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Territorialité et sacralité des silures dans la ville de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso

Territoriality and sacredness of catfish in the city of Bobo-Dioulasso in Burkina Faso
Assonsi Soma
p. 15-33

Résumés

Cet article traite de la problématique des lieux et des espèces animales et végétales sacralisés par l’humain et les relations de pouvoir et de vénération entretenues. L’objectif principal de l’étude est d’appréhender la territorialité des silures et des pratiques associées à leur sacralité dans la commune urbaine de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso. À travers une approche socio-spatiale, l’analyse montre que les silures sont considérés comme les aïeux ou des génies-protecteurs de la communauté Bobo Mandarè, autochtone de la ville. Ils bénéficient de ce fait d’une considération, d’une vénération et d’une protection par le peuple Bobo Mandarè. Les mesures de protection consistent en l’interdiction à toute personne de les tuer, de les pêcher ou de les manger. Les pratiques associées sont l’orga­ni­sa­tion de cérémonies rituelles d’adoration périodiques, d’offrandes, d’enterrement, de funérailles et d’observation de deuil en cas de mort d’un silure, en son mémoire. Les silures concourent à une configuration territoriale de la ville. Cependant, la dynamique urbaine, les comportements inciviques de certains citadins et l’altéra­tion des coutumes exposent ces silures sacrés à des risques de disparition, remettant en cause leur sacralité. Des actions de sauvegarde sont envisagées pour pérenniser ce patrimoine et préserver son insertion dans la dynamique urbaine de la ville de Bobo-Dioulasso.

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Texte intégral

Introduction

1Dans toutes les entités territoriales du monde, les rapports entre l’Humain et la nature sont indéniables. Certaines espèces animales ou végétales, du fait de leur intervention en faveur ou en défaveur de l’être humain, sont considé­rées comme mystiques. L’Humain finit par établir des relations privilégiées avec elles. Celles-ci obtiennent alors une considération sacrée ou totémique. Dès lors, l’espace qui abrite ces entités naturelles « mystiques » est égale­ment investi de facultés ou de pouvoirs qui en font un lieu sacré. Et dans la mesure où le lieu symbolique est l´instrument d’une communication, il implique une communion sociale autour d’un sens partagé et définit ainsi le groupe qui communie et communique avec cet espace (Monnet, 1998). Les sites dits sacrés sont ainsi symboliques : ils sont vénérés par des populations généralement autochtones et constituent un élément fort de leur territoire.

2Pour Agnissan (2010) cité par Yaméogo (2015, p. 77), « le caractère sacré du continuum Homme-Nature s’exprime à travers des totémismes, des rites, des pratiques liturgiques dont les supports écologiques demeurent souvent des bois, des forêts ou des animaux ». La logique de protection de la nature par des interdits – ou par la sacralisation de certaines espèces animales et végétales ou de diverses élévations physiques (collines, monts, montagnes) – tire ses origines de cette relation Humain-Nature. Pour Racine et Walther (2003, p. 205), « en tant qu’essence du religieux, le sacré indique des inter­dits et des attachements fondamentaux pour l’existence humaine. La société dans son ensemble reste marquée par le respect dû à ces espaces sacrés ».

3La conception africaine de la vie établit un lien entre l’Humain et son environnement naturel, entre le monde matériel visible et le monde spirituel invisible (Savadogo, 2017, Badiane, 2018). Pour beaucoup de sociétés afri­cai­nes, la terre, la végétation, l’eau, les animaux restent durablement en lien avec les populations. De façon générale, ils remplissent plusieurs fonctions dont les plus importantes sont les fonctions socio-culturelles et protectrices. Maintenir de bons rapports avec ces éléments naturels est considéré comme essentiel pour disposer d’une vie apaisée et prospère.

