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Introduction

Âges d’homme, hommages. Autour de Jean Jamin

Introduction
Julien Bondaz, Michèle Coquet, Vincent Debaene, Éric Jolly et Marianne Lemaire
p. 10-29

Texte intégral

1Disparu le 21 janvier 2022, Jean Jamin a fondé Gradhiva en 1986 avec son ami Michel Leiris, puis dirigé pendant neuf ans cette « revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie », novatrice dans sa composition comme dans ses thématiques. Il en est resté directeur de la publication jusqu’en 2013, avant de céder gracieusement le titre au musée du quai Branly. Mais l’hommage qui lui est rendu dans ce numéro ne s’adresse pas seulement au fondateur de Gradhiva ; il vise à rendre compte des multiples facettes d’un anthropologue qui, par son inventivité, sa liberté et son érudition, n’a jamais cessé d’être un précurseur. Jean Jamin a non seulement dirigé pendant dix-neuf ans la revue phare de la discipline, L’Homme, mais il a aussi permis la publication ou la réédition critique de nombreux ouvrages de référence en tant que fondateur et directeur de collections. Enfin, par ses propres travaux sur le proche comme sur le lointain, il a ouvert l’anthropologie française à de nouvelles sources – les archives – et à de nouveaux objets d’étude : l’histoire, l’épistémologie et l’écriture de cette jeune discipline, mais aussi la fonction sociale du secret, la littérature, la fiction ou la musique.

Photographies d’identité de Jean Jamin, circa 1980.

Photographies d’identité de Jean Jamin, circa 1980.

Fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.

  • 1 Ce nom est emprunté à l’avant-propos d’un dossier paru dans Gradhiva et codirigé par Jean Jamin (vo (...)
  • 2 En grande partie tirées du fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains (Imaf), Humathèque Condo (...)

2Les articles et entretiens rassemblés dans ce numéro prolongent, illustrent ou commentent les pistes ouvertes par Jean Jamin, en montrant ainsi l’importance de l’empreinte laissée par cet anthropologue. Joint aux autres contributions, son texte inédit « Tableaux d’une exposition. Making of » est un autre type de prolongement, puisqu’il revient sur l’écriture de son dernier ouvrage – une chronique familiale – pour en préciser la genèse et discuter des vertus de la fiction. Les nombreuses images retenues ici sont pour la plupart des documents d’archives qui tiennent le rôle que Jean Jamin leur faisait jouer dans Gradhiva : elles éclairent plus qu’elles n’illustrent les textes auxquels elles sont associées. Un portfolio intitulé « Archivari : le tournant des années 19801 » s’inspire de la même démarche documentaire : il met en valeur les archives d’un anthropologue2 pour raconter sa propre histoire et celle de sa discipline.

3Fidèle à l’esprit de ce numéro, cette introduction ne cherche pas à restituer de façon linéaire le parcours biographique de Jean Jamin ; elle le suit plutôt sur quelques-uns des chemins qu’il a lui-même balisés. Dans un premier temps, elle retrace sa contribution majeure à un domaine qu’il a, plus que tout autre, promu et organisé : l’histoire et l’épistémologie de l’anthropologie, point de départ d’une grande partie de ses activités éditoriales et de ses recherches ultérieures. Sont ensuite présentées les thématiques qui traversent son œuvre et lui confèrent son originalité.

Les chemins de Gradhiva. Jean Jamin et l’histoire de l’anthropologie

4Après des études de philosophie, de sociologie et d’ethnologie, Jean Jamin est recruté à l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (Orstom) en 1971, à l’âge de 26 ans. En tant qu’« élève-chercheur », il réalise sous la direction scientifique de Denise Paulme des enquêtes sur une technique de piégeage ardennaise puis, en tant que chargé de recherche, un terrain de deux ans sur les formes de transmission du savoir en pays sénoufo (Côte d’Ivoire). Quelque temps après son retour en France, en 1977, il est nommé assistant au Muséum national d’histoire naturelle, et affecté au Laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme. Cette entrée de Jean Jamin dans ce haut lieu de l’institutionnalisation de l’ethnologie française mais aussi la relation d’amitié qu’il y noue avec Michel Leiris, au sein du département d’Afrique noire, le conduisent à orienter ses recherches vers l’histoire et l’épistémologie de sa discipline.

Au musée de l’Homme (1977-1984)

  • 3 Pour diriger cette collection, Jean Jamin fait à son tour appel à trois autres chercheurs : Jean Co (...)
  • 4 L’ouvrage paraît en octobre 1978, en même temps que Retour aux Dogon, de Françoise Michel-Jones, pr (...)

5L’année même de leur rencontre, Michel Leiris propose à Jean Jamin de prendre la responsabilité conjointe d’une nouvelle collection d’ethnologie, « Les hommes et leurs signes », aux éditions Le Sycomore (Copans 2022 : 25)3. Préparé en collaboration avec Jean Copans, le premier titre de la collection, Aux origines de l’anthropologie française4, rassemble les écrits, pour certains inédits, des membres de l’éphémère Société des observateurs de l’homme (1799-1805). L’ambitieuse introduction du livre montre que les travaux de ces précurseurs, injustement négligés au profit d’écrits plus théoriques, constituent un moment inaugural dans l’histoire de l’anthropologie (Dias 2022 : 16). Examinant aussi bien les règles d’observation et d’écriture que l’implication de l’enquêteur, la position de l’informateur ou les formes de restitution du savoir, les membres de la société savante ne définissent rien moins en effet que les conditions de production d’une véritable science de l’homme (Copans et Jamin 1978 ; Jamin 1979c, 1982a).

  • 5 Flyer de présentation de la collection « Les hommes et leurs signes », fonds Jean-Jamin, Imaf, Huma (...)
  • 6 Quatrième de couverture de l’ouvrage de Robert James Fletcher (1979).

6Mais l’histoire de l’observation des sociétés humaines ne saurait être seulement recherchée dans des écrits à vocation scientifique. Comme l’affirme avec force le texte de présentation de la collection « Les hommes et leurs signes », cette histoire est également inscrite dans des textes « plus subjectifs, répondant à des formes déguisées ou avouées de la quête initiatique ou de l’aventure exotique » qui, contrairement aux travaux ethnologiques contemporains, ne transforment pas « les autres sociétés, les autres cultures en froids enjeux intellectuels », mais témoignent au contraire « de la diversité des regards qu’elles ont appelés et appellent encore5 ». C’est ainsi qu’il faut comprendre les travaux que Jean Jamin engage alors sur Victor Segalen (1979b et 1982b), mais aussi sur Robert James Fletcher : il propose une nouvelle édition française des lettres que ce « ni voyageur, ni explorateur, ni ethnographe6 » écrivit entre 1912 et 1920, depuis les îles du Pacifique Sud, à son ami Bohun Lynch resté en Angleterre (1979d et 1981). Cette réédition, sous le titre Îles-Paradis, îles d’illusion : lettres des mers du Sud, lui est suggérée par Michel Leiris : la teneur et la tonalité de cette correspondance, lue dans les années 1920 sur les conseils de son compagnon surréaliste Jacques Prévert, n’avaient-elles pas inspiré ou modelé son projet de rédiger le journal de terrain qui deviendrait L’Afrique fantôme ? (1979d : XVII) Travaillant sur Robert James Fletcher à l’occasion de cette réédition, Jean Jamin inscrit la littérature, et avec elle les thèmes du voyage, de l’exotisme et de leurs désillusions, dans la généalogie et l’histoire de l’anthropologie.

