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Chroniques
Comptes rendus d’ouvrages

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet ; Un amour de Swann, suivi de L’Indifférent, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet et Francesca Lorandini ; À l’ombre des jeunes filles en fleurs, édition établie, présentée et annotée par Julie André, LGF, coll. « Le Livre de poche classique », 2022.

Francine Goujon
p. 149-150
Référence(s) :

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet ; Un amour de Swann, suivi de L’Indifférent, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet et Francesca Lorandini ; À l’ombre des jeunes filles en fleurs, édition établie, présentée et annotée par Julie André, LGF, coll. « Le livre de poche. classique », 2022.

Texte intégral

1Matthieu Vernet coordonne pour « Le livre de poche classique » une nouvelle édition de À la recherche du temps perdu, annoncée à l’occasion du centenaire de la mort de Proust, et dont les sept tomes seront parus en 2027. Ainsi s’affirme la vitalité des études proustiennes et l’intérêt accordé aux manuscrits, dont certains, comme Les Soixante-quinze Feuillets, récemment édités par N. Mauriac Dyer, étaient quasi-inconnus. Les trois volumes déjà publiés de cette édition de la Recherche paraissent sous des couvertures illustrées par des tableaux de Vallotton. Les deuxième et troisième de couverture portent des reproductions d’épreuves ou de manuscrits, retrouvant, sous une forme aujourd’hui moins mystérieuse, un des traits de l’édition de poche de 1966. Chaque volume fournit un « dossier » de quelques textes préliminaires : pour Du côté de chez Swann, les quatre articles publiés dans Le Figaro entre le printemps de 1912 et celui de 1913, pour Un amour de Swann, une nouvelle de 1896, L’Indifférent, pour les Jeunes filles, un texte donné en prépublication à la NRF au printemps de 1914.

2Dans son introduction à Du côté de chez Swann, M. Vernet affirme l’importance de l’histoire culturelle en faisant de 1913 une année prodigieuse, selon le mot d’A. Compagnon, qui l’avait appliqué à 1966, pour l’abondance et la radicale nouveauté de sa production littéraire et artistique. Cherchant « des signes avant-coureurs » du grand œuvre, il note que Jean Santeuil, « roman autobiographique », a été écrit « en pleine affaire Dreyfus » et en porte la marque. Il affirme que les traductions d’œuvres de Ruskin, « somme toute secondaires », étaient essentielles dans la voie qui mena Proust au grand roman. Parmi les jalons identifiés comme tels, l’écriture de « Sentiments filiaux d’un parricide » fonctionne comme « un catalyseur ». Des articles et de brefs manuscrits de cette période signalent le retour de Proust à l’écriture après la mort de sa mère. Viennent ensuite Les Soixante-quinze Feuillets, autre « roman autobiographique », le « Carnet 1 » et le Contre Sainte-Beuve. Selon M. Vernet, le passage des feuilles volantes aux cahiers de brouillon fait que rapidement la matière « prend », selon le mot de Barthes. Il adopte, sans insister, la théorie de Claudine Quémar sur le caractère fondateur du principe de remémoration. Proust écrivant « prend conscience du fait que le roman peut illustrer par l’exemple un discours critique », exprimé par les personnages : Mme de Villeparisis pour Sainte-Beuve, le duc de Guermantes pour Balzac. C’est avec la création du marquis de Gurcy, écrit M. Vernet sans détailler, que « le roman condamne l’essai ». Au printemps de 1909, le récit doit se terminer par une conversation entre le narrateur et sa mère. Un an plus tard, Proust choisit une nouvelle fin : le « Bal de têtes ».

3Suivent les étapes de la marche vers la publication : d’abord la version suivie et la dactylo de « Combray » à la fin de 1909, puis la reprise et la suite de cette dactylo pendant l’été de 1911. Après des démarches entamées en vain auprès des éditeurs en octobre 1912, Proust, au printemps suivant, contacte Grasset. M. Vernet voit dans la correction des placards d’épreuves « un troisième temps décisif », qui permet à l’écrivain d’avoir une vue d’ensemble de son roman. En juin 1913, Proust décide de terminer le premier volume d’une œuvre désormais tripartite, par le rayon de soleil sur le balcon. À l’automne, au moment des troisièmes épreuves, ce sera la promenade au bois de Boulogne qui clora ce volume. Suit une analyse du « sentiment d’égarement dans l’œuvre », le roman plaçant son lecteur dans le même état de désorientation que le dormeur éveillé du texte. M. Vernet montre enfin comment Proust s’est « classicisé par la petite porte », notamment grâce à la politique de Gallimard, et comment il s’est émancipé de la figure d’écrivain « pour l’aristocratie ». De cette introduction très claire on pourrait extraire des points à discuter : la notion de « roman autobiographique », le lien entre être traducteur et être traducteur de soi-même. Mais ce travail ne saurait se ramener à des discussions de spécialistes. Il s’agissait de rendre des questions de génétique accessibles à un grand nombre de lecteurs, et cet objectif est atteint.

