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AccueilNuméros56Présentation. Singularités critiques

Texte intégral

1Le dossier qu’on vient d’ouvrir pose trois questions intimidantes – et solidaires les unes des autres : comment caractériser la genèse de la critique littéraire, que faut-il entendre par critique littéraire, qu’est-ce que la littérature ?

2La critique comme discipline apparaît avec la littérature, c’est-à-dire au xixᵉ siècle, mais il suffit de faire comme les manuels scolaires, d’étendre le champ du littéraire aux siècles passés, de lire Montaigne, Bossuet ou Mme de Sévigné comme des « écrivains », pour faire remonter plus haut dans le temps l’activité critique. Lectrice de Corneille et de Racine, Mme de Sévigné ne pratique-t-elle pas à sa manière une forme de critique littéraire ?

  • 1 Albert Thibaudet, Physiologie de la critique, Paris, Nizet, 1962 [1930].

3Les articles rassemblés dans ce dossier ne remontent pas aussi loin, préférant privilégier une approche plus restreinte, liée à l’institutionnalisation de la littérature et à l’apparition d’une critique identifiée comme telle. On se souvient de la célèbre distinction opérée par Albert Thibaudet entre la critique journalistique, la critique professionnelle (celle des universitaires en particulier) et la critique des écrivains1. Dans la rubrique « Enjeux », l’article « La critique en questions » revient longuement sur la définition du champ, préalable indispensable aux études de genèse. D’ores et déjà, on retiendra quatre critères essentiels pour définir la discipline qui se constitue au xixᵉ siècle : l’importance de l’écrit (sans négliger la critique radiophonique au xxᵉ siècle), la pratique du métalangage (le métalangage critique se greffe sur le langage littéraire), la volonté de communiquer les effets d’une lecture (pour comprendre, pour convaincre, pour émouvoir…), le souci de la forme (qu’il s’agisse du texte littéraire ou de son commentaire).

Diversité

4Sans prétendre à l’exhaustivité, ce dossier souhaite aborder la critique littéraire de la manière la plus ouverte possible. Le choix des contributions répond à la diversité des formes de communication, de ses canaux (l’écrit et l’oral), de ses supports (le manuscrit ou l’imprimé, la radio) et surtout des situations d’échange, très différentes selon les lieux et les destinataires (du spécialiste à l’étudiant et au grand public cultivé).

  • 2 « Réflexion sur un manuel », dans Roland Barthes, Œuvres complètes, éd. Éric Marty, Paris, Éditions (...)
  • 3 Le jeune Barthes a suivi le cours de poétique donné par Valéry en 1941, comme l’atteste le diplôme (...)

5Si, comme l’affirme Barthes, la « littérature, c’est ce qui s’enseigne2 », les cours tiennent une place essentielle dans la critique littéraire. Sont concernés l’ensemble des établissements du supérieur, les universités, bien sûr, mais aussi l’École Pratique des Hautes Études, qui a joué un rôle essentiel dans la pensée française, malgré sa position marginale ou plutôt grâce à elle. De 1962 à 1977, Roland Barthes y enseigne devant un public restreint, choisi, soucieux de s’initier aux nouveautés de la recherche. On citera également l’université de Vincennes, conçue comme un espace expérimental après les événements de 68, où Jean-Pierre Richard exercera jusqu’à son élection à la Sorbonne. Sans oublier, bien sûr, cet autre lieu institutionnel et marginal qu’est le Collège de France (Paul Valéry y enseigne de 1937 à 1945, Roland Barthes est élu en 1976 à la chaire de sémiologie littéraire3). On rattachera à cette critique universitaire liée à l’enseignement l’ensemble des livres et articles destinés, de près ou de loin, à un public de professeurs et de chercheurs.

6Au-delà de ce public universitaire, pris au sens large (les professeurs du secondaire sont également concernés), la publication de livres (par Roland Barthes encore, Julien Gracq ou Yves Bonnefoy, présents dans ce dossier) s’adresse à un public plus vaste, mais relativement limité, surtout de nos jours. Qui s’intéresse à la critique littéraire au vingt-et-unième siècle en dehors des professionnels de la lecture ? Le temps est loin où la querelle de la Nouvelle critique, les polémiques entre Roland Barthes et Raymond Picard à propos du Sur Racine trouvaient un écho dans la grande presse – y compris celle qu’on lit chez le coiffeur. La critique journalistique élargit certes le périmètre des destinataires, qu’il s’agisse des auditeurs de France Culture pour les émissions de Georges Charbonnier, des lecteurs du Monde pour le feuilleton d’Éric Chevillard – ces deux modes de communication répondant à des contraintes liées aux exigences de l’actualité et à la nécessité d’une certaine forme de vulgarisation – mais, une fois encore, la critique littéraire, quelle qu’elle soit, est destinée aujourd’hui plus qu’hier à un lectorat limité. Quand on découvre la bibliographie de tel ou tel centre de recherche, on est impressionné par les centaines de titres sagement classés par ordre alphabétique. Mais où et qui en sont les lecteurs ?