  • 7 De concert avec Will Stober, administrateur à l’université de Birmingham, Jean Jamin mène sur la vi (...)

7Ces recherches suscitent également, en retour, ses premières réflexions sur la question de l’écriture ethnologique : publiées sous le mystérieux pseudonyme d’Astérisk et à l’insu de son auteur7, les lettres de Fletcher lui apparaissent comme un « cas limite » à partir duquel observer ce que « le bel échafaudage des monographies ethnologiques » dissimule si bien : « les petites défaillances, les petits dérapages de la vie de tous les jours chez ces peuples d’ailleurs, dans ces pays qui furent pour la plupart des colonies. Ce n’est pas son propos [le propos de l’ethnographe], affirmerait-il, même si c’est par là qu’il commence de les comprendre. » (1979d : XVIII) L’un de ces « ratages » est relaté dans Le Lieu du politique par Marc Abélès, et se situe au cœur de l’un des textes de Jean Jamin consacrés au texte ethnographique (1986). Dans l’analyse qu’il en propose, Gaetano Ciarcia montre que la bévue de l’ethnologue sur le terrain tire sa valeur heuristique de sa façon de bousculer les fictions épistémologiques de l’identification et de la distanciation.

8C’est en 1982 que Jean Jamin publie le premier d’une importante série de textes sur une expérience de voyage, fondatrice dans l’histoire de l’anthropologie française, où son ami Michel Leiris avait occupé une place centrale : la mission Dakar-Djibouti qui, sous la direction de Marcel Griaule, parcourut l’Afrique d’ouest en est entre mai 1931 et février 1933. De façon significative, Jean Jamin amorce l’étude de l’expédition par un compte rendu très personnel de L’Afrique fantôme, qu’on peut lire comme un clin d’œil à Michel Leiris (ou comme un pastiche du travail de l’écrivain). Dans ce texte intitulé « Les métamorphoses de L’Afrique fantôme » (1982c), publié à l’occasion de la réédition de l’ouvrage dans la « Bibliothèque des sciences humaines » des éditions Gallimard, Jean Jamin retrace les multiples vies de l’œuvre au fil de ses éditions successives (dotées de différentes illustrations de couverture, pourvues ou non d’une iconographie, et bientôt augmentées de préfaces et de notes), mais aussi au fil des lectures que lui-même en fit, ainsi qu’au miroir de son propre accès à l’âge d’homme. Jean Jamin se prend alors à imaginer dans quelles collections le texte pourrait encore paraître, et termine son compte rendu par ce trait d’humour : « À moins qu’un autre jour quelqu’un, se souvenant de l’esprit surréaliste, n’ait l’idée de faire paraître L’Afrique fantôme dans la “Série noire”. » (1982c : 212) C’est en réalité dans la collection « Quarto », et dans une édition établie, présentée et annotée par Jean Jamin, que reparaîtra L’Afrique fantôme (Leiris 1996). L’œuvre y est entourée d’autres textes de Michel Leiris sur l’Afrique, et accompagnée d’un important appareil critique, dans lequel les extraits de lettres de l’auteur à son épouse, Zette, mis en regard de son journal de route, constituent une nouvelle entrée dans l’atelier de sa rédaction. C’est sur ces lettres que Marianne Lemaire, dans sa contribution à ce dossier, prend appui pour lever le voile sur le rôle joué par les femmes autour de la mission Dakar-Djibouti, et leur restituer ainsi une présence un peu moins fantomatique.

  • 8 En 1981, Jean Jamin est également conseiller scientifique de l’exposition « Voyages et découvertes  (...)

9Dans le prolongement de ce compte rendu, Jean Jamin fait paraître un premier article sur la mission Dakar-Djibouti (1982d), en lien avec l’exposition « Collections passion » qui se tient au musée d’Ethnographie de Neuchâtel du 5 juin au 31 décembre 1982, et à laquelle il contribue en tant que conseiller scientifique. Dans une version revue et augmentée, ce texte est republié deux ans plus tard (1984), adossé cette fois à l’exposition « Aux origines du musée de l’Homme. La mission Dakar-Djibouti 1931-1933 », dont il est le concepteur avec Annie Dupuis et Christian Meriot (musée d’Ethnographie de l’université de Bordeaux II, du 26 novembre au 22 décembre 1984)8. Ses analyses, centrées sur les objets, examinent leur statut, les modalités de leur collecte, et la fonction des musées qui les abritent. Mais elles constituent également la première recherche d’envergure sur le contexte intellectuel et institutionnel de la mission Dakar-Djibouti, sur les méthodes d’enquête et leurs présupposés.

10Au moment où il formule cette ambitieuse proposition d’une histoire des savoirs anthropologiques et de leurs usages sociaux, Jean Jamin a déjà noué des liens avec de nombreux chercheurs à l’étranger. À partir de 1982, il est de tous les projets d’expositions et d’ouvrages collectifs mis en œuvre au musée d’Ethnographie de Neuchâtel par son directeur Jacques Hainard, dont Jean Jamin a souvent évoqué le soutien et le talent d’« agitateur d’idées » (2016 : 212). Il entre également très tôt en contact avec George W. Stocking, Herman Lebovics, ou Clifford Geertz, et entretient des relations d’amitié avec Denis Hollier, Paul Rabinow – qui lui dédie la traduction de son ouvrage Un ethnologue au Maroc (1988 [1977]) –, et James Clifford (2022). Avec ce dernier, il partage un temps le projet d’écrire un livre à quatre mains sur les relations entre ethnographie et surréalisme. Nul doute que ces liens tissés avec des chercheurs installés aux États-Unis, où l’histoire de l’anthropologie est déjà considérée comme un champ de recherche à part entière, l’encouragent à la faire reconnaître dans le paysage institutionnel français.

L’inscription institutionnelle de l’histoire de l’ethnologie (1984-1986)

  • 9 Les contributions à cet atelier seront publiées en 1983 dans un numéro de L’Ethnographie intitulé « (...)

11En France, le champ d’étude consacré à l’histoire de l’anthropologie ne commence à se structurer qu’au milieu des années 1980. Britta Rupp-Ensenreich avait ouvert la voie en organisant en 1981 l’atelier « Histoires de l’anthropologie » lors d’un colloque de l’Association française des anthropologues9, puis en animant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), dès le début de l’année 1984, le premier séminaire centré sur cette thématique. Jean Jamin, à sa suite, devient l’acteur central de ce tournant institutionnel grâce à de nombreuses initiatives prises en un laps de temps très court à partir de l’automne 1984.

