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Chroniques
Comptes rendus d’ouvrages

Kathryn Sutherland, Why Modern Manuscripts Matter, Oxford, Oxford University Press, 2022, 273 p.

Flavie Épié
p. 147-149
Référence(s) :

Kathryn Sutherland, Why Modern Manuscripts Matter, Oxford, Oxford University Press, 2022, 273 p.

Texte intégral

1Le récent ouvrage de Kathryn Sutherland, Why Modern Manuscripts Matter, annonce dès le seuil de la lecture sa qualité de manifeste défendant l’importance que revêtent ces curieux objets que sont les manuscrits modernes. Au carrefour de la critique génétique et des études culturelles, le volume s’attache à mettre en évidence la manière dont l’analyse des manuscrits, dans leur matérialité propre, mais aussi leur histoire en tant qu’artefacts et legs, permet d’approfondir notre connaissance de processus créatifs idiosyncratiques, représentatifs de leur auteur et inscrits dans leur époque, tout en interrogeant notre rapport à la constitution d’un patrimoine littéraire matériel. Tantôt débris mis au rebut, tantôt objets d’art mis en vente ou trésors chéris, les manuscrits, comme Sutherland le rappelle, ne sont que de vieux papiers. De vieux papiers qui, si tant est qu’ils traversent les âges pour nous parvenir et que nous puissions les consulter, ont beaucoup à nous apprendre.

2Partant du constat de notre fascination pour les manuscrits d’écrivains, mais aussi du changement de paradigme majeur quant à notre rapport au support papier que constitue l’ère du numérique, Sutherland nous accompagne dans un parcours qui inscrit les manuscrits modernes dans l’histoire de leur appréhension, oscillant entre le point de vue collectif de l’histoire du droit d’auteur et de la constitution de collections, et ceux, plus individuels, de l’écrivain, de ses collaborateurs, proches et légataires et, in fine, de l’archiviste et de la chercheuse, pour qui ces papiers revêtent tour à tour des fonctions différentes et incarnent des intérêts parfois divergents. L’ouvrage puise la majorité des exemples traités dans la période de prédilection de son autrice, celle du romantisme britannique (1750-1850), témoin de l’avènement du genre romanesque et de l’importante diffusion des livres permise par l’imprimerie. Cette période voit naître un engouement nouveau pour le manuscrit, dont le désordre et l’authenticité s’opposent à la mécanisation d’un texte imprimé reproduit massivement, et dont la préservation et la diffusion disent quelque chose d’une manière nouvelle d’envisager création littéraire et figure de l’auteur. Le destin des manuscrits, documents de travail et de correspondance d’ordre privé, qui dès lors se dotent d’une valeur marchande, permet également d’interroger leur place sur le marché des œuvres d’art ainsi que dans la constitution d’un patrimoine littéraire matériel, national, souvent fragmenté et éparpillé entre les collections d’institutions publiques et de collectionneurs privés. Ces questions sont abordées au prisme de l’histoire du cadre législatif britannique, construit trop tardivement pour éviter l’exportation et la dispersion de nombreux précieux documents vendus au plus offrant.

3Le propos chemine à travers six chapitres destinés à offrir un aperçu des vies multiples des manuscrits modernes qui, analysés en tant que textes et supports sous différents angles méthodologiques, soulignent toute la vitalité et le sens qui s’en dégagent. Les trois premiers chapitres problématisent notre rapport aux manuscrits modernes en retraçant l’histoire de leur valeur tantôt esthétique, patrimoniale ou commerciale, qui façonne non seulement la manière dont nous les percevons et les abordons, mais aussi l’état dans lequel ces documents d’archive parviennent ou non jusqu’à nous. La réflexion se déploie par la suite avec l’étude très documentée de l’archive des œuvres romanesques de trois auteurs et autrices, Frances Burney (1752-1840), Walter Scott (1771-1832) et Jane Austen (1775-1817), au prisme du rôle joué par les manuscrits dans l’économie de leurs carrières littéraires.

  • 1 Philip Larkin, « A Neglected Responsibility », dans Required Writing: Miscellaneous Pieces 1955-198 (...)

