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Dossier

Une mission unique en son genre ? Rapports sociaux de sexe autour de l’expédition Dakar-Djibouti

A one-of-a-kind mission. Gender relations in the Dakar-Djibouti expedition
Marianne Lemaire
p. 98-117

Résumés

Dans son édition critique de L’Afrique fantôme (1996), Jean Jamin utilise de nombreux extraits des lettres que Michel Leiris a écrites à son épouse, Louise, tout au long de la mission Dakar-Djibouti. Cet article s’appuie sur cette correspondance pour mettre en évidence le rôle des femmes et les rapports de genre au cours de la célèbre expédition. Contrairement à l’ethnologue et linguiste Deborah Lifchitz, dont la participation donne lieu à des commentaires sexualisés, Louise Leiris et Jeanne Griaule ne prennent pas part à la mission, mais remplissent à Paris des fonctions nécessaires à son bon déroulement. Formant un collectif parisien symétrique au collectif masculin en Afrique, l’entourage féminin des membres de la mission participe pleinement de leur expérience initiatique de terrain et de la construction de leur masculinité scientifique.

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Texte intégral

Peut-être revenait-il au Musée de l’Homme – non sans provocation d’ailleurs – de proposer une réflexion sur la femme, et, précisément, sur la femme dans les différentes sociétés et cultures. Non sans provocation ? Car, à s’en tenir à la stricte appellation de ce musée et à un jeu de mots facile, la femme s’en trouverait exclue.
(Champault et Jamin 1986)

  • 1 Carte de Françoise Héritier à Jean Jamin, 1998 (fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Hu (...)
  • 2 Michel Leiris épouse Louise Godon en 1926, après l’avoir rencontrée aux « dimanches de Boulogne » o (...)
  • 3 Au nombre de quatre-vingt-une, les lettres adressées par Michel à Zette Leiris au cours de la missi (...)

1« Un jour il faudra faire l’édition de ton édition de Leiris souhaitant relire Roussel1 », écrivait Françoise Héritier à Jean Jamin en 1998, après qu’elle eut pris connaissance de l’ouvrage Roussel & Co (1998), dans lequel il avait rassemblé et édité les textes publiés ou inédits de Michel Leiris sur Raymond Roussel. En tant que responsable de collection, directeur de revue ou auteur d’éditions critiques, Jean Jamin a permis la publication de nombreux textes, les sortant de l’ombre, du tiroir, de la lingerie ou des archives où ils se trouvaient, et les dotant d’un bien-nommé apparat qui avait effectivement tout d’un écrin. Les écrits de Michel Leiris, dont Jean Jamin fut l’ami puis l’exécuteur testamentaire, sont sans doute ceux qui ont le plus bénéficié de son « talent de metteur en scène des écrits », selon l’expression de Georges Balandier (1996) à propos de Miroir de l’Afrique (Leiris 1996). Réunissant l’essentiel des travaux de Leiris sur l’Afrique, cet ouvrage les accompagne en effet de présentations, d’analyses et d’annotations érudites, d’une mise en page élégante et de constants jeux de renvois entre le texte et une riche iconographie. Et c’est peut-être un traitement éditorial plus spécifique encore que Jean Jamin réserve à l’un des textes compris dans le volume, L’Afrique fantôme : dans les notes – situées en marge et non en bas de page, comme en miroir du Miroir –, Jean Jamin mobilise de nombreux et parfois longs extraits des lettres que Leiris a écrites à son épouse Louise2, surnommée Zette, tout au long de la mission Dakar-Djibouti. Dans son introduction, Jean Jamin indique que ces extraits de lettres « précisent, éclairent, développent les intentions, opinions, descriptions et, parfois, analyses de Leiris, apportant un contrepoint inédit à L’Afrique fantôme » (Jamin 1996 : 70). Il ajoute n’avoir « retenu que les passages ayant trait à ses “impressions” de voyage en Afrique ». Ce n’est pas tout à fait exact, même dans l’acception la plus large de l’expression « impressions de voyage ». En réalité, les extraits choisis par Jean Jamin pour enrichir la lecture de L’Afrique fantôme se rapportent également aux modalités d’écriture et de publication de son journal, à ses relations avec les membres de son entourage faisant partie ou non de la mission, ou encore à sa façon d’envisager sa vie à son retour à Paris. Ils ont peut-être davantage en commun de mettre en relief la dimension « initiatique, non point didactique » (ibid. : 75) que Jean Jamin, dans sa présentation, attribue à l’expérience de terrain de Leiris comme à l’écriture de l’ouvrage auquel elle a donné lieu. Mais ces extraits de lettres inédits que Jean Jamin a choisi de révéler disent aussi et surtout quelque chose en eux-mêmes : ils font entrer Zette dans l’histoire de la mission Dakar-Djibouti et de la rédaction de L’Afrique fantôme, en tant que destinataire des courriers que son mari lui adresse, mais aussi des feuillets du journal que certains d’entre eux contiennent. Dans le prolongement du choix éditorial de Jean Jamin, ce texte prend appui sur l’ensemble formé par les lettres de Leiris à Zette3 pour mettre en évidence le rôle des femmes dans la mission Dakar-Djibouti, et leur engagement dans l’expérience initiatique qu’elle a constituée pour ses membres.

Lettre du 22 juillet 1931 de Michel Leiris à Louise Leiris.

Lettre du 22 juillet 1931 de Michel Leiris à Louise Leiris.

Collection particulière.

Zette en Afrique

  • 4 Lettre du 2 juin 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 5 Lettre du 4 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 6 Lettre du 7 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 7 Lettre du 13 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.

2Dans les lettres qu’il écrit à Zette au cours des premiers mois de la mission, Leiris exprime la « tristesse terrible4 », l’« énervement général5 » ou la « souffrance […] perpétuelle6 » que lui cause une séparation dont il n’avait pas mesuré la difficulté7 :

[…] il faut vraiment que je n’aie pas réalisé ce que serait cette séparation pour l’avoir décidée. Je ne puis même pas dire que cela ait été du courage : c’était seulement de l’ignorance. Je ne pense plus qu’au moment où je rentrerai et, comme un militaire, je compte les jours, m’affole à l’idée qu’il n’y a même pas deux mois que je suis parti et que le temps me semble déjà si long… Il me semble que j’ai à faire des années de sanatorium ou de prison.

  • 8 Lettre du 30 août 1931 de Michel à Zette Leiris.

3Dès le 30 août 1931, Leiris évoque la possibilité que Zette le rejoigne en Abyssinie, associant cette perspective à la joie de la retrouver et de partager avec elle l’expérience d’un voyage dans le cadre d’une mission scientifique8 :

Je serais au comble du bonheur que tu puisses partager un peu cette vie avec moi, car, une chose qui ici me désespère tous les jours, c’est de penser que tu ne fais pas tout ce que je fais, ni ne vois tout ce que je vois. C’est réellement cela qui me dégoûte de tout et, après chaque moment d’enthousiasme, me fait retomber dans une tristesse noire.

