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Dossier

Faute de grives, manger l’ethnographe. Des tenderies ardennaises au musée cannibale

For want of thrushes, let’s eat the ethnographer. From traditional hunting in the Ardennes to the cannibal museum
Julien Bondaz
p. 30-47

Résumés

Dans un article de 1982, Jean Jamin rendait compte de ses premières enquêtes ethnographiques sur les tenderies aux grives dans les Ardennes, s’imaginant presque « en terre cannibale », pris « comme un merle » par les piégeurs qu’il observait. Quelques années auparavant, étudiant les techniques de piégeage de ces derniers, il avait proposé, dans son ouvrage La Tenderie aux grives, une nouvelle approche théorique de l’action ceptologique. Ses réflexions invitent, d’une part, à revisiter l’histoire de l’anthropologie des pièges afin de mieux comprendre les apports théoriques de Jamin en la matière (depuis les travaux d’Otis Mason jusqu’à l’étude de la chasse aux aigles des Hidatsa par Claude Lévi-Strauss) ; d’autre part, à interroger la dissémination du motif du piégeage dans les autres écrits de Jamin, en interrogeant ses jeux d’écriture autour des figures du piégeur et du piégé, ce qui nous permet de mieux comprendre l’imaginaire cannibale et ses rapports avec la muséologie.

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Texte intégral

Toutes les choses essentielles sont censées être de la nourriture.
(Mauss et al. 1987 : 45-46)

  • 1 L’enquête s’est déroulée du 16 au 24 décembre 1971 à La Neuville-aux-Haies, puis à Haybes, du 6 au (...)
  • 2 Jamin a fait partie de la première promotion soutenant un mémoire pour l’obtention de ce certificat (...)

1En 1982, Jean Jamin publiait, dans un numéro de la revue Études rurales dédié à « La chasse et la cueillette aujourd’hui », un article intitulé « Deux saisons en grivière ». Il proposait de revenir sur sa première enquête ethnographique, menée en décembre 1971 et mars 1972, soit plus de dix ans auparavant1, et consacrée à une ancienne technique de piégeage des grives, en usage dans les Ardennes. Le mémoire tiré de cette enquête, soutenu dans le cadre du certificat d’ethnobotanique et d’ethnozoologie du Muséum national d’histoire naturelle, sous la direction de Roland Portères, Jacques Barreau et Raymond Pujol, avait d’abord été publié en 1974, puis dans une version remaniée en 1979, par l’Institut d’ethnologie (Jamin 1974 et 1979a)2. Son article de 1982 lui offre ainsi l’occasion d’un regard rétrospectif sur sa première expérience d’ethnologue et sur les développements proposés dans son livre, La Tenderie aux grives, dont le titre reprend le nom de la pratique des piégeurs ardennais consistant à tendre, au sol ou sur les arbres, des collets nommés « lacs » ou « lacets » pour capturer les grives.

2« Deux saisons en grivière » mêle réflexions anthropologiques et références littéraires plus ou moins explicites, comme l’annonce d’emblée son titre rimbaldien, référence implicite à « Une saison en enfer ». Ce sous-texte littéraire, foisonnant et hétéroclite, est révélé dès la première note de bas de page : « cet article comprend des citations, parfois légèrement modifiées, de textes ou d’interviews, et des mots de : Brigitte Bardot, Isac Chiva, l’Épine noire, Jeanne Favret-Saada, M. le docteur Caillot, griveleux, Lucien Hubert, Jean Jamin, Auguste Lambert, Michel Leiris, Octave Mannoni, Georges Perec, Jean Poirier, Marcel Proust, Raymond Pujol, Arthur Rimbaud, Jean Rogissart » (Jamin 1982 : 55, note 1). Une telle liste témoigne parfaitement des spécificités de l’écriture de Jamin, traversée de citations cryptées ou iconoclastes, de rapprochements inopinés, de reprises de ses propres textes.

  • 3 Ce carnet est conservé dans le fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains (Imaf), Humathèque C (...)
  • 4 Dans sa Faune populaire de la France, Eugène Rolland indique que l’expression se retrouve notamment (...)
  • 5 « Tu veux nous supprimer la tenderie aux grives ! / Ton idée, ô Ministre, est loin d’être une perle (...)

3Dans « Deux saisons en grivière », ce sous-texte est d’autant plus intéressant qu’il est mobilisé pour en interroger un autre, celui d’un proverbe entendu lors de son enquête auprès des tendeurs (piégeurs de grives) ardennais : « Faute de grives, eh bien on mangera les merles ! » Dans son carnet de terrain, dès le deuxième jour de son enquête3, Jamin note sur une pleine page : « Faute de grives, on mange des merles. » Largement répandu en France, cet « adage populaire » (Jamin 1979a : 54) appelle à se contenter de ce que l’on a, à l’image des piégeurs de grives déçus de prendre des oiseaux certes comestibles, mais dont la chair est moins recherchée4. Énoncé sur son terrain, le proverbe trouvait cependant, explique Jamin, un sens caché, hérité de conflits séculaires concernant la tenderie, en référence à un quatrain moqueur adressé, en 1903, à un ministre opposé à cette chasse et comparé à un merle5. Le même proverbe, destiné à l’ethnologue, lui paraissait conserver le sens caché d’une résistance contre ceux qui voudraient déranger les piégeurs et désamorcer (comme les merles) leurs pièges. Il activait alors le fantasme du cannibalisme, l’ethnologue se retrouvant, comme le ministre autrefois, piégé et menacé d’être mangé :

Pour un peu, l’ethnographe se serait cru en terre cannibale ! La précision, la violence parfois, et la force évocatrice de ces métaphores [culinaires] avaient quelque chose de dérangeant (du genre : « Je sais bien, mais quand même… ») et, derrière ce qui n’était qu’un jeu verbal (en quoi l’ethnographe, impatient sans doute de rendre sauvages ces autres si proches, voyait tout un ordre fantasmatique), faisaient mieux ressortir l’enjeu : manger ou être mangé.
(Jamin 1982 : 42)

Panneau de signalisation « Traversée de sangliers », fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).

Panneau de signalisation « Traversée de sangliers », fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).

© Janeth Rodriguez-Garcia.

Piège pour attraper les oiseaux « mange-mil » collecté lors de la mission Dakar-Djibouti, avant 1931. épi de petit mil, bois et corde, 25 x 2 x 2 cm. inv. 71.1931.74.800.

Piège pour attraper les oiseaux « mange-mil » collecté lors de la mission Dakar-Djibouti, avant 1931. épi de petit mil, bois et corde, 25 x 2 x 2 cm. inv. 71.1931.74.800.

© musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris.