4Intitulé « L’art d’accommoder les restes », le chapitre 1 s’intéresse aux manuscrits et à leur histoire en tant qu’objets, à la valeur que l’aura de l’écrivain, puis le marché, leur confèrent, et aux répercussions d’ordre culturel et matériel qu’ils ont sur la conservation du patrimoine littéraire britannique. À partir des deux qualités essentielles d’un manuscrit littéraire, identifié par Philip Larkin comme objet magique (magical) d’une part, et support riche de sens (meaningful) d’autre part, Sutherland interroge le paradoxe que représente la valeur d’un document au statut intermédiaire et mouvant, entre déchet, curiosité et œuvre d’art1. Dans un va-et-vient entre la constitution des premières collections au tournant du xviiiᵉ siècle et l’époque contemporaine, permettant de mesurer les conséquences de plusieurs siècles de dispersion et d’archivage des manuscrits, Sutherland problématise les manières changeantes d’appréhender, d’estimer, de réguler l’acquisition et de préserver ces documents qui ne cessent de circuler entre propriété privée et publique, du bureau de l’écrivain à la salle d’enchères, du cabinet du collectionneur à la vitrine du musée, au rayonnage du fonds d’archives, ou encore aux pages virtuelles de l’hypertexte numérique.

5Le second chapitre s’intéresse à la figure de Samuel Johnson (1709-1784) et à celle de James Boswell (1740-1795). Il rappelle l’impact de leurs travaux qui ont réexaminé le rôle du manuscrit à l’ère de l’imprimé, et ont posé les premiers jalons d’une conception moderne de l’autorité littéraire et d’une critique textuelle fondée sur les traces matérielles de l’activité de l’auteur. Au xviiiᵉ siècle, la démocratisation du recours à l’imprimé standardise, renforce l’autorité du texte et dans le même temps transforme le rapport au manuscrit : perçu avant tout comme authentique, il nourrit en outre une fascination nouvelle pour les origines de l’écriture. Johnson s’intéresse à ces documents, qu’il envisage comme des témoins de la création littéraire, faisant le lien entre l’œuvre et l’homme. Avec ses Vies des poètes anglais (1779-1781), Johnson établit une nouvelle forme de critique biographique, consacrant l’intérêt documentaire des papiers d’écrivains, auparavant négligés, car éphémères. Ses propres manuscrits serviront par la suite à Boswell, son biographe, qui érigera la figure de Johnson en mythe avec sa Vie de Samuel Johnson (1791) et qui, en admirateur et collectionneur, conférera une sacralité nouvelle à ces documents permettant de retrouver l’auteur, et dont l’authenticité revêtira à ses yeux une importance presque plus grande que l’étude du contenu lui-même.

6Le chapitre 3 approfondit la question de la signature et de l’écriture manuscrite comme trace, résidu du travail de l’auteur, qui recrée une forme de proximité avec le lecteur, à une époque où l’impression massive instaure au contraire une distance grandissante. Les xviiiᵉ et xixᵉ siècles voient le développement d’un véritable engouement pour le manuscrit, comme en témoignent la pratique de disciplines telles que la graphologie ou la paléographie, mais aussi la publication de nombreux fac-similés. Cet enthousiasme se cristallise notamment dans le phénomène des collectionneurs d’autographes, tandis que la hausse de la valeur marchande des signatures et échantillons d’écriture pousse les légataires d’écrivains à commercialiser les documents dont ils ont hérité. Ce qui participe du morcellement et d’une forme de dégradation de l’archive représente aussi une autre vie du manuscrit, dont l’échantillon change de statut au sein des collections et des classifications qui leur sont propres. Illusion référentielle, signature qui n’authentifie plus rien, l’autographe de la collection illustre la création de mythes modernes, tout en attirant l’attention sur la matérialité de l’archive, elle-même collection et agencement issue de son époque, dont elle porte la marque.

