyauté ? Fidélité. Pour le Diccionario de la lengua española : « cualidad de leal [que guarda la debida fidelidad] » ; pour le Diccionario de Autoridades : « la fidelidad con la que se hace alguna cosa » ; pour la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « fidélité, probité » ; pour la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « respect de la vérité, fidélité à la parole donnée, aux engagements pris ». De la même façon, systématiquement, ou presque, la notion de fidélité reprend l’idée de loyauté. Pour le Diccionario de la lengua española : « lealtad, observancia de la fe que alguien deba a otra persona » ; pour le Diccionario de Autoridades : « lealtad, observancia de la fe que uno debe a otro por ser su superior » ; pour la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « loyauté, foy » ; la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est la seule qui diffère en ce sens, n’invoquant la loyauté pour définir la fidélité que dans le cadre conjugal.

7 L’une des études les plus abouties à ce jour sur la question de loyauté est Cherbonnier, William, Crochet, Lauryanne, Durand, Eugénie, et al., « La loyauté : de la règle morale au principe juridique », Revue juridique de l’Ouest, n°2012-3 (2012), p. 327-342., qui propose de distinguer fidélité et loyauté ainsi : « la loyauté est plus une attitude, un état d’esprit, alors que la fidélité́ comporte dans une certaine mesure l’idée de choix volontaire ; être fidèle, c’est persister dans la loyauté, c’est-à-dire dans une règle qui peut être contraignante ».

8 Alphonse X, cependant, n’y cite jamais le roi. Il se contente du terme de seigneur, l’associant à d’autres pouvoirs qui pourraient exiger d’un chevalier sa loyauté (« a su señor e aquellos a quien la han de tener », Segunda Partida, titre XXI, loi 9). Néanmoins, et en dépit du rôle pluriel auquel sont appelés les chevaliers, puisque le Roi Sage veut temporiser les pouvoirs de sa noblesse par ce titre XXI, c’est bien le sommet hiérarchique qu’il affirme derrière le « seigneur », un seigneur par antonomase, un seigneur naturel, c’est-à-dire le roi. Cette loi, Alfonso de Cartagena la reprend, littéralement et sans adaptation textuelle, dans le Doctrinal de los caballeros (Cartagena, Alfonso de, Doctrinal de los caballeros, Burgos, 1487, fol. 9r ; incunable conservé à la Biblioteca Nacional de España sous la cote INC/1910).

9 Martin, Georges, « Control regio de la violencia nobiliaria. La caballería según Alfonso X de Castilla [comentario al título XXI de la Segunda partida] », Annexes des Cahiers de linguistique et de civilisation hispaniques médiévales, n°16, 2004, p. 219-234.

10 C’est entre autres le constat que dresse Josepha Laroche dans son introduction au colloque « La loyauté dans les relations internationales ». Laroche, Josepha, « La loyauté comme cadre d’analyse », colloque AFSP-SEI « La loyauté dans les relations internationales », 28 et 29 octobre 2000 [consulté le 05/05/2023], URL : <http://www.afsp.msh-paris.fr/archives/archivessei/loyaute/Laroche.pdf>.

11 Jardin, Jean-Pierre, « Le règne de Jean II vu depuis Murcie », Mélanges de la Casa de Velázquez, t. 30-1 (1994), p. 207-225.

12 Fernández Gallardo, Luis, Alonso de Cartagena (1385-1456). Una biografía política en la Castilla del siglo XV, Valladolid, Junta de Castilla y León, 2002.

13 On manque de données factuelles sur la vie de Diego Rodríguez de Almela. Tous les travaux publiés à ce jour s’appuient sur ce texte de Torres Fontes.

14 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de los milagros de Santiago, Juan Torres Fontes (éd.), Murcia, Universidad, 1946, p. XXII-XXIII.

15 Ranoux, Constant, « Présentation et étude du Tratado que se llama compilación de batallas campales (1481) de Diego Rodríguez de Almela » [en ligne], e-Spania, n° 41 (2022), p. 5, [consulté le 05/05/2023] <URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/e-spania/43802>.

16 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio de las historias de la Sagrada Escritura y de los hechos de España, Juan Antonio Moreno (éd.), Madrid, Blas Román, 1793, p. 206.

17 Ibid., p. 207.

18 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de los milagros de Santiago, p. XLVI.

19 L’édition exploitée dans ce travail est celle de 1793, de Juan Antonio Moreno, conservée à la Biblioteca Nacional de España.