  • 9 Ibid.
  • 10 Lettre du 7 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

4Leiris entrevoit même de quelle manière Zette pourrait se rendre utile aux yeux de Marcel Griaule, le chef de la mission : « […] tu pourrais aider au classement des fiches, ce qui, vis-à-vis de Griaule, justifierait pleinement ta présence9. » Mais quelques jours plus tard, il manifeste moins d’enthousiasme à l’idée que son épouse rejoigne la mission, et lui recommande de ne pas le faire avant son étape éthiopienne. En effet, les conditions matérielles ne lui semblent pour l’heure pas réunies pour l’accueillir10 :

Pardonne-moi, mais si j’ai le droit de te dire que ma joie serait énorme si tu venais, je crois avoir le devoir de te le déconseiller, car, plus je vis dans la brousse, moins il me semble que cela soit une vie possible pour une femme, non pas que cela soit tellement dur, mais les questions les plus élémentaires d’hygiène sont tellement rudimentaires qu’il me semble bien que cela ne pourrait être supporté que par des femmes dans le genre « dragon », comme qui tu sais…

  • 11 Lettre du 10 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

5Leiris pense ici à Jeanne Griaule, l’épouse du chef de la mission, que celui-ci avait quelques jours plus tôt envisagé de faire venir en Afrique. Ainsi que Leiris l’explique dans un second temps à Zette, cette perspective l’avait plongé dans un profond désarroi11 :

J’étais irrité parce que Griaule – par boutade je crois, avait parlé de faire venir sa femme. Tu ne peux imaginer quelle serait ma jalousie si cela se faisait, et aussi mon inquiétude, car je craindrais qu’il soit de ce fait moins pressé de rentrer… Mais aujourd’hui je crois que c’est pure boutade.

  • 12 Lettre du 12 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

6Il n’est pas si certain que cette idée de Griaule ait été une « pure boutade ». Elle fait en tout cas son chemin dans l’esprit des uns et des autres, sous des formes diverses, alors que la mission se trouve au Soudan français. À de nombreuses reprises, Leiris présente à Zette la possibilité de participer non plus à la mission Dakar-Djibouti, mais à une prochaine mission de Griaule dont les conditions seraient à ses yeux plus propices pour une femme12 :

Je ne désespère pas d’ailleurs que Griaule arrive à monter des expéditions où les femmes puissent venir. Sa grande idée en ce moment est un « yacht ethnographique » organisé de manière qu’on n’ait pas à en sortir.

  • 13 Destiné à servir de base flottante aux chercheurs travaillant sur les populations riveraines du Nig (...)
  • 14 Lettre du 16 octobre 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 15 Lettre du 13 novembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

7La formule du « yacht ethnographique », qui conditionne la présence de chercheuses à leur confinement dans un espace délimité, et que Griaule concrétisera vingt-quatre ans plus tard13, n’est certes pas la seule façon dont Leiris envisage une possible participation féminine à des missions ethnographiques. Une fois installé à Sanga dans un campement qui lui paraît « parfaitement habitable14 », il ne voit plus d’obstacles à ce que son épouse se joigne à la prochaine mission déjà projetée en pays dogon. Mais comme précédemment, cette éventuelle participation de Zette est étroitement associée à celle de Jeanne Griaule15 :

Plus tard une mission d’un an environ sera organisée pour revoir ces fantastiques régions. Madame Griaule et toi pourront [sic] participer à ce voyage.

  • 16 Lettre du 9 décembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

8Et elle est à nouveau liée à une contribution scientifique où les assignations de genre entrent pleinement en ligne de compte16 :

Si Griaule refait une mission en pays dogon (car, finalement, le Dahomey ne lui plaît pas beaucoup), tu pourras venir, c’est certain, en te rendant utile d’une façon quelconque (ne serait-ce qu’en enquêtant de ton côté auprès des femmes). Je serais ravi de te faire connaître un pays dont je garde un tel souvenir.

  • 17 Lettre du 5 janvier 1932 de Michel à Zette Leiris.

9Quelques semaines plus tard, Griaule projette encore la venue de son épouse et de celle de son collaborateur, cette fois au moment de l’étape éthiopienne de la mission17 :

Griaule a très vaguement parlé de vous faire venir à Khartoum, sa femme et toi. Mais c’est malheureusement un propos absolument en l’air. Je ne vois d’ailleurs pas du tout comment, même avec des réductions sur les transports, cela pourrait s’arranger financièrement.

  • 18 Lettre du 16 janvier 1932 de Michel à Zette Leiris.

10Zette, de son côté, semble avoir sérieusement examiné la possibilité de prendre elle-même en charge le coût de son voyage, et de partir pour l’Éthiopie en même temps que Gaston-Louis Roux. Si Leiris ne la dissuade pas de venir à Addis-Abeba, il s’oppose à ce qu’elle reste seule dans la capitale éthiopienne pendant le séjour de la mission dans la région du Godjam, et tout aussi bien à ce qu’elle voyage en caravane pour l’y rejoindre18 :

Tu me parles de venir à Addis-Ababa. Je te dis tout de suite : oui ! bien entendu. Quelle importance les questions d’argent ont-elles, surtout en ce moment, où l’on s’aperçoit bien que tout cela n’est que papier. Mais il ne peut être question que tu viennes avec Roux, car tu resterais seule à Addis Ababa pendant tout le séjour au Tana et je ne veux pas, d’autre part, que tu fasses de caravane, car je pense que c’est trop dur. Tu viendras plus tard, pour notre arrivée à Addis Ababa.

  • 19 Lettre du 22 octobre 1932 de Michel à Zette Leiris.

11Il revenait donc à Zette de choisir le lieu où elle souhaitait accueillir son époux de retour de mission ; on sait qu’elle préféra l’attendre à Marseille, plutôt qu’à Addis-Abeba. Dans leur correspondance, le thème des vacances qu’ils pourront bientôt passer ensemble en Espagne, au Kenya ou en Afrique du Sud, prend alors le pas sur celui du partage d’une expérience de voyage ethnographique. Il faut attendre la fin du séjour à Gondar pour que Leiris réintroduise son épouse dans un projet de mission scientifique – non plus en pays dogon, mais en Éthiopie où la « vie féminine » lui semble à la fois plus riche et plus accessible19 :

Si, d’ici quelques années, nous pouvons faire un long voyage ensemble, c’est sûrement ici que je t’emmènerais. Beaucoup plus que les dogons ce serait intéressant pour toi, car la vie féminine n’est pas séparée comme chez les dogons, où la plupart des choses intéressantes ne peuvent être vues de près que par les hommes.

12Ni Zette Leiris ni Jeanne Griaule n’auront donc, en dépit des nombreux échanges auxquels cette possibilité a donné lieu, accompagné ou rejoint leur époux au cours de la mission Dakar-Djibouti. Une autre femme, en revanche, a pris part aux recherches entreprises dans le cadre de son étape éthiopienne.

