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Regards croisés sur les autochtonies

Yves Labrèche
p. 134-138
Référence(s) :

Glon Éric et Sepúlveda Bastien (dir.), Autochtonies : regards croisés sur les territorialités et les territoires des peuples autochtones, Presses universitaires de Rennes, coll. « Essais », 2021, 419 p.

Texte intégral

1La question des revendications territoriales des peuples autochtones remonte à plus d’un demi-siècle, mais ce n’est qu’en 1999 que les Inuits du Nunavut furent les premiers parmi les peuples autochtones d’Amérique du Nord à obtenir leur autonomie gouvernementale ainsi qu’une certaine souveraineté territoriale.

2Depuis, les études sur ces questions se sont multipliées et le recueil dirigé par Éric Glon et Bastien Sepúlveda permet de faire le point sur une diversité d’approches proposées en vue de saisir les rapports entre territoire et identité chez une sélection de peuples autochtones d’Amérique et d’ailleurs dans le monde. Les contributions à cet ouvrage découlent de journées d’étude qui se sont tenues à Lille en 2017 et représentent le fruit d’études réalisées par des chercheur.es affilié.es à des universités françaises, suisses, canadiennes et brésiliennes. Le recueil est divisé en trois grandes parties thématiques : I) les revendications territoriales ; II) l’affirmation identitaire ; III) les formes de gouvernance et politiques.

3La préface de Jean-Marc Besse donne le ton en proposant un objectif général qui serait de dénoncer et trouver une solution politique à l’appropriation des terres entreprise par les nations non autochtones à l’époque coloniale et qui se poursuit encore plus intensivement de nos jours. L’auteur élabore au sujet de quelques concepts qui reviendront tout au long du recueil. Ainsi, l’autochtonie serait une quête identitaire englobant toute manifestation, protestation et revendication envisagées comme autant d’actions politiques. Elle consisterait en « une construction argumentative qui est mise en œuvre dans les arènes juridico-politiques nationales et internationales par des peuples qui ont été pla­cés, sans l’avoir demandé, dans un contexte conflictuel où ils sont amenés à défendre et à revendiquer la jouissance de leurs ressources d’existence » (p. 8).

4Le concept de territoire, cher aux géographes, est repris et réexaminé de manière critique à la lumière du lien pratique et symbolique qui unit les Autochtones à la terre et serait rongé par l’exploitation entreprise par les États et les grandes firmes.

5La plupart des populations autochtones ayant été déplacées, il faut d’abord retrouver les territoires d’origine et retracer les trajectoires d’antan pour ensuite repenser entre autres la territorialité au cœur de grandes villes comme au Canada ou aux États-Unis où s’est établie plus de la moitié des Autochtones au fil des ans.

6Par ailleurs la notion de territoire incluant l’appropriation et l’exploitation des terres trouve son origine dans le système juridico-politique européen. C’est ainsi que dans le contexte des revendications territoriales et la quête d’une autonomie gouvernementale, les Autochtones empruntent le langage des non-Autochtones alors que selon leur conception traditionnelle, leur relation à la terre se situait plutôt dans le fait d’habiter et de faire partie d’un écosystème et d’en utiliser/emprunter certaines ressources de manière respectueuse plutôt que d’occuper et d’exploiter.

7Au-delà des notions, le recueil devrait amener le lecteur à réfléchir aux meilleures stratégies proposées par les géographes (p. ex. contre-cartographie et toponymie collaboratives) pour mieux rendre dans toute leur complexité les liens unissant les Autochtones au territoire dans le contexte de leurs réclama­tions identitaires et politiques.

8La première partie du recueil, intitulée « Revendiquer son droit (à accéder) au(x) territoire(s) », regroupe quatre contributions fort distinctes. Irène Bellier évoque tout d’abord la relation au territoire qui serait empreinte d’une importante dimension spirituelle chez les peuples autochtones. L’auteure situe leurs droits territoriaux dans le contexte du droit international et montre que leurs revendications territoriales font partie intégrante d’un mouvement plus large visant l’autonomie gouvernementale et se reliant aux luttes pour ren­forcer le développement durable et contrer les changements climatiques. Dans le second chapitre, Étienne Rivard traite des peuples d’ascendance mixte (autochtone et non-autochtone) en contexte canadien, peuples qui connaissent des divisions internes sur le plan de la reconnaissance identitaire et dont les revendications territoriales entrent parfois en conflit avec celles des Amé­rindiens ou Premières Nations. L’auteur fait largement appel au concept de légitimité pour tenter de saisir toute la complexité des aspirations et des con­testations des Métis parfois qualifiés de peuple autochtone sans frontières ni territoire. Dans le troisième chapitre, Bastien Sepúlveda présente le cas des Mapuche (Chili) pour illustrer les droits des Autochtones en milieu urbain et le droit à la ville, sujet peu étudié. Il examine le rôle de la ville coloniale dans l’organisation de « la mise sous tutelle et l’exploitation des territoires » présu­mément vierges (p. 92) excluant de ces espaces les populations autochtones qui furent refoulées vers des réserves. Il présente ensuite la réappropriation d’espaces urbains par les Mapuche tout en faisant référence à des projets d’emploi et d’habitation, à la mise sur pied de comités, à l’offre de services développés sous l’égide d’organismes autochtones et à la création d’espaces identitaires collectifs. Dans le chapitre suivant, Pierre-Christophe Pantz pré­sente la question des revendications territoriales selon une perspective de décolonisation et de réappropriation chez les Kanak de Nouvelle-Calédonie. L’auteur insiste sur la mobilité des individus qui sont nombreux à vivre en milieu urbain tout en continuant de revendiquer l’accès à leurs territoires ancestraux qui sont plutôt situés dans des zones moins développées et péri­phériques. Ici aussi les Autochtones ont d’abord été exclus et mis en réserve durant la période coloniale, mais depuis 1946 (après la période de l’Indigénat), ils retrouvent une certaine mobilité et s’installent dans la ville où ils forment dès lors 25 % de la population.