20 Bizzarri, Hugo Óscar, La otra mirada: El exemplum histórico, Zürich, Romanistik, 2019, p. 142.

21 Almela rédige, en sus des œuvres présentées, le Compendio historial, une histoire de l’Espagne qui revendique, plus que le Valerio, sa valeur chronistique. L’on y retrouve une certaine préoccupation pour la chevalerie. Dans le Compendio, en effet, Almela défend et exalte la grandeur de l’art chevaleresque, ainsi que leur rôle, afin de démontrer la présence et l’importance de l’art militaire en Castille. Puisque l’œuvre n’est pas portée par une volonté moralisatrice et éducative, au contraire du Valerio, nous décidons pour l’heure de le laisser de côté. L’on citera également un Tratado de la guerra (Rodríguez de Almela, Diego, Tratado de la guerra, Toledo, Real Biblioteca del Monasterio San Lorenzo de El Escorial, ms. X-II-25, XVe siècle, fol. 148r-260v), reprise fidèle du Doctrinal de caballeros d’Alfonso de Cartagena, au point que certains le qualifient parfois de plagiat. Nous l’excluons de cette étude parce que le texte, au vu de sa fidélité avec l’œuvre de l’évêque burgalais, ne peut permettre le développement d’une réflexion personnelle de la part d’Almela sur la loyauté. Enfin, nous signalerons qu’en 1481 l’on retrouve sous la plume d’Almela, une Compilación de los milagros de Santiago éditée par Juan Torres Fontes (Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de los milagros…). En dépit du rôle et la légende essentiellement militaire qui entoure Saint Jacques en Espagne, nous ne retiendrons pas cet ultime ouvrage dans nos considérations du fait de l’indépendance de l’Apôtre ; en plus de n’être pas chevalier, officiellement, il n’entre en aucun cas dans un quelconque rapport hiérarchique avec un seigneur, qui induirait sa loyauté. Des réflexions théologiques sur son lien avec Dieu ne trouvent pas leur place dans cette présentation. La continuité, en revanche, de l’œuvre almélienne autour de la figure du combattant nous semble devoir ainsi être signalée, ajoutant à la pertinence des réflexions du chanoine de la cathédrale Murcie sur le fait militaire.

22 Ce terme d’Espagnols est celui qu’Almela lui-même emploie. S’y mêlent ainsi Castillans, Aragonais et Portugais, sans distinction. La Castille, que le chanoine tient pour supérieure et pour laquelle il espère une hégémonie péninsulaire imminente, y est plus représentée que les autres royaumes. Cependant, dans ces batailles espagnoles, il arrive au Portugal et à l’Aragon de mener des batailles parfaitement indépendantes.

23 Ranoux, Constant, art. cit.

24 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 247-248.

25 Ibid., p. 248-252.

26 Le terme n’apparaît jamais sur les trois autres chapitres qui composent le titre (ibid., p. 245-246).

27 Crónica de Fernando IV, Carmen Benítez Guerrero (éd.), Sevilla, Editorial Universidad de Sevilla, 2017, p. 30.

28 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 127.

29 Ibid., p. 127-128.

30 Ce qui, dans tous les cas, n’aurait pas changé l’avis d’Almela, qui tient le pouvoir en place comme intouchable. La tyrannie d’un seigneur, en aucun cas, ne justifie ni désobéissance, ni déloyauté. Sur ce point, voir plus avant l’entrée en matière de la partie 4.

31 Zurita, Jerónimo de, Anales de la Corona de Aragón, Zaragoza, Lorenço de Robles, 1610 [2e éd.], fol. 36v.

32 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 127.

33 Ibid., p. 128.

34 Historia Compostelana, Emma Falque Rey (éd. et trad.), Madrid, Akal, 1994, p. 201.

35 Jiménez de Rada, Rodrigo, Historia de los hechos de España, Fernández Valverde, Juan (éd. et trad.), Madrid, Alianza Editorial, 1989, p. 266-267.

36 1S 31 ; Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 248-249.

37 « pensó de se matar porque sus enemigos no lo tomassen vivo, entendiendo que seria deshonrado en vida y por tanto dixo á su escudero que con él estaba que le matasse », ibid., p. 249.

38 1S 31:4.

39 En témoignent les reprises presque terme à terme qu’il peut semer dans la Compilación de batallas campales, par exemple (Ranoux, Constant, art. cit., p. 67-70).

40 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 249.

41 Vainqueur dans la Bible, exemplaire serviteur de Dieu à la guerre, on pourra le voir notamment dans un exemple suivant, qui ouvre la partie 3.

42 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 249.