Jean Jamin dans la salle du Département d’Afrique noire du musée de l’Homme, Paris, 1985, DR.

Jean Jamin dans la salle du Département d’Afrique noire du musée de l’Homme, Paris, 1985, DR.
  • 10 Jamin, Projet scientifique pour une demande de création de RCP. Épistémologie et histoire du savoir (...)
  • 11 Jamin, ibid., p. 3.

12Découverts et dépouillés entre 1982 et 1984, les fonds d’archives du musée d’Ethnographie du Trocadéro suscitent immédiatement l’intérêt de Jean Jamin, qui voit dans cette source documentaire foisonnante un moyen de développer l’histoire de l’ethnologie française. En mars 1985, la création au musée de l’Homme d’un département d’archives de l’ethnologie, dont il est responsable, traduit sa volonté de répertorier, d’inventorier, de classer et de valoriser des archives jusqu’alors oubliées ou négligées afin « de promouvoir des recherches en épistémologie et histoire de l’ethnologie10 ». Dans la même perspective, il fonde en octobre 1984 un groupe de recherche informel qui, quelques mois plus tard, prend le nom de « Groupe de recherches et d’analyses documentaires sur l’histoire et les variations de l’ethnologie » (Gradhiva). Composée à l’origine de chercheurs et de techniciens du Laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme, cette équipe a pour principal objectif « l’étude des conditions théoriques, historiques et institutionnelles d’émergence et de développement de l’ethnologie11 ».

  • 12 Sur ces séminaires, voir les notes d’information publiées dans les deux premiers numéros de Gradhiv (...)
  • 13 Voir l’article de Bernard Traimond (2017) qui, trente-deux ans plus tard, revient sur ce dossier.
  • 14 C’est le cas de James Clifford, Paul Rabinow, Françoise Zonabend, Jean Jamin et Jean-Claude Galey.
  • 15 Ce colloque, qui fait l’objet d’une note critique dans le premier numéro de Gradhiva, sera à l’orig (...)

13Sa création entraîne presque aussitôt la mise en place, toujours au musée de l’Homme, d’un séminaire animé par Jean Jamin et François Lupu : « Recherches en épistémologie et histoire du savoir ethnographique ». En 1984-1985, ce séminaire porte sur les archives matérielles de ce savoir, en particulier les objets ethnographiques, et l’année suivante, sur le rapport de l’ethnographe au terrain et à l’écrit12. Alors inédite en France, cette réflexion interne à la discipline se traduit au même moment par la publication, sous la direction de Jean Jamin et Françoise Zonabend, d’un numéro de la revue Études rurales sur « Le texte ethnographique » (1985). Les anthropologues français et américains qui contribuent à ce « dossier précurseur13 » – et qui participent aussi, pour la plupart, au séminaire14 – prolongent les discussions entamées aux États-Unis en 1984 lors du symposium « The Making of Ethnographic Text15 » : s’interrogeant sur la façon dont les ethnologues écrivent leurs textes, ils questionnent tout à la fois leur composition, leur diversité, leur histoire, leur transmission, leur subjectivité et leur relation avec la littérature (Jamin 1985 ; Lemaire et Zonabend dans ce dossier).

  • 16 Citons notamment Marc Abélès, Christian Bromberger, Philippe Descola, Nélia Dias, Marie-Paule Ferry (...)
  • 17 Voir Jamin, Projet scientifique…, op. cit., p. 6, 10-11.

14En 1986, Jean Jamin devient responsable d’un ambitieux programme de recherche coopérative sur projet (RCP) intitulé « Recherches en épistémologie et histoire du savoir ethnographique ». Ce projet, qu’il a soumis au CNRS en juin 1985, donne une assise et une visibilité nationales au champ d’étude qu’il compte développer, d’autant que cette RCP réunit une quinzaine d’anthropologues affiliés à des institutions différentes (musée de l’Homme, EHESS, CNRS et universités16). Sa composition monodisciplinaire marque une perspective ouvertement revendiquée : l’histoire du savoir, des discours et des pratiques propres à l’ethnologie doit être entreprise par les ethnologues eux-mêmes, pour ne pas être réduite à une simple histoire des idées et des théories17. La relation ethnographique, notamment, ne saurait être appréhendée dans toute sa complexité que par ceux qui en ont fait l’expérience ; et au-delà de sa valeur heuristique, cette démarche réflexive doit permettre à la discipline de réinterroger sans cesse ses pratiques, ses concepts et ses hypothèses, afin de les faire évoluer.

  • 18 Document dactylographié de vingt-trois pages, fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet, Aubervi (...)
  • 19 Perçu par les historiens des sciences comme une tentative de les évincer de l’historiographie de la (...)

15Jean Jamin défend régulièrement, au sein des institutions, ce tournant internaliste, en particulier dans le « Rapport préliminaire sur l’histoire de l’ethnologie en France » qu’il rédige en décembre 1985 et qui servira de document préparatoire au « Colloque de définition sur l’histoire des sciences sociales et humaines en France », organisé par le CNRS en avril 198618. S’il reconnaît l’apport des historiens des sciences, notamment pour éclairer les relations entre ethnologie et colonisation, il reproche à la perspective historiciste de gommer la diversité des approches à l’intérieur de la discipline et de « réduire la formation et la transformation du savoir ethnologique aux conditions sociales de sa production » en inférant que la vérité en ethnologie n’est déterminée que par le contexte ou le consensus (Jamin 1988 : 48119). En 1988, la RCP créée deux ans plus tôt évolue structurellement en un groupement de recherche (GDR), toujours dirigé par Jean Jamin jusqu’en 1996. Ce prolongement institutionnel ainsi que, en 1994, l’élection de Jean Jamin à une chaire d’enseignement de l’EHESS « Histoire et épistémologie de l’anthropologie sociale » confirment l’autonomie croissante de ce champ d’étude.

  • 20 Bonte et Izard 1991. Jean Jamin est membre du comité éditorial de cet ouvrage.

16Au cours de cette période charnière, Jean Jamin est associé à d’autres initiatives. Il participe notamment, dès sa création par Pierre Bonte et Michel Izard fin 1984, au projet d’Atelier pour la création d’instruments didactiques en anthropologie (Aida), dont l’objectif est d’élaborer un dictionnaire de l’anthropologie dans une perspective à la fois critique, encyclopédique et historique (Izard 1986 : 38). Publié en 1991, cet ouvrage de référence écrit par plus de deux cents anthropologues est une étape importante dans la prise en compte de l’histoire de la discipline par ses propres acteurs20. Mais sur le plan éditorial, la création et le succès, cinq ans plus tôt, d’une revue entièrement consacrée à l’histoire de l’anthropologie est le véritable aboutissement des orientations stratégiques fixées par Jean Jamin.