4Interprété comme un « mot de passe », le proverbe ouvrait pour Jamin une réflexion sur le rapport ambivalent de l’ethnologue à la tradition, enrôlé qu’il était dans la défense d’une technique de chasse en voie de disparition et livré « pieds et poings liés mais bouche non cousue aux piégeurs de grives », de telle sorte qu’« à force de trop vouloir manger des grives, on risquait fort d’être pris non pour, mais comme un merle » (ibid. : 55). Étudiant les techniques de piégeage des tendeurs, c’était donc l’ethnologue qui se retrouverait piégé, contraint de remettre en question tant ses conceptions de la tradition que sa place sur le terrain, mais aussi de composer avec l’hostilité de ses interlocuteurs.

  • 6 Lucien Bernot, « Compte-rendu de lecture pour l’Institut de l’ethnologie, réunion du Comité de lect (...)
  • 7 D’autres auteurs ont proposé la notion de « captologie ». Pour une histoire de l’anthropologie des (...)

5Le principal apport de l’ouvrage que Jamin a consacré à la tenderie aux grives réside dans la description détaillée des techniques de capture des piégeurs, l’opposition entre chasse et piégeage lui permettant de s’inscrire dans des débats concernant les pièges, un objet classique de l’anthropologie. En évoquer brièvement l’histoire permet de comprendre quels ont pu être les perspectives ouvertes par la rapide enquête de Jean Jamin, que Lucien Bernot (l’ethnologue qui, à l’instigation de Claude Lévi-Strauss, fit la première monographie d’un village français) considérait comme « une petite monographie […] qui mériterait de servir de modèle6 ». Mais le piégeage fonctionne également comme un embrayeur d’analogies, expliquant pourquoi la muséologie, mais aussi la parole, la littérature et, en fin de compte, l’écriture elle-même se retrouvent décrites par Jamin comme piégeuses, susceptibles de livrer l’ethnologue non seulement à ses interlocuteurs sur le terrain, mais aussi à ses lectrices et ses lecteurs. À partir des réflexions et des jeux de langage de Jamin autour de ce qu’il appelle « l’action ceptologique » (1979a : 27), il s’agit ainsi d’esquisser une généalogie alternative de l’intérêt des ethnologues pour les techniques de piégeage, ou pour le dire autrement, des rencontres entre ethnologie et ceptologie7.

Les pièges du musée

6L’histoire de l’ethnologie est parsemée de pièges : les musées ethnographiques en comptent d’innombrables et le travail d’inventaire et de comparaison des procédés de piégeage a très tôt occupé les anthropologues. En tant qu’objets ou dispositifs techniques, ils se sont d’ailleurs retrouvés, à la fin du xixe siècle, au centre des débats sur les liens entre anthropologie et muséologie. Otis Tufton Mason, dont le conflit avec Franz Boas à propos des modes d’exposition des objets ethnographiques est bien connu (Jacknis 1985 ; Trautmann-Waller 2017), fut pionnier dans l’étude des pièges. En 1895, dans le onzième chapitre de son ouvrage The Origins of Invention (Mason 1895), il s’intéressait aux techniques de capture des animaux, trouvant dans la comparaison entre différents pièges les preuves de l’existence de stades de développement successifs : il envisageait la complexification des engins de capture comme la marque du passage d’un « état sauvage » à un « état barbare », dans une perspective évolutionniste.

  • 8 Les pièges se prêtaient en outre de manière privilégiée à une approche « environne-mentale », inspi (...)
  • 9 Toutes les traductions de l’anglais sont de l’auteur.

7Parmi les nombreux exemples mobilisés dans l’ouvrage de Mason, deux font l’objet d’un rapprochement particulièrement intéressant : l’un concerne la chasse aux faucons des Zuñi (population amérindienne du Nouveau-Mexique), qui repose sur l’usage de collets fabriqués avec du crin de cheval et fixés sur des tiges de tournesol, une technique proche de celle des tendeurs étudiés par Jamin ; l’autre, la chasse aux aigles dans l’Est californien, consiste à dissimuler le chasseur dans une fosse recouverte de branchages sur lesquels un appât est fixé (cette technique deviendra – comme on le verra – un classique de la littérature anthropologique). Mason voyait un même principe à l’œuvre dans ces deux procédés, celui de la « main invisible » : le collet et la main du chasseur ont une fonction similaire (Mason 1895 : 308). L’étude des pièges, qui relevait selon lui de la zootechnie, a conduit Mason à établir des correspondances entre « aires culturelles » et « aires zootechniques » et à défendre l’existence d’une « science empirique autochtone » (Mason 1899 : 79)8. Dans un article spécialement dédié aux pièges, il les envisageait comme autant d’inventions reflétant la psychologie des populations dites amérindiennes : « L’étude de la distribution des pièges est aussi une étude de l’intellect amérindien [Amerindian intellect] et de la pensée primitive [primitive mind] dans ses premières confrontations avec des problèmes de mécanique et d’ingénierie » (Mason 1900 : 675)9. La typologie des pièges proposée par Mason reposait sur trois grandes catégories : pièges enfermant la proie (enclosing traps), pièges la stoppant (arresting traps) et pièges la tuant (killing traps). Au sein de chacune de ces catégories, les pièges étaient classés du plus simple au plus complexe.

  • 10 Sur l’Exposition universelle de 1876, voir : Giberti 2002.

8L’approche évolutionniste de Mason est bien connue. On sait moins cependant que les modes de classification et de présentation des objets ethnographiques lui ont été – au moins en partie – inspirés par une exposition de pièges. Il a en effet repris une classification des engins de capture établie par l’ichthyologiste George Brown Goode, alors conservateur adjoint du Museum of Natural History, pour l’exposition « Collection to Illustrate the Animal Resources of the United States », organisée dans le cadre de l’Exposition universelle de 1876, à Philadelphie (Goode 1876)10. Animaux terrestres et aquatiques étaient présentés aux côtés d’armes et de pièges exposés selon les mêmes logiques que celles prévalant pour les spécimens naturels :

  • 11 Dans sa proposition programmatique, Goode écrivait : « La collection sera une monographie de toutes(...)

Dans son arrangement les principes de la classification zoologique ont été suivis de près, chaque forme [d’arme ou de piège] distincte étant considérée comme une espèce, et les formes spécifiques étant divisées en genres, familles, ordres, selon l’équilibre général des affinités.
(McCabe 1876 : 62511)

Planche de photographies de l’album photographique Centennial Photographic Co.’s Views of the International Exhibition, vues du U.S. Government, vers 1876 (les vitrines exposant les pièges sont visibles sur les deux premières vues de la planche).

