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Une constellation de pèlerinages catholiques en territoires autochtones dans l’Ouest canadien

L’exemple du lac Sainte-Anne : autochtonisation et réconciliation
A network of Catholic pilgrimages in First Nations territories of Western Canada: The lac Sainte-Anne for example: indigenization and reconciliation
Marion Robinaud
p. 79-97

Résumés

À partir d’une ethnohistoire et ethnographie du pèlerinage catholique en territoire autochtone qui a lieu chaque année depuis 1889 au lac Sainte-Anne (Alberta), cet article propose d’analyser le renouvellement contemporain d’une géographie de lieux de cultes dans l’Ouest canadien. Les pèlerinages, mis en place par les missionnaires pour développer les dévotions envers diverses saintes catho­liques dans un objectif d’assimilation des populations autochtones, se transforment depuis les années 2010. En analysant les pratiques panamérindiennes qui s’y déroulent, non uniquement à leurs marges, il s’agira d’interroger de quelles façons ces pèlerinages semblent s’inscrire dans une dynamique d’autochtonisation favori­sant, d’une part une réappropriation d’une identité et d’une spiritualité autochtone et, d’autre part, la mise œuvre progressive de la réconciliation.

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Texte intégral

Introduction

1Depuis 1889, un pèlerinage catholique en territoire autochtone est organisé sur les rives du lac Sainte-Anne, à quelques dizaines de kilomètres à l’ouest d’Edmonton, capitale provinciale de l’Alberta. Fondée en 1842, la mission du lac Sainte-Anne est l’une des toutes premières missions situées à l’ouest de Saint-Boniface (Manitoba), porte des territoires de l’Ouest alors encore très peu colonisés. Les origines de ce pèlerinage doivent être replacées dans le contexte d’une période où la piété ultramontaine se développe, favorisant les grandes manifestations extérieures, ainsi que dans le contexte des mis­sions d’évangélisation dans l’Ouest canadien ayant pour principal objectif l’assimilation des populations autochtones, alors en accord avec les politiques coloniales gouvernementales. Les pèlerinages catholiques autoch­tones sont connus et étudiés dans l’Est canadien, et tout particulièrement au regard de la dévotion autochtone envers Sainte Anne (Doran-Jacques, 1983 ; Chute, 1992  ; Gagnon, 1999, 2005, 2007 ; Lamontagne, 2011). Mais les pèlerinages de l’Ouest sont plus souvent passés sous silence. Le plus important d’entre eux, celui du lac Sainte-Anne, a tout de même fait l’objet de quelques travaux. Une thèse réalisée en 2012 à l’Université de Calgary (Alberta) s’attache aux toutes premières années du pèlerinage (Buresi, 2012). Un ouvrage grand public met en lumière l’évènement dans un reportage photographique (Simon, 1995). Morinis (1992) a quant à lui écrit un article sur les pèlerinages autochtones dans les Prairies canadiennes suite à une enquête de terrain menée au lac Sainte-Anne en 1983. Il y propose une mise en continuité entre la danse du Soleil autochtone et les pèlerinages catholi­ques auxquels les autochtones prennent part.

  • 1 L’histoire de la mission du lac Sainte-Anne est bien documentée. Les archives provinciales de l’Alb (...)

2Morinis et Buresi proposent tous deux d’envisager le pèlerinage au lac Sainte-Anne dans la continuité des déplacements saisonniers traditionnels autochtones et plus précisément au regard des regroupements cérémoniels estivaux. Avant l’arrivée des missionnaires, le lac Sainte-Anne est nommé Manito Sakahigan en langue crie, « lac des esprits ». Il s’agissait d’un lieu de rassemblements et d’échanges ; c’est pour cette raison que les mission­naires ont choisi ce lieu pour établir une mission dans la région. Les mission­naires rebaptisent rapidement le lac, alors surnommé « lac du diable » par les colons vivant dans la région. Les rassemblements autochto­nes ont perduré et ont même pris une nouvelle dimension avec la présence mission­naire : la mission faisant office de lieu de traite avec les Européens et Canadiens. Le codex historicus1 de la mission rapporte qu’en 1872 « Les Assini­boines sont venus traiter en plus grand nombre que les années précé­dentes. Ils ont célébré un grand festival » (PAA – O.M.I, 71.220-99 : 4212). La notion de festival induit ici non seulement un moment d’échanges et de commerce, mais également de festivités où danses et cérémonies s’offraient aux yeux des missionnaires. De nombreux interlo­cuteurs rencon­trés lors du pèlerinage en 2014 m’ont également indiqué que ce lieu est un site de rassem­blement ancestral, certains allant jusqu’à préciser que des danses du soleil (sun danse) y étaient organisées – souscrivant ainsi impli­cite­ment à l’analyse proposée par Morinis (op. cit.). Je propose ici d’actualiser l’étude de cet évènement qui rassemble aujourd’hui des milliers de personnes pendant plusieurs jours à la fin de chaque mois de juillet.

3Le pèlerinage au lac Sainte-Anne est organisé chaque année depuis 1889 autour du 26 juillet, date de la fête de Sainte Anne, mère de la Vierge Marie et grand-mère de Jésus. En 2014, lors de mon enquête, le pèlerinage s’éten­dait sur six jours, du 19 au 24 juillet, et rassemblait sur l’ensemble de cette période plus de 30 000 personnes selon les dires de l’un des organisa­teurs de la nation Alexis Nakota Sioux. La Première Nation Alexis Nakota Sioux, dont l’une des réserves (Alexis, 133) se situe sur la rive nord du lac Sainte-Anne, face au site du pèlerinage, est coorganisatrice de l’évènement en partenariat avec l’archidiocèse d’Edmonton. L’importance contemporaine de ce pèlerinage et la richesse historique de ce site ont conduit à son classement au répertoire des lieux historiques nationaux du Canada en 2004. Cependant, le site du lac Sainte-Anne s’inscrit dans un ensemble plus vaste de pèleri­nages catholiques autochtones qui se sont multipliés dans cette région des Prairies subarctiques canadiennes au XXe siècle, et dont certains se poursui­vent encore aujourd’hui. Il s’agit d’une véritable géographie de dévotions, mise en place par les missionnaires à partir de la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’au XXe siècle dans le contexte des missions d’évan­gé­lisation pour l’assimilation par la détribalisation.