43 Schwarzfuchs, Simon, « Le suicide et le martyre », Pardès, vol. 39, n° 2 (2005), p. 93-107.

44 1S 31:4.

45 Jg 16:30.

46 2S 17:23.

47 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 213-214 ; l’éditeur du Valerio (pour l’édition que nous consultons), Juan Antonio Moreno, peu enclin à commenter d’ordinaire le texte almélien, se fend d’une note comparative, tempérant l’enthousiasme du chanoine. Il renvoie ainsi à Mariana, qui, lui aussi, n’annonce que cinq mille hommes dans les troupes de l’infant Jean.

48 Les œuvres historiographiques postérieures s’en tiennent à cette version. Ce sont bien cinq mille combattants que l’on retrouve dans toutes les versions de l’épisode, à l’exception de la réécriture d’Almela.

49 Sánchez de Valladolid, Fernán, Crónica de Sancho IV, Salamanca, Biblioteca General Histórica, ms. 2091, 1580, fol. 102v.

50 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 214.

51 Sánchez de Valladolid, Fernán, op. cit., p. 102v.

52 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 214.

53 Sánchez de Valladolid, Fernán, op. cit., p. 103r.

54 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 214.

55 Id., « e quanto a la muerte de su fijo [dixo] que él le daría el cuchillo con que lo degollasse, y aun si otros diez toviesse ».

56 Id.

57 Id.

58 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de batallas…, fol. 7r.

59 Sans prétendre, à ce jour, que désobéissance puisse s’entendre comme un synonyme de déloyauté, il semble toutefois inconcevable que le loyal chevalier n’observe pas rigoureusement les ordres de son seigneur.

60 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de batallas…, fol. 7r.

61 1S 14:43.

62 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 178.

63 Loc. cit., « ruegovos que consejedes bien a mis fijos » ; c’est le choix de ce pluriel qui nous met sur la voix d’un service non pas personnellement attaché à l’un des héritiers mais attaché au roi Ferdinand Ier, qui devrait survivre à sa mort. Chez Alphonse X, dans l’Estoria de España, le pluriel est encore plus explicite : « [Fernando Io] comendol sus fijos e sus fijas que los conseiasse bien » (Alphonse X, Estoria de España, Ramón Menéndez Pidal (éd.), Madrid, Bailly-Baillère e Hijos, 1906., p. 494). Pour l’auteur anonyme de la Crónica de Castilla, le pluriel est, au contraire, inexistant et Ferdinand Ier ne l’engage qu’au service du futur Sanche II : « e era ende el Çid Ruy Días, e acomendólo ende al inffante don Sancho su fijo » (Rochwert-Zuili, Patricia [dir.], Crónica de Castilla : édition et présentation, Paris, e-Spania Books, chap. I, § 29 (2010), [consulté le 05/05/2023] <URL : https://0-books-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/esb/182>). Puisqu’existent (au moins) deux versions de l’engagement cidien auprès de Ferdinand Ier, mourant, il semble qu’Almela fasse le choix délibéré d’une histoire où le rôle confié au Cid est plus périlleux, parce que pluriel.

64 C’est au contraire pour les prévenir que le roi divise ses royaumes entre ses enfants. Alphonse X, peut-être rétrospectivement, lui prête la crainte de tels conflits, immédiatement enrayée par cette solution : « Temiendo que despues de su merte que avrie contienda y pelea entre sus fijos, partioles el regno en su vida desta guisa » (Alphonse X, Estoria de España, p. 493).

65 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 179. Le chanoine cherche à créer ce déséquilibre – peut-être pour servir la construction de sa loyauté – puisqu’aucune version de la mort de Ferdinand Ier ne réunit le Cid et Sanche au chevet du roi, ni n’indique que le Cid obtient des terres en recevant cette mission qui l’engage à long terme ; encore moins que cette récompense lui est cédée par Sanche.

66 Id.

67 Id.

68 Almela, au contraire d’un Alphonse X dans son Estoria de España ou de l’auteur anonyme de la Crónica de Castilla, ne fait pas répéter trois fois les serments d’Alphonse VI et de ses chevaliers. Le Roi Sage choisit de présenter ces trois demandes cidiennes avec une gradation : tout d’abord, Rodrigue demande si Alphonse VI a conseillé les criminels ; puis, renouvelant cette question, il lui demande s’il n’a pas été, aussi, le commanditaire de l’assassinat de Sanche II ; enfin, on ne lira que sobrement que « le coniuro el Çid otra vez » (Alphonse X, Estoria de España, p. 519). À l’identique, l’auteur de la Crónica de Castilla, ne met en dialogue que les deux premières sommations de Rodrigue ; la troisième n’apparaît que dans la conclusion de l’épisode, « tres vezes le conjuró el Çid Canpeador a el e a los doze fijodalgos que con él eran » (Rochwert-Zuili, Patricia [dir.], Crónica de Castilla…, chap. III, §3-5). Pour Almela, une fois suffit. Peut-on y lire le désaccord du chanoine ? Ce serment extorqué au roi de Castille est déjà un affront – le chevalier n’est pas en droit d’exiger tel engagement – ; nul besoin de le multiplier et d’ainsi amplifier la faute de Rodrigue.