Planche de photographies de l’album photographique Centennial Photographic Co.’s Views of the International Exhibition, vues du U.S. Government, vers 1876 (les vitrines exposant les pièges sont visibles sur les deux premières vues de la planche).

Photographies de John L. Gihon, Philadelphie, PA, Library Company of Philadelphia, P.8965.

  • 12 Sur le rôle de Goode, voir notamment : Curran 2014.
  • 13 Je ne détaillerai pas ici les reprises de la classification maussienne par Georges Montandon ou And (...)

9Mason, collaborateur puis, à partir de 1884, conservateur du département d’ethnologie du National Museum of Natural History, échangea à de nombreuses reprises avec Goode, nommé directeur adjoint en 1881 et secrétaire adjoint de 1887 à 189612. La classification taxonomique des objets ethnographiques défendue par Mason, qui fut la cible des critiques de Boas, trouve ainsi une part de son origine dans une exposition d’engins de chasse et de capture montrés aux côtés d’animaux naturalisés. La typologie des pièges esquissée par Mason, qui inspira de nombreux ethnologues et que Marcel Mauss introduisit, à peine modifiée, dans la recherche française13, est née de la rencontre, à l’Exposition universelle de 1876 puis au National Museum of Natural History, entre l’histoire naturelle, la chasse ou la pêche et l’ethnographie muséale. Avec Mason, la typologie des pièges assurait le transfert des sciences naturelles à l’anthropologie culturelle – et, par-delà, de la chasse à la collection ethnographique.

  • 14 Cette relation fut d’ailleurs réactivée à l’occasion de la parution du numéro 87-88 d’études rurale (...)
  • 15 Sur la carrière de Jamin, voir : Jolly et al. 2022.
  • 16 Le mémoire de Jamin est conservé dans le fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet (Aubervillier (...)

10Rien, dans La Tenderie aux grives, le livre de Jamin, n’est dit de cette histoire ancienne, presque originelle des relations entre musée et chasse14. La question des musées ethnographiques et du rôle des objets est cependant présente dès les premières pages de l’ouvrage. En 1977, entre la soutenance de son mémoire et sa publication remaniée, Jamin devient assistant au Muséum national d’histoire naturelle, affecté au Laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme15. Il commence à se familiariser avec les collections du musée, notamment celles du département Afrique noire. Peut-être n’a-t-il pas encore découvert, à cette date, à quel point les pièges sont nombreux dans les réserves, à commencer par ceux collectés lors de la mission Dakar-Djibouti, dont l’histoire retiendra particulièrement son attention. Jamin cependant modifie plusieurs lignes de son mémoire, pour interroger, dès les premières pages de La Tenderie aux grives, les affinités entre les collections ethnographiques et les pièges16. Dans son livre, la seconde occurrence du mot « piège » est métaphorique :

Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur cette idée d’objet-témoin, d’activité-témoin et sur les démarches qu’elle suppose ou implique, aboutissant parfois à expulser, dans le silence des vitrines ou dans celui des « réserves » de musée, ce qu’il y avait de vivant et d’étonnant avant qu’il, qu’elle ne pénétrât dans le dédale des fichiers ou des rayons. Sorte de témoins muets, voire témoins par défaut – puisqu’ils disent ce qui n’est plus ou ce qui n’est pas dans l’instant même où ils se donnent à voir –, ces activités ou ces objets soudain suspendus ou fichés viennent conjurer l’angoisse de l’oubli, celle de la perte. Que ce soit par les jeux de lumière ou de verre, ou bien par ceux des formules et des écritures, l’autre, les autres accèdent, habillés de reflets, momentanément dépoussiérés, aux lieux mêmes de notre identité : musées, bibliothèques. Superbe revanche, diront certains ; pour d’autres, dérisoires pièges de mots et de glaces où se manifestent la manie de l’accaparement, de l’inventaire, l’archiviste et le « collectionnisme » qui embarrassent (au sens propre et figuré) notre société. Le débat prend en tout cas de l’importance dès l’instant où les autres se rapprochent de nous, où les frontières sont si ténues que la phrase ou la vitrine deviennent miroirs.
(Jamin 1979a : 13)

  • 17 Jamin considérait également les maisons d’écrivain, transformées en musée, comme des « pièges à pèl (...)
  • 18 Sur ce point, voir : Dias 2022.

11Avant même de décrire longuement les techniques de piégeage des tendeurs, Jamin évoque les pièges de la mise en exposition, les vitrines et les textes dans lesquels se retrouvent pris à la fois les objets et « les autres17 ». Le passage, en établissant une analogie entre les tenderies aux grives et les musées d’ethnographie, préfigure ses réflexions à venir sur la muséologie et ses collaborations, de 1982 à 2002, avec le musée d’ethnographie de Neuchâtel18. Mais l’ethnologue est lui aussi (comme le muséologue) un piégeur. Ouvrant sur un premier usage métaphorique de la notion de piège, appliquée à la mise en musée ou en texte des objets ethnographiques et des populations ethnologisées, La Tenderie aux grives se clôt sur un second, faisant du livre lui-même une grivière, le lieu où l’ethnologue a tendu ses propres pièges :

Le chemin parcouru tout au long de ces pages a ceci de comparable avec la routine [le sentier] du tendeur qu’il fut sinueux, […] mais il révéla à ses détours ce qui en justifiait la poursuite : la “capture” d’une information qui en rendait le tracé plus net ou mieux orienté.
(Ibid. : 106)

  • 19 Cette idée a récemment été défendue, dans une perspective plus générale, par Alberto Corsín Jiménez (...)

12L’ethnographie s’affirme ici comme une technique de piégeage19.

Croquis de la chasse aux aigles des Hidatsas in Gilbert L. Wilson, Hidatsa Eagle Trapping, New York, The American Museum of Natural History, 1928, p. 130.

Croquis de la chasse aux aigles des Hidatsas in Gilbert L. Wilson, Hidatsa Eagle Trapping, New York, The American Museum of Natural History, 1928, p. 130.

Paris, médiathèque du musée du quai Branly-Jacques Chirac, Bibliothèque Claude Lévi-Strauss.

Dessin de Stephan Ivanoff, « Homme armé d’un bâton pourchassant un carcajou échappé d’un piège », fin xixe-début xxe siècle. Crayons et encre sur papier, 12,5 x 20 cm.

Dessin de Stephan Ivanoff, « Homme armé d’un bâton pourchassant un carcajou échappé d’un piège », fin xixe-début xxe siècle. Crayons et encre sur papier, 12,5 x 20 cm.

Washington, DC, Native Alaskan drawings collected by the United States Bureau of Education (MS 260447), National Anthropological Archives, Smithsonian Institution.