Deborah Lifchitz en Éthiopie

  • 20 Lettre du 21 août de Marcel Griaule à Deborah Lifchitz (Archives du musée d’Ethnographie du Trocadé (...)
  • 21 Lettre du 20 novembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

13Le 3 août 1931, peu de temps après avoir obtenu sa licence, Deborah Lifchitz avait écrit à Griaule pour lui proposer ses services en tant que linguiste diplômée en amharique et en guèze. Depuis Bamako, le chef de la mission Dakar-Djibouti lui avait répondu dès le 21 août qu’il « serai[t] très heureux de [l’]avoir pour collaboratrice, sa formation étant tout à fait spécialisée pour le pays20 ». La période à laquelle Griaule fait cette réponse à Deborah Lifchitz coïncide avec celle à laquelle il évoque pour la première fois devant les autres membres de la mission la possibilité de faire venir son épouse : il n’est pas impossible que le fait de considérer la participation d’une femme en raison de ses compétences scientifiques l’ait amené à envisager d’élargir cet accueil à d’autres femmes, et en premier lieu à son épouse. Une chose est sûre : Griaule mais aussi Leiris se gardent l’un et l’autre de faire part à leurs épouses de la venue probable de Deborah Lifchitz. Amené à se justifier, Leiris invoque un simple oubli, et à mots presque aussi couverts que le silence qui les avait précédés, invite Zette à adopter une autre posture que celle de Jeanne Griaule21 :

Au sujet de Melle Lifchitz (la personne qui va peut-être nous rejoindre en Abyssinie), j’ai purement et simplement oublié de t’en parler. Je sais par Griaule que sa femme lui a fait à ce sujet des scènes de jalousie terrible, parce qu’il avait négligé de le lui dire. […] Je pressens encore que Mme Griaule a dû faire l’idiote et te monter la tête avec cela.

  • 22 Lettre du 25 juillet 1932 de Michel à Zette Leiris.

14Quelques mois plus tard, Jeanne Griaule est à nouveau la cible des critiques de Leiris. L’épouse de Marcel Griaule, qui occupe avec Georges Henri Rivière la fonction d’administratrice de la mission, aurait elle-même décidé que Deborah Lifchitz partirait avec Gaston-Louis Roux, prenant ainsi l’initiative de lui faire suivre un itinéraire plus dangereux que celui préconisé par son mari22 :

Roux m’a raconté des choses phénoménales sur l’affaire J. G. Il paraît qu’elle n’aurait jamais remis à Lifszyc les instructions envoyées pour elle et qu’elle aurait décidé de la faire passer par Addis-Ababa avant que cela s’arrange du côté des officiels. Cela revient, en fait, à ceci : faire faire à une femme un parcours fatigant et dangereux (Addis-Ababa-Zaghié), au lieu d’un parcours normal (celui par Khartoum), et ceci par pure jalousie ; je trouve que cela est plutôt moche.

  • 23 Dans le sillage d’une riche tradition intellectuelle ancrée dans les mouvements féministes des anné (...)

15Il est en réalité difficile de connaître les motivations de Jeanne Griaule. On comprend sans peine en revanche que l’accuser est un moyen pour Leiris de réaffirmer, devant son épouse, la dangerosité qu’un voyage en caravane représente pour elle, de justifier l’interdiction qu’il lui en a faite quelques semaines plus tôt, et en définitive de convertir des rapports sociaux de sexe, avec leur dimension de domination23, en relations personnelles et de rivalité entre deux femmes. Car ce sont bien des dynamiques de genre qui sont à l’œuvre dans les discussions autour de la participation des femmes à la mission Dakar-Djibouti, et des dynamiques fortement sexualisées lorsque l’une d’elles finit par faire le voyage.

Les membres de la la mission Dakar-Djibouti.

Les membres de la la mission Dakar-Djibouti.

De gauche à droite, debout : Marcel Griaule, Deborah Lifchitz, Gaston-Louis Roux, Abba Jérôme, Desta, Michel Leiris ; à terre : Mammo, un muletier ou un cuisinier, le fils de Desta. Gondar, Ethiopie, juillet 1932. Photo Marcel Griaule. inv. PP0041995.

© musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris.

  • 24 Lettre du 13 avril 1932 de Michel à Zette Leiris.
  • 25 Lettre du 20 avril 1932 de Michel à Zette Leiris.

16Alors que Roux et Lifchitz sont à peine arrivés à Djibouti, Leiris se plaît à imaginer leur mode de cohabitation : « Il paraît que Roux et Melle Lifchitz sont partis avec une seule tente pour deux. Ce sera quelque chose d’assez comique que leurs premiers jours de ménage !24 » C’est en effet moins un binôme qu’un couple ou un « ménage » que Roux et Lifchitz forment nécessairement aux yeux des membres de la mission qu’ils s’apprêtent à rejoindre25 :

Tout le monde est convaincu ici que Roux couchera avec Lifchitz. Pour peu que les douanes abyssines tardent un petit peu plus à nous laisser passer, ils auront tout loisir de faire les Paul et Virginie sur les bords du Tana.

  • 26 Lettre du 4 juin 1932 de Michel à Zette Leiris. Deux ans plus tard, Leiris note dans son journal pa (...)

17Et comme la « jonction » des deux groupes tarde à se faire en raison des troubles politiques qui agitent alors la région du Godjam, Leiris poursuit : « Quand nous arriverons à Zaghié, combien Lifchitz et Roux auront-ils fait d’enfants ? Il est certain qu’ils en prennent le chemin, car, que faire d’autre, étant donné leur isolement26. »

  • 27 À la suite de la mission Dakar-Djibouti, Deborah Lifchitz réalisera une mission en binôme avec Deni (...)
  • 28 Dans L’Afrique fantôme (1996 : 850-851), Leiris retranscrit cette critique adressée à Deborah Lifch (...)
  • 29 Voir également la recherche doctorale en cours de Fernanda Azeredo de Moraes : « Les “femmes de” sc (...)