69 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 179. Cette réplique du Cid ne souffre aucune adaptation ou presque. C’est bien en ces termes qu’il négocie, partout, sa loyauté. Les mots que lui prête la Crónica de Castilla, par exemple, sont : « Commo me fiziéredes algo, ca en otra tierra sueldo dan a fijosdalgo; ansí farán a mí quien me quisiere por vassallo » (Rochwert-Zuili, Patricia [dir.], Crónica de Castilla : édition et présentation, chap. III, §5).

70 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 294. Le Cid fait toutefois amende honorable après avoir renoncé aux lois de la chevalerie. S’il extorque à des Juifs les fonds qu’il lui manque, il les rembourse et se repend d’avoir menti. Toutefois, Almela prend bien le soin de souligner que, ce faisant, Rodrigue manque de chevalerie. Militairement, il reconnaît, dans le deuxième livre du Valerio, qui traite de la guerre et du comportement des guerriers, que « los fechos del Cid fueron tan magníficos, y de gran victoria, que no se lee de Caballero tanto ni semejante » (ibid., p. 65).

71 Ranoux, Constant, art. cit., p. 80-81.

72 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 114.

73 Ibid., p. 115.

74 Id.

75 Id.

76 Ibid., p. 270-272.

77 Ibid., p. 271.

78 « La fórmula “auxilium et consilium” se ha estado empleando desde la muy Alta Edad Media para definir las relaciones sociales entre señor y vasallo y, según Thomas D. Hill, ha variado su significado dependiendo de los contextos en que fue empleada aunque, a pesar de ello, se puede decir grosso modo que el consilium ha servido para definir tanto el consejo que se hacía en ámbitos quasi públicos, así como el acto de aconsejar en un ámbito privado e informal », Corral, Fernando Luis, « Consilium y fortalecimiento regio: consejeros y acción política regia en el reino de León en los siglos XI y XII » [en ligne], e-Spania, e-Spania, n° 12 (2011), [consulté le 05/05/2023] <URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/e-spania/20639>.

79 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 271.

80 Ibid., p. 272.

81 Id.

82 Ranoux, Constant, art. cit., p. 60-62.

83 Pulgar, Fernando de, Letras. Glosas a las coplas de Mingo Revulgo, Rodríguez Bodona, Jesús (éd.), Madrid, Espaca Calpe, 1958, p. 17.

84 Sans nommer les défenseurs de cette théorie, c’est ce qu’assied Gonzalo Pontón Gijón dans la biographie de Fernando de Pulgar, rédigée pour la Real Academia de Historia. Ce faisant, il lie l’apprentissage et la formation de Pulgar à celle d’un certain Diego Rodríguez de Almela : « No puede descartarse que mantuviera contactos con la familia Cartagena […], y hay quienes han visto en Pulgar a un discípulo de Alonso de Cartagena, tal como lo Alfonso de Palencia (con quien tuvo manifiesta relación), Rodrigo Sánchez de Arévalo y Diego Rodríguez de Almela. », <URL : https://dbe.rah.es/biografias/10435/fernando-de-pulgar>. L’on pourra, pour étayer cette thèse, citer les critiques Jeremy Lawrance et Robert Brian Tate, qui situent Fernando del Pulgar comme disciple de Cartagena (Palencia, Alfonso de, Gesta Hispaniensia ex Annalibus Suorum Dierum Collecta, Robert Brian Tate, Jeremy Lawrance [éd.], 2 t., Madrid, Real Academia de la Historia, 1998-1999, t. 1, p. XXXV). Enfin, sans les associer sous le patronage d’Alfonso de Cartagena, Guillermo Serés associe les trois penseurs précédemment cités comme appartenant à la même école de réflexion, c’est bien dire la proximité de leur pensée (Serés, Guillermo, « La autoridad literaria: círculos intelectuales y géneros en la Castilla del siglo XV », Bulletin Hispanique, t. 109, n° 2 (2007), p. 335-383, p. 344).