Devenir piège

  • 20 Lévi-Strauss avait auparavant discuté la chasse aux aigles des Hidatsa à l’occasion d’un cours à l’ (...)
  • 21 Note manuscrite de Lévi-Strauss dans la marge du texte de Wilson, p. 182 (exemplaire conservé à la (...)

13Si l’origine piégée des musées d’ethnographie est largement tombée dans l’oubli, la chasse aux aigles évoquée par Mason a gagné une certaine célébrité. Gilbert L. Wilson, qui a étudié les Hidatsa, population amérindienne de la vallée du Missouri, durant les premières décennies du xxe siècle, lui a consacré une étude devenue fameuse (Wilson 1928), notamment grâce aux commentaires qu’en fit Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (1962)20. La technique, qui consiste à appâter les aigles sur une fosse couverte de branchages et au fond de laquelle un chasseur est caché, prêt à saisir le rapace par les pattes, présente, selon l’anthropologue français, « un caractère paradoxal : l’homme est le piège, mais pour remplir ce rôle, il doit descendre dans une fosse, c’est-à-dire assumer la position de l’animal pris au piège ; il est à la fois chasseur et gibier » (Lévi-Strauss 1962 : 612). En outre, le chasseur étant enterré et la proie céleste, l’un et l’autre figurent deux opposés, le haut et le bas, que la capture fait se rencontrer. La technique de chasse aux aigles des Hidatsa, telle que Wilson l’a décrite, est donc, selon Lévi-Strauss, « l’expression concrète d’un écart maximal entre le chasseur et son gibier » (ibid. : 613). Ce cas lui permet de construire ce qu’il envisageait de nommer la « théorie de la maximisation de l’écart21 ».

14Jamin reprend à son compte la proposition lévi-straussienne, mais en lui déniant tout statut d’exception. Il fait de l’écart signalé par Lévi-Strauss entre le chasseur et l’animal le principe définitoire de ce qu’il nomme la « ceptologie » :

Cet écart maximum entre le chasseur et sa proie, qu’observe Lévi-Strauss et dont il fait un cas d’espèce, caractérise toute action de piégeage. Celle-ci nécessite en effet, pour son efficacité, l’absence ou l’éloignement de l’homme, soit le plus grand écart concevable entre ce dernier et sa proie.
(Jamin 1979a : 27)

  • 22 Ceux de Noëlie Vialles à propos des abattoirs des pays de l’Adour sont sans doute les plus stimulan (...)

15Jamin propose de définir l’activité ceptologique, qui repose sur cet « écart maximum », par opposition à l’activité cynégétique, dans laquelle « la relation à l’animal est paradoxalement raccourcie, au moyen de l’arme et du projectile, à une distance minimale » (ibid. : 27). Il insiste sur la conjonction entre piégeage et chasse dans la chasse aux aigles, considérant que son « caractère paradoxal réside moins dans l’action de se piéger pour piéger que dans la coexistence, la juxtaposition de deux actions distinctes et opposées : ceptologique dans la phase préparatoire – excavation de la fosse et dissimulation de l’agent par les branchages (écart maximal) ; cynégétique dans sa phase active –, capture à mains nues de l’aigle (écart minimal) ». Les analyses de Jamin, qui propose de considérer l’écart maximal entre le chasseur et le gibier comme un principe universel observable dans toutes les techniques de piégeage, ont depuis donné lieu à de nombreux commentaires22.

  • 23 Cette partie de la démonstration lévi-straussienne fait l’objet d’une critique générale, imprécise, (...)
  • 24 La Tenderie aux grives est dédiée par Jamin à Denise Paulme, à une époque où celle-ci s’intéresse a (...)

16Jamin ne discute pas un autre aspect important de l’interprétation de la chasse aux aigles proposée par Lévi-Strauss : l’identification du carcajou (plus souvent nommé glouton en français)23. Le développement proposé dans La Pensée sauvage est le suivant : l’étude des mythes des Hidatsa et d’autres populations amérindiennes aurait permis à Lévi-Strauss de déterminer l’espèce à laquelle le chasseur s’identifie. Considéré comme « le maître des pièges », « le carcajou est le seul qui sache surmonter cette situation contradictoire : non seulement il ne craint rien des pièges qu’on lui prépare, mais il rivalise avec le piégeur en lui volant ses captures, et ses pièges même à l’occasion » (Lévi-Strauss 1962 : 612). L’argument, déjà mobilisé lors de son séminaire à l’EPHE, avait conduit Lévi-Strauss à cette synthèse : « Les carcajous sont […] des chasseurs “infra-terrestres”, et l’Indien, creusant une fosse pour s’y cacher, s’identifie au carcajou. » (Lévi-Strauss 1958 : 39) Les anthropologues américanistes ont insisté sur le statut d’animal décepteur (trickster) du carcajou24. Lévi-Strauss semble avoir ignoré les travaux de Julius E. Lips, qui fut, à la suite de Mason, l’un des grands spécialistes des pièges.

  • 25 Sur la vie et la carrière de Lips, voir : Villar 2021.
  • 26 Lips s’intéresse également aux pièges utilisés par les Ojibwé, dont l’étude repose sur des informat (...)
  • 27 Dans son article, Lips reconnaît à Mason le statut de pionnier mais critique son approche : « Ceux (...)

17En 1926, alors qu’il est employé au musée d’ethnologie de Cologne, en Allemagne, Lips a en effet soutenu, sous la direction de Fritz Graebner, une thèse d’habilitation portant sur les pièges des « peuples naturels » (Fallensysteme der Naturvölker)25. Dans cette thèse publiée l’année suivante (Lips 1927), Lips propose une typologie des pièges fondée sur les forces mobilisées pour capturer ou abattre les animaux. La question des pièges continue de l’intéresser tout au long de sa carrière (Lips 1951). Réfugié aux États-Unis dès 1934, il mène, durant l’été 1935, une enquête ethnographique sur l’économie des Montagnais de la péninsule du Labrador, qui le conduit à s’intéresser à leurs techniques de piégeage26. Dans l’article qu’il leur consacre, Lips précise que les pièges étudiés ont été fabriqués par ses « amis indiens » mais aussi par lui-même, avant d’être installés en forêt puis détruits, à l’exception de quelques collets utilisés pour capturer des lapins et des perdrix afin de se nourrir (Lips 1936 : 327). Les discussions avec les piégeurs montagnais portent notamment sur l’impossibilité de capturer le carcajou. Lips leur montre le livre tiré de sa thèse, abondamment illustré, et ses interlocuteurs s’intéressent à deux pièges sibériens : l’un utilisé dans la partie inférieure de la Kolyma pour capturer les renards des neiges, l’autre fabriqué par les Yacoutes et les Tungus pour prendre les loups. Les piégeurs montagnais décident alors de fabriquer et tester ces pièges durant l’hiver 1935-1936, espérant, grâce à ces techniques importées, réussir à capturer des carcajous. Lips conclut son article avec humour, pointant les limites d’une analyse diffusionniste des techniques de piégeage :

Si ces pièges devaient effectivement trouver une nouvelle distribution chez les Montagnais-Naskapis, alors le futur chercheur partant sur leurs traces [the future trap explorer] qui tomberait soudainement sur eux au Labrador aurait vite fait de comprendre leur origine et leur migration – s’il a lu le présent article.
(Ibid. : 25)

18De la même façon que le carcajou déjoue les pièges, l’ethnologue est susceptible de désamorcer les théories anthropologiques et la typologie des techniques de piégeage.