9La seconde partie du recueil s’intitule « Clamer son être au monde » et com­prend cinq chapitres qui abordent divers aspects de l’affirmation identitaire et des revendications territoriales. Le texte d’Éric Glon porte sur la toponymie autochtone et les récits qui lui sont associés afin d’illustrer les liens socio-territoriaux chez les Lil’wat de Colombie-Britannique. L’auteur revient sur quelques concepts de base (toponymie, lieu) avant de présenter une interpré­tation des démarches entreprises par les Autochtones pour regagner leurs ter­ritoires ancestraux qu’ils se représentent par » un foisonnement de points et d’itinéraires imprégnés de pratiques » (p. 149) comme la chasse et pêche tout en faisant appel à une mémoire du paysage et de ses ressources ainsi qu’à des mythes et récits qui s’y rattachent. Quelques toponymes significatifs servant à désigner des lieux stratégiques comme les confluences de rivières permettent d’illustrer les propos théoriques. De même, un récit mythologique dans lequel il est fait référence à neuf noms géographiques dont la signification, la locali­sation et l’interprétation sont présentées sous forme de tableau permet de saisir toute la richesse de la toponymie indigène. L’auteur revient ensuite à des propos théoriques en conjecturant sur la patrimonialisation du territoire. Le texte de Fabrice Dubertret sur les contre-cartographies autochtones relate tout d’abord des démarches participatives amorcées dans des communautés autochtones du Grand Nord canadien dès le début des années 1970 pour ensuite proposer des réflexions géopolitiques englobant les peuples autoch­tones du monde entier à l’ère du web et des systèmes d’information géographique. Compte tenu de leur faible nombre, plutôt que d’avoir recours aux armes, les Autochtones sauront mieux protéger leurs territoires en ayant recours à des stratégies mobilisant des cartes numériques auprès de l’ONU ou devant les tribunaux. En effet, le développement de moyens cartographiques en ligne permet dès lors aux peuples autochtones de collaborer à l’échelle transnationale pour mieux faire valoir leurs droits coutumiers (p. 173). Dans le chapitre suivant, Fabienne Joliet et Laine Chanteloup traitent d’identité inuite en faisant référence à la cosmologie des peuples de l’Arctique ainsi qu’à leur perception et mémoire du paysage selon les connaissances, récits et pho­tographies annotées par des Inuits du Nunavik (Québec arctique) qui ont bien voulu les partager. Sylvain Guyot relate la trajectoire historique et postcolo­niale des Griqua de Kranshoek (Afrique du Sud) en insistant sur la question de leurs droits fonciers et sans passer sous silence les risques associés au tour­isme autochtone et à la marchandisation de la culture. Enfin, Benjamin Leclère met en parallèle les luttes urbaines des Ohlone de Californie et des Noongar d’Australie, deux groupes autochtones qui vivent majoritairement en milieu urbain. Les premiers sont originaires de diverses régions des États-Unis et ont migré vers la baie de San Francisco en raison des occasions d’emploi et de services. Les seconds, originaires de la région de Perth, ont été plutôt confron­tés à l’arrivée de groupes autochtones venus d’autres régions d’Australie pour les mêmes raisons. Plutôt que de mettre l’accent sur les divisions internes des Autochtones, l’auteur présente les défis que pose la mise en valeur du lien au territoire face aux autorités coloniales et gouvernementales. Il termine en pro­posant des réflexions sur la question de l’autodétermination et de la sou­veraineté des populations autochtones en milieu urbain (p. 248-249).