Affiche du colloque « Anthropology and modernity » qui s’est tenu à Berkeley du 7 au 9 avril 1989 et auquel ont participé Jeanne Favret-Saada, Jean Jamin, Gérard Lenclud et Françoise Zonabend.

Affiche du colloque « Anthropology and modernity » qui s’est tenu à Berkeley du 7 au 9 avril 1989 et auquel ont participé Jeanne Favret-Saada, Jean Jamin, Gérard Lenclud et Françoise Zonabend.

Fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.

La création de Gradhiva (1986) : l’histoire de l’anthropologie en revue

17Fondée par Jean Jamin et Michel Leiris, Gradhiva, « revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie », paraît pour la première fois à l’automne 1986 et pour la dernière fois dans sa série d’origine en 2003, après trente-quatre numéros. Unique en France, et sans équivalent aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, cette revue semestrielle éditée par Jean-Michel Place, qui s’est fait une spécialité de la réédition des périodiques de l’avant-garde surréaliste, constitue pendant dix-huit ans une tribune, une vitrine et une source d’information essentielles pour l’histoire de la discipline.

Couvertures de Gradhiva, entre le premier et le dernier numéro de la série initiale (1986-2003).

Couvertures de Gradhiva, entre le premier et le dernier numéro de la série initiale (1986-2003).

© musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris.

  • 21 Sur la création de la revue et sur le choix de son nom, voir : Jamin 1987a ; Bondaz et al. 2016 : 2 (...)
  • 22 Sur ces deux revues en rupture ou proches d’un surréalisme dont Gradiva fut l’égérie, voir : Jamin (...)

18Comme le raconte Jean Jamin, c’est en discutant avec Leiris au Totem, le bar du musée de l’Homme, que les deux amis forment en février 1985 le projet de consacrer une revue à l’histoire et aux archives de l’ethnologie21. Ils choisissent alors son titre, Gradhiva, en s’inspirant de Gradiva, « celle qui marche », nom donné par Norbert Hanold, le personnage de la nouvelle de l’écrivain allemand Wilhelm Jensen (2015 [1903]), à une femme représentée en mouvement, un talon décollé du sol, sur un bas-relief antique. Un dessin des pieds de cette sculpture figure d’ailleurs sur la couverture du premier numéro de la revue éditée par Jean-Michel Place, mais aussi sur celle du dernier où il apparaît inversé et en négatif, sans doute pour indiquer un changement de « démarche ». Cette référence insolite et énigmatique à ce qui est à la fois un ouvrage de fiction, un objet d’art, une femme mystérieuse et – si l’on suit l’analyse de Freud (1931) – un souvenir refoulé, rappelle Documents et Minotaure, revues d’avant-garde françaises auxquelles Leiris avait collaboré et qui, à la fin des années 1920 et au début des années 1930, faisaient appel à l’ethnographie, à l’archéologie et à la psychanalyse pour éclairer le sens d’œuvres picturales ou musicales, en cultivant un goût pour l’ailleurs et le décentrement22.

19Pour éviter que le titre de la revue ne brouille leur projet en donnant l’impression de revendiquer un héritage au lieu d’en faire l’histoire, Jean Jamin et Michel Leiris ajoutent à Gradiva un H oblique (H comme Histoire et comme Homme) pour former le sigle suivant : Groupe de Recherche et d’Analyses Documentaires sur l’Histoire et les Variations de l’Anthropologie. Ce H emblématique figurera en italique et en rouge dans le titre de la première de couverture jusqu’en 2003, et dans tous les mots du sommaire comportant cette lettre jusqu’au changement de maquette en 1998.

  • 23 Voir le document dactylographié déjà cité en note 10.
  • 24 Un an plus tard, ce sous-titre devient « anthropologie et histoire des arts ». Sur les débuts de la (...)

20On a vu que Gradhiva était aussi le nom d’une équipe de recherche constituée autour de Jean Jamin en 1985-1986, dans le cadre du musée de l’Homme puis de la RCP. Ainsi, ce groupe se nomme d’après la revue qu’il a l’ambition de créer – un choix qui suggère que cette création, longuement annoncée dans le projet de RCP23, est bien l’un de ses principaux objectifs. Jusqu’en 1990, l’organigramme de la revue comprend un comité de direction composé de trois anthropologues (Michel Izard, Jean Jamin et Michel Leiris), un conseil de rédaction dont les membres sont renouvelés régulièrement, des « membres correspondants » appartenant pour la plupart au réseau international que Jean Jamin s’est constitué (notamment James Clifford et Paul Rabinow pour les États-Unis, Jacques Hainard pour la Suisse, Nélia Dias pour le Portugal), une secrétaire de rédaction (Catherine Krantz). Jean Jamin est directeur de la publication. Après la mort de Leiris, le comité de direction se réduit à une direction unique assurée par Jean Jamin, puis par Françoise Zonabend à partir de 1997. En 2005, en raison des problèmes financiers de l’éditeur, Jean Jamin cède gracieusement le titre, dont il était propriétaire, au musée du quai Branly. La nouvelle série de Gradhiva devient alors, selon son sous-titre, une « revue d’anthropologie et de muséologie » ; Françoise Zonabend reste à la direction jusqu’en 2006 et il faut attendre 2009 pour que s’opère un tournant éditorial majeur, comme le suggère le nouveau sous-titre adopté à cette date : « anthropologies des arts24 ».

21Dès sa création, Gradhiva publie, dans des rubriques séparées et dans le champ d’étude qui est le sien, des articles, des documents d’archives (accompagnés d’un appareil critique) ainsi que des informations scientifiques et documentaires (séminaires, colloques, expositions, entretiens, comptes rendus d’ouvrages, fonds d’archives). Traitées comme des documents, de nombreuses photographies, toutes en noir et blanc, complètent les textes plutôt qu’elles ne les illustrent. La majorité des numéros sont des varias, mais les dossiers thématiques prédominent à partir de 1998. Jean Jamin en introduit d’ailleurs deux : « Musées d’ici et d’ailleurs » (Jamin 1998) et, en collaboration avec Zonabend, « Archives et anthropologie » (Jamin et Zonabend 2001-2002). Ce second dossier est l’aboutissement, seize ans après la fondation de la revue, du travail pionnier mené par Jean Jamin pour intéresser les anthropologues aux archives de leur discipline. Utilisées jusqu’alors comme de simples sources, ces archives – dont les auteurs de ce numéro interrogent la constitution, la spécificité, la diversité et le classement – sont élevées au rang d’objets d’étude et de questionnement épistémologique.