  • 2 La notion d’(amér)indianisme est ici entendue comme résultante du constat d’une expé­rience commune (...)
  • 3 L’autochtonisation est ici entendue comme référant à la (re-)construction de traditions supposées c (...)

4Prendre en compte la multiplicité de ces évènements dans leur déploiement géographique permet d’appréhender l’ampleur du phénomène que sont les pèlerinages catholiques en territoires autochtones à travers l’ensemble de l’Ouest canadien. Une telle vue d’ensemble permet également d’envisager leurs potentiels « panamérindianismes2 » et d’interroger les similarités de leurs évolutions dans le temps. Il faut remarquer que l’ensemble des évène­ments décrits ensuite, indépendamment leur diversité, sont désignés sous l’appellation de « pèlerinage », ici, mais également par les archives et les outils promotionnels pour ceux qui se déroulent encore aujourd’hui. Ils répondent alors à la définition générique selon laquelle « [le pèlerinage] est déplacement […] dirigé vers un terme, le lieu saint où doit s’accomplir la rencontre avec une puissante surnaturelle qui l’habite » (Azria et Hervieu-Léger, 2010, p. 865). Également, dans les pages suivantes, la description du pèlerinage au lac Sainte-Anne est proposée dans une approche spatiale, à travers trois lieux centraux, permettant de s’éloigner d’une description strictement sociologique ou religieuse de cet événement et de rendre pleine­ment compte de la pluralité des facettes de son autochtonisation3. Pour ce faire, cet article s’appuie sur une enquête de terrain réalisée au lac Sainte-Anne en 2014 et sur de nombreuses recherches documentaires et archivis­tiques réalisées, entre autres, dans les fonds des Oblats de Marie Immaculée conservées aux Archives provinciales de l’Alberta, à Edmonton (PAA – OMI). L’enquête, menée durant les six jours du pèlerinage, a permis de nombreuses observations et plusieurs entretiens, plus ou moins formels, ont été conduits dans une modalité d’échange libre (avec le prêtre alors en charge de la paroisse du lac Sainte-Anne, avec des bénévoles allochtones de la paroisse, avec bénévoles de la nation Alexis Nakota Sioux, avec des pèlerins et visiteurs).

  • 4 Suite à des décennies de colonisation et d’assimilation, s’ouvre désormais une période visant à la (...)

5En replaçant le pèlerinage au lac Sainte-Anne dans une constellation de lieux saints, de lieux de dévotion, et en l’inscrivant dans tout son dynamisme contemporain, cet article a pour objectif d’analyser les transformations de ces évènements dans le contexte de réconciliation qui s’est institutionnalisé au Canada. La Commission de vérité et de réconciliation du Canada [CVRC] a permis de faire la lumière sur ce qui s’est déroulé durant des décennies d’assimilation forcée, et plus particulièrement au sujet l’outil principal de cette assimilation : les écoles pensionnats (CVRC, 2015). Cette Commission a rendu ses conclusions en 2015 et a conduit à l’engagement d’un processus visant à la « réconciliation4 » entre autochtones et non-autochtones et à la « guérison » des milieux autochtones. Ce « mouvement de guérison » est indissociable du «  renouveau  », identitaire, culturel et spirituel qui se joue dans les mondes autochtones (Brant Castellano, Archibald et Degagné, 2008). Les pages qui suivent interrogeront en quoi ce qui se déroule lors de ces rassemblements est le signe d’une réappropriation et d’une reformulation d’une identité et d’une spiritualité autochtone panamérindienne et dans quelles mesures ces rassemblements sont devenus vecteurs de réduction des distances, spatiales, historiques et culturelles.

Des pèlerinages pour l’assimilation des populations autochtones

6Qu’il s’agisse des sites de pèlerinages ou des grottes faisant l’objet d’un pèlerinage, ces lieux ont été fondés pour la conversion et le maintien de la dévotion catholique des peuples autochtones. Il n’est pas ici question de propo­ser un recensement exhaustif de pèlerinages autochtones, mais plutôt de dresser une typologie de cette géographie de dévotion (carte 1). Il semble en effet possible de catégoriser ces pèlerinages autochtones en trois catégo­ries : une première directement liée aux pensionnats, une seconde liée aux missions en territoires autochtones, et une troisième regroupant des pèleri­nages récents en l’honneur de figures féminines autochtones.

  • 5 Par exemple, au sujet de la grotte Notre-Dame des Rocheuses à Piikani/Brocket (Alberta), les archiv (...)

7Tout d’abord, les pèlerinages organisés dans le contexte des pensionnats, ces établissements scolaires cogérés par le gouvernement canadien et les églises chrétiennes qui furent les instruments privilégiés de l’assimilation des autoch­tones depuis les années 1880. Il s’agit de pèlerinages à des grottes dédiées à la Vierge Marie construites dans l’enceinte même de l’établis­se­ment ou tout proche de celui-ci. Remarquons que si ces pratiques peuvent plutôt s’apparenter à des processions ou à de simples visites à un sanctuaire, les archives, tout particulièrement les dossiers relevant de la « discipline religieuse », usent de la notion de « pèlerinage5 », et c’est pourquoi elles forment ici une première catégorie de la typologie proposée. Considérons deux exemples. Le premier est le pèlerinage de la grotte Notre-Dame des Rocheuses à Brocket dans le sud l’Alberta, Piikani en langue vernaculaire, toute proche du pensionnat du Sacré-Cœur. Construite en 1940 sur une petite colline derrière le pensionnat, la grotte fait l’objet d’un pèlerinage dès 1942. En plus d’un pèlerinage annuel auquel l’ensemble de la communauté est convié, les visites à la grotte sont un exercice de piété courant pour les enfants de l’école (ASGM, s.d.). Le pèlerinage s’est arrêté avec la fermeture du pensionnat en 1961 ; je n’ai pas trouvé de trace de cette grotte lorsque je me suis rendu à Piikani en 2015. Le prêtre alors responsable de la messe dans cette réserve n’avait pas connaissance d’un tel pèlerinage (mais il faut souligner qu’il était en poste en ce lieu depuis peu). Un second exemple de pèlerinage d’une grotte, dédiée également à Marie, est celui organisé dans la localité de Missions (BC). Érigé en 1892, il s’agit du premier sanctuaire marial de la Colombie-Britannique, construit sur un promontoire rocheux dans les hauteurs du pensionnat Saint Mary. Bien que l’école pensionnat ait fermé ses portes en 1961, le sanctuaire de la grotte de Notre-Dame de Lourdes, maintes fois remanié et restauré, fait toujours l’objet d’un pèleri­nage annuel. 