4Parmi ces objets géographiques, l’eau a toujours revêtu une symbolique impor­tante dans de nombreuses communautés ou sociétés africaines, aussi bien en milieu urbain que rural. À l’image des religions monothéistes, la sym­bolique de l’eau et des êtres qu’elle « abrite » se manifeste dans les religions traditionnelles par le fait que de nombreuses divinités s’y cachent sous des formes animales (Taiqui, Bensalah, Sava, 2009 ; Galoppin. 2015 ; Yaméogo, 2015). Les poissons et les crocodiles sont apparus par exemple depuis des millénaires dans la mythologie égyptienne. L’Égypte ancienne sacra­lisait particulièrement quelques espèces. Les poissons du fleuve n’étaient pas vénérés de leur vivant mais, à leur mort, ils étaient sacralisés par la momification. C’est le cas en particulier des latès dont de nombreuses momies se retrouvent dans la nécropole d’Esna (Paugy, Lévêque et Sabrié, 2006).

5Au Burkina Faso, la sacralisation des animaux, des bois, des collines, du feu, entre autres, est une pratique ancestrale remontant à des millénaires. Plu­sieurs espèces naturelles sont vénérées par les communautés traditionnelles. Ces pratiques et croyances tiennent au moins en partie aux services qu’elles ont rendus à un individu, à des familles ou à des ethnies lors de certains épisodes de leur vie.

6À Bobo-Dioulasso, deuxième ville du pays, l’Heterobranchus, plus connu sous l’appellation silure ou poisson-chat, est considéré comme sacré par la communauté Bobo Mandarè, peuple autochtone de la localité. Poisson à la fois commun et mystérieux, vivant dans l’ombre de la vase, robuste et capable de survivre hors de l’eau, il est vénéré par cette communauté parce qu’il aurait aidé un de leurs ancêtres à assouvir sa soif. Ces « poissons-génies » sont perçus comme aïeux par ces derniers. De ce fait, ils reçoivent les mêmes considérations que les êtres humains et « personne ne devrait les tuer ni les manger », d’après Sanou Bakary, notable du quartier Boromakotè.

  • 1 Concept forgé par Bonnemaison (1981) cité par Galoppin (2015) qui traduit le rapport singulier ou l (...)

7Les sites des silures sacrés font d’ailleurs l’objet d’attention par les services techniques de la municipalité et de l’État ainsi que par la majorité des citadins. Les silures sont inscrits dans les armoiries de la commune, ce qui marque l’identification culturelle et sociale à cette espèce animale. Ces lieux-dits revêtent également un esprit magique dont le mystère est resté jusque-là insondable, mais attire de nombreuses personnes en quête de grâces sociales. Ainsi, la lecture qui s’en dégage révèle une commune urbaine qui doit sa dynamique en grande partie à la présence de ces lieux sacrés censés assurer la protection des populations. La territorialisation du sacré liée aux silures dans la commune urbaine de Bobo-Dioulasso constitue un marqueur spatial, un géosymbole1, et une expression de la volonté d’im­po­ser un certain ordre à l’espace et à la société Bobo Mandarè. La vocation sacrée des marigots Houet, Sya et Sagnon et de la mare de Dafra est ainsi un élément fort d’appropriation qui sous-tend les stratégies de leur protection et de leur préservation dans le tissu urbain.

8Cependant, la préservation des sites abritant les silures sacrés a toujours constitué une préoccupation majeure liée à la dynamique urbaine. Ces lieux particuliers de conservation de la mémoire et des croyances ancestrales de la communauté Bobo Mandarè sont effectivement menacés, en partie à cause de la croissance démographique et de l’expansion du tissu urbain souvent incontrôlée. Certes les considérations totémiques et les perceptions locales semblent constituer un atout majeur pour leur protection et leur conservation, mais les sites sacrés en milieu urbain restent vulnérables face à la pression foncière et aux comportements inciviques de certains citadins, ce qui fait craindre leur disparition.

9À bien des égards, la survie des silures sacrés à Bobo-Dioulasso semble compromise. D’un côté, ils apparaissent comme des espaces à conserver par idéologie ou par croyance au regard des pratiques associées (organisation de cérémonies rituelles pour les vénérer, offrandes, enterrement, organisation de funérailles et observation de deuil en cas de mort d’un silure, etc.), et de l’autre côté, ils sont considérés comme des espaces stigmatisés qui ne devraient pas exister en milieu urbain de façon ouverte et accessible à tout citoyen. En tout état de cause, il est clair que les menaces sur les sites sacrés en milieu urbain sont en général bien identifiées, tel que souligné par Badiane (2018), Gaffuri et Melis (2018).