  • 28 « Manifestations, délégations auprès du préfet, campagnes de presse, boycottage de l’adjudication d (...)

19C’est précisément à ce travail que Jamin s’emploie. Il n’établit certes pas de lien entre le carcajou et les deux animaux destructeurs de pièges que redoutent les tendeurs ardennais, le sanglier et le merle. Mais en proposant, dans son article « Deux saisons en grivière » (1982), une analogie entre l’ethnologue et le merle – et, plus discrètement, entre les Ardennais et les sangliers28 –, il fait du premier tout à la fois une proie susceptible d’être piégée puis mangée (cannibalisée donc) et un désamorceur. Comme le merle, mais aussi comme le sanglier des Ardennes ou le carcajou des Montagnais et des Hidatsa, l’ethnologue est un animal décepteur, maître des pièges que lui tendent ses interlocutrices et interlocuteurs.

  • 29 Le terme de « leurre » est, comme celui de « piège », récurrent dans les écrits de Jamin. Sur la ré (...)

20Dans ses écrits, à plusieurs reprises, Jamin évoque cette idée de réversibilité des positions du piégeur et du piégé. L’année même de la seconde publication de La Tenderie aux grives, commentant les voyages de René Leys (le héros éponyme du roman de Victor Segalen) et d’Arthur Rimbaud, il note qu’« au terme de l’effort, au bout de l’histoire, il n’y a rien à découvrir, rien à connaître, rien à savoir, ou si peu que la déception, la rage de trouver le piège nu, ne peut alors que “tuer”, effacer les traces de l’entreprise… » (Jamin 1979b : 138). Comme le voyage, la fiction est susceptible d’être piégeuse ou déceptive, obligeant à une « forme aporétique de raisonnement où c’est le piégé qui surprendrait le piégeur dans les lacs du piège qu’il entend lui tendre » (Jamin 2005 : 170, note 8). L’évocation des lacs (ou lacets) est une référence directe aux tenderies aux grives. Le théâtre aussi constitue un piège inversible : « Le piège du théâtre – “Le théâtre sera la chose où je prendrai la conscience du roi” déclare Hamlet [II, 2, 531] – peut se retourner contre celui qui, méthodiquement, l’installe dans le quotidien » (Jamin 2016 : 600). Jouer un rôle dans la vraie vie (feindre la folie, chez Hamlet), c’est risquer d’inverser les rapports entre le réel et la fiction, de se faire piéger à son propre jeu. Cette réversibilité des points de vue et des régimes de compréhension du monde, c’est précisément ce qui définit aussi bien le piégeage que le leurre – toute fiction étant pour Jamin « feintise ludique et leurres » (Jamin 2006 : 190)29.

Festins cannibales

21En 1977, Jean Jamin publie Les Lois du silence, dans lequel il compare la circulation de la parole et les formes de dissimulation entourant, d’une part, les pratiques des tendeurs ardennais et, d’autre part, les rites initiatiques des Sénoufo de Côte d’Ivoire (auprès de qui il mena sa deuxième enquête ethnographique). Il note :

Le choix du piégeage comme ouverture et pôle peut se justifier par une métaphore : il paraît être l’orchestration du silence et de l’absence. Son efficacité, son “pouvoir technique” supposent en effet la dissimulation, la retenue et la distance […].
(Jamin 1977 : 16)

  • 30 L’expression est reprise, avec la référence à Typee, dans la nouvelle version de l’article qu’il a (...)

22Mais c’est la parole, et non le silence, qu’il considère comme piégeuse. Après avoir justifié l’analogie entre la distance qu’instaure le piège et celle qu’implique le secret, il interroge « le piège de la parole » (Jamin 1977 : 17) et le savoir initiatique comme « leurre » (ibid. : 102). Plus loin dans le même ouvrage, en note de bas de page, il vante les apports de la littérature à la réflexion sur le secret. Typee, le livre de Hermann Melville (l’un des auteurs que Jamin ne cesse de citer), le conduit à passer du caractère piégeux de la parole à celui, cannibale, du savoir : « La parole n’est que piège » et « Le savoir est cannibale » (ibid. : 100, note 60)30. Dans son livre, Melville raconte son évasion, vers 1843, du navire baleinier la Dolly et sa vie auprès des habitants de l’île Nuka-Hiva, dans l’archipel des Marquises. À la fin de son séjour, le narrateur parvient à jeter un coup d’œil à l’intérieur de trois mystérieux paquets, dont le contenu lui avait jusqu’alors été caché par ses hôtes, et découvre trois crânes humains, dont celui d’un Blanc. Il comprend rapidement que le corps de ce dernier a été consommé rituellement et craint d’être la prochaine victime, d’autant plus qu’il pense assister, de loin, à des « festins cannibales » (Melville 1952 : 327). Est-ce de nouveau à Melville que songe Jamin quand il écrit, dans « Deux saisons en grivière », qu’il se croirait presque « en terre cannibale » (Jamin 1982 : 42) ?

  • 31 Marc-Olivier Gonseth, Jacques Hainard et Roland Kaehr ont expliqué que l’idée de cette exposition é (...)
  • 32 Pour d’autres dévelop-pements à propos de ce texte, voir : Bondaz 2022 ; Dias 2022.

23Vingt ans plus tard, en 2002, Jamin rencontre de nouveau la question du cannibalisme à l’occasion de l’exposition « Le musée cannibale » au musée d’ethnographie de Neuchâtel31. Dans l’introduction de l’ouvrage paru à l’occasion de l’exposition, Marc-Olivier Gonseth, Jacques Hainard et Roland Kaehr considèrent cette notion comme un véritable « piège à fantasmes d’altérité » (Gonseth et al. 2002 : 11). Mais la contribution de Jamin, qui clôt l’ouvrage, ne l’aborde pas. Sous le beau titre de « Reluquaire », elle propose une courte évocation, autobiographique, de sa jeunesse dans les Ardennes32. Ni la tenderie aux grives ni les pièges muséaux ne sont abordés dans cette première version du texte : seuls les pièges de l’exposition marchande font l’objet d’une réflexion où l’on retrouve les jeux de miroirs et de reflets évoqués au début de La Tenderie aux grives. Jamin se souvient des fragiles reflets que son ami de jeunesse Antoine Lisier et lui-même projetaient dans les vitrines des boutiques de Charleville (« leurs vitrines absorbaient nos images »), reflets immédiatement capturés, « pris dans cette loi optique qui faisait d’elle un miroir social » (Jamin 2002 : 291). La métaphore du piège surgit de nouveau, interrogeant non plus l’altérité des populations dont les objets se retrouvent exposés dans les musées d’ethnographie, mais celle que les rapports de classe et de génération semblaient produire dans les rues commerçantes de Charleville :

Lisier et moi ne supportions pas qu’eux vissent ce que nous ne voulions pas voir de nous-mêmes : un fragment d’état civil coincé dans cet autre piège qui affichait en deux dimensions notre image dans la muséographie odorante de l’étalage.
(Ibid.)

24L’analogie est implicite : le piège que tendent aux jeunes gens sans fortune les vitrines des petits commerces – cannibalisme oblige, Jamin évoque une boucherie et une charcuterie – est le même que celui dans lequel, dans les musées d’ethnographie et les textes des ethnologues, sont prises les sociétés extra-occidentales. Réduction, réification, fragmentation président à ces mises en images.

  • 33 Lors de la mission Dakar-Djibouti, Leiris a lui-même participé à la collecte de pièges, notamment a (...)

25Ces jeux de reflets favorisent en outre la dissémination métaphorique des pièges dans l’écriture de Jamin. Le miroir notamment ne cesse d’être considéré comme un dispositif de capture, de captation de l’image. C’est d’abord La Tenderie aux grives qui est un miroir (le « miroir de la tenderie » est l’une des sous-parties de son article « Deux saisons en grivière »), puis l’Afrique, avec l’édition que fit Jamin des textes dédiés par Leiris au continent, rassemblés sous le titre Miroir de l’Afrique. Jamin s’en expliquait ainsi : ce titre, inspiré par le Miroir de la tauromachie de Leiris « me semblait reprendre – en, dirais-je, la glaçant – cette idée de “fantôme” à travers laquelle l’Afrique lui était d’abord apparue, bien qu’il lui arrivât d’y trouver comme des reflets de lui-même » (Jamin 1996 : 57-58). Or, l’idée de « fantôme » se retrouve à son tour utilisée pour qualifier la tenderie. Dans la reprise que fit Jamin de son « Reluquaire » pour l’ultime chapitre – largement réécrit – de Littérature et anthropologie (2018), une sous-partie, intitulée « La tenderie fantôme », est l’occasion d’une longue parenthèse (plus de trois pages) invitant à retisser un lien oublié, refoulé même, entre ses souvenirs de jeunesse, la tenderie aux grives et le cannibalisme. Le récit de son amitié avec Reinschaff, le brocanteur de Charleville, qui occupe l’essentiel du « Reluquaire », avait passé sous silence, dans Le Musée cannibale, leurs festins de grives volées dans les tenderies – aux pièges désamorcés par des merles ou des sangliers, il fallait ainsi ajouter ceux pillés par les maraudeurs… Jamin s’étonne d’autant plus de cette « scotomisation » qu’avec ces « barbecues » clandestins, le cannibalisme n’était pas loin : « La profanation devenait violation, rapine puis ripailles – des “festins cannibales” eût dit Leiris. » (Jamin 2018 : 284) À la date du 17 avril 1932, dans L’Afrique fantôme, Leiris se réjouissait en effet : « Voici enfin l’AFRIQUE, la terre des 50 °C à l’ombre, des convois d’esclaves, des festins cannibales, des crânes vides, de toutes les choses qui sont mangées, corrodées, perdues33 » (Leiris 1934 : 416).

26Jamin trouvait dans ces vols de grives et ces repas rétrospectivement présentés comme doublement sacrilèges l’origine de sa vocation d’ethnologue : « C’est en parcourant les tenderies aux grives que j’ai vraiment débuté ma carrière d’ethnologue » (Jamin 2018 : 284). Il explicitait ainsi ce qu’il avait déjà énoncé dans les toutes premières pages de La Tenderie aux grives :

  • 34 Dans son mémoire, la formule était plus poétique. Il évoque « la magie de son appellation – la tend (...)

Au charme un peu désuet et mystérieux de l’expression [« tenderie aux grives »] s’ajoutaient des souvenirs d’enfance et d’adolescence ardennaises qui venaient piquer au vif ma curiosité d’ethnologue débutant et motiver profondément le projet d’enquête.
(Jamin 1979a : 1134)

27Initialement, il prévoyait d’ailleurs de dédier son livre à son père (« À mon père, le premier Ardennais que j’aie jamais rencontré »). La généalogie de l’intérêt de Jamin pour les pièges rejoint ainsi, plus que l’histoire des classifications anthropologiques et muséologiques des engins de capture, sa propre généalogie. Au moment de son décès, après avoir, dans son dernier livre, retracé l’histoire de sa famille ardennaise (Jamin 2021), Jamin travaillait d’ailleurs à une réédition de La Tenderie aux grives, pour laquelle il souhaitait retourner dans les Ardennes mener de nouvelles enquêtes (Jolly et al. 2022 : 27) – comme si ses recherches sur sa famille l’avaient invité à courir de nouveau les tenderies, renouant avec les « routines » d’autrefois.

Série d’opercules de crème à café « Musée d’ethnographie Neuchâtel » éditée par Cremo, collection de l’auteur.

Série d’opercules de crème à café « Musée d’ethnographie Neuchâtel » éditée par Cremo, collection de l’auteur.

© Janeth Rodriguez-Garcia.

Lacs (ou lacets) de tendeurs de grives ardennais, fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).

Lacs (ou lacets) de tendeurs de grives ardennais, fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).

© Janeth Rodriguez-Garcia.

  • 35 Fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).