Carte 1 – Pèlerinages catholiques en territoires autochtones dans l’Ouest

Carte 1 – Pèlerinages catholiques en territoires autochtones dans l’Ouest

8Dans la seconde catégorie, on peut regrouper les pèlerinages non directement liés à un pensionnat, mais intimement liés aux missions d’évangélisation en territoires autochtones. Ceux-ci sont les plus nombreux, ils se poursuivent aujourd’hui et le pèlerinage du lac Sainte-Anne en fait partie ; il est d’ail­leurs le plus ancien (1889). S’ensuit celui de Saint-Laurent de Grandin près de Duck Lake (Sask.) qui a débuté en 1905. De nombreux autres, situés en Alberta (à Fox Lake, Eleske, Sandy Island, Beaver Lake et Kehewin) ont débuté dans les années 1940, ou au tout début des années 1950 (1951 pour Beaver Lake). Cette temporalité d’une réémergence des pèlerinages autoch­tones dans les années 1940 correspond, entre autres, à un changement dans la stratégie de l’évangélisation au cours de cette période : de l’assimilation des populations autochtones longtemps prônée, c’est désormais vers l’éman­cipation de ces mêmes populations que les politiques coloniales et mission­naires s’orientent. Il faut remarquer que Marie est ici égale­ment la principale figure de dévotion. Les Oblats de Marie Immaculée ont fondé ces pèlerinages. Congrégation majoritaire dans l’Ouest canadien, sur laquelle a reposé l’évangélisation et l’assimilation des populations auto­chtones depuis la seconde moitié du XIXe siècle, ils ont importé avec eux le culte marial, qu’ils n’ont cessé de transmettre aux communautés auto­chto­nes. Seuls les pèlerinages du lac Sainte-Anne et celui de Kehewin ne sont pas dédiés à Marie : celui du lac Sainte-Anne est principalement dédié à la grand-mère de Jésus (Sainte Anne) et celui de Kehewin est en l’honneur de la Sainte Famille. Les dévotions catholiques liées à la maternité et à la famille sont donc les principales à être proposées aux communautés autochtones.

  • 6 Au sujet de ce personnage, voir entre autres Greer, 2007.

9La troisième catégorie de pèlerinages est plus récente et est dédiée à des figures féminines autochtones. À File Hills, en Saskatchewan, un pèlerinage est organisé depuis 1987 autour d’une grotte dédiée à Kateri Tekakwitha, Sainte Amérindienne canonisée en 20126. En 1990, c’est à Lejac, en Colombie-Britannique, qu’un nouveau pèlerinage voit le jour, cette fois-ci en l’honneur de Rose Prince. Issue de la nation Carrier, Rose Prince a été scola­risée durant son enfance au pensionnat de Lejac, et y travailla ensuite comme assistante de maison. Décédée en 1949 à l’âge de 34 ans de la tuber­culose, elle a été inhumée dans le cimetière de la mission. Deux années plus tard, le cimetière a dû être déménagé et les corps ont été exhumés. Le corps de Rose Prince a alors été découvert intact, sans aucune trace de décompo­sition. Dès lors, elle fut entourée d’une aura de guérison et nombreux sont ceux dans la région à demander son intercession. Plusieurs petits miracles de guérison ont été recensés et ont permis d’ouvrir la cause de Rose Prince pour une demande de béatification. S’il est ici complexe d’aller plus loin au sujet de ces deux pèlerinages qui méritent une attention toute particulière, on peut tout de même aisément remarquer qu’ils sont tous deux liés au contexte de la réconciliation qui émerge dans les années 1980-1990, et s’inscrivent dans le sillage du pontificat de Jean-Paul II qui a mis l’accent sur l’inculturation de l’Église catholique.

  • 7 Concernant l’usage du terme de tradition, je précise, en empruntant à M. Goyon, que « la notion de (...)

10Sans négliger la porosité de ces trois ensembles et, à ce titre, interroger la pertinence d’une telle catégorisation, l’exemple du pèlerinage dédié à Rose Prince permet en quelque sorte de boucler la boucle. La figure de Rose Prince recouvre l’ensemble de ces « moments » de l’évangélisation catholi­que auprès des populations autochtones du Canada : élève dans un pension­nat, elle travailla ensuite pour la mission et l’ouverture de sa cause en béa­tifi­cation marque le renouveau relationnel souhaité par l’Église catho­lique dans une démarche de réconciliation avec les communautés autochtones. Et ce renouveau est mis en scène depuis les années 2010 dans l’ensemble des pèlerinages évoqués. En effet, on constate que la grande majorité de ceux-ci introduisent progressivement des éléments d’« essences traditionnelles7 » et panamérindiens dans le programme des festivités et des dévotions. La géogra­phie sacrée pour la conversion et l’assimilation devient alors une géographie de réconciliation et de guérison.