10Cette situation suscite donc des interrogations autour de la territorialité et de la sacralité des silures dans la commune urbaine de Bobo-Dioulasso. Ainsi, comment la configuration spatiale ou les caractéristiques géographiques des sites abritant ces silures contribuent-elles à les ériger en « lieux de pouvoir » ou de « puissance » ? Quelle lecture peut-on faire de la géographie et de l’histoire des silures dans cette ville pour comprendre leur inscription sacrée dans l’espace urbain ? Faut-il aller vers une incitation à la combinaison de différents usages des sites des silures sur un même espace dans la ville ?

11À travers une approche socio-spatiale, cet article entend donner des réponses à ce questionnement. Selon Di Méo (2008, p. 53), l’approche socio-spatiale dans le domaine de la géographie culturelle vient en complément de l’appro­che structuraliste, à savoir la quête des interactions sociales concrètes qui conduisent le chercheur à penser l’espace comme un champ de conven­tions, d’accords, mais aussi de conflits et de contestations et comme un enjeu social. Et pour les géographes comme Grataloup (2000) cité par Chivallon (2008, p. 70), la question du statut de l’espace autour de « l’humain/non-humain » se pose encore : « L’espace est-il distinct du social ? Le considère-t-on comme externe ou interne à la société ? » Selon Di Méo et Buléon (dir.), (2005), « la géographie sociale doit permettre de souligner l’imbrication des rapports sociaux et spatiaux ; de repérer les gradients sociaux (richesse/ pauvreté) » (p. 11) ; de déterminer les pratiques de l’espace (mélanges de contraintes et de choix). Il met ainsi en évidence la multiplicité des percep­tions de l’espace. Pour Frémont (2001), l’approche socio-spatiale renvoie à l’espace envisagé dans ses rapports à la psychologie des hommes et récipro­quement (habitants, valeurs, attaches, répulsions).

12En croisant ces différentes conceptions, la démarche méthodologique de l’étude est basée sur la collecte des données primaires et secondaires. Les données primaires ont été collectées à travers des fiches d’enquêtes et des guides d’entretien auprès de différents acteurs, notamment : les autorités cou­tu­mières de la cour royale de la communauté Bobo Mandarè ; les auto­rités municipales ; les services techniques en charge de l’urbanisme, de l’environnement, de la culture et du tourisme ; les citadins. De plus, les obser­vations de terrain ont permis de cerner l’état des lieux et de faire la cartographie des différents sites des silures sacrés. Les enquêtes auprès des notables de la cour royale des Bobo Mandarè visaient à mieux cerner l’ori­gine de la sacralité des silures des marigots et de la mare de Dafra ainsi que les pratiques associées. Les entrevues avec les autorités municipales ont été effectuées dans l’optique de comprendre l’importance accordée aux silures sacrés en les inscrivant dans les armoiries de la ville. Les services techniques en charge de l’urbanisme, de l’environnement, de la culture et du tourisme ont été approchés pour recueillir leurs positions par rapport à l’aména­gement, la préservation et la valorisation culturelle et touristique des diffé­rents sites des silures sacrés. Auprès des citadins, il s’est agi de cerner leur comportement en termes d’actes de salubrité ou d’insalubrité des mari­gots et de la mare ainsi que leur perception du caractère sacré accordé aux silures. Quant aux données secondaires, elles ont été obtenues à partir de la revue de littérature. Finalement, le traitement et l’analyse des données primai­res collectées ont été faits à partir de logiciels appropriés (Sphinx et QGIS).

L’organisation du territoire communal par les silures sacrés

13Abritant la capitale économique du Burkina Faso, la commune urbaine de Bobo-Dioulasso est située au sud-ouest du pays et à 365 kilomètres de Ouagadougou, la capitale. Elle dispose d’une trentaine de sites sacrés répartis dans l’espace urbain. Parmi ceux-ci, on distingue les sites des silures sacrés qui sont dispersés sur le territoire communal de Bobo-Dioulasso, notamment le marigot Sya, le marigot Sagnon, le marigot Houet et la mare de Dafra, les deux derniers étant les sites majeurs.