85 Cette théorie se fait évidente pour Diego Rodríguez de Almela, a fortiori avec la Copia de una escritura de como e por que razon no se deue diuidir partir ni enagenar los reynos e señorios de españa saluo que el señorio sea sienpre uno e de un rey e señor monarca de españa, qui suit le manuscrit de la Compilación de batallas…, et pour Fernando de Pulgar. Il faut citer pour Rodrigo Sánchez de Arévalo le Tratado sobre la división del reino y cuándo es lícita la primogenitura, lequel dit le besoin d’indivisibilité du royaume (Sánchez de Arévalo, Rodrigo, Tratado sobre la división del reino y cuándo es lícita la primogenitura, Jesús Ángel Solórzano Telechea (éd.), Logroño, Instituto de estudios riojanos, 2012 ; voir notamment p. 61) ; pour Valera, quelques traces de cela sont jetées dans son Memorial de diversas hazañas ; enfin, Cartagena, lui, père de tous les autres, voit son œuvre transcendée par l’idée d’une unité physique (et mystique) indivisible, ainsi que le démontre Francisco Castilla Urbano dans Castilla Urbano, Francisco, « La idea del cuerpo místico en Alfonso de Cartagena », Rocha Arnas, Pedro (dir.), El pensamiento político en la Edad Media, Madrid, Fundación Ramón Areces, 2010, p. 355-367.

86 Ranoux, Constant, art. cit., p. 86-90.

87 Rodríguez de Almela, Diego, Compilación de batallas…, fol. 34v, où aucune condamnation ou appui n’est manifeste alors que les combats fraternels et les trahisons s’assortissent de commentaires, parfois sévères.

88 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 299.

89 Ibid., p. 249.

90 Le parcours de David est particulièrement clair dans le deuxième sous-chapitre de Lemaire, André, « Chapitre III. La royauté unifiée (c. 1030 ?-931) », Lemaire, André (dir.), Histoire du peuple hébreu, Paris, Presses Universitaires de France, « Que sais- je ? », 2018, p. 21-35 ; le roi d’Israël apparaît en effet comme un unificateur des tribus de Juda et d’Israël, en dépit de leurs dissensions, un défenseur de la foi et un conquérant au service du peuple élu.

91 Ranoux, Constant, art. cit., p. 89-91.

92 Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 250.

93 Id., « por cossa que nos avenga nunca huyamos si esta imagen de piedra no huyere y quien de otra manera tornara, que quede por traydor ».

94 Alphonse X, Estoria de España, chap. 712, p. 414-415.

95 Molina Gómez, José Antonio, « Pervivencia del juramento sobre piedra » [en ligne], Revista electrónica de estudios filológicos, n°14 (2007), [consulté le 05/05/2023] <URL : https://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=2497421>.

96 Ex 32:4.

97 Le troisième chapitre du titre (Rodríguez de Almela, Diego, Valerio…, p. 249-250) met l’accent sur le fait que l’ancienneté du serment ne fait pas la valeur de la loyauté ; un nouvel engagé peut tout-à-fait démontrer un dévouement à toute épreuve et la confiance lui doit être, de ce fait, immédiatement témoignée ; le cinquième chapitre (p. 250-251) traite mieux de déloyauté, c’est la raison pour laquelle il est absent de notre étude. Il met en scène un félon au roi trahi par son homme de main, concluant ainsi que déloyauté appelle nécessairement déloyauté. La confiance se retrouve dans les manquements du traître, Lope de Arenas : sans faire confiance à son seigneur, il ne sait accorder la sienne qu’à qui le trahira à son tour. Toutefois, il est nécessaire de signaler le sacrifice consenti par Pero Díaz pour que le traître au félon – servant de fait Alphonse VIIIpuisse mener à bien sa sédition et offrir le triomphe au roi. Pero Díaz, acceptant une blessure sans gravité mais handicapante, incarne le sacrifice exigé par la loyauté ; l’exemple réécrit d’un Guzmán el Bueno a été préféré pour souligner le degré extrême que l’on attend dans le sacrifice, tout au moins qu’Almela attend.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Constant Ranoux, « Des figures de la loyauté : un regard sur l’éthique chevaleresque, Diego Rodríguez de Almela »HispanismeS [En ligne], 22 | 2023, mis en ligne le 31 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/hispanismes/18745 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/hispanismes.18745

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Auteur

Constant Ranoux

Sorbonne Université – CLEA

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Droits d’auteur

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