L’exemple du lac Sainte-Anne

11En 1889, la mission du lac Sainte-Anne est sous la responsabilité d’un oblat français, Joseph Lestanc, qui organise un premier pèlerinage en l’honneur Sainte Anne auquel soixante et onze personnes participent. Le codex histori­cus ne précise pas la proportion de colons de la région et d’autochtones. Dès ces premières années, outre les faveurs habituellement demandées à la sainte thaumaturge, «  un des principaux buts de ce pèlerinage a été de demander de la pluie afin de faire cesser cette sécheresse qui commence à être alar­mante  » (PAA-O.M.I, 71.220 – 99  : 4215). Plusieurs interlocuteurs rencon­trés lors du pèlerinage de 2014 avaient connaissance de cette demande originelle et m’ont souligné que chaque année, à l’occasion des quelques jours du pèlerinage, la pluie tombait.

12Dès la première année, en juin 1889, les missionnaires orientent les célébra­tions liturgiques à l’attention des autochtones de la région. Le P. Lestanc y prononça un prêche en langue crie, langue la plus commune dans cette région majoritairement occupée par les Cris des Plaines. Par la suite, des messes sont données dans les langues d’autres nations autochtones voisines. Le codex historicus indique que la langue des « Chipewyans » fait son appari­tion en 1926, celle des « Pieds-Noirs » en 1959. Les archives signalent qu’au moins un sermon en langue autochtone a toujours été donné au pèlerinage du lac Sainte-Anne, et ce, jusqu’à aujourd’hui. J’ai pu assister, en 2014, entre autres, à une messe donnée en langue Tłı̨chǫ, langue Na-Déné Athabaskane parlée par la Première Nation Tłı̨chǫ (Dogrib), dont les territoires se situent au nord du Grand Lac des Esclaves, dans les Territoires du Nord-Ouest, à plus de 1 300 kilomètres du lac Sainte-Anne. Plusieurs membres de cette nation autochtone participent au pèlerinage chaque année depuis les années 1960. Cette distance parcourue conduit à réaliser l’ampleur prise par ce pèlerinage et sa capacité à réunir un grand nombre de nations autochtones.

13Le pèlerinage au lac Sainte-Anne n’est pas réservé aux autochtones, bien qu’aujourd’hui, peu de blancs y prennent part. Durant les périodes les plus sombres des politiques coloniales du XXsiècle, une ségrégation s’est opérée. À partir de 1925, deux pèlerinages sont organisés, un premier pour les blancs, et un second pour les autochtones (Amérindiens et Métis) avec une journée de battement entre les deux pour que les populations ne se croisent pas. Il faut attendre 1973 pour qu’un seul pèlerinage, ouvert à tous, soit organisé. Au fil des années, le pèlerinage au lac Sainte-Anne a pris une ampleur considérable, tout particulièrement à partir des années 1920. En 1924 « plus de deux mille Indiens et Métis, quelques-uns venant de près de 300 miles, en voiture, campent en route, puis sur le terrain du pèlerinage. On y voit le soir, plus de trois cents feux autour desquels les familles boivent le thé et mangent le saucisson » (PAA-O.M.I, 71.220 – 99  : 4215). Dès les années 1940, les pèlerins autochtones sont plus nombreux que les blancs, les archives indiquent par exemple pour l’année 1950 la présence de 6 000 pèlerins amérindiens ou métis et environ 2 500 blancs. La tendance se poursuit. En 1977, le pèlerinage au lac Sainte-Anne accueillait plus de vingt mille personnes, dont 90 % d’autochtones. Face à l’ampleur prise par ce pèlerinage, deux journées de célébrations ne sont plus suffisantes. À partir de 1981, le rassemblement s’échelonne sur cinq jours ; puis sur six jours comme c’était le cas en 2014.

14Lors de mon enquête, trois lieux principaux centralisent les célébrations qui se déroulent durant le pèlerinage. Tout d’abord l’édifice central, le sanctuaire à proprement parler (figure 1). Il s’agit du cœur du site, où se déroulent les célébrations liturgiques. Pouvant accueillir jusqu’à 3 000 personnes, la struc­ture, qui est en place toute l’année, est aménagée chaque juillet à l’occasion de l’événement. Plusieurs dizaines de longs bancs sont installés pour que le public puisse prendre place et les éléments composant l’autel sont réinstallés chaque année (figure 2). Ces éléments liturgiques et de dévotion, parties intégrantes de ce sanctuaire éphémère, sont largement « indigénisés », plus précisément dans ce cas nord-américain « amérindiani­sés », répondant à une volonté d’inculturation de l’Église catholique. C’est-à-dire qu’ils prennent des formes matérielles faisant explicitement référence aux mondes autoch­tones, qu’il s’agisse d’hybridations, de métissages, de truchements ou encore de superpositions symboliques (Robinaud, 2019). Entre autres exemples, l’autel est surmonté d’un Christ en bois suspendu par des câbles, aux traits physiques caractéristiques – voire stéréotypés – des populations autochtones amérindiennes (peau hâlée, cheveux longs et tressés) ; la table d’autel est recouverte d’une couverture à motifs géomé­triques ; le pupitre est en bois sculpté représentant les quatre directions.

Figure 1 – Site du pèlerinage au lac Sainte-Anne, Alberta, juillet 2014

Figure 1 – Site du pèlerinage au lac Sainte-Anne, Alberta, juillet 2014

En second plan, l’édifice du sanctuaire. En arrière-plan, une partie du camping et le lac. À gauche, les drapeaux sont les suivants : drapeau national du Canada, drapeau de la province de l’Alberta, drapeau de la nation Métisse, et drapeau de la nation Alexis Nakota Sioux, co-organisatrice du pèlerinage. Photographie de l’auteure.

Figure 2 – Autel du sanctuaire du lac Sainte-Anne, Alberta, juillet 2014

Figure 2 – Autel du sanctuaire du lac Sainte-Anne, Alberta, juillet 2014

Photographie de l’auteure.