18Tant les discussions autour de la participation de Zette Leiris et Jeanne Griaule à la mission Dakar-Djibouti que les discours sur celle de Deborah Lifchitz, la première ethnologue formée en France à partir en mission, témoignent des limites et des conditions fixées à l’indépendance, à la mobilité et aux aspirations scientifiques des femmes dans la période de l’entre-deux-guerres (Rossiter 1982 ; Charron 2013 ; Carroy et al. 2005 ; Fauvel et al. 2019 ; Fabre et al. 2023). Certes, de nombreuses femmes ayant reçu une formation universitaire à l’Institut d’ethnologie et une formation pratique au musée d’Ethnographie du Trocadéro ont, à la suite de Deborah Lifchitz, mené des recherches sur le terrain (Lemaire 2011). Mais elles l’ont fait suivant des modalités contraintes, au sein de missions collectives incluant plusieurs femmes (telle la mission Sahara-Soudan dirigée par Marcel Griaule, à laquelle participa finalement Hélène Gordon en 1935), ou conduites en binôme, soit par deux femmes célibataires27, soit par un couple marié. Deborah Lifchitz est la seule ethnologue à contribuer à une mission où elle est l’unique femme dans un collectif d’hommes28, et la seule à en réaliser une partie en binôme avec un homme qui n’est pas son mari. La participation de Zette Leiris et Jeanne Griaule à l’expédition aurait permis qu’il en fût autrement, et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles leur collaboration a été envisagée. Sans doute aussi la perspective de leur venue a-t-elle permis à leurs maris de mieux supporter une longue séparation. Mais d’autres fonctions, supérieures et contradictoires, étaient en réalité assignées à ces deux épouses : des fonctions pour certaines en lien avec leur foyer (un emploi rémunérateur pour Zette, la charge de trois jeunes enfants pour Jeanne Griaule), mais pour d’autres étroitement associées à l’expédition Dakar-Djibouti. Dans le prolongement des travaux portant sur la collaboration scientifique des couples d’ethnologues sur le terrain (Abir-Am et Outram 1987 ; Pycior et al. 1996 ; Handler 200429), les exemples des époux Leiris et Griaule invitent à élargir l’examen de la distribution sexuée des tâches à ce qui se joue entre des hommes partis en mission et des femmes restées en métropole, et à explorer les contributions décisives que, depuis Paris, ces dernières apportent à la mission Dakar-Djibouti.

Zette à Paris

  • 30 Lettre du 28 février 1932 de Michel à Zette Leiris.
  • 31 Lettre du 29 décembre 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 32 Lettre du 23 octobre 1931 de Michel à Zette Leiris.

19Lorsque, en 1931, la mission Dakar-Djibouti quitte Paris, Louise Leiris travaille depuis onze ans à la galerie Simon dirigée par Daniel-Henry Kahnweiler, son beau-père, qu’elle seconde dans des tâches de secrétariat, d’administration et de gestion (Assouline 1989 : 394). Les lettres de Michel Leiris ne font pourtant jamais mention de l’activité professionnelle de son épouse. La galerie n’est évoquée que pour avertir Zette de la visite prochaine qu’André Schaeffner compte lui rendre30, ou pour lui signaler qu’ayant perdu toute notion du temps, il ignore quand elle s’y trouve31. Et lorsque Leiris aborde le sujet de la peinture, c’est toujours dans le prolongement d’une lettre de Daniel-Henry Kahnweiler avec lequel, par manque de temps pour lui répondre, il poursuit une discussion par le truchement de son épouse32 :

Remercie beaucoup Heini pour sa lettre, je n’ai vraiment pas le temps de le faire moi-même, et réponds lui ceci. Picasso me semble avoir en partie raison, avec son histoire de grands sujets. Mais il a tort en ce sens qu’il ne peut plus y avoir de grands sujets.

20Certes, le début des années 1930 ne correspond pas à la période la plus active de la galerie Simon : en raison de la crise, aucune exposition n’y est organisée, et l’activité éditoriale y est réduite à quelques publications (ibid. : 423). Quoi qu’il en soit, le silence de Leiris sur l’activité professionnelle de son épouse contraste avec leurs constants échanges sur sa propre carrière, dans la construction de laquelle Zette est pleinement investie.

  • 33 Lettre du 20 mai 1932 de Michel à Zette Leiris.
  • 34 Sur cette seconde entreprise éditoriale de L’Afrique fantôme par Denis Hollier, voir : Debaene 2015
  • 35 Lettre du 28 mai 1932 de Michel à Zette Leiris.
  • 36 Lettre du 3 juillet 1932 de Michel à Zette Leiris.
  • 37 Lettre du 2 août 1932 de Michel à Zette Leiris.

21Probablement en réponse à une lettre où elle avait exprimé son regret de ne pas avoir reçu autant de nouvelles qu’elle en aurait souhaité, Leiris lui écrit : « Peut-être, ces temps derniers t’ai-je envoyé moins de lettres que Griaule n’en a envoyées à sa femme, mais n’oublie pas que toutes les lettres qu’il envoie, sans exception, je crois, sont des lettres d’affaires33. » En tant qu’administratrice de la mission, Jeanne Griaule échange en effet avec son époux de nombreux courriers concernant les aspects financiers et logistiques de l’expédition. Nous ne disposons pas de cette correspondance, mais il est néanmoins peu probable que toutes les lettres de Griaule à son épouse aient été des « lettres d’affaires ». Réciproquement, les lettres de Leiris à Zette ne sont pas toutes, ni dans leur entièreté, autre chose que des « lettres d’affaire ». Jean Jamin, dans sa présentation de L’Afrique fantôme (Jamin 1996 : 70), puis Denis Hollier, dans la notice de son édition dans La Pléiade (Hollier 2014 : 1025-1026)34, ont mis en évidence l’implication de Zette dans la gestion du manuscrit en cours de rédaction, et sélectionné pour leur appareil critique de nombreux extraits de lettres qui en témoignent. Zette y apparaît dans un premier temps comme responsable de la diffusion du manuscrit dans le cercle des amis de son époux. Puis son rôle s’amplifie à mesure que se forme ou se précise, chez Leiris, le projet de publier son journal. À la fin de l’année 1931, elle est chargée de demander à Léon Pierre-Quint, le directeur des éditions du Sagittaire dont Leiris cherche à se libérer, de lui retourner le manuscrit non publié d’Aurora. Quelques mois plus tard, à la date du 4 avril 1931, Leiris insère dans son journal deux projets de « préface » ou d’« avant-propos » à « la publication éventuelle » de son journal. Il n’en faut pas plus à Zette pour lui soumettre l’idée de nouer des contacts avec un nouvel éditeur. « Il serait peut-être bon en effet de voir, par Malraux, quelles seraient les dispositions de la N.R.F. à l’égard de mon journal de voyage », lui répond Leiris le 24 avril 1932, avant de lui signifier avec plus de conviction : « Au point de vue publication, vous pouvez marcher à fond du côté N.R.F., par Paulhan et Malraux35. » Zette approfondit dès lors cette piste tout en continuant à explorer d’autres possibilités, parmi lesquelles les éditions Skira. Et quand Leiris, voyant le volume de son journal augmenter, confie à son épouse sa crainte « devant le travail que représentera le simple fait de mettre au net et recopier36 », puis lui demande de le faire taper à mesure qu’elle le reçoit37, celle-ci prend l’initiative de le recopier elle-même afin de pouvoir en transmettre un exemplaire plus lisible que l’original aux différents éditeurs intéressés (Monod-Fontaine et Laugier 1984 : 148). L’engage-ment de Zette dans la promotion littéraire de son mari ne s’arrête pas à la prise en charge du manuscrit de L’Afrique fantôme : à plusieurs reprises, Leiris lui demande de choisir les textes ou les poèmes à faire parvenir aux responsables de différentes revues, ou simplement de veiller à entretenir son réseau amical et intellectuel par le biais d’invitations, de visites ou d’appels téléphoniques.

Le premier prière d’insérer de L’Afrique fantôme, 1934.