Avant-textes

7Ce dossier ne porte pas sur la critique littéraire et sa diffusion, mais sur sa genèse, c’est-à-dire sur le cheminement créateur du critique lui-même qui, d’avant-texte en avant-texte, aboutit la plupart du temps à une publication. C’est donc à l’analyse du processus de création au sens large que l’on propose de s’intéresser. Ce processus, la critique elle-même en fait un projet d’études, en le lisant soit dans le texte publié (il s’agit alors d’une question de poétique), soit dans les dossiers préparatoires (il s’agit alors, à proprement parler, de génétique). En travaillant sur le processus créateur de la critique elle-même, on est confronté à une sorte de mise en abyme, le cheminement des avant-textes critiques se superposant en quelque sorte au cheminement de l’écrivain. Le comble serait atteint avec l’étude de la genèse de la critique génétique.

8On donnera ainsi à « avant-texte » une acception très large, puisque seront envisagés des manuscrits, des fiches préparatoires, des textes réécrits ou republiés, des enregistrements sonores. De façon plus large encore, si l’avant-texte se conçoit par rapport à un aboutissement, un livre (essai avec Roland Barthes, roman avec Marcel Proust ou prose poétique avec Julien Gracq), un article, une émission après montage, il s’inscrit également dans un devenir dont le résultat reste virtuel, comme des notes de cours dont on ne sait rien de l’oralisation devant les étudiants (le travail de Jean-Pierre Richard sur Connaissance de l’Est) ou comme des projets qui n’ont pu se réaliser. Ces documents solitaires trouvent un statut d’avant-texte pour peu qu’on les resitue dans une dynamique plus large. Ainsi l’article inédit « Les classements de la rhétorique », qui participe à la réflexion de Roland Barthes sur la rhétorique, entre en dialogue avec des textes apparemment sans rapport avec lui, comme la célèbre leçon inaugurale au Collège de France. Ce qui frappe, au-delà de la relation simple qui conduit du brouillon à la publication, du manuscrit au livre ou à l’article, c’est bien la diversité des avant-textes et des cheminements créateurs qui connaissent tantôt une genèse linéaire, tantôt une genèse par diffraction, comme si le processus suivait des voies souterraines, inconnues du critique lui-même.

9Enfin, la genèse ne s’arrête pas à la volonté ou à la réalisation de l’auteur. Nombre de notes de cours par exemple, destinées à une diffusion orale et pédagogique, ont été publiées et connaissent grâce à ce travail d’édition une nouvelle vie, posthume. Ce geste critique qui s’ajoute ne va pas sans poser des questions diverses, qu’elles soient d’ordre intellectuel (comment concilier respect du texte et souci du lecteur ?) ou moral, comme le souligne Christian Doumet à propos des cours inédits de Jean-Pierre Richard, si peu achevés par rapport à la maîtrise manifestée dans les livres. Dans un pays comme la France, où le culte de la littérature est encore vivace, toute ligne d’un écrivain ou d’un intellectuel appartient à l’œuvre, c’est-à-dire à ses lecteurs. Qu’il s’agisse de la correspondance privée ou des manuscrits de travail, on a tendance à considérer que ces documents échappent à la confidentialité – quelle que soit par ailleurs la résistance rencontrée ici ou là. Ainsi, le fameux fichier de Roland Barthes, qui prend de plus en plus la forme d’un journal intime, donne lieu à un double traitement, à un double effort de diffusion et de protection. Son accès à la BnF est soumis à autorisation, mais les ayants droit ont souci d’en divulguer des pans entiers grâce aux apports du numérique.

Aventure

10Conformément à l’organisation de chaque numéro de Genesis, ce dossier fait se succéder des « Études » (sur Roland Barthes, Yves Bonnefoy, Michel Butor, Julien Gracq, Marcel Proust), un « Entretien » (avec Éric Chevillard), des « Inédits » (de Roland Barthes et Jean-Pierre Richard). La rubrique liminaire « Enjeux », quant à elle, s’interroge sur le bien-fondé et les apories de la notion de genèse quand on l’applique à une réalité aussi instable que la littérature et, par conséquent, la critique littéraire. Pour organiser et présenter l’ensemble des textes réunis dans ce dossier, c’est tout simplement le degré de complexité du travail génétique qui a été retenu comme critère. On commencera ainsi par les avant-textes qui renvoient à une filiation attendue, pour passer aux avant-textes qui relèvent d’une genèse plus imprévisible.