10La troisième et dernière partie du recueil s’intitule « Conquérir sa place : enjeux de gouvernance territoriale et politiques publiques » et comprend cinq chapitres. La contribution de François-Michel Le Tourneau se situe dans le prolongement de la perspective comparative du chapitre précédent, mais dépeint à une tout autre échelle les aspirations des Autochtones du Brésil et des États-Unis. L’auteur remarque des différences dans la partie des terres concédées aux Autochtones par ces deux états et dans les droits territoriaux qui leur ont été consentis. Il souligne des différences de densité et de distribu­tion géographique de ces populations. Suite à une période de dissimulation, il y aurait eu une sorte de résurgence identitaire chez les Autochtones du Brésil qui serait mal acceptée et même perçue comme un opportunisme par une par­tie de la société brésilienne, ce qui n’est pas sans rappeler les embûches auxquelles font face certains groupes autochtones aux États-Unis et au Canada (p. 265). Il est aussi question des défis que posent les négociations et conces­sions foncières dans le contexte du développement économique face aux pré­occupations écologiques et visées souverainistes des Autochtones. Dans le chapitre suivant, Marta de Azevedo Irving souligne elle aussi les contradic­tions entre les politiques de protection d’aires naturelles et la reconnaissance des droits territoriaux des Autochtones au Brésil. Elle fait référence aux limi­tes que pose la notion de population traditionnelle qui pourrait inclure des groupes familiaux et communautaires non autochtones. Elle élabore ensuite au sujet des tensions qui existent entre l’affirmation du droit à la terre et les politiques visant la protection de la biodiversité et la création de réserves naturelles. En effet, malgré les bonnes intentions, ces politiques ne sont-elles pas responsables d’une certaine déterritorialisation des minorités autoch­tones ? Stéphane Héritier poursuit dans cette même veine au chapitre suivant en examinant le rôle des Autochtones dans la gouvernance des espaces proté­gés. Ici, il est question des enjeux liés à « la protection de la nature, la préser­vation de la biodiversité ou la conservation des ressources naturelles ou culturelles » (p. 303). Le renouvellement des politiques publiques devant dès lors inclure la participation des Autochtones, l’auteur va puiser des exemples dans une grande diversité de pays d’Amérique du Nord, d’Afrique et d’Asie avant d’aborder l’activisme des Autochtones du Canada entre 1970 et 2010. Simon Maraud poursuit cette réflexion sur le chevauchement entre aires pro­tégées et aires revendiquées et la question de la cogestion en présentant le cas des Samis dont le territoire traditionnel s’étend sur quatre pays : Norvège, Fin­lande, Suède et Russie. Il présente les faits dans une perspective de décoloni­sation, de cogestion et de participation et s’intéresse en particulier à « Laponia, un site du patrimoine mondial de l’UNESCO géré de manière partagée entre les Samis, l’État suédois et les communes concernées » (p. 326). Enfin au chapitre final, Caroline Desbiens et Carole Lévesque reviennent sur la ques­tion des Autochtones en milieu urbain en présentant une synthèse des données sur le Québec. Elles rappellent qu’au Canada les politiques coloniales ont occasionné des déplacements forcés et un rétrécissement des territoires tradi­tionnels (p. 343). Les auteures présentent ensuite un projet collaboratif visant à cartographier la « zone d’influence territoriale » pour saisir la mobilité sociale et économique des Autochtones vivant dans une dizaine de villes du Québec pourvues d’un centre d’amitié offrant des services et des ressources aux nombreux Autochtones vivant hors réserve.

11En somme, ce recueil offre un tour d’horizon assez complet des aspirations et des revendications des Autochtones en matière de gestion des terres et des ressources. Chacune des contributions est basée sur une recension des écrits approfondie, mais la plupart d’entre elles laissent peu de place aux voix des Autochtones eux-mêmes, même lorsque des entretiens ont été réalisés dans le contexte de la recherche (cf. contribution de Maraud, p. 326). Sauf quelques exceptions, les travaux collaboratifs dont on valorise pourtant l’importance sont peu présents. De plus, le temps consacré aux enquêtes de terrain semble limité sauf dans le cas des recherches menées chez les Mapuche (p. 90) et les Lil’wat (p. 150). Enfin, les méthodes employées sont rarement explicitées sauf par Joliet et Chanteloup ou encore Desbiens et Lévesque qui proposent des réflexions méthodologiques innovantes. On ne saurait donc trop insister sur la nécessité de revenir à la recherche participative et de revoir et planifier de prochaines interventions à la lumière d’une éthique en matière de recherche en milieu autochtone et selon une perspective ethno-géographique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Yves Labrèche, « Regards croisés sur les autochtonies »Géographie et cultures, 118 | 2021, 134-138.

Référence électronique

Yves Labrèche, « Regards croisés sur les autochtonies »Géographie et cultures [En ligne], 118 | 2021, mis en ligne le 22 septembre 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/18889 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/gc.18889

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Auteur

Yves Labrèche

Université de Saint-Boniface (Winnipeg, Canada)
ylabreche@ustboniface.ca

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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