4L’introduction à Un amour de Swann, publié d’emblée à la fois dans Du côté de chez Swann et isolément, développe une réflexion sur la spécificité de ce « chapitre-devenu-livre ». M. Vernet et Fr. Lorandini notent d’abord que la création du personnage de Swann nourrit le projet Sainte-Beuve : Swann, multiple, n’est jamais où on l’attend. La connaissance qu’a de lui la famille du narrateur ne permet nullement de le cerner. Les points communs qu’il a avec le héros, exclusif et jaloux comme lui, sont traités « sur le modèle de l’exégèse biblique », inspiré de Ruskin. Swann apparaît comme « une sorte de prophète incomplet », un précurseur mort avant la révélation complète, comme Moïse, que convoque la comparaison d’Odette avec sa femme, Zéphora. Proust « voit dans la préfiguration biblique le modèle de la réussite esthétique ». C’est le narrateur qui, accomplissant ce que Swann avait entrevu, écrira l’œuvre capitale. Quant au destin éditorial d’Un amour de Swann, les éditeurs notent que c’est la seule partie du roman jamais vendue « en club », après que Gallimard l’eut publiée à part, dans une édition illustrée, dès 1930. L’adresse du narrateur à Charles Swann, dans La Prisonnière, donne lieu à une hypothèse stimulante : Un amour de Swann serait-il « un roman que le héros de la Recherche aurait écrit plus jeune » comme, pour Proust, Les Plaisirs et les Jours, auquel le narrateur fait aussi allusion ?

5Dans son introduction à À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Julie André part du retentissement « paradoxal » de cette partie du roman que son auteur définissait comme « un intermède languissant ». Proust s’y fait, selon Mme Daudet, « l’historiographe d’une époque ». Le roman « tient en effet », écrit Julie André, « la chronique du Paris 1900 », intègre ses avancées techniques et ses nouvelles pratiques sociales, illustrées par le fait qu’en villégiature le héros ne fréquente pas moins de trois Guermantes. Tous les arts, majeurs et mineurs, de l’époque y sont représentés. Dans l’existence du héros, c’est le temps de l’adolescence. Conformément au « motif structurant » annoncé dans le titre, les femmes y tiennent une place prépondérante et on y rencontre « beaucoup d’écrivaines et d’artistes féminines, fictives ou réelles ». La bande des jeunes filles qui inspire le titre apparaît paradoxalement très tard (cependant Gilberte les a précédées). Une construction savante fait que le roman s’ouvre par un retournement qui montre Swann très différent de ce qu’il était dans le premier volume. D’autres retournements suivront, faisant des Jeunes filles un roman sur la lecture des êtres et du monde, mais aussi des livres ; le héros rencontre Bergotte, s’interroge sur la manière de lire de Mme de Villeparisis. Prenant ses distances par rapport à Norpois et à Charlus, il est initié par Elstir qui lui explique « comment être le véritable peintre de la vie moderne » et lui révèle aussi « l’ambiguïté intrinsèque des êtres et des choses ».

6Julie André traite ensuite de la publication complexe des Jeunes filles, remontant de l’édition de luxe de 1920, qui a servi à établir le texte de la présente édition, aux jeux d’épreuves précédents, dispersés pour les « planches » jointes à l’édition de 1920. Elle note les épisodes empruntés à Jean Santeuil, ceux que Proust a élaborés dans les cahiers de brouillon, le rôle d’Albertine, née de la liaison avec Agostinelli et « principe d’action » du roman, l’importance accordée, dans les ajouts, au langage de chaque personnage. Elle conclut en montrant que le héros-narrateur apparaît parfois à l’œuvre dans le roman et cite avec raison une métaphore de Léon Daudet, celle de « la tapisserie […] vue à l’envers ».

7L’annotation est riche et abondante, dans les limites permises par le format de l’édition. Elle est aussi accordée au temps présent, appuyée sur des études récentes, et s’adaptant aux attentes de publics divers. On y trouve l’explication d’expressions anciennes ou littéraires (« être réduit à quia ») et l’indication de la prononciation réputée correcte de « La Trémoille », mais elle fournit avant tout d’utiles précisions sur les faits culturels de l’époque, allant des rôles dans lesquels se spécialisaient les acteurs aux règlements concernant la présence de crucifix dans les bâtiments publics. On y trouve le texte exact de Dumas fils donnant la recette de la salade japonaise, comme l’explication de la technique des fonds d’or de Fra Angelico. Un tissu serré de renvois internes au roman et de références aux œuvres de jeunesse, aux Essais, à la correspondance et aux manuscrits donne les moyens d’une réflexion sur la genèse.

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Pour citer cet article

Référence papier

Francine Goujon, « Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet ; Un amour de Swann, suivi de L’Indifférent, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet et Francesca Lorandini ; À l’ombre des jeunes filles en fleurs, édition établie, présentée et annotée par Julie André, LGF, coll. « Le Livre de poche classique », 2022. »Genesis, 56 | 2023, 149-150.

Référence électronique

Francine Goujon, « Marcel Proust, Du côté de chez Swann, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet ; Un amour de Swann, suivi de L’Indifférent, édition établie, présentée et annotée par Matthieu Vernet et Francesca Lorandini ; À l’ombre des jeunes filles en fleurs, édition établie, présentée et annotée par Julie André, LGF, coll. « Le Livre de poche classique », 2022. »Genesis [En ligne], 56 | 2023, mis en ligne le 30 octobre 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/genesis/8578 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/genesis.8578

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Auteur

Francine Goujon

ITEM-CNRS.

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