15Second lieu prédominant, le lac. Celui-ci fait l’objet d’une bénédiction annuelle depuis 1981. Cette bénédiction est le point culminant des célébra­tions. Suite à la grande messe de l’après-midi, les prêtres présents, suivis de l’ensemble des pèlerins, sortent silencieusement du sanctuaire et parcourent les quelques dizaines de mètres qui les séparent du lac. Aux abords du lac, un édifice en bois circulaire et surmonté d’une croix accueille les officiants pendant que la foule s’avance vers le lac. Muni d’un méga­phone, un prêtre bénit le lac avant d’enlever sa chasuble et de pénétrer dans l’eau pour bénir les pèlerins qui se présentent à lui. Les eaux du lac Sainte-Anne étant consi­dérées comme ayant des vertus miraculeuses, de nom­breuses personnes en fauteuil roulant, en déambulateur ou se déplaçant à l’aide de béquilles y sont accompagnées par leurs proches. Mes interlocuteurs ont peiné à décrire l’origine des vertus de ce lieu. Est-ce l’aura de sainte Anne, figure thauma­turge, qui s’est transmise dans le lac ou bien est-ce l’eau elle-même qui contient des pouvoirs particuliers ? Les avis sont partagés et plusieurs notent la profusion de poissons que l’on trouvait anciennement dans ce lac. Quoi qu’il en soit, tous les jours et particulièrement le dernier, il est commun de voir de nombreuses personnes prélever de l’eau du lac à l’aide de contenants de toutes tailles pour les rapporter chez eux et distribuer le précieux liquide à leurs proches qui n’ont pas pu faire le déplacement. Tous s’accordent à dire que cette eau dispose de vertus régénératrices et purifiantes. Il est également commun, lors des chaudes journées du pèlerinage, de voir des enfants se baigner dans le lac. C’est un véritable terrain de jeux où s’affrontent bouées et petits bateaux gonflables. À leurs côtés, des groupes d’adultes, en cercle, prient en étant immergés dans l’eau jusqu’à mi-cuisse. Aux jeux de certains se mêlent la dévotion d’autres.

16Enfin, troisième lieu d’importance, le campement. Si nombreux sont celles et ceux à venir au pèlerinage pour seulement une journée, beaucoup campent sur place durant plusieurs nuits. Mes interlocuteur.es m’indiquent que, depuis une vingtaine d’années, les camping-cars et les caravanes montées sur les plateaux des pick-up sont devenus majoritaires face aux tentes et tipis traditionnels. Mais tous ne disposent pas de tels véhicules, bien au contraire. Nombreux sont également celles et ceux venu.es en voiture et qui dorment, soit à l’intérieur de celle-ci, soit dans des tentes à côté. Dans le campement, à tout moment de la journée, indépendamment des célébrations qui se déroulent au sanctuaire, il est commun de voir des regroupements de person­nes sous des bâches tendues entre deux voitures les protégeant du soleil. Pouvant abriter généralement jusqu’à une petite dizaine de personnes, l’abri de bâche se fait lieu de convivialité où l’on partage nourriture et boisson entre voisins de camp. Quelques tipis ont été érigés sur ce site de campe­ment, mais ce sont les petits campements de bâches qui sont majoritaires (si l’on excepte les camping-cars et les pick-up agrémentés d’une caravane). Les organisateurs ont pris soin de faire deux parkings : les camping-cars d’un côté et les voitures, tentes, et bâches de l’autre. Mais malgré cette division, le site du campement forme un lieu homogène où les gens circu­lent, mangent, boivent, chantent et dansent ensemble. L’alcool est d’ailleurs un problème que les organisateurs veulent à tout prix enrayer, et ce, depuis déjà bien longtemps – le codex historicus fait plusieurs références aux possibles débordements causés par l’alcool. Le campement est le lieu de convivialité par excellence de l’ensemble du site. Les tambours et les chants résonnent dès la nuit tombée. Autour des feux, les danseurs s’essoufflent jusqu’à tard dans la nuit.

17À travers cette brève description du campement, émerge l’idée d’un pèleri­nage catholique qui prend surtout la forme d’un rassemblement où des pratiques d’essences traditionnelles et de type panamérindiennes prennent placent. En 2014, ces pratiques se font le soir, à la marge du programme officiel du pèlerinage. Seule l’amérindianisation de l’autel du sanctuaire est officielle et volontaire de la part des organisateurs. Les festivités qui se déroulent dans le campement ne sont pas à leur initiative. Ceci guide la réflexion vers une forme d’autochtonisation progressive du pèlerinage au lac Sainte-Anne.

Des pèlerinages de la réconciliation ?

18Les danses que j’ai pu observer en 2014 au lac Sainte-Anne, organisées spontanément par les campeurs, étaient des round dances, danses en ronds. Pratiquées par de très nombreuses nations autochtones, l’appellation round dances regroupe différentes variations d’une danse ayant quelques caracté­ristiques communes, telles que son déroulement nocturne et son sens social fort (Mandelbaum, 2012  ; Howard, 1983  ; Deiter, 1999  ; Jérôme, 2010). Il semble que les Cris des plaines (qui la nomment Moving Slowly Dance) aient reçu cette danse à la fin du XIXe siècle de leurs voisins Nakoda (Assiniboines). Accompagnés d’un groupe de chanteurs tambourinant, les danseurs forment alors un cercle, souvent en se joignant les mains, et se déplacent vers la gauche au rythme des tambours. Généralement, l’organi­sation d’une danse en rond est liée à un événement spécifique (funérailles, rassemblements spirituels, retrouvailles familiales, etc.). C’est également une danse très commune lors des pow-wow. Au fil du temps, l’organisation de cette danse a évolué vers une idée plus générale de rassemblement. Il s’agit de réunir la communauté autour des chanteurs et des danseurs, ce qui permet de soutenir les relations au sein de la communauté (plus ou moins élargie), et de célébrer l’identité et la culture autochtone. Souvent, cette danse est l’occa­­sion de valoriser un mode de vie sain (alcool et drogue sont interdits lors de ces moments de danses). Il n’y a alors aucune contradiction entre les principes généraux de cette danse et le pèlerinage au lac Sainte-Anne. Au contraire, l’idée de rassemblement est commune et prépondérante dans les deux cas, tout comme l’accent mis sur un mode de vie sain visant à la guérison des milieux autochtones. Pour autant, les danses en rond ne sont pas au programme officiel du pèlerinage, elles se déroulent dans le campe­ment dès la tombée de la nuit.