14Le marigot Houet est une branche de la rivière Kou qui est un affluent du fleuve Mouhoun. Il traverse la ville de Bobo-Dioulasso du sud au nord sur environ 8 kilomètres. Les silures sont dispersés dans ce marigot. Mais ils sont regroupés et plus facilement observables sous le pont aménagé du marigot au quartier Bolomakoté et celui du Commissariat central de police (ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat, 2014). Le long des berges du mari­got, la végétation est abondante du fait de la présence de cultures maraî­chères ou de pépinières et de la prolifération de plantes spontanées. Une partie de ces berges a été également aménagée en 2017 pour servir de canal d’évacuation des eaux pluviales. Dans sa partie sud (quartier Boroma­koté), le marigot Houet offre un paysage attrayant : des bambous géants et touffus, des monticules de sables alluvionnaires, des espèces d’arbres et de fleurs diver­sifiées, entretenues par des jardiniers. De part et d’autre du cours d’eau, non loin du rond-point de la Nation, on peut observer des silures toujours agités.

15Quant à la mare de Dafra, elle se situe à environ 5 kilomètres au sud du centre-ville de Bobo-Dioulasso. C’est un plan d’eau naturel sous forme de cuvette où se verse une cascade. Les silures sacrés y sont plus abondants. D’après les gardiens de ce site, certains poissons silures peuvent atteindre environ 2 mètres de long et peser 17 kilogrammes. Les silures les plus anciens portent des cauris (petit coquillage) blancs sur le côté de l’œil. L’accès de la mare en saison sèche est aisé. Par contre, en saison pluvieuse, il s’avère difficile. En effet, la voie qui mène à la mare de Dafra est très chaotique, rocailleuse et boueuse par endroits. Certains visiteurs estiment d’ailleurs que « le chemin pour arriver aux silures sacrés fait partie du sacrifice ». Mais, une fois arrivées à la mare, la végétation et l’eau de la mare sont très luxuriantes et contrastent avec le chemin parcouru.

Illustration 1 – Sites des silures sacrés dans la commune de Bobo-Dioulasso

Illustration 1 – Sites des silures sacrés dans la commune de Bobo-Dioulasso

16L’histoire de ces marigots et de cette mare abritant des silures sacrés demeu­re jusque-là confuse. En effet, d’après Siriki Sanou Jamanatigui, de la cour de sa Majesté M’Pa Yacouba Sanou, les mystères des silures sacrés de Dafra ont traversé le temps et le territoire du peuple des Bobo Mandarè. Savant et parlant avec des génies, M’Pa Yacouba Sanou, considéré comme le premier homme fondateur du village de Sya, devenu Bobo-Dioulasso, serait à l’origine de la découverte des marigots et de la mare aux silures sacrés au Ve siècle. Selon d’autres sources, alors que le Roi du village de Sya venait de mourir et que l’un de ses fils devait reprendre le Royaume suivant les coutumes, un des frères du Roi défunt appelé Dafra voulut s’en emparer. Ce frère était féticheur. Pourtant, chez les Bobo, un féticheur ne peut devenir Roi. Son statut de féticheur mis en cause, et pour éviter de créer des problè­mes au sein du Royaume, ce dernier prit finalement la décision de s’en aller clandestinement. Dans sa fuite, il emporta avec lui, tous ses secrets de gué­risseur. Et, refusant de les partager avec ses frères et neveux, il préféra donner toutes ses connaissances aux poissons silures dans le marigot, con­trai­gnant ainsi la population à ne plus consommer ces poissons au risque d’en mourir. Depuis sa mort, tout le village est tenu de faire des sacrifices aux silures devenus sacrés. La mare de Dafra porte désormais le nom de ce dernier.

Représentation identitaire et symbolique des silures sacrés dans la commune

17Appelés aussi poissons-chats à cause de leurs barbillons, les silures des marigots Sya, Houet, Sagnon et de la mare de Dafra sont considérés comme les protecteurs des Bobo Mandarè, l’ethnie majoritaire dans la commune urbaine de Bobo-Dioulasso. Depuis très longtemps, ils vénèrent et protègent ces silures. C’est principalement la famille Kassamba qui s’occupe de l’orga­ni­sation des différentes cérémonies rituelles. Ces « poissons génies » sont considérés par les Bobo Mandarè comme leurs aïeux et des bienfaiteurs. « Ces silures sont sacrés. Grâce à eux, les pluies sont abondantes et ils protè­gent notre communauté contre les catastrophes », explique le vieux Dougoutigui. D’après certaines croyances, les silures seraient même « des puisatiers, creusant les roches poreuses à la recherche de l’eau potable, opérant le nettoyage et procédant au débouchement des sources d’eau », toujours selon le vieux Dougoutigui.