11Parmi les « Études », Mickaël Mesierz, dans « Discours ou récit : deux chemins vers la genèse critique – Une analyse des dossiers d’André Breton et des Eaux étroites, fonds Julien Gracq, BnF » confronte deux dossiers génétiques portant intégralement ou en partie sur André Breton. Chacun des deux dossiers, principalement constitué des deux manuscrits de travail, donnera lieu sans surprise à la publication d’un livre – un essai critique avec André Breton et un récit poétique avec Eaux étroites (on notera seulement pour ce dernier texte une pré-publication en revue).

12Absent du Contre Sainte-Beuve, publié pour la première fois par Antoine Compagnon en 2022 dans les Essais, l’article consacré à Leconte de Lisle par Marcel Proust connaît une genèse à peine plus compliquée. L’écrivain exprime son admiration pour le poète dans quelques lettres en 1888, puis dans Jean Santeuil de 1895 à 1898. En 1909, il lui consacre une rapide étude qui relève moins d’une pensée originale que d’un tissage discursif très concerté des lectures proposées par Gustave Kahn, Catulle Mendès, Henri de Régnier. En 1921, Proust reprend quelques pages de son article de 1909, mais pour les intégrer dans l’étude « À propos de Baudelaire » et faire l’éloge de l’auteur des Fleurs du mal au détriment du poète admiré dans sa jeunesse.

13Plus inattendue apparaît l’aventure de certains avant-textes d’Yves Bonnefoy, comme le montre Daniel Lançon, dans « Les manuscrits d’“Écrire en rêve” d’Yves Bonnefoy (1992-1997) : poétique et autobiographie ». En effet, Yves Bonnefoy écrit d’abord une préface manuscrite qui sera publiée en italien dans la traduction de Récits en rêve ; puis, désirant publier le texte original qu’il ne retrouve pas dans ses archives, il est amené à le réécrire en français à partir de la version italienne. Le hasard faisant bien les choses, il retrouve la première version qu’il modifie et publie enfin au sein d’un nouveau livre d’essais. Les manuscrits initiaux ici présentés montrent les enchevêtrements avec bien des écrits précédents d’Yves Bonnefoy, tout en préludant à certains développements de l’œuvre future.

14Arpentant à son tour les sentiers qui bifurquent, Pierre-Marie Héron, dans « Les chemins de la critique dans les Entretiens radiophoniques de Michel Butor avec Georges Charbonnier » analyse la métamorphose de ces entretiens entre versions orales et version écrite. Au commencement du parcours se trouvent les enregistrements bruts (non travaillés) conservés à l’INA ; l’étape suivante correspond aux émissions diffusées sur France-Culture, après un travail d’élagage et de recomposition ; puis vient la rédaction d’un livre, à partir d’une transcription, non pas des émissions, mais des enregistrements bruts, comme si la fin de l’aventure renouait avec son commencement.

  • 4 Sur cette question, voir le livre de Claudia Amigo Pino, Apprendre et désapprendre. Les séminaires (...)

15Plus complexe encore apparaît le cheminement décrit par Claudia Amigo Pino, dans « Roland Barthes, des séminaires aux livres ». Le matériau de départ est constitué par d’importantes notes manuscrites semi-rédigées, mais très lisibles, conservées à la BnF. Ces archives, dont une partie seulement a été publiée, constituent un ensemble considérable qui appelle des exploitations diverses4. Destinés à être oralisés en cours, ces avant-textes ne donnent lieu à aucune réception connue du côté des étudiants, qu’il s’agisse de notes personnelles ou d’enregistrements, contrairement aux cours au Collège de France. Le devenir de ces séminaires prend des directions très différentes dans les pratiques de Barthes : des articles et livres sont issus des cours, directement (le séminaire sur Sarrasine de Balzac est l’avant-texte principal de S/Z) tandis que d’autres le sont indirectement, par des voies plus sinueuses. Par exemple, La Chambre claire procède, en partie au moins, d’un court développement sans lendemain immédiat consacré à la photographie. Selon une dynamique plus complexe encore, qui relève d’une germination latente, chaque séminaire semble conçu en écho avec les autres, mais indépendamment de toute causalité ou chronologie linéaire.

  • 5 Ces esquisses sont reprises dans le tome v des Œuvres complètes, op. cit. Voir également Roland Bar (...)
  • 6 Roland Barthes, La Préparation du roman I et II, Cours et séminaires au Collège de France (1978-197 (...)