19L’année 2015 marque un tournant dans le programme proposé au pèlerinage du lac Sainte-Anne, selon les propos des personnes rencontrées lors du pèlerinage de 2014, avec lesquelles j’ai poursuivi les échanges les années suivantes. Trois points retiennent l’attention. Tout d’abord, l’ouverture du pèlerinage se fait désormais par une cérémonie de la pipe et une élévation des drapeaux (les drapeaux étaient déjà présents en 2014 (figure 1), mais n’étaient pas officiellement élevés). On me précise qu’une cérémonie d’ouver­ture semblable avait eu lieu quelques années plutôt, mais n’avait pas été reproduite les années suivantes, jusqu’en 2015. Ensuite, le troisième jour du pèlerinage débute à 5 heures du matin avec une cérémonie du lever du soleil, cérémonie en hommage à la Terre-Mère et au Créateur (Bousquet, 2015, p. 180). Enfin, troisième nouveauté, un créneau horaire est réservé pour une représentation dramatique de la vie de Kateri Tekakwitha à l’heure de la pause déjeuner du troisième jour. Les mises en scènes théâtrales (générale­ment des scènes de l’Évangile) étaient l’une des activités privilé­giées par les animatrices pastorales instruisant les enfants autochtones au XXe siècle, et de telles activités étaient également proposées dans les pensionnats (Robinaud, 2020, p. 67, p. 113). On peut y voir la réactivation d’une stratégie d’apprentissage employée de longue date par les mission­naires. En 2016, cette mise en actes est substituée par une heure de présentation de la figure de Kateri. Il s’agit d’un moment mêlant pédagogie et dévotion, qui se retrouve dans les programmes de 2018 et 2019. On constate alors que si les moments liturgiques restent au cœur du pèlerinage au lac Sainte-Anne, cette manifestation est désormais ponctuée d’activités à visée panamérindienne.

20En 2019, au soir du cinquième jour, soit le dernier avant que chacun ne reprenne la route, une Intertribal Drum Dance, danse à tambours intertribale, est programmée pour la première fois. Organisée de façon contemporaine dans de nombreuses circonstances (politiques, religieuses ou récréatives), l’ethnohistoire de cette danse parmi les communautés Dénés des Territoires du Nord-Ouest encourage à poursuivre l’analyse de l’évolution du pèlerinage dans une dynamique du rassemblement panamérindien (Beaudry, 1999). En effet, selon cette ethnomusicologue, cette danse a pour fonction de rassem­bler les gens, et ce, indépendamment de ses variations et transformations à travers le temps. Mais un autre point souligné par l’auteure est tout à fait intéressant pour replacer cette danse dans le contexte du pèlerinage au lac Sainte-Anne.

« Les chants pour la danse à tambours ont une source plus spécifique [au regard de ceux de la Tea Dance]. En effet, ils ont été transmis par des visionnaires, connus dans la région sous le vocable de « prophètes ». Ces personnages puissants qui, comme je l’ai démontré ailleurs, perpétuent en quelque sorte l’idéologie chamanistique des Dènès tout en y incorporant l’idéologie chrétienne reçoivent lors de visions la visite d’anges descendus du ciel, porteurs de messages de Dieu. Les anges livrent parfois leurs messages sous forme de chants, s’accompagnant au tambour, et donnant instruction aux prophètes de diffuser ces chants et leur contenu le plus largement possible, et surtout, de les utiliser pour danser. » (Ibid. p. 87)

21La danse à tambours est alors l’expression d’un lien très fort entre Dénés, prophétisme et christianisme, et, par extension avec le pèlerinage au lac Sainte-Anne. Dans son étude sur le prophétisme chez les Dénés de la nation Tłı̨chǫ (Dogrib), June Helm (1994) décrit le rôle du pèlerinage au lac Sainte-Anne dans l’introduction du prophétisme dans cette nation. Lors d’une halte sur la route du retour du pèlerinage de 1966, des aînés ont rencontré des prophètes. L’année suivante, lors d’une halte similaire du bus de la nation Tłı̨chǫ au retour du pèlerinage au lac Sainte-Anne, une nouvelle rencontre avec les prophètes aboutit à ce qu’un aîné de la communauté obtienne le statut de prophète. À ces sujets, Helm souligne les imbrications entre prophé­tisme, catholicisme et pratique chamanique traditionnelle.

  • 8 Je n’ai pas pu mener d’enquête en ces lieux, mais j’ai pu suivre ce qui se déroule lors de ces diff (...)

22Si les danses en rond et les danses à tambours sont partie intégrante du renouveau culturel et identitaire autochtone, l’ethnohistoire donne à voir deux types de danses singulièrement différentes, dont l’une prend racine dans un entrelacs entre prophétisme et christianisme. À cet égard, la danse à tambours Déné est intimement liée au pèlerinage au lac Sainte-Anne et cela peut expliquer pourquoi celle-ci est incluse officiellement au programme, contrairement aux danses en ronds qui se poursuivent à la marge. On cons­tate alors que cette évolution s’inscrit dans un mouvement d’autoch­tonisation panamérindien, mais plus précisément dans une dynamique de réconciliation. Cela est explicite lorsqu’on observe les transformations qui ont lieu ces dernières années dans les autres lieux de pèlerinages catholiques dans les territoires autochtones de l’Ouest canadien8.

  • 9 Il s’agit d’un fonds doté au total de 110 000 $CAN réparti en vingt projets en différentes province (...)