22À la revue est adossée la collection « Cahiers de Gradhiva » publiée par le même éditeur, Jean-Michel Place, et fondée là encore par Jean Jamin et Michel Leiris. Les deux chercheurs la conçoivent comme le prolongement direct de la collection « Les hommes et leurs signes » qu’ils dirigeaient avec Copans entre 1978 et 1984, aux éditions Le Sycomore. La trentaine d’ouvrages publiés entre 1987 et 2007 dans les « Cahiers de Gradhiva » sont en majorité des rééditions critiques de livres et de périodiques anciens ou épuisés qui ont marqué l’anthropologie, ou qui ont contribué à la façonner depuis ses origines ; mais la collection comprend également des études ethnologiques, des correspondances et des biographies inédites.

  • 25 Sur l’action éditoriale de Jean Jamin à L’Homme, voir : Digard 2022 ; Jolly et al. 2022 : 26-27.

23Si Jean Jamin quitte la direction de Gradhiva en 1997, c’est pour prendre la succession de Jean Pouillon et devenir secrétaire général de L’Homme, revue qui joue un rôle central en anthropologie depuis sa création en 1961 et qu’il ouvre, jusqu’à son départ en 2015, à l’histoire de l’anthropologie, à la publication critique d’archives et à de nouveaux champs d’études25.

Les chemins de traverse de Jean Jamin

24Au-delà de l’histoire de l’anthropologie, plusieurs thèmes traversent l’œuvre de Jean Jamin, et bien qu’il ne soit pas le pionnier de l’ensemble de ces champs d’étude, il en est l’un des contributeurs les plus originaux. Il ne cesse en effet de croiser ou confronter le proche et le lointain, l’histoire ancienne et le contemporain, le « classique » et le populaire, la fiction et la vérité, le texte et l’image, la littérature et l’anthropologie. Ces recherches transversales peuvent être regroupées sous trois grandes entrées – le secret, l’écriture et la musique – et elles ont toutes un lien avec l’histoire ou les goûts personnels de celui qui les mène.

Le secret et ses pièges

25Pour sa première enquête de terrain en 1971-1972, Jean Jamin choisit de travailler dans sa région natale, les Ardennes, sur une technique de piégeage : la tenderie aux grives. L’ouvrage tiré de cette recherche (Jamin 1974, 1979) montre que cette activité solitaire, discrète et menacée – qui repose elle-même sur la dissimulation (des pièges) – est volontairement entourée de secrets pour garder à distance ses éventuels détracteurs et pour protéger le savoir ou le savoir-faire des tendeurs. Vis-à-vis de ses interlocuteurs, l’ethnologue, sur ce terrain, se trouve donc à la fois piégeur, pour « capturer » des informations, et piégé par des paroles énigmatiques et par des secrets qui sont autant de miroirs aux alouettes. Dans sa contribution à ce numéro, Julien Bondaz analyse cette réversibilité des positions en examinant l’usage de la métaphore du piège dans les écrits de Jean Jamin.

  • 26 Paulme (1971 : 22), citée par Jamin (1977 : 99).

26Entre 1972 et 1974, celui qui était jusqu’alors un anthropologue du proche, séjourne deux ans chez les Sénoufo de Côte d’Ivoire afin d’étendre ses recherches sur la transmission du savoir aux secrets initiatiques entourant la « naissance à l’âge d’homme26 ». Dans Les Lois du silence : essai sur la fonction sociale du secret (1977), il conclut au terme d’une démarche comparative que le secret, fondé sur des processus d’accumulation, de confiscation et de rétention, a une fonction de distanciation, mais aussi une valeur hiérarchique, en particulier en Afrique. Le secret initiatique y est un leurre qui, en organisant une hiérarchie des savoirs, vient souligner, renforcer et légitimer des positions de pouvoir. Éric Jolly, dans ce numéro, s’inspire de cette analyse, mais aussi des travaux de Jean Jamin sur la mission Dakar-Djibouti : il démontre que les présumés secrets arrachés aux informateurs dogon ne sont que des illusions produites par les enquêteurs eux-mêmes en raison de leur position d’autorité et de leur méconnaissance des rapports de pouvoir régissant les règles du dire.

27Dans les publications de Jean Jamin sur l’histoire de l’ethnologie française, la question du secret resurgit à plusieurs reprises pour souligner la tendance des ethnologues africanistes des années 1930 à privilégier la dimension cachée des sociétés étudiées, en considérant ces « zones secrètes » comme la clé de décryptage des institutions (Jamin 1982d : 86-87, 1996 : 41). Par la suite, les réflexions de Jean Jamin glissent du secret comme leurre ou comme outil de pouvoir aux secrets de famille, d’abord à la faveur de ses études sur William Faulkner ou de ses travaux d’édition des œuvres de Michel Leiris, puis de façon beaucoup plus personnelle dans son dernier livre, Tableaux d’une exposition : chronique d’une famille ouvrière ardennaise sous la IIIe République (2021). Dans cet ouvrage, tout à la fois roman, biographie, texte ethnographique et chronique historique et sociale, Jean Jamin reconstitue son histoire familiale sur un mode fictionnel en prenant comme point de départ un secret fondateur : l’abandon à la naissance de son arrière-grand-mère. Au lieu d’instaurer une distance entre les membres de cette famille, ce secret leur sert de lien en transformant une aïeule « hors normes » en « mère fondatrice » (Jean Jamin, dans ce numéro).

Fiction, littérature, écriture

28Il est difficile de ne pas voir dans ces Tableaux d’une exposition l’aboutissement d’un parcours qui aura d’abord conduit Jean Jamin à s’intéresser à des fictions écrites par d’autres. C’est en effet la fiction, et tout particulièrement le roman, qui constitue le point d’entrée majeur de ses réflexions sur anthropologie et littérature. Il s’en explique dans plusieurs articles ou avant-propos : il ne s’agit pas pour lui d’envisager les textes littéraires comme des sources en vue de mieux comprendre un « contexte », ni – à la différence de Daniel Fabre, qui fut un interlocuteur et un compagnon d’explorations pendant de longues années – de proposer une « anthropologie de la littérature » (qui prendrait pour objet la création littéraire comme une activité symbolique, à la fois individuelle et sociale), mais de partir d’une expérience singulière, la lecture de l’œuvre romanesque, et d’en tirer les leçons pour l’anthropologie. C’est en effet « en tant qu’anthropologue » que Jean Jamin aborde la littérature (Jamin 2018 : 15). Que faut-il entendre par là ? Que la création est l’occasion, pour le romancier, de « variations imaginaires » (selon une formule empruntée à Maurice Merleau-Ponty, que Jean Jamin chérissait) et d’une « dilatation des rapports sociaux […], au regard de laquelle ils recevront une signification neuve ou feront apparaître un ordre caché » (ibid. : 16). C’est cette foi dans la puissance d’élucidation de la variation, dans le pouvoir de la « feintise », « acte de langage […] qui consiste à faire comme si pour donner à voir autrement » (Fabre et Jamin 2012 : 581), qui guide les analyses proposées par Jean Jamin des œuvres de Victor Segalen, Herman Melville, Alexandre Dumas, Georg Büchner, William Shakespeare et, bien sûr, Faulkner.

29La « chronique familiale » des Tableaux d’une exposition constitue ainsi une expérimentation en propre des pouvoirs révélateurs de la variation fictionnelle, éclairée par la démarche ethnographique, comme le met en lumière le « making of » inédit du livre. À l’opposé de toute approche « réaliste » qui verrait dans l’œuvre une somme d’informations sur le réel, c’est donc en tant qu’expérience du simulacre que celle-ci importe à l’anthropologue. Et c’est en fidélité à cette « magie du vraisemblable » qui obsédait Jean Jamin, que James Clifford s’attarde sur le « réalisme (im)possible » de Michel Leiris : le réalisme ici ne désigne nullement un objectif à atteindre mais la figuration d’une tension entre un désir de dire le réel et les forces contradictoires qui interdisent sa réalisation – et dont il faut également rendre compte. Cette passion pour l’œuvre écrite, les tensions qui l’habitent et leurs effets sur le lecteur expliquent, en retour, que Jean Jamin ait négligé une littérature orale obéissant à de tout autres principes, comme le montre ici Vincent Debaene.

Jean Jamin, photographie de la pose d’un lacet à terre, bois de Haybe (Ardennes), mars 1972. Tirage sur papier baryté monté sur carton, inv. PP0087095.

Jean Jamin, photographie de la pose d’un lacet à terre, bois de Haybe (Ardennes), mars 1972. Tirage sur papier baryté monté sur carton, inv. PP0087095.

© musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris.

Jean Jamin, photographies d’une étape initiatique du pɔ sénoufo (Côte d’Ivoire), circa 1973.

Jean Jamin, photographies d’une étape initiatique du pɔrɔ sénoufo (Côte d’Ivoire), circa 1973.

Fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.

  • 27 Cette formule combine deux affirmations de Clifford Geertz. Sur la réception française de l’anthrop (...)

30Malgré le titre donné au recueil de 2018, il ne se dégage donc pas des travaux de Jean Jamin un propos général sur la « dimension anthropologique » de la littérature, encore moins une théorie des rapports entre ethnologie et littérature, mais une mise à profit, au service du questionnement anthropologique, de l’expérience d’« estrangement » et de déplacement que constitue la lecture (ou la représentation, pour l’opéra et le théâtre). Ceci explique aussi ses réticences à l’endroit du tournant textualiste de l’ethnologie nord-américaine des années 1980. En dépit de son amitié avec James Clifford et de ses échanges avec George Marcus, fondés sur un intérêt commun pour l’histoire de la discipline, ses archives et ses non-dits, Jean Jamin reste un « moderne », confiant dans la littérature comme force d’ébranlement ; il ne fut jamais un postmoderne : qu’il s’agisse de littérature ou d’ethnologie, il se défie de l’analyse rhétorique et poétique des discours qui lui semble privilégier indûment le médium au détriment de l’objet visé. S’il s’est très tôt intéressé à l’écriture du « texte ethnographique » (Jamin 1985), se faisant le passeur en France des interrogations qui traversaient l’anthropologie états-unienne de l’époque (notamment dans Gradhiva), il a d’emblée exprimé ses réserves à leur égard : considérer « la culture comme texte [et] l’ethnographe comme auteur » lui apparaît comme « une idée provocante mais quelque peu approximative27» (ibid. : 16). Soucieux de maintenir l’intégrité de l’ethnologie et de la définir par son ambition à dire le vrai, il refuse de « réduire la possibilité d’une démarche aux risques qu’elle encourt en s’accomplissant » et « la scientificité d’une discipline au seul respect de principes déontologiques » (ibid. : 22). De concert avec Paul Rabinow (Rabinow 1985), il invite plutôt à reconstituer la généalogie de ces nouvelles préoccupations : « comment et à quelles conditions s’est opéré ce passage du hors-texte au texte puis à l’hypertexte » (Jamin 1985 : 17). Pour ce défricheur du passé de la discipline, familier de ses archives, ce ne sont pas seulement les pratiques d’écriture mais aussi les questionnements implicites auxquels elles entendent répondre qui doivent être ressaisis dans leur historicité.

La musique en tête

31La musique et la littérature, mais aussi le cinéma qui est une conjugaison de l’une et de l’autre avec l’image, sont trois domaines d’expression que Jean Jamin a saisis dans une même perspective anthropologique – un choix épistémologique qu’il éclaire à travers la réalisation de deux diaporamas, dont l’un, portant sur l’œuvre de William Faulkner, est analysé ici par Michèle Coquet. « La musique […] n’est pas chez lui un fond de décor » – écrit Jean Jamin (Jamin 2011 : 124), la plaçant, telle une « clef de voûte » (Parent 2022 : 49), au centre de son ouvrage sur l’écrivain. Dans ses propres écrits, la musique n’est pas non plus un « fond de décor » : elle y participe pleinement, soit de manière explicite en tant qu’objet de recherche – le jazz avant tout, la chanson, l’opéra – soit, plus subrepticement, par le fréquent recours au vocabulaire musicologique pour expliciter les subtilités et les détours de sa pensée ou donner chair sonore à ses expériences sensorielles ; de même qu’il utilise fréquemment le lexique cinématographique pour rendre compte de ses expériences visuelles. Et surtout la musique nourrit certaines de ses amitiés, entre autres avec Michel Leiris, André Schaeffner ou Patrick Williams.

  • 28 Sur la figure de Renschaff et, plus généralement, sur l’allégorie de la brocante et le rapport à la (...)
  • 29 Qui firent l’objet d’un séminaire dirigé avec Patrick Williams, à EHESS, durant les années 2000.
  • 30 Voir à ce sujet son analyse des chants d’Ophélie, la malheureuse épouse de Hamlet, inspirés de ball (...)

32Jean Jamin découvre le jazz à l’adolescence, dans sa ville natale, Charleville-Mézières, grâce aux disques vinyle écoutés à l’abri de cette « chambre acoustique » que constituait la camionnette branlante d’un brocanteur un peu manouche, Alfred Renschaff (Jamin 2018 : 279-28228), une musique de révélation, de libération et de rébellion pour cette génération de l’après-guerre. La passion du jazz, qu’il pratiqua lui-même à la batterie, irrigue en réalité nombre de ses travaux : elle est, chez lui, indissociable de sa réflexion sur l’anthropologie et l’histoire de l’ethnologie. Le jazz, précise-t-il, est un objet culturel qui « a inspiré un engouement tel que maints chercheurs de l’anthropologie française ont reconnu devoir à sa découverte, au début des années 1920, une stimulation si ce n’est une motivation dans le choix de leur carrière ethnographique » (Jamin et Williams 2010 : 31-32 ; Jamin 2015 : 84) ; l’arrivée du jazz en Europe, rappelle-t-il encore, fut en effet quasi contemporaine de la naissance de l’ethnologie de terrain. Il montre comment, dans les années 1930, le jazz, musique de l’altération et de l’altérité, et l’ethnologie (celle de l’Afrique principalement) importent « la différence dans le même et de l’ailleurs dans le proche » (Jamin et Williams 2010 : 22-26), ou, selon les mots de Michel Leiris, cet « autre qui n’est pas tout à fait autre qui apparaît en vous » (Jamin 2015 : 86), un processus sur lequel revient Marc Chemillier dans ce numéro. Dans un même mouvement, jazz et ethnologie ont ainsi favorisé le surgissement de la modernité dans la création musicale – Darius Milhaud, Igor Stravinsky, Éric Satie –, artistique – les cubistes –, et littéraire – Blaise Cendrars. Un livre, Une anthropologie du jazz (Jamin et Williams 2010), consacre ces recherches29. L’histoire et la dimension culturelle du jazz y sont revisitées par une analyse anthropologique qui éclaire à la fois la conception du monde et la critique de l’ordre social au fondement de ce genre musical ; les auteurs accordent une large place à l’étude des itinéraires de vie de ses interprètes, notamment celui de Billie Holiday à laquelle Jean Jamin voue une attention particulière (Jamin 2006 et 2010). Ses travaux sur la chanson, qu’il présente comme un « opérateur anthropologique puissant », qu’elle soit ou non de jazz30, procèdent de la même intention d’accéder « aux représentations au sens strict de l’identité, de l’altérité, de l’intimité et de la sensibilité » (Jamin et Séité 2006 : 3 ; Fabre et Jamin 2015 : 8).

Lettre adressée le 28 décembre 1973 par Denise Paulme à Jean Jamin, alors qu’il se trouvait sur le terrain en pays sénoufo.

Lettre adressée le 28 décembre 1973 par Denise Paulme à Jean Jamin, alors qu’il se trouvait sur le terrain en pays sénoufo.

FJJ_SF01_S01_D01_03 © Collège de France. Archives Laboratoire d’anthropologie sociale.

Lettre adressée le 28 décembre 1973 par Denise Paulme à Jean Jamin, alors qu’il se trouvait sur le terrain en pays sénoufo.

Lettre adressée le 28 décembre 1973 par Denise Paulme à Jean Jamin, alors qu’il se trouvait sur le terrain en pays sénoufo.

FJJ_SF01_S01_D01_03 © Collège de France. Archives Laboratoire d’anthropologie sociale.

33Et c’est toujours par le détour de la musique et ce qu’elle suscite chez celui qui l’écoute que Jean Jamin, en anthropologue, interroge le dépaysement, voire la dépossession de soi, provoqué par l’expérience ethnographique et la confrontation avec d’autres manières de penser et de vivre. Dans une perspective similaire, Alfred Adler s’appuie sur une réminiscence musicale éprouvée sur son terrain africain pour explorer, dans ce numéro, le pouvoir de décentrement de la musique et ce qu’il révèle du toujours possible égarement de l’ethnographe.

*

34Le dernier livre de Jean Jamin, Tableaux d’une exposition, invitait à accrocher des paysages, des portraits, des « tranches de vie » au mur d’une « galerie imaginaire », à repenser « les rapports que les personnes entretiennent avec leurs propres mémoire, histoire et passé qui presque toujours s’accompagnent de brisures temporelles, de plans superposés, et s’apparentent plus à un montage cinématographique (ou à un tableau cubiste) qu’à un enchaînement mécanique d’instants ou à un plan cadastral » (Jamin 2021 : 32). C’est ainsi que Jean Jamin a retracé l’histoire de son aïeule et de sa famille, et son « making of », publié dans ce numéro, nous propose de revenir sur les capacités qu’ont la fiction, la musique, le cinéma, à faire varier les perspectives, les angles de vue, les scènes, à exposer certes, mais aussi à placer hors champ. Les textes proposés dans ce numéro sont eux aussi autant de tableaux visant à exposer la vie et les réflexions de Jean Jamin, à proposer un montage (parmi de nombreux autres possibles) qui combine des fragments d’histoires personnelles et des pans de l’histoire de l’anthropologie. Outre ses multiples écrits, Jean Jamin collabora à plusieurs expositions, également conçues comme des montages. L’une des dernières fut celle que le Centre Pompidou-Metz consacra, en 2015, à Michel Leiris. Présentant l’exposition, Jean Jamin note que ce « fut comme si apparaissait soudain une série d’adéquations fortes entre l’écrivain, l’ethnologue, le domicile, le travail, le voyage, l’enquête, les complicités et les liens de camaraderie, les inimitiés aussi (il y en eut), entre la vie et l’œuvre tout simplement, entre la vie de l’homme et l’œuvre de la vie » (Hollier et Jamin 2017 : 14). En concevant ce numéro dans la revue qu’il a fondée avec Leiris, nous avons voulu à notre tour faire apparaître pour lui ces mêmes adéquations. Les tableaux proposés, le montage des textes et des images que permet Gradhiva sont autant d’invitations aux déambulations dans une galerie imaginaire, sur les chemins de traverse ouverts par Jean Jamin.

Le bureau de Jean Jamin dans son appartement parisien, Paris, 2022.

Le bureau de Jean Jamin dans son appartement parisien, Paris, 2022.

Photo Fabrice Melka.

Nous remercions toutes les personnes qui ont contribué à l'élaboration de ce numéro, notamment par la communication de documents photographiques et d'archives inédites: Sophie Assal, James Clifford, Olenka Darkowska-Nidzgorski, Clémentine Deliss, Nélia Dias, Frédéric Dubois, Jacques Hainard, Bernard Knodel, Olivier Jamin, Fabrice Melka, Jean-Christophe Monferran, Jacquelie Rabain-Jamin et Françoise Zonabend.

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2017 « Le texte ethnographique : un dossier précurseur », Études rurales 200 : 52-63.

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Notes

1 Ce nom est emprunté à l’avant-propos d’un dossier paru dans Gradhiva et codirigé par Jean Jamin (voir infra).

2 En grande partie tirées du fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains (Imaf), Humathèque Condorcet, Aubervilliers.

3 Pour diriger cette collection, Jean Jamin fait à son tour appel à trois autres chercheurs : Jean Copans d’abord, puis Alban Bensa et Françoise Michel-Jones.

4 L’ouvrage paraît en octobre 1978, en même temps que Retour aux Dogon, de Françoise Michel-Jones, présenté comme le deuxième titre de la collection.

5 Flyer de présentation de la collection « Les hommes et leurs signes », fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.

6 Quatrième de couverture de l’ouvrage de Robert James Fletcher (1979).

7 De concert avec Will Stober, administrateur à l’université de Birmingham, Jean Jamin mène sur la vie de l’écrivain une longue enquête, qui lui inspira des réflexions similaires à celles de Françoise Zonabend sur Raoul Gain (voir l’entretien dans ce numéro) : « Finalement, je me demande si ce n’est pas la quête qui m’importe, plutôt que son objet, un peu comme le capitaine Delanoe dans le Benito Cereno de Melville… Mais, au fait, n’y-a-t-il pas un peu du nègre Babo dans la vie de Fletcher ? » (Lettre du 28 juillet 1982 de Jean Jamin à Will Stober, fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet, Aubervilliers)

8 En 1981, Jean Jamin est également conseiller scientifique de l’exposition « Voyages et découvertes » au musée national d’Histoire naturelle, pour laquelle il conçoit la section Dakar-Djibouti.