16Mais le devenir le moins prévisible correspond sans doute à l’avant-texte si fascinant que Mathieu Messager décrit et analyse dans « Le monde où l’on fiche. À propos du “Grand Fichier” de Roland Barthes ». Ces fiches manuscrites servent de terreau à des exploitations très différentes – le noteur ne sachant pas toujours à quoi servira telle citation qui le frappe, telle référence dont l’utilité ne se dessine pas encore avec clarté. Ces matériaux aboutissent tantôt à la conception d’un cours (La Préparation du roman), tantôt à la rédaction d’articles (les « Chroniques » dans Le Nouvel Observateur), mais ils peuvent tout autant être pris dans la dynamique de projets sans lendemain, comme le roman Vita nova ou cette histoire affective de la littérature qui aurait dû s’intituler « Notre littérature ». C’est parfois un autre critique, un autre éditeur qui prend le relais. On n’oubliera pas la publication posthume des esquisses de Vita nova dans les Œuvres complètes ou dans Album5, la double édition de La Préparation du roman (notes de cours et transcription6 des enregistrements) ou encore la publication partielle du fichier dans tel ou tel article – sans oublier le travail de diffusion numérique entrepris par Mathieu Messager.

17La section « Inédits » comporte deux textes dont le dossier génétique ne présente guère de difficultés. Dans « Violente splendeur de “Rêves”, Jean-Pierre Richard, à propos d’un fragment de Connaissance de l’Est », Christian Doumet présente un cours inédit de Richard sur Claudel donné à l’université de Vincennes, ce qui montre l’audace du professeur (Paul Claudel à Vincennes !), l’ouverture d’esprit des étudiants ou le génie d’un poète indiscutable. Il s’agit de notes manuscrites semi-rédigées, à usage strictement personnel, très peu lisibles, destinées à être oralisées devant le public. Il n’existe à ce jour aucune trace de la réception de ce cours, qui ne donnera lieu à aucune exploitation directe par Jean-Pierre Richard. On relève seulement une relation indirecte entre ce travail pédagogique et l’écriture d’articles sur Paul Claudel, mais consacrés à d’autres textes que Connaissance de l’Est.

18« Les Classements de la rhétorique », un article de Roland Barthes, présenté par Paulo Ferraz, est un texte dactylographié prêt pour la publication, mais resté inédit dans les archives de la BnF. S’agit-il d’un avant-texte ? Pas au sens ordinaire du mot ; mais, comme on l’a vu, parce qu’il s’inscrit dans la vaste et continue réflexion de Roland Barthes sur la rhétorique, il entre en dialogue avec la totalité de l’œuvre.

19L’« Entretien » conclusif nous plonge dans l’aventure d’Éric Chevillard qui décrit son travail comme feuilletonniste au Monde. À la première version, manuscrite, qui rejoint la pile des archives en désordre, succède une version dactylographiée qui donne lieu à des modifications de détail avant publication dans le journal. La dernière étape correspond à la parution d’un recueil de ces articles, après un travail de sélection et d’organisation (la chronologie est abandonnée au profit d’une composition rythmée par les contrastes de sujets et de tons). On n’oubliera pas un effet indirect de cette activité hebdomadaire de critique journalistique : la rédaction de deux livres consacrés à Prosper Brouillon, un écrivain inventé, véritable défouloir qui permet à Éric Chevillard de régler ses comptes avec toute la mauvaise littérature qu’il a dû ingurgiter au cours de ces dernières années.

Critiques-écrivains ou écrivains‑critiques

  • 7 Jean-Pierre Richard, dir. Chr. Doumet et D. Combe, Jean-Pierre Richard, critique et écrivain, Paris (...)

20Malgré le souci de la diversité (tant des formes de communication que des cheminements génétiques), ce dossier fait la part belle aux critiques-écrivains, qu’il s’agisse de poètes, d’essayistes ou de romanciers comme Yves Bonnefoy, Michel Butor ou Julien Gracq, au détriment de la critique universitaire ou des blogs si actifs de nos jours. Quant à Jean-Pierre Richard, son statut et sa stature d’écrivain s’imposent de plus en plus, comme le rappelle le titre d’un collectif récent dirigé par Christian Doumet et Dominique Combe7. Inutile enfin de souligner la présence – voire l’omniprésence – de Roland Barthes dans la grande majorité des articles. Est-il besoin de rappeler le rôle fondamental qu’il a joué auprès de plusieurs générations de lecteurs ? Son œuvre de critique, de théoricien et d’essayiste regarde de plus en plus ouvertement vers la création littéraire au fur et à mesure qu’elle s’élabore, mais ses qualités d’écriture sont évidentes dès les juvenilia (écrits pendant l’Occupation au sanatorium de Saint-Hilaire-le-Touvet) et Le Degré zéro de l’écriture.