18Les sites abritant ces silures sont également considérés comme des lieux de culte animiste gérés par la communauté Bobo Mandarè. Le peuple Bobo Mandarè y pratique des cérémonies rituelles d’adoration périodiques et d’offran­­des aux silures. Ils y organisent aussi l’enterrement des silures morts (naturellement ou accidentellement) suivi de funérailles et d’observation de deuil, en leur mémoire. Par ailleurs, des individus d’horizons divers (étu­diants, autorités publiques, gens d’affaires et politiciens, personnes stériles ou envoûtées, etc.) s’y rendent pour confier des vœux ou faire des offrandes aux silures sacrés.

19Outre leur caractère sacré, les silures du fait de leur protection, joueraient un rôle important dans la préservation de l’écosystème de la ville, selon Alain Sanou, adjoint au Maire, chargé des questions culturelles, car, soutient-il : « Quand on ne veut pas qu’un puits tarisse, par exemple, on y met des silures et ceux-ci contribuent à faire remonter l’eau des nappes souter­raines ». Toutefois, cette espèce peut être nuisible à l’environnement urbain du fait d’un déséquilibre biologique en termes d’augmentation considérable du nombre de poissons dans le marigot et dans les mares, vu que le prélève­ment pour la consommation est interdit.

  • 2 Selon Grégor (2022), le Nil serait pour l’Égypte depuis la préhistoire, le bassin de vie incon­tour (...)

20Aussi les sites des silures sacrés, notamment le marigot Houet, représente­raient pour la ville de Bobo-Dioulasso ce qu’est le Nil pour la ville du Caire en Égypte2.

21En plus de donner son nom à la province et ses silures comme emblème à la municipalité, ce marigot regorge de beaucoup de valeurs traditionnelles pour la population bobolaise. Les armoiries de la commune sont effectivement à l’effigie des silures sacrés. Également, l’habitat de la communauté Bobo Mandarè est influencé par les silures sacrés. En effet, à l’intérieur des concessions, on retrouve des statues à leur effigie. Certaines maisons sont aussi décorées avec des motifs de silures pour se rappeler le rôle protecteur de ce poisson.

Illustration 2a – Armoiries de la commune de Bobo-Dioulasso

Illustration 2a – Armoiries de la commune de Bobo-Dioulasso

Source : Mairie de Bobo-Dioulasso, 2022.

Illustration 2b – Statue de silure sacré de la commune de Bobo-Dioulasso

Illustration 2b – Statue de silure sacré de la commune de Bobo-Dioulasso

Source : Mairie de Bobo-Dioulasso, 2022.

22Par ailleurs, les sites des silures sacrés sont indubitablement des pôles d’attrac­tion touristique pour les citadins de Bobo-Dioulasso, les citoyens burkinabè et les visiteurs étrangers. Rares sont les touristes qui, de passage à Bobo-Dioulasso, ne partent pas à la rencontre des silures sacrés du marigot Houet ou de la mare de Dafra. Sophie Lou, touriste française de passage en 2017 s’est exprimée ainsi : « Dafra, c’est certes un lieu sacré, mais c’est aussi et surtout une expérience incroyable qui nous mène dans les profon­deurs d’une Afrique ancestrale et éternelle ». Mais, tout n’est pas permis sur les sites des silures sacrés.

Vénération et tabous sur les sites des silures sacrés

23Du fait de leur caractère sacré et de leur statut d’aïeul, il est interdit à toute personne de tuer, pêcher ou manger les silures des marigots Houet, Sya, Sagnon et de la mare de Dafra. À leur mort, ces poissons sacrés jouissent des mêmes privilèges que l’être humain dans la tradition Bobo : des funérailles et un deuil sont organisés à l’occasion desquels les silures sont enveloppés dans un linceul blanc, et enterrