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Chroniques
Comptes rendus d’ouvrages

Claudia Amigo Pino, Apprendre et désapprendre. Les séminaires de Roland Barthes (1962-1977), Louvain-la-Neuve, Academia, 2022, 186 p.

Claude Coste
p. 150-152
Référence(s) :

Claudia Amigo Pino, Apprendre et désapprendre. Les séminaires de Roland Barthes (1962-1977), Louvain-la-Neuve, Éditions Academia, 2022, 186 p.

Texte intégral

1Professeure à l’université de São Paulo, bien connue des chercheurs de l’ITEM, Claudia Amigo Pino est une des principales spécialistes de l’œuvre de Roland Barthes au Brésil. L’ouvrage qu’elle a fait paraître en 2022 est le fruit de nombreuses heures passées à la BnF pour consulter le fonds Barthes, et principalement les archives des séminaires donnés à l’École Pratique des Hautes Études, c’est-à-dire jusqu’à l’élection au Collège de France en 1976 (mais le séminaire à l’EPHE est prolongé jusqu’en 1977). Il existait déjà des études ponctuelles sur tel ou tel séminaire (par exemple, Maria O’Sullivan, « Le discours de l’histoire », Genesis, nᵒ 39, 2014), et plusieurs d’entre eux ont donné lieu à une publication complète au Seuil sous la direction générale d’Éric Marty : Le Discours amoureux en 2007 par Claude Coste, Le Lexique de l’auteur en 2010 par Anne Herschberg Pierrot, Sarrasine de Balzac en 2010 par Claude Coste et Andy Stafford. Si certains de ces séminaires ont abouti à une exploitation éditoriale par Barthes (« Éléments de sémiologie », « Le discours de l’histoire », « L’ancienne rhétorique : aide-mémoire », par exemple), on note une différence importante entre texte et avant-texte, celui-ci étant beaucoup plus développé que celui-là. L’essentiel des notes reste ainsi inédit et le travail de Claudia Amigo Pino se donne comme la première synthèse d’envergure sur un ensemble de plusieurs centaines de pages manuscrites, très denses, ne posant aucun problème de déchiffrement et d’une importance considérable pour la connaissance de Barthes, qu’il s’agisse de sa pratique d’enseignant ou de l’évolution de sa pensée.

2Claudia Amigo Pino distingue deux Barthes qu’elle fait dialoguer ensemble : le Barthes bien connu des Œuvres complètes et un Barthes qu’elle appelle « posthume », et qui correspond aux notes de cours soigneusement conservées par le professeur. Parmi ces séminaires, en dehors de ceux déjà cités, on retiendra en particulier pour leur importance à la fois quantitative et qualitative : « Inventaire de systèmes contemporains de signification (vêtement, nourriture, habitation) » (1962-1964), « Recherches sur la rhétorique » (1964-1966), « Le discours de l’histoire » (1966-1967), « La notion d’idiolecte : premières questions, premières recherches » (1970-1971), « Dix ans de sémiologie : la théorie du texte » (1971-1972), « Les problèmes de la thèse et la recherche. La notion de modernité. Analyse de “rapport sur un cas de paranoïa à l’encontre de la théorie psychanalytique” » (1972-1973). Claudia Amigo Pino rattache le « Séminaire Flaubert » donné à Paris vii en 1975 à la série des séminaires à l’EPHE : elle y voit un exemple d’émancipation à l’égard de la doxa, Barthes analysant Bouvard et Pécuchet comme un exemple inouï de langage « acratique », par opposition au langage « encratique » dominé par la volonté de pouvoir. Dans le dernier chapitre de son livre, Claudia Amigo Pino tente avec précaution de reconstituer les grandes lignes du dernier séminaire consacré aux « Problèmes d’interprétation à l’opéra » et à « La rature », dont il ne reste quasiment aucune trace. Elle montre, à propos de la rature, combien Barthes apparaît comme un des précurseurs de la critique génétique.

3Exposée avec force et clarté, la problématique générale du livre s’impose avec une grande pertinence. Organisant son développement en deux parties (la première consacrée aux principes fondamentaux de la pratique enseignante, la seconde à l’examen chronologique de chaque séminaire), Claudia Amigo Pino se montre très convaincante quand elle met en évidence le rôle central de la rhétorique chez Barthes, même si les textes publiés (en particulier, « L’ancienne rhétorique : aide-mémoire ») n’en font pas état avec la même évidence. Très présente dans son enseignement, à l’origine de pas moins de cinq séminaires, la rhétorique apparaît entre centre et absence dans le cheminement du professeur, de l’intellectuel et de l’écrivain. Sémiologue revendiqué à ses débuts, fasciné par la linguistique et l’œuvre de Saussure, Barthes va-t-il rompre avec un engagement qui ne le satisfait plus vraiment à la fin des années 1960 ? Selon Claudia Amigo Pino, Barthes ne cesse de se présenter et de se penser comme un sémiologue (la chaire au Collège de France est une chaire de sémiologie littéraire), et l’interrogation sur le signe reste une préoccupation essentielle de sa pensée. Les notes de séminaire montrent seulement une évolution en trois temps (le projet sémiologique, le projet rhétorique, le projet magique) qui correspondent moins à un renoncement qu’à un renouvellement de la sémiologie, précisément grâce à l’importance que prend la rhétorique.

4Dans un premier temps, Barthes est soucieux de dégager un code commun aux différents modes de communication ; mais cette entreprise montre rapidement ses limites, parce que l’approche strictement linguistique manque l’ensemble des connotations contenues dans un message, et néglige les effets produits sur le consommateur (la linguistique saussurienne est incapable de rendre compte du plaisir gustatif). Autrement dit, la sémiologie d’inspiration linguistique s’intéresse uniquement au code, à la langue, et par-là même néglige la parole, produite par un énonciateur à l’intention d’un destinataire inséré dans un contexte culturel et social. C’est ainsi que la rhétorique – et tout particulièrement la rhétorique aristotélicienne – apparaît comme la nouvelle étape pour penser les diverses formes de relation au sein d’une société. Grâce à l’enthymème, ce syllogisme incomplet qui laisse à l’interlocuteur le soin de compléter le raisonnement, grâce à la notion toute classique de vraisemblable (ce qui est culturellement attendu), la rhétorique pour le meilleur (l’importance accordée à l’interlocuteur) et pour le pire (le règne de la doxa) s’offre comme le moyen privilégié de renouveler la lecture des signes. Comme la tragédie, la rhétorique est avec ses propres moyens une « voie d’intégration », une forme de contrat social qui privilégie la fiction, de préférence au réel et à la vérité.

5La dernière étape correspond ainsi aux « années magiques : 1972-1976 ». Voici comment le séminaire de 71-72, « Dix ans de sémiologie : la théorie du texte », présente cette nouvelle ambition :

Magique. J’appelle ainsi tout langage (toute pratique) qui assume la puissance du langage, soit pour la travailler, soit pour la mettre en scène, soit pour l’analyser sans cependant s’y percer (sic) extérieurement (≠ dogmatisme linguistique) : efficiences, déplacements, persuasions, séductions. Relation à l’interlocuteur : érotique.

6On comprend dès lors l’admiration de Barthes pour l’œuvre de Benveniste :

Or, il y a dans le discours de B[enveniste] des traces d’engagement magique : idée obsédante de la puissance du langage, fondateur à la fois du sujet et de la société : le sujet n’est jamais que social et le sujet social n’est jamais que linguistique.

7Cette toute-puissance du langage est double : elle constitue le sujet et, en même temps, elle lui permet d’agir sur le monde grâce au pouvoir transformationnel des mots. On comprend donc comment cette mutation de la sémiologie, la valorisation de la rhétorique comme interlocution et volonté de faire effet, conduit tout naturellement à la littérature comme moyen de se réapproprier le code et de créer un espace de liberté. C’est ainsi, comme le souligne Claudia Amigo Pino, que Barthes prône « une nouvelle vision de la politique ayant la littérature au centre : une politique de la littérature, ou de la littérature politique » (p. 118). Il convient enfin de ne pas oublier la musique, véritable défi lancé à la sémiologie, quand, par le « frisson du sens », elle échappe à la fois au formalisme et à la monosémie de la communication orale : « immense métaphore infinie, mais vide ou remplie par tout, c’est-à-dire, pansémique (Sém. 63-64, II, p. 113) ».

8La littérature devient ainsi le principal modèle d’une forme réussie d’enseignement. Il s’agit donc à la fois d’« apprendre » (de constituer un savoir) et de « désapprendre », c’est-à-dire de renoncer au dogmatisme et à la position de maîtrise. Dans la première partie de son livre, Claudia Amigo Pino énumère les grands principes d’une didactique qui repose sur trois fantasmes pleinement assumés : la recherche collective, la figure du maître zen qui montre plus qu’il n’explique, et la métaphore du furet, qui renvoie à la circulation de la parole dans un espace où le souci de la différence transcende toute forme de conflit. En effet, comme le souligne Claudia Amigo Pino, « ce désapprentissage de Barthes n’est qu’une autre forme de connaissance, la connaissance littéraire » (p. 168).

9Le livre de Claudia Amigo Pino est un travail essentiel pour comprendre non seulement la pratique du séminaire, mais son articulation avec l’écriture des livres, selon une relation complexe, à la fois attendue (la filiation d’un cours à un livre) et contrapuntique, quand le séminaire nourrit une passion pour la rhétorique qui dialogue sans le dire explicitement avec la totalité de l’œuvre publiée. Reste justement à évoquer la question de la publication d’inédits aussi importants pour la compréhension de la pensée de Barthes – question à laquelle Claudia Amigo Pino ne fait qu’allusion. Pourquoi ne pas envisager des publications partielles en revue ou en ligne (le site roland-barthes.org par exemple) ; pourquoi en particulier ne pas envisager un volume imprimé rassemblant tous les textes relatifs à la question rhétorique, dont on a mesuré la si grande importance ? Claudia Amigo Pino s’en imposerait alors comme l’indispensable maître d’œuvre.

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Pour citer cet article

Référence papier

Claude Coste, « Claudia Amigo Pino, Apprendre et désapprendre. Les séminaires de Roland Barthes (1962-1977), Louvain-la-Neuve, Academia, 2022, 186 p. »Genesis, 56 | 2023, 150-152.

Référence électronique

Claude Coste, « Claudia Amigo Pino, Apprendre et désapprendre. Les séminaires de Roland Barthes (1962-1977), Louvain-la-Neuve, Academia, 2022, 186 p. »Genesis [En ligne], 56 | 2023, mis en ligne le 30 octobre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/genesis/8608 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/genesis.8608

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Auteur

Claude Coste

CY Cergy Paris Université.

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