9 Les contributions à cet atelier seront publiées en 1983 dans un numéro de L’Ethnographie intitulé « L’anthropologie : points d’histoire » (sous la direction de Britta Rupp-Eisenreich et Patrick Menget) et en 1984 dans Histoires de l’anthropologie : xvie-xixe siècles, dirigé par Britta Rupp-Eisenreich.

10 Jamin, Projet scientifique pour une demande de création de RCP. Épistémologie et histoire du savoir ethnographique, juin 1985, document dactylographié, p. 4, fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.

11 Jamin, ibid., p. 3.

12 Sur ces séminaires, voir les notes d’information publiées dans les deux premiers numéros de Gradhiva, en 1986 (p. 30) et en 1987 (p. 58).

13 Voir l’article de Bernard Traimond (2017) qui, trente-deux ans plus tard, revient sur ce dossier.

14 C’est le cas de James Clifford, Paul Rabinow, Françoise Zonabend, Jean Jamin et Jean-Claude Galey.

15 Ce colloque, qui fait l’objet d’une note critique dans le premier numéro de Gradhiva, sera à l’origine du recueil Writing Culture: The Poetics and Politics of Ethnography (1986), dont Jean Jamin propose une recension dès le deuxième numéro.

16 Citons notamment Marc Abélès, Christian Bromberger, Philippe Descola, Nélia Dias, Marie-Paule Ferry, Jean-Claude Galey, Gérard Lenclud, Patrick Menget, Anne-Christine Taylor, Françoise Zonabend.

17 Voir Jamin, Projet scientifique…, op. cit., p. 6, 10-11.

18 Document dactylographié de vingt-trois pages, fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet, Aubervilliers. Ce texte est partiellement repris et publié en 1988 sous le titre « L’histoire de l’ethnologie est-elle une histoire comme les autres ? », et Nélia Dias s’y réfère longuement dans l’hommage qu’elle consacre à son collègue et ami (2022 : 17-18).

19 Perçu par les historiens des sciences comme une tentative de les évincer de l’historiographie de la discipline, ce rapport préliminaire de 1985 suscite aussitôt les critiques de Claude Blanckaert, du Centre Alexandre-Koyré, qui rédige un « Rapport sur le rapport » (document dactylographié de sept pages, vers 1986, fonds Jean-Jamin, Imaf, Humathèque Condorcet, Aubervilliers). Gradhiva ouvrira néanmoins ses colonnes aux travaux du groupe de recherche « Histoire de l’anthropologie » dirigé par le même Claude Blanckaert.

20 Bonte et Izard 1991. Jean Jamin est membre du comité éditorial de cet ouvrage.

21 Sur la création de la revue et sur le choix de son nom, voir : Jamin 1987a ; Bondaz et al. 2016 : 208-211.

22 Sur ces deux revues en rupture ou proches d’un surréalisme dont Gradiva fut l’égérie, voir : Jamin 1987b, 1999.

23 Voir le document dactylographié déjà cité en note 10.

24 Un an plus tard, ce sous-titre devient « anthropologie et histoire des arts ». Sur les débuts de la nouvelle série de Gradhiva au musée du quai Branly, voir : Taylor et Charuty 2016.

25 Sur l’action éditoriale de Jean Jamin à L’Homme, voir : Digard 2022 ; Jolly et al. 2022 : 26-27.

26 Paulme (1971 : 22), citée par Jamin (1977 : 99).

27 Cette formule combine deux affirmations de Clifford Geertz. Sur la réception française de l’anthropologie textualiste américaine et le rôle original qu’y joue Jean Jamin, voir : Debaene 2022.

28 Sur la figure de Renschaff et, plus généralement, sur l’allégorie de la brocante et le rapport à la mémoire et au passé dans les travaux de Jean Jamin, voir : Bondaz 2022.

29 Qui firent l’objet d’un séminaire dirigé avec Patrick Williams, à EHESS, durant les années 2000.

30 Voir à ce sujet son analyse des chants d’Ophélie, la malheureuse épouse de Hamlet, inspirés de ballades folkloriques (Jamin 2018 : 137-153).

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Table des illustrations

Titre Photographies d’identité de Jean Jamin, circa 1980.
Crédits Fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 156k
Titre Jean Jamin dans la salle du Département d’Afrique noire du musée de l’Homme, Paris, 1985, DR.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 204k
Titre Affiche du colloque « Anthropology and modernity » qui s’est tenu à Berkeley du 7 au 9 avril 1989 et auquel ont participé Jeanne Favret-Saada, Jean Jamin, Gérard Lenclud et Françoise Zonabend.
Crédits Fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 240k
Titre Couvertures de Gradhiva, entre le premier et le dernier numéro de la série initiale (1986-2003).
Crédits © musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 312k
Titre Jean Jamin, photographie de la pose d’un lacet à terre, bois de Haybe (Ardennes), mars 1972. Tirage sur papier baryté monté sur carton, inv. PP0087095.
Crédits © musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 188k
Titre Jean Jamin, photographies d’une étape initiatique du pɔ sénoufo (Côte d’Ivoire), circa 1973.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 184k
Crédits Fonds Jean-Jamin, Institut des mondes africains, Humathèque Condorcet, Aubervilliers.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 304k
Titre Lettre adressée le 28 décembre 1973 par Denise Paulme à Jean Jamin, alors qu’il se trouvait sur le terrain en pays sénoufo.
Crédits FJJ_SF01_S01_D01_03 © Collège de France. Archives Laboratoire d’anthropologie sociale.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 332k
Titre Lettre adressée le 28 décembre 1973 par Denise Paulme à Jean Jamin, alors qu’il se trouvait sur le terrain en pays sénoufo.
Crédits FJJ_SF01_S01_D01_03 © Collège de France. Archives Laboratoire d’anthropologie sociale.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 236k
Titre Le bureau de Jean Jamin dans son appartement parisien, Paris, 2022.
Crédits Photo Fabrice Melka.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/docannexe/image/7635/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 319k
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Pour citer cet article

Référence papier

Julien Bondaz, Michèle Coquet, Vincent Debaene, Éric Jolly et Marianne Lemaire, « Âges d’homme, hommages. Autour de Jean Jamin »Gradhiva, 37 | 2024, 10-29.

Référence électronique

Julien Bondaz, Michèle Coquet, Vincent Debaene, Éric Jolly et Marianne Lemaire, « Âges d’homme, hommages. Autour de Jean Jamin »Gradhiva [En ligne], 37 | 2024, mis en ligne le 28 février 2024, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gradhiva/7635 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/gradhiva.7635

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