21Ce choix des critiques-écrivains ou des écrivains-critiques qui s’est imposé, peu à peu, dans la conception de ce dossier, relève-t-il d’une fatalité ? La réponse est double. D’abord, l’accès aux archives des universitaires ou des journalistes est difficile. Ces avant-textes restent la plupart du temps privés, quand ils ne sont pas purement et simplement détruits, comme si seul importaient le livre ou l’article. On incriminera la pudeur (qui suis-je pour me pencher sur mes manuscrits ?) et les hiérarchies culturelles (la critique est seconde, voire secondaire par rapport à la littérature). Les auteurs des articles réunis dans ce volume auraient-ils accepté de travailler sur leurs propres archives, de se prendre eux-mêmes comme objets de réflexion ? Le moi est haïssable, surtout dans le domaine de la recherche…

22La place de la littérature s’impose surtout parce qu’elle est à la fois l’alpha et l’oméga de tout geste critique. C’est elle qui sert de critère pour tracer une frontière avec les autres sciences humaines. D’abord, la critique littéraire se définit moins par une méthode que par l’objet de son commentaire. Ensuite, la littérature, par la fascination qu’elle exerce sur celui qui écrit sa lecture, se donne implicitement comme le modèle à suivre, comme si tout commentaire ambitionnait, parfois à son insu, de relever le défi esthétique que le texte premier lance au texte second, le langage au métalangage. La critique littéraire est-elle un genre littéraire ? La question constitue un beau sujet de dissertation qu’il n’est pas facile de traiter. Mais il est certain que chaque critique, quand il se sent stimulé par la haute tenue du texte tuteur, aura tendance à répondre par l’affirmative, quitte à se réserver une place très modeste au panthéon des créateurs. Enfin, le critique-écrivain, par l’incertitude de son identité générique, pose avec acuité une autre question, plus fondamentale encore, concernant la littérarité. Privilégier le critique-écrivain, c’est finalement se demander ce qu’est la littérature. Comme on le voit, les trois questions qui ouvrent cette présentation sont profondément solidaires…

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Notes

1 Albert Thibaudet, Physiologie de la critique, Paris, Nizet, 1962 [1930].

2 « Réflexion sur un manuel », dans Roland Barthes, Œuvres complètes, éd. Éric Marty, Paris, Éditions du Seuil, 2002, t. II, p. 945.

3 Le jeune Barthes a suivi le cours de poétique donné par Valéry en 1941, comme l’atteste le diplôme d’études supérieures qu’il a soutenu cette année-là à la Sorbonne, sous la direction de Paul Mazon. Voir Paul Valéry, Cours de poétique, éd. William Marx, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées », 2023, t. I, Le Corps et l’esprit (1937-1940), et t. II, Le Langage, la société, l’histoire (1940-1945) ; et Roland Barthes, Évocations et incantations dans la tragédie grecque, éd. Christophe Corbier et Claude Coste, Paris, Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des xxᵉ et xxiᵉ siècles », 2023.

4 Sur cette question, voir le livre de Claudia Amigo Pino, Apprendre et désapprendre. Les séminaires de Roland Barthes (1962-1977), Louvain-la-Neuve, Academia, coll. « Extensions sémiotiques », 2022, et le compte rendu qui en est donné dans ce volume.

5 Ces esquisses sont reprises dans le tome v des Œuvres complètes, op. cit. Voir également Roland Barthes, Album. Inédits, correspondance et varia, éd. É. Marty, Paris, Éditions du Seuil, 2015.

6 Roland Barthes, La Préparation du roman I et II, Cours et séminaires au Collège de France (1978-1979 et 1979-1980), éd. Nathalie Léger, Paris, Éditions du Seuil/Imec, coll. « Traces écrites », 2003 ; Roland Barthes, La Préparation du roman. Cours au Collège de France 1978-1979 et 1979-1980, éd. Nathalie Léger, Paris, Éditions du Seuil, 2015.

7 Jean-Pierre Richard, dir. Chr. Doumet et D. Combe, Jean-Pierre Richard, critique et écrivain, Paris, Hermann, 2015.

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Pour citer cet article

Référence papier

Claude Coste, « Présentation. Singularités critiques »Genesis, 56 | 2023, 7-12.

Référence électronique

Claude Coste, « Présentation. Singularités critiques »Genesis [En ligne], 56 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/genesis/8193 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/genesis.8193

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