Le premier prière d’insérer de L’Afrique fantôme, 1934.
  • 38 L’épouse de Pablo Picasso, Olga, s’associe à Zette pour remplir cette « commande de chandails gris (...)
  • 39 Lettre du 27 octobre 1931 de Michel à Zette Leiris.

22Mais les lettres de Leiris révèlent un périmètre d’attentes vis-à-vis de son épouse qui dépasse largement le champ littéraire. Certaines d’entre elles sont d’ordre logistique : envoyer des carnets manifold, des souliers, un smoking ou une pince à épiler, faire reprendre une culotte de cheval, ou tricoter des chandails sont autant de demandes volontiers transmises à Zette tout au long de la mission38. Les plus exigeantes néanmoins ont trait au soutien moral que Leiris demande à son épouse de lui apporter : il souhaite que ses lettres soient « gentilles » ou « tendres39 », et qu’elles fassent montre d’« indulgence ».

Edward Quinn, Pablo Picasso, Michel Leiris et Louise Leiris, propriétaire avec Daniel-Henry Kahnweiler de la Galerie Leiris à Paris. La Californie, Cannes, 1959.

Edward Quinn, Pablo Picasso, Michel Leiris et Louise Leiris, propriétaire avec Daniel-Henry Kahnweiler de la Galerie Leiris à Paris. La Californie, Cannes, 1959.

Photo Edward Quinn © edwardquinn.com / © Succession Picasso, Paris, 2024.

  • 40 Lettre du 8 avril 1932 de Michel à Zette Leiris.
  • 41 Lettre du 25 mai 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 42 Lettre du 5 août 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 43 Lettre du 27 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 44 Lettre du 23 novembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

23Un « pacte épistolaire » (Vidal-Naquet 2021) est en effet progressivement défini dans les termes suivants : si Leiris s’engage à être « véridique40 » et à ne rien lui dissimuler de son état d’esprit, il revient à Zette de « lui donner du courage41 », autrement dit de lui témoigner sa confiance et de passer sous silence ses propres moments d’abattement : « Je trouve en arrivant à Bamako ta lettre du 24 juillet, si triste, et j’y réponds bien vite. […] Ta lettre me navre, venant surtout après la dernière, qui m’avait donné tant de courage42. » Dans cette précédente missive, Zette lui avait « [dit] exactement les mots qu’il fallait qu’[elle] lui [dise] » en lui faisant part de « l’espoir qu’[elle plaçait] dans [s]on voyage43 ». Il faut peu de temps à Zette pour réajuster ses propos aux attentes de son époux, et exprimer à nouveau une complète adhésion à son choix de partir au loin et pour longtemps, ainsi qu’une ferme détermination à surmonter leur séparation44 :

Ta lettre m’a causé une joie énorme. Tout ce que tu me dis est si admirable, et tellement plus admirable que ce que je puis moi-même te dire ! Cela me donne des remords pour les deux lettres pessimistes que je t’ai envoyées, et je veux prendre sur moi de ne plus t’en envoyer de la sorte.

  • 45 Lettre du 12 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

24Sollicitée pour ses témoignages de confiance et ses encouragements, Zette l’est aussi pour son regard distancé et ses conseils. Leiris lui soumet ainsi ses doutes sur l’intérêt du journal qu’il est en train de rédiger, ses inquiétudes sur son avenir professionnel, ou encore ses interrogations sur la légitimité d’une mission ethnographique en contexte colonial. Et ce n’est pas sans craindre son jugement qu’il lui demande son avis sur certains de ses comportements sur le terrain. Alors qu’il vient de se rendre responsable du vol d’un objet sacré dans un village du Soudan français, Leiris fait tout d’abord à Zette un récit de l’épisode similaire à celui qui figure dans son journal, où il justifie son geste par l’intensité des émotions qu’il lui a procurées. Il choisit cependant de ne pas lui envoyer aussitôt la lettre qui contient ce récit ; ou, plus exactement, il invoque le fait que cette lettre « était énervée ou triste » pour la lui envoyer par bateau, de manière à ce qu’une autre lettre, envoyée par avion, la précède. Pas plus que la première, cette seconde lettre n’achemine les feuillets du journal, ce dont Leiris s’explique en indiquant qu’il ne les a pas encore dactylographiés. Elle contient en revanche des mots qui semblent avoir pour objectif de préparer Zette à leur lecture et de justifier des actes dont il craint qu’elle ne les désapprouve45 :

Une des choses qui m’inquiète dans cette histoire, que tu trouveras dans mon journal, de « vol » de kono, est ce que tu vas en dire. Le procédé employé – menace de la police ou appel au gouvernement – est tellement inique en lui-même, que, si cette menace n’était pas un pur bluff et s’il n’y avait pas, surtout, la pureté des intentions, ce serait simplement un acte de forban. J’ai grand-hâte de savoir ce que tu penses de cette affaire, car j’avoue que, si je peux garantir qu’en l’exécutant, je ne songeais à rien que de très grand, l’acte pris en lui-même et vu froidement peut être envisagé tout autrement.

25À la date du 14 juillet 1940 de son journal dit « parisien », Leiris associe sa relation avec Zette à un « besoin absolu […] d’avoir une sorte de “témoin” de [sa] vie » ; il ajoute : « elle seule [Zette] peut être ce “témoin” ou spectateur, grâce à qui ma personne même a sa réalité ; je ne conçois pas d’autre public. » (Leiris 2021 [1992] : 404) À propos de lui-même, Leiris a également affirmé son désir de se faire « le témoin extérieur […] de ce qui se déroulait en lui » (Leiris 1992 : 61). Mais ainsi que l’a montré Jean Jamin, l’autobiographe ne pouvait ignorer qu’un tel souhait n’était guère « qu’un vœu pieux ou une clause de style » (Jamin 2021 : 22-23), l’écriture exerçant une action sur sa propre vie. Et pas plus que Leiris n’a été ce simple « témoin » de lui-même, Zette n’en a été que la « spectatrice » ou le « public » qu’il voulait voir en elle. Comme de nombreuses tâches assumées par des femmes dans les processus de production des savoirs, celles accomplies par Zette font l’objet d’une logique d’invisibilisation (Vidal 1977 ; Oertzen et al. 2013 ; Waquet 2022). Mais même à distance, ou plus exactement mise à distance à cette fin, Zette joue un rôle actif dans la construction du parcours professionnel de son mari, dans la détermination de ses choix et dans la sensibilité de ses appréciations. Or, elle joue ce rôle en étant insérée dans des réseaux de solidarité dont les membres sont en majorité des femmes pareillement restées à Paris après le départ en mission de leurs proches.

Man Ray (Emmanuel Radnitzky, dit), Louise Leiris, 1928. Négatif gélatino-argentique sur support plaque de verre, 9 x 6 cm.

Man Ray (Emmanuel Radnitzky, dit), Louise Leiris, 1928. Négatif gélatino-argentique sur support plaque de verre, 9 x 6 cm.

Paris, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, inv. AM 1994-393 (1132) © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2024. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI.

Zette & Co

  • 46 Lettre du 27 octobre 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris (fonds Michel-Leiris, bibliothèque Jac (...)

26Si les lettres de Zette à Leiris ont probablement été détruites, celles que lui adresse Marie-Madeleine, sa mère, apportent des éléments d’information sur la façon dont ces femmes organisent leur vie en (et autour de) l’absence de leur époux, de leur fils ou de leur frère partis en mission. Ces missives nous sont d’autant plus précieuses que leur autrice vit alors avec sa belle-fille au 12, rue Wilhelm, dans le 16e arrondissement, où le couple a emménagé quelque temps auparavant. Marie-Madeleine Leiris y dresse à l’intention et à la satisfaction de son fils le tableau de deux femmes unies dans l’attente des lettres et du journal, partageant des extraits des premières, lisant tour à tour le second, et échangeant leurs sentiments sur leur tonalité ou leur contenu46 :

Ta dernière missive nous a rendues bien heureuses, Zette et moi, car tu semblais vraiment intéressé par ton travail, presque passionné par tes recherches ; et, pour nous, une seule chose peut nous consoler de ton absence, c’est que ce voyage entrepris par toi réponde à tes désirs, au but que tu t’es proposé.

  • 47 Lettre du 2 novembre 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris, ajout de Juliette Jannet. Récemment m (...)

27Obéissant à un pacte épistolaire similaire à celui qui lie les deux époux, la mère de Leiris l’invite à lui faire part de toutes ses difficultés, et lui témoigne lettres après lettres sa confiance et ses encouragements pour les surmonter. Juliette Jannet, sa sœur, qui de passage rue Wilhem ajoute parfois quelques mots à ceux de Marie-Madeleine, lui apporte également le même soutien. Ne s’est-elle pas rendue à cinq reprises à l’Exposition coloniale, non sans y entraîner leur mère, pour le « suivr[e] ainsi mieux par la pensée47 ? » :

Mon cher frère, je suis heureuse de penser que tu assistes à des spectacles inoubliables et avec petite mère nous sommes devenues des africanisantes enragées à l’Exposition coloniale afin de nous rapprocher de toi en voyant des photos des pays que tu traverses.

  • 48 Lettre du 13 mai 1932 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.
  • 49 Lettre du 13 juin 1932 de Michel à Zette Leiris.
  • 50 Lettre du 11 juillet 1932 de Michel à Zette Leiris.

28Cette solidarité domestique autour de la figure de l’absent s’étend pour un temps à la conjointe d’un autre membre de la mission. Au cours du mois de mai 1932, Zette et Marie-Madeleine accueillent chez elles Louise Roux, un peu désorientée après le départ de Gaston-Louis Roux, une opération chirurgicale et une brouille avec des membres de son entourage. L’installation de Louise donne lieu à quelques aménagements dont Marie-Madeleine fait part à son fils : « […] nous avons fait descendre le lit du 7e que nous avons mis dans le salon : cela m’a rappelé l’époque de la guerre où nous hébergions du monde dans toutes les pièces de l’appartement48. » Zette aura, quant à elle, dû mettre de côté son peu d’affinité avec Louise, mais son geste lui vaut l’approbation de son mari (« Tu as bien fait de prendre Louise Roux à la maison. Elle est sans doute embêtante, mais elle doit avant tout bien s’embêter49 »), ainsi que la reconnaissance de Roux (« Roux chante les louanges de ma mère et de toi. Il a été très ému de ce que vous avez fait pour Louise et compte t’écrire50 »).

  • 51 Fonds Gaston-Louis-Roux, Bibliothèque Éric-de-Dampierre, LESC, MAE, université Paris Nanterre, fglr (...)
  • 52 Lettre du 11 juin 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.
  • 53 Lettre du 21 mai 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.

29Les lettres que Gaston-Louis Roux adresse à Louise51 témoignent qu’elle est également en contact régulier avec Jeanne Griaule, à laquelle elle est chargée de transmettre des informations sur la progression des démarches de son conjoint à Djibouti puis à Addis-Abeba. Mais l’épouse de Griaule entretient des relations plus étroites encore avec Zette et Marie-Madeleine Leiris. Leurs fréquentes rencontres, au rythme d’une ou deux par mois, auxquelles se joint parfois la femme d’un autre membre de la mission, Marcel Larget, sont au cœur des lettres que Marie-Madeleine écrit à son fils : « Demain soir, Mme Griaule vient dîner, nous nous voyons beaucoup, tout en ne l’approuvant pas toujours. Zette aime à se trouver avec elle : il lui semble se rapprocher ainsi de toi qui vis avec son mari52. » Les divergences de vues, dont la teneur n’est pas précisée, semblent s’effacer devant le plaisir d’échanger autour des absents : « Nous sommes allées ensemble voir Mme Griaule qui a voulu à tout prix nous garder à dîner ; tu peux deviner quelle a été notre conversation53 ? » Les rencontres ont lieu tantôt chez les Leiris, tantôt chez les Griaule, mais celles organisées chez Jeanne Griaule présentent l’avantage de les rassembler autour des photographies que l’épouse du chef de la mission, en tant qu’administratrice, reçoit et classe à son domicile :

  • 54 Lettre du 29 janvier 1932 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.

Hier soir chez Mme Griaule, quelle bonne soirée ! Nous avons vu plus de 200 photos, si belles, si intéressantes ! […] Mme Griaule va nous faire tirer quelques photos où tu te trouves, et que nous aurons ainsi en notre possession54.

30Ces soirées, comme les lettres échangées entre deux dîners, sont aussi l’occasion pour Jeanne Griaule de leur transmettre les compliments de son mari sur l’ardeur au travail de Leiris. Marie-Madeleine Leiris en tire une fierté dont elle ne manque pas de faire part à son fils :

  • 55 Lettre du 22 août 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris. Dans les mois qui suivent, Marie-Madelei (...)

Hier Zette a reçu une lettre de Mme Griaule, dans laquelle elle répète les compliments de son mari à ton adresse ; il dit que tu es acharné à ton travail et que pour un peu, tu y passerais les nuits ; tu penses si je suis heureuse quand j’entends cela ! Heureuse qu’on reconnaisse ton mérite, et ton intelligence55 !

  • 56 Lettre du 18 mai 1931 de Michel à Zette Leiris.
  • 57 Lettre du 31 octobre 1932 de Michel à Zette Leiris.

31Pour se soutenir entre elles et autour de l’appui ou du renfort apportés à leur époux, fils ou frère, les femmes restées à Paris forment ainsi un collectif qui n’est pas sans rappeler celui des membres de la mission Dakar-Djibouti et qui, en tant que tel, participe pleinement de l’expérience de terrain de ces derniers et de la construction de leur masculinité. On sait en effet que l’expérience de terrain, couramment présentée comme une initiation, donne lieu à un modelage du genre de leurs impétrant·es (Gasquet et Gross 2012 ; Gobin et al. 2021 ; Lemaire 2021). « […] c’est pour toi », écrit ainsi Leiris à Zette au tout début de la mission, « que j’ai envie d’être enfin un homme, c’est-à-dire de faire quelque chose et d’avoir du courage56. » De sa participation à la mission Dakar-Djibouti, Leiris attend en effet qu’elle le fasse devenir un homme aux yeux de Zette, dès lors « destinataire de la distance qu’il prend avec elle » (Hollier 2015 : 73) : en l’absence des aventures ou des prouesses qu’il appelait de ses vœux, la séparation prend peu à peu la valeur de l’épreuve censée le transformer. Elle lui permet de façonner, par le biais de la correspondance qu’il entretient avec son épouse et sa mère, une masculinité scientifique correspondant à leurs attentes. La seconde partie de la mission le voit de plus en plus souvent exprimer devant Zette le sentiment d’avoir été affermi par son expérience initiatique de terrain57 :

Pardon de parler avec cette âpreté. Mais je sais que tu aimeras mieux m’entendre parler en homme – avec des désirs, de la volonté, de la cupidité, de l’ambition – qu’en malade, ainsi que jusqu’à présent je l’ai fait. Tu me verras débarquer à Marseille, bouleversé sans doute, mais la tête haute, les yeux nets et le cœur bien assis.

32Tout se passe dès lors comme si l’expérience initiatique de terrain renforçait non seulement les assignations de genre qui pèsent sur celles qui n’ont pas la possibilité d’y prendre part, mais aussi les compétences associées au genre masculin de ceux qui y participent, confortant ainsi la dimension hiérarchique qui traverse les rapports sociaux de sexe.

Juan Gris (José Victoriano Gonzáles Pérez, dit), Portrait de Louise Leiris, 1921. Mine graphite sur papier 34 x 26 cm

Juan Gris (José Victoriano Gonzáles Pérez, dit), Portrait de Louise Leiris, 1921. Mine graphite sur papier 34 x 26 cm

inv. : AM 1984-529. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat.

Élie Lascaux, « Mariage de Michel et Louise Leiris », Mémoires illustrées, classeur 3, page 7, 1958.

Élie Lascaux, « Mariage de Michel et Louise Leiris », Mémoires illustrées, classeur 3, page 7, 1958.

Collection particulière © ADAGP, Paris, 2024.

33Dans sa présentation de l’œuvre, Jean Jamin rappelle tout ce que L’Afrique fantôme doit au fait que Zette est la première lectrice, et une lectrice « nullement imaginaire » (1996 : 70), des feuillets du manuscrit qu’elle reçoit en même temps que des lettres qui leur sont étroitement liées. Quelques années plus tôt, en 1992, les recherches de Jean Jamin avaient déjà donné à Zette une autre visibilité que celle à laquelle l’œuvre autobiographique de son mari l’exposait : travaillant à l’édition du journal parisien de Leiris, Jean Jamin avait mis au jour le secret de famille selon lequel Zette n’était pas la sœur mais la fille de Lucie Kahnweiler – un secret dont Leiris avait pris connaissance au moment de son mariage en 1926. Il posait alors la question :

Serait-ce donc le partage du secret sur la naissance de sa femme qui l’aurait conduit à aller voir derrière les masques de sa propre vie et, pourquoi pas, derrière ceux de sa propre naissance ?
(Jamin 2021 [1992] : 21)

34On voudrait, aujourd’hui, pouvoir poser à Jean Jamin la même question au sujet de son parcours personnel de recherche et d’écriture : la découverte de ce secret dans la famille de Leiris, mais aussi ses échanges réguliers avec lui autour de leurs travaux respectifs sur la fonction sociale du secret en pays dogon et sénoufo ou dans les Ardennes ne seraient-ils pas ce qui l’a encouragé, peu de temps avant sa disparition, à explorer dans une œuvre littéraire intitulée Tableaux d’une exposition : chronique d’une famille ouvrière ardennaise sous la IIIe République (2021) un secret autour de la naissance d’un membre féminin de sa propre famille, et à restituer ainsi l’existence, pleinement inscrite dans des rapports sociaux de classe, mais aussi de sexe, de son aïeule Agathe Amand ?

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Notes

1 Carte de Françoise Héritier à Jean Jamin, 1998 (fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet, Aubervilliers).

2 Michel Leiris épouse Louise Godon en 1926, après l’avoir rencontrée aux « dimanches de Boulogne » organisés par sa mère et son beau-père, Lucie et le marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler (Assouline 1989).

3 Au nombre de quatre-vingt-une, les lettres adressées par Michel à Zette Leiris au cours de la mission Dakar-Djibouti sont conservées dans une collection particulière. Nous ne disposons en revanche pas des lettres de Zette Leiris à son époux. Dans sa présentation de L’Afrique fantôme, Jean Jamin (1996 : 70) indique que Michel Leiris ne s’est jamais résolu à détruire les lettres qu’il avait envoyées à sa femme, en dépit de la volonté que Zette avait formulée dans son testament de voir disparaître après elle la correspondance qu’elle avait reçue. Il est probable que les dispositions testamentaires de Zette prévoyaient également la suppression de ses propres lettres, et que celles-ci ont quant à elles été détruites. La correspondance croisée entre Michel et Zette Leiris constitue ainsi une parfaite illustration de l’inégal traitement, selon qu’elles ont été produites par des hommes ou des femmes, des archives – y compris privées – appelées à devenir des sources (Thébaud 2007 [1998] ; Perrot 2020 [1998]).

4 Lettre du 2 juin 1931 de Michel à Zette Leiris.

5 Lettre du 4 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.

6 Lettre du 7 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.

7 Lettre du 13 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.

8 Lettre du 30 août 1931 de Michel à Zette Leiris.

9 Ibid.

10 Lettre du 7 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

11 Lettre du 10 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

12 Lettre du 12 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

13 Destiné à servir de base flottante aux chercheurs travaillant sur les populations riveraines du Niger et du Bani, un bateau-laboratoire appelé Mannogo est mis en service peu de temps avant la mort de Marcel Griaule (Jolly 2001 : 181) ; il sera principalement utilisé par sa fille, Geneviève Calame-Griaule, et par Germaine Dieterlen.

14 Lettre du 16 octobre 1931 de Michel à Zette Leiris.

15 Lettre du 13 novembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

16 Lettre du 9 décembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

17 Lettre du 5 janvier 1932 de Michel à Zette Leiris.

18 Lettre du 16 janvier 1932 de Michel à Zette Leiris.

19 Lettre du 22 octobre 1932 de Michel à Zette Leiris.

20 Lettre du 21 août de Marcel Griaule à Deborah Lifchitz (Archives du musée d’Ethnographie du Trocadéro et du musée de l’Homme, Bibliothèque centrale du Muséum, 2 AM1 K60c).

21 Lettre du 20 novembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

22 Lettre du 25 juillet 1932 de Michel à Zette Leiris.

23 Dans le sillage d’une riche tradition intellectuelle ancrée dans les mouvements féministes des années 1970, les rapports sociaux de sexe, ou rapports de genre, désignent ici les relations socialement construites entre les sexes, appréhendées comme des relations de pouvoir imbriquées dans d’autres relations hiérarchisées (voir notamment : Matthieu 1991 [1971] ; Scott 2012 ; ou, pour une synthèse des études sur le genre : Bereni et al. 2012).

24 Lettre du 13 avril 1932 de Michel à Zette Leiris.

25 Lettre du 20 avril 1932 de Michel à Zette Leiris.

26 Lettre du 4 juin 1932 de Michel à Zette Leiris. Deux ans plus tard, Leiris note dans son journal parisien cette autre réflexion que lui inspire l’hésitation de Hélène Gordon – qu’il appelle Léna – à partir sur le terrain : « Elle [Léna] voudrait aller en mission mais a peur du mal qu’on pourrait dire d’elle ; on en a bien dit de Lifszyc, si laide ! » (Leiris 2021 [1992] : 335)

27 À la suite de la mission Dakar-Djibouti, Deborah Lifchitz réalisera une mission en binôme avec Denise Paulme en pays dogon (Lemaire 2014).

28 Dans L’Afrique fantôme (1996 : 850-851), Leiris retranscrit cette critique adressée à Deborah Lifchitz : « La femme du Français qui dirige le Courrier d’Éthiopie a déclaré, paraît-il, que Mlle Lifszyc devait être une hystérique pour s’en aller ainsi en mission, seule femme au milieu de tant d’hommes. »

29 Voir également la recherche doctorale en cours de Fernanda Azeredo de Moraes : « Les “femmes de” science : genre et collaboration dans l’ethnologie française de l’entre-deux-guerres » (EHESS).

30 Lettre du 28 février 1932 de Michel à Zette Leiris.

31 Lettre du 29 décembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

32 Lettre du 23 octobre 1931 de Michel à Zette Leiris.

33 Lettre du 20 mai 1932 de Michel à Zette Leiris.

34 Sur cette seconde entreprise éditoriale de L’Afrique fantôme par Denis Hollier, voir : Debaene 2015.

35 Lettre du 28 mai 1932 de Michel à Zette Leiris.

36 Lettre du 3 juillet 1932 de Michel à Zette Leiris.

37 Lettre du 2 août 1932 de Michel à Zette Leiris.

38 L’épouse de Pablo Picasso, Olga, s’associe à Zette pour remplir cette « commande de chandails gris et beige, genre pull-over, avec petites manches s’arrêtant au-dessus du coude » pour plusieurs membres de la mission (lettre du 16 janvier 1932 de Michel à Zette Leiris). Ce sont ces chandails qu’on les voit porter sur des photographies parmi les plus connues de la mission Dakar-Djibouti (voir illustration p. 105).

39 Lettre du 27 octobre 1931 de Michel à Zette Leiris.

40 Lettre du 8 avril 1932 de Michel à Zette Leiris.

41 Lettre du 25 mai 1931 de Michel à Zette Leiris.

42 Lettre du 5 août 1931 de Michel à Zette Leiris.

43 Lettre du 27 juillet 1931 de Michel à Zette Leiris.

44 Lettre du 23 novembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

45 Lettre du 12 septembre 1931 de Michel à Zette Leiris.

46 Lettre du 27 octobre 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris (fonds Michel-Leiris, bibliothèque Jacques-Doucet, Paris, LRS Ms 45120).

47 Lettre du 2 novembre 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris, ajout de Juliette Jannet. Récemment mariée à l’acteur Jean Gehret, la fille de Juliette, Madeleine, complète le noyau familial féminin qui entoure Michel Leiris à distance, ajoutant elle aussi volontiers quelques mots aux lettres de Marie-Madeleine pour exprimer son intérêt pour le travail mené par Leiris dans le cadre de la mission.

48 Lettre du 13 mai 1932 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.

49 Lettre du 13 juin 1932 de Michel à Zette Leiris.

50 Lettre du 11 juillet 1932 de Michel à Zette Leiris.

51 Fonds Gaston-Louis-Roux, Bibliothèque Éric-de-Dampierre, LESC, MAE, université Paris Nanterre, fglr_A_c_01.

52 Lettre du 11 juin 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.

53 Lettre du 21 mai 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.

54 Lettre du 29 janvier 1932 de Marie-Madeleine à Michel Leiris.

55 Lettre du 22 août 1931 de Marie-Madeleine à Michel Leiris. Dans les mois qui suivent, Marie-Madeleine Leiris reçoit elle-même des lettres de Marcel Griaule, qui lui confirme que son fils « fourni[t] un splendide effort ».

56 Lettre du 18 mai 1931 de Michel à Zette Leiris.

57 Lettre du 31 octobre 1932 de Michel à Zette Leiris.

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Table des illustrations

Titre Lettre du 22 juillet 1931 de Michel Leiris à Louise Leiris.
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Fichier image/jpeg, 452k
Crédits Collection particulière.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7821/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 464k
Titre Les membres de la la mission Dakar-Djibouti.
Légende De gauche à droite, debout : Marcel Griaule, Deborah Lifchitz, Gaston-Louis Roux, Abba Jérôme, Desta, Michel Leiris ; à terre : Mammo, un muletier ou un cuisinier, le fils de Desta. Gondar, Ethiopie, juillet 1932. Photo Marcel Griaule. inv. PP0041995.
Crédits © musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7821/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 304k
Titre Le premier prière d’insérer de L’Afrique fantôme, 1934.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7821/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 412k
Titre Edward Quinn, Pablo Picasso, Michel Leiris et Louise Leiris, propriétaire avec Daniel-Henry Kahnweiler de la Galerie Leiris à Paris. La Californie, Cannes, 1959.
Crédits Photo Edward Quinn © edwardquinn.com / © Succession Picasso, Paris, 2024.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7821/img-5.jpg
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Titre Man Ray (Emmanuel Radnitzky, dit), Louise Leiris, 1928. Négatif gélatino-argentique sur support plaque de verre, 9 x 6 cm.
Légende Paris, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, inv. AM 1994-393 (1132) © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2024. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7821/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 232k
Titre Juan Gris (José Victoriano Gonzáles Pérez, dit), Portrait de Louise Leiris, 1921. Mine graphite sur papier 34 x 26 cm
Crédits inv. : AM 1984-529. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7821/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 128k
Titre Élie Lascaux, « Mariage de Michel et Louise Leiris », Mémoires illustrées, classeur 3, page 7, 1958.
Crédits Collection particulière © ADAGP, Paris, 2024.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7821/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 137k
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Pour citer cet article

Référence papier

Marianne Lemaire, « Une mission unique en son genre ? Rapports sociaux de sexe autour de l’expédition Dakar-Djibouti »Gradhiva, 37 | 2024, 98-117.

Référence électronique

Marianne Lemaire, « Une mission unique en son genre ? Rapports sociaux de sexe autour de l’expédition Dakar-Djibouti »Gradhiva [En ligne], 37 | 2024, mis en ligne le 28 février 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/7821 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/gradhiva.7821

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Auteur

Marianne Lemaire

CNRS-Imaf
marianne.lemaire[at]cnrs.fr

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