7Le chapitre 4 propose un éclairage nouveau sur la pratique artistique de Frances Burney, sous l’angle de son rapport à l’archive, entre amoncellement et conservation, composition et décomposition. Les papiers de Frances Burney se caractérisent par leur abondance, l’autrice ayant amassé plus de 10 000 pages de correspondance et de journaux intimes, témoins et preuves de son travail d’écrivain, mais aussi d’une conscience aiguë de leur valeur en tant qu’héritage – pour procéder à des rééditions et renouveler la durée des droits d’auteurs, ainsi que pour y trouver le matériau de publications inédites, comme dans les documents d’ordre privé que Burney réécrit, expurge et prépare à la fin de sa vie. Sutherland replace ici l’archive dans le contexte du legs et retrace son devenir, à travers l’aventure d’édition et de publication posthume des papiers privés puis, à partir de l’étude génétique de Camilla (1796), elle montre notamment le défi que représente la conservation d’un fonds d’archive matériellement fragile, qui doit son état de dégradation tant à la méthode de travail de Burney qu’à la vulnérabilité des supports.

8Le chapitre 5 aborde les archives de Walter Scott sous l’angle de la propriété, matérielle et intellectuelle, et détaille ce que ces documents nous apprennent sur la place du manuscrit dans un processus créatif qui superpose phases de composition de l’œuvre et de production du livre. L’œuvre scottienne pose la question de l’auctorialité, explorée par Sutherland à travers l’histoire des droits d’auteurs des romans scottiens et le statut de leurs manuscrits, indissociables de celle de la maison d’édition Constable & Caddell, qui les publia d’abord anonymement. Le mythe de l’écrivain prolifique est confronté aux traces matérielles que consignent les manuscrits holographes, témoignant d’une énergie créatrice entièrement mise au service de la production imprimée, où les différentes étapes qui jalonnent le travail d’édition comme les collaborateurs qu’il requiert participent au façonnage d’un texte pris dans une production littéraire globale, conçu simultanément comme abstraction et comme marchandise.

9Enfin, le chapitre 6 problématise l’œuvre de Jane Austen comme art du fragment, depuis la genèse de sa pratique, des œuvres de jeunesse inédites jusqu’aux expérimentations littéraires plus tardives, survivant sous forme de rares manuscrits et portant un éclairage nouveau sur la composition des six célèbres romans publiés. À partir notamment d’une étude des manuscrits de The Watsons et de Sanditon, Sutherland montre le fonctionnement de l’archive comme une base de données où de multiples liens entre les œuvres se font jour, manifestant un processus créatif fondé sur le recyclage, la révision, la répétition et le réemploi de fragments dans l’économie et le déploiement de l’écriture austenienne. À la faveur d’une approche génétique et genrée se dévoile la manière dont Austen réimagine le roman comme lieu d’investissement d’un point de vue féminin, élevant la banalité et le morcellement de l’existence domestique au rang d’art.

10Véritable plaidoirie en faveur de l’étude et de la conservation des papiers d’auteurs, Why Modern Manuscripts Matter tient les promesses annoncées par son titre. Il faut saluer l’actualité des lectures et des cheminements proposés, qui ne perdent jamais de vue une comparaison féconde entre le passage du manuscrit à l’imprimé et celui du support papier au numérique. Outre les brillantes études de cas qui renouvellent l’approche d’œuvres romanesques bien connues du canon anglophone, on se tournera vers cet ouvrage pour la richesse et la diversité des méthodologies explorées dans le but de problématiser et d’étudier le manuscrit sous toutes ses coutures.

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Notes

1 Philip Larkin, « A Neglected Responsibility », dans Required Writing: Miscellaneous Pieces 1955-1982, London, Faber & Faber, 1983, p. 101.

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Pour citer cet article

Référence papier

Flavie Épié, « Kathryn Sutherland, Why Modern Manuscripts Matter, Oxford, Oxford University Press, 2022, 273 p. »Genesis, 56 | 2023, 147-149.

Référence électronique

Flavie Épié, « Kathryn Sutherland, Why Modern Manuscripts Matter, Oxford, Oxford University Press, 2022, 273 p. »Genesis [En ligne], 56 | 2023, mis en ligne le 30 octobre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/genesis/8567 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/genesis.8567

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Auteur

Flavie Épié

Université Bordeaux Montaigne & Universté d’Anvers.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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