23Au pèlerinage de Little Red River (AB), en août 2014, la fin du second et dernier jour du pèlerinage est consacrée aux témoignages d’aînés des trois communautés autochtones coorganisatrices. Ces aînés sont conviés à livrer leur témoignage personnel au sujet de leur vie dans la foi catholique. La tradition autochtone, représentée par ces anciens, est alors associée à la pratique du catholicisme. Ce moment contribue ainsi à étayer le sentiment de non-segmentarisation entre les mondes autochtones et le catholicisme, et permet de mettre en scène la réconciliation. Le pèlerinage de Kehewin (AB) fournit un second exemple. En 1998, soit une décennie avant la mise en place de la Commission de vérité et réconciliation au Canada, le pèlerinage a reçu un financement de 5 000 $CAN de la part Conférence des Évêques catholiques du Canada. Ce soutien financier s’inscrit dans le cadre du « Fonds de réconciliation, de solidarité et de communion » qui vise à soute­nir des «  […] projets communautaires portant principalement sur une démarche de guérison pour des torts subis dans des écoles résidentielles, des programmes de revitalisation et de mise en valeur des langues aborigènes, de même que des projets favorisant une meilleure compréhension entre autochtones et allochtones, en Église et dans la société9 ». Par cet exemple, on constate que la transformation des pèlerinages autochtones catholiques dans une perspective de réconciliation est un processus qui se développe depuis près d’un quart de siècle. Cependant, elle se manifeste expressément, par l’introduction de festivités panamérindiennes, seulement depuis une dizaine d’années. À Kehewin, en 2019 par exemple, une cérémonie de la pipe est organisée.

24La céré­­mo­nie de la pipe est la manifestation panamérindienne la plus com­mune dans ces pèlerinages catholiques en territoires autochtones. Elle a été ici également mentionnée au pèlerinage au lac Sainte-Anne, faisant office de cérémonie d’ouverture depuis 2015. Ce rituel est aujourd’hui pratiqué dans une démarche de guérison individuelle ou communautaire, aussi bien par les populations autochtones de l’Ouest, que celles de l’Est (Jérôme 2010). Elle est décrite comme une « […] cérémonie où l’on fume la pipe, en cercle. C’est un appel aux esprits et à la communion entre les participants. Elle fait également généralement partie d’un ensemble plus élargi de rituels, combi­nant sweat lodge et give away » (Goyon, 2004). Non seulement repré­sentative des pratiques rituelles panamérindiennes, la cérémonie de la pipe s’inscrit dans ce contexte de réconciliation permettant une « communion entre les participants ». Un parallèle peut alors s’établir avec l’histori­que « cérémonie du calumet », telle que nommée par les Français, qui permettait de sceller des alliances, entre humains et non-humains, mais aussi entre humains dans le contexte des premiers contacts entre Européens et autochtones. Processus politique, public, hautement ritualisé, symbole non seulement de paix, mais aussi de l’alliance (créant une parenté fictive entre les participants, favorisant consécutivement les échanges commerciaux), la cérémonie du calumet permettait de créer un langage diplomatique et spirituel commun (Havard, 2003, p. 171‑73  ; White, 2012, p. 59). Il y a sans doute ici une analogie à approfondir entre la cérémonie du calumet et la cérémonie de la pipe contemporaine se déroulant dans un contexte intercul­turel de réconciliation. Plusieurs auteurs incluent la cérémonie de la pipe dans un ensemble de pratiques et de rituels relevant directement du contexte d’une guérison panamérindienne (Jérôme, 2008  ; Bousquet, 2005). Avec la loge à sudation, la cérémonie de lever du soleil, ou encore le pow-wow, la cérémonie de la pipe intègre un complexe de pratiques rituelles jouant un rôle central dans la reformulation culturelle de l’« amérindianité » contem­po­raine. Apparaît ici un nœud, où autochtonie, réconciliation et guérison s’entrelacent et se mettent, en partie, en scène lors des pèlerinages catholi­ques en territoires autochtones.

Conclusion

25Les pèlerinages catholiques dans les territoires autochtones ont été mis en place par les missionnaires dans la seconde moitié du XIXe siècle et au XXe siècle dans une volonté de transmettre et de maintenir les dévotions catholiques auprès de populations qu’il était nécessaire d’assimiler selon les politiques gouvernementales de l’époque. Dans ce contexte, les missions et les pensionnats participent d’une déterritorialisation par la sédentarisation forcée et la création de lieux de pèlerinages contribue à la (re)construction d’une territorialité sacrée, cette fois-ci catholique, au profit de l’assimilation des populations autochtones. Suite à des décennies de colonisation, d’assi­milation et d’évangélisation, on remarque une importante transforma­tion de ces évènements depuis les années 2010.

26Une grande majorité de pèlerins rencontrés au lac Sainte-Anne en 2014 préfèrent employer le terme de « gathering/rassemblement » à celui de « pilgrimage/pèlerinage ». S’inscrivant dans une longue tradition du rassem­blement autour de festivités rituelles (mais non uniquement), et précédant l’arrivée des missionnaires dans ces territoires, les pèlerinages sont l’occa­sion de resserrer les liens sociaux. C’est l’occasion pour les membres d’une même communauté de faire le voyage ensemble, mais aussi de retrouver en ces lieux des personnes qui ont quitté la communauté pour diverses raisons, ainsi que des parents, plus ou moins éloignés, qui ont poursuivi leur vie au sein d’autres communautés ou en ville. L’idée de rassemblement, autour de pratiques liturgiques catholiques et panamér­indiennes, permet d’émettre l’hypo­thèse d’une réduction de la distance, tant spatiale que culturelle. Les longues distances canadiennes se retrouvent annulées pour quelques jours lors de ces pèlerinages, où des membres de différentes nations autochtones se retrouvent pour célébrer, ensemble. Les différentes cérémonies, pratiques et manifestations de type panamér­indien­nes qui se déroulent dans les divers pèlerinages catholiques autochtones évoqués ici participent également d’une forme de réduction de la distance interculturelle à un double niveau. Tout d’abord, à l’échelle nord-américaine avec cette idée de pratiques panamérin­diennes partagées par de nombreuses communautés autochtones. Puis, dans une perspective de réconciliation où les pratiques panamérindiennes et pratiques liturgiques catholiques sont mises côte à côte, et forment désormais un tout indissociable lors de ces pèlerinages contemporains.