28On trouve, dans les archives personnelles de Jean Jamin, trois lacets (ou lacs) en crin de cheval utilisés par les tendeurs de grives ardennais35. Quel statut pouvons-nous accorder à ces trois pièges, identiques à ceux que ses interlocuteurs utilisaient et dont il décrivit minutieusement la confection et le fonctionnement : le prélèvement des crins directement sur le cheval, le patient travail des doigts enduits de cendre pour en faciliter le tressage, la poésie des expressions désignant le nœud coulant, « œil » ou « lumière du lac » (Jamin 1979a : 78) ?… Jamin a-t-il lui-même collecté ces trois collets, faisant ainsi fi de ses propres critiques vis-à-vis des collectes ethnographiques tout en s’inscrivant dans une longue lignée d’ethnologues collecteurs d’engins de capture ? Les lui a-t-on offerts lors de son enquête, en guise de souvenir ou de remerciement ? Ou s’agissait-il, avec ces « objets de peu » (Dias 2022), de piéger l’ethnologue comme avec les mots ? Passer des dispositifs de capture utilisés par les populations qu’étudient les ethnologues (les Hidatsa chez Wilson, les Montagnais chez Lips, les Ardennais chez Jamin…) aux usages métaphoriques des techniques de piégeage dans l’écriture ethnographique invite à regarder plus attentivement ces trois collets, à interroger l’énigme de leur présence archivistique. Ils n’ont certes pas (encore ?) intégré de collections muséales, ne sont pas piégés dans les reflets des vitrines, l’obscurité des réserves ou l’entrelacs des textes savants. Mais ils témoignent eux aussi, à leur façon, des pièges de l’ethnologie et des manières qu’inventent les ethnologues, sur leur terrain, dans leurs textes ou dans les musées, pour les désamorcer.

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Notes

1 L’enquête s’est déroulée du 16 au 24 décembre 1971 à La Neuville-aux-Haies, puis à Haybes, du 6 au 21 mars 1972. Jamin a en outre mené des recherches en archives à Charleville-Mézières durant une semaine.

2 Jamin a fait partie de la première promotion soutenant un mémoire pour l’obtention de ce certificat. Pour une présentation de ce dernier, voir Pujol 1985.

3 Ce carnet est conservé dans le fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains (Imaf), Humathèque Condorcet (Aubervilliers). Jamin indique l’avoir rédigé de manière rétrospective, à la fin de ses deux premières semaines d’enquête, expliquant n’avoir pas eu le temps de prendre des notes de façon assidue.

4 Dans sa Faune populaire de la France, Eugène Rolland indique que l’expression se retrouve notamment à Paris et dans le Midi et qu’il en existe une variante : « Faute de grives, on prend des moineaux » (Rolland 1915 : 115). Des érudits ardennais avaient déjà mobilisé ce proverbe, tel Gustave Jobert qui écrivait, dans un petit livre dédié aux sangliers et aux grives : « “Faute de grives, on mange des merles”, dit le vieil adage populaire. C’est une preuve que, si ces deux espèces de petits oiseaux sont également comestibles, la grive est un mets plus délicat et plus recherché. » (Jobert 1946 : 33)

5 « Tu veux nous supprimer la tenderie aux grives ! / Ton idée, ô Ministre, est loin d’être une perle, / Car, si de nos oiseaux préférés tu nous prives / C’est pour te consoler de n’être, hélas, qu’un merle. » Ce quatrain avait été adressé au ministre de l’Agriculture par le sénateur Lucien Hubert (Jamin 1982 : 42).

6 Lucien Bernot, « Compte-rendu de lecture pour l’Institut de l’ethnologie, réunion du Comité de lecture du 28 novembre 1975 », fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet (Aubervilliers). Bernot nuançait toutefois son évaluation positive, notamment au sujet des analyses proposées par Jamin au sujet des liens entre la circulation des grives et les formes de la parenté. Il résumait ainsi son évaluation : « Manuscrit très intéressant pour ses parties descriptives, très mystérieux pour ses interprétations. »

7 D’autres auteurs ont proposé la notion de « captologie ». Pour une histoire de l’anthropologie des pièges, voir : Bondaz 2019 ; Corsín Jiménez et Nahum-Claudel 2019 ; Corsín Jiménez 2021.

8 Les pièges se prêtaient en outre de manière privilégiée à une approche « environne-mentale », inspirée par la théorie des climats d’Hippocrate (Kennedy 2018).

9 Toutes les traductions de l’anglais sont de l’auteur.

10 Sur l’Exposition universelle de 1876, voir : Giberti 2002.

11 Dans sa proposition programmatique, Goode écrivait : « La collection sera une monographie de toutes les questions relatives à la chasse et à la pêche à l’intérieur du pays. En préparant la classification [des armes et des pièges] proposée ici, les principes de la classification zoologique ont été suivis d’aussi près que possible ; chaque forme distincte a été considérée comme une espèce ; et les formes spécifiques ont été groupées en genres, familles et ordres selon l’équilibre général de leurs affinités. La forme et le mode d’emploi n’ont pas été sans poids, mais la ressemblance superficielle a été mise de côté et la première importance a été accordée à l’idée. » (Goode 1876 : 1)

12 Sur le rôle de Goode, voir notamment : Curran 2014.

13 Je ne détaillerai pas ici les reprises de la classification maussienne par Georges Montandon ou André Leroi-Gourhan. Pour une approche détaillée de ces logiques d’inventaire et de typologie, voir : Bondaz 2019.

14 Cette relation fut d’ailleurs réactivée à l’occasion de la parution du numéro 87-88 d’études rurales, La chasse et la cueillette aujourd’hui (1982). Le 11 janvier 1984, le Comité national d’information chasse-nature organisait une soirée « Chasse » au musée de l’Homme en conviant sept sociologues et ethnologues ayant contribué au numéro, dont Jamin.

15 Sur la carrière de Jamin, voir : Jolly et al. 2022.

16 Le mémoire de Jamin est conservé dans le fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).

17 Jamin considérait également les maisons d’écrivain, transformées en musée, comme des « pièges à pèlerin » (Jamin 2018 : 48). L’inversion de la métaphore est notable : le musée n’est pas seulement un piège pour les objets, mais aussi pour les visiteuses et les visiteurs.

18 Sur ce point, voir : Dias 2022.

19 Cette idée a récemment été défendue, dans une perspective plus générale, par Alberto Corsín Jiménez (2021), qui justifie le recours à la métaphore du piégeage à propos de l’ethnologie par la récursivité de la capture (capture) et de la captation (captivation).

20 Lévi-Strauss avait auparavant discuté la chasse aux aigles des Hidatsa à l’occasion d’un cours à l’École pratique des hautes études (EPHE) [voir : Lévi-Strauss 1958].

21 Note manuscrite de Lévi-Strauss dans la marge du texte de Wilson, p. 182 (exemplaire conservé à la médiathèque du musée du quai Branly-Jacques Chirac).

22 Ceux de Noëlie Vialles à propos des abattoirs des pays de l’Adour sont sans doute les plus stimulants. Constatant que le box de contention utilisé pour l’abattage des bovins est nommé « le piège » par les travailleurs des abattoirs, elle revient sur le principe du piégeage selon Jamin : l’écart maximal entre le chasseur et la proie présente en effet des similitudes avec l’instauration, observée à l’abattoir, de la plus grande distance possible entre l’homme et l’animal, laquelle est aussi une manière de mettre à distance la mort animale. L’abattoir, note Vialles, « est tout entier un piège, puisque nul animal ne peut en sortir vivant » (Vialles 1987 : 129).

23 Cette partie de la démonstration lévi-straussienne fait l’objet d’une critique générale, imprécise, dans son mémoire (Jamin y dénonçait « l’imagination symbolique » de Lévi-Strauss), mais celle-ci n’est pas reprise dans l’ouvrage. Frédéric Keck a noté qu’avec son analyse de la chasse aux aigles des Hidatsa, Lévi-Strauss inaugurait « le raisonnement sur le mode du “Ce n’est pas tout” qui ajoute à l’interprétation d’un mythe ou d’un rituel de nouveaux éléments destinés à la confirmer et à l’enrichir » (Keck 2008 : 1787).

24 La Tenderie aux grives est dédiée par Jamin à Denise Paulme, à une époque où celle-ci s’intéresse aux animaux décepteurs et aux récits de piégeage dans les contes africains (Paulme 1975), mais nulle référence n’est faite à ces travaux.

25 Sur la vie et la carrière de Lips, voir : Villar 2021.

26 Lips s’intéresse également aux pièges utilisés par les Ojibwé, dont l’étude repose sur des informations de seconde main (Lips 1937).

27 Dans son article, Lips reconnaît à Mason le statut de pionnier mais critique son approche : « Ceux qui sont familiers avec la technologie, et en particulier cette branche de la culture matérielle, savent à quel point la littérature et les musées obtiennent souvent des résultats trompeurs et insatisfaisants. On est enclin à s’exclamer : “On considère comme un piège ce qui ne peut être défini.” » (Lips 1936 : 4)

28 « Manifestations, délégations auprès du préfet, campagnes de presse, boycottage de l’adjudication des droits de chasse en forêt domaniale, déclarations qui, calmes bien que fermes en public, devenaient enragées en privé de sorte que se trouvait là justifié l’éponyme d’ordinaire prêté aux Ardennais : des sangliers ! » (Jamin 1982 : 45)

29 Le terme de « leurre » est, comme celui de « piège », récurrent dans les écrits de Jamin. Sur la réversibilité des points de vue dans les techniques de leurre, voir : Artaud 2013.

30 L’expression est reprise, avec la référence à Typee, dans la nouvelle version de l’article qu’il a consacré à Victor Segalen et qui constitue le huitième chapitre de Littérature et anthropologie (Jamin 2018 : 198).

31 Marc-Olivier Gonseth, Jacques Hainard et Roland Kaehr ont expliqué que l’idée de cette exposition était notamment née de l’article « Faut-il brûler les musées d’ethnographie ? », publié par Jamin dans Gradhiva en 1998 (Jamin 1998). Si la crise des musées d’ethnographie y est abordée, la question du cannibalisme n’est cependant pas évoquée. Sur la collaboration entre Jamin et le musée d’ethnographie de Neuchâtel, voir : Bondaz et al. 2016 : 212.

32 Pour d’autres dévelop-pements à propos de ce texte, voir : Bondaz 2022 ; Dias 2022.

33 Lors de la mission Dakar-Djibouti, Leiris a lui-même participé à la collecte de pièges, notamment au Soudan français (Mali actuel). Dans ses textes littéraires, les pièges sont en outre très présents. Dans Biffures, par exemple, il écrit : « J’aligne des phrases, mais dans chacun de ces pièges, ce qui se prend, c’est toujours l’ombre et non la proie » (Leiris 1948 : 17). On peut ainsi se demander dans quelle mesure Jamin n’a pas lui-même été pris dans les pièges de l’écriture leirisienne, tant l’influence de son ami et aîné fut grande…

34 Dans son mémoire, la formule était plus poétique. Il évoque « la magie de son appellation – la tenderie aux grives – sans doute issue des murmures de mon enfance » (p. XII).

35 Fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).

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Table des illustrations

Titre Panneau de signalisation « Traversée de sangliers », fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).
Crédits © Janeth Rodriguez-Garcia.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7642/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 160k
Titre Piège pour attraper les oiseaux « mange-mil » collecté lors de la mission Dakar-Djibouti, avant 1931. épi de petit mil, bois et corde, 25 x 2 x 2 cm. inv. 71.1931.74.800.
Crédits © musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7642/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 176k
Titre Planche de photographies de l’album photographique Centennial Photographic Co.’s Views of the International Exhibition, vues du U.S. Government, vers 1876 (les vitrines exposant les pièges sont visibles sur les deux premières vues de la planche).
Crédits Photographies de John L. Gihon, Philadelphie, PA, Library Company of Philadelphia, P.8965.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7642/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 220k
Titre Croquis de la chasse aux aigles des Hidatsas in Gilbert L. Wilson, Hidatsa Eagle Trapping, New York, The American Museum of Natural History, 1928, p. 130.
Crédits Paris, médiathèque du musée du quai Branly-Jacques Chirac, Bibliothèque Claude Lévi-Strauss.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7642/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 160k
Titre Dessin de Stephan Ivanoff, « Homme armé d’un bâton pourchassant un carcajou échappé d’un piège », fin xixe-début xxe siècle. Crayons et encre sur papier, 12,5 x 20 cm.
Crédits Washington, DC, Native Alaskan drawings collected by the United States Bureau of Education (MS 260447), National Anthropological Archives, Smithsonian Institution.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7642/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 148k
Titre Série d’opercules de crème à café « Musée d’ethnographie Neuchâtel » éditée par Cremo, collection de l’auteur.
Crédits © Janeth Rodriguez-Garcia.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7642/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 464k
Titre Lacs (ou lacets) de tendeurs de grives ardennais, fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet (Aubervilliers).
Crédits © Janeth Rodriguez-Garcia.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7642/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 339k
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Pour citer cet article

Référence papier

Julien Bondaz, « Faute de grives, manger l’ethnographe. Des tenderies ardennaises au musée cannibale »Gradhiva, 37 | 2024, 30-47.

Référence électronique

Julien Bondaz, « Faute de grives, manger l’ethnographe. Des tenderies ardennaises au musée cannibale »Gradhiva [En ligne], 37 | 2024, mis en ligne le 28 février 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/7642 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/gradhiva.7642

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Auteur

Julien Bondaz

CNRS-Imaf-musée du quai Branly-Jacques Chirac
julien.bondaz[at]yahoo.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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