27Le thème de la réconciliation, plus au moins explicite, est au cœur de ces évènements qui ne doivent plus être lus comme des pèlerinages proposant uniquement des pratiques liturgiques catholiques, mais également dans leur contribution au processus de réconciliation entre l’Église et les communautés autochtones. Il n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard que le pape François a participé à la bénédiction du lac Sainte-Anne lors du pèlerinage 2022 à l’occasion de sa visite au Canada durant laquelle il a présenté des excuses pour le rôle joué par l’Église catholique dans le système des pensionnats et a employé, lors d’une conférence de presse dans l’avion qui le ramenait à Rome, le terme de génocide pour qualifier ce processus. Avec l’exemple des danses en ronds, observées dans le campement du pèlerinage au lac Sainte-Anne et non incluses dans le programme officiel contrairement aux danses à tambours, on constate tout de même qu’une distinction s’opère entre des pratiques panamérindiennes qui peuvent être mises au profit de la réconcilia­tion par leurs liens historiques avec le christianisme et celles, trop éloignées, qui ne peuvent être incluses dans une telle démarche. Dans une perspective de réconciliation et d’autochtonisation, ces pèlerinages, coorganisés par l’Église et les communautés autochtones locales, donnent à voir une réap­propriation de la territorialité des lieux de la dévotion pour l’assimilation : une réappropriation qui se joue sur le terrain de l’autochtonisation par la mise en valeur, et en pratique, du panamérindianisme. Encore loin d’un contexte explicitement décolonial, mais dans un contexte de l’entre-deux mondes, ces rassemblements donnent la possibilité aux participants de se situer dans leur « double identité », ou peut-être plus précisément dans leur propre identité, celle d’autochtones catholiques. Les pèlerinages catholiques en territoires autochtones seraient ainsi des exemples de la mise en œuvre progressive de la réconciliation par l’autochtonisation des lieux et des moments de la dévotion catholique.

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Notes

1 L’histoire de la mission du lac Sainte-Anne est bien documentée. Les archives provinciales de l’Alberta conservent, entre autres, le codex historicus de la mission qui permet de retracer l’évolution du pèlerinage.

2 La notion d’(amér)indianisme est ici entendue comme résultante du constat d’une expé­rience commune (telles la colonisation, l’évangélisation et/ou l’expérience des pension­nats) qui fédère les différents groupes autochtones d’Amérique du Nord. Ce phénomène se mani­feste par une revitalisation identitaire, politique et culturelle et peut avoir pour consé­quence une certaine forme d’homogénéisation des pratiques : le ‘panamérindianisme’ (à ce sujet voir Bousquet, 2005).

3 L’autochtonisation est ici entendue comme référant à la (re-)construction de traditions supposées conformes à l’autochtonie, sous-tendant une visée émancipatrice.

4 Suite à des décennies de colonisation et d’assimilation, s’ouvre désormais une période visant à la réconciliation. Selon les termes de la CVRC, la réconciliation « consiste à établir et à maintenir une relation de respect réciproque entre les peuples autochtones et non autochtones dans ce pays. Pour y arriver, il faut prendre conscience du passé, reconnaître les torts qui ont été causés, expier les causes et agir pour changer les comportements » (CVRC, 2015b, p. 3).

5 Par exemple, au sujet de la grotte Notre-Dame des Rocheuses à Piikani/Brocket (Alberta), les archives des Sœurs Grises de Montréal indiquent dans le rapport des activités religieuses de l’année 1954 : « pèlerinage en groupe à la grotte : chaque semaine » ; « pèlerinage annuel à la grotte » ; « dans les classes […] [p]èlerinage avec chapelet à la grotte ». (ASGM, s.d.)

6 Au sujet de ce personnage, voir entre autres Greer, 2007.

7 Concernant l’usage du terme de tradition, je précise, en empruntant à M. Goyon, que « la notion de tradition inclut [...] l’idée même de changement et d’adaptation à la nouveauté. Elle est conçue comme la capacité de la culture à incorporer de nouvelles catégories de pensée, de personnes, de nouvelles techniques aussi » (Goyon, 2006). Ainsi, par « essences tradition­nelles », est ici entendu l’ensemble des pratiques, savoirs et autres éléments culturels transfor­més et adaptés revendiquant leurs inspirations dans un temps passé qui prennent forme à partir des années 1960 dans le contexte du renouveau identitaire, culturel et spirituel nord-Amérindien.

8 Je n’ai pas pu mener d’enquête en ces lieux, mais j’ai pu suivre ce qui se déroule lors de ces différents pèlerinages grâce aux réseaux sociaux et aux informations recueillies sur internet.

9 Il s’agit d’un fonds doté au total de 110 000 $CAN réparti en vingt projets en différentes provinces du pays. (Conférence des Évêques catholiques du Canada, 1999)

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Table des illustrations

Titre Carte 1 – Pèlerinages catholiques en territoires autochtones dans l’Ouest
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/docannexe/image/18999/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 57k
Titre Figure 1 – Site du pèlerinage au lac Sainte-Anne, Alberta, juillet 2014
Légende En second plan, l’édifice du sanctuaire. En arrière-plan, une partie du camping et le lac. À gauche, les drapeaux sont les suivants : drapeau national du Canada, drapeau de la province de l’Alberta, drapeau de la nation Métisse, et drapeau de la nation Alexis Nakota Sioux, co-organisatrice du pèlerinage. Photographie de l’auteure.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/docannexe/image/18999/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 127k
Titre Figure 2 – Autel du sanctuaire du lac Sainte-Anne, Alberta, juillet 2014
Crédits Photographie de l’auteure.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/docannexe/image/18999/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 240k
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Pour citer cet article

Référence papier

Marion Robinaud, « Une constellation de pèlerinages catholiques en territoires autochtones dans l’Ouest canadien »Géographie et cultures, 118 | 2021, 79-97.

Référence électronique

Marion Robinaud, « Une constellation de pèlerinages catholiques en territoires autochtones dans l’Ouest canadien »Géographie et cultures [En ligne], 118 | 2021, mis en ligne le 26 septembre 2023, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/18999 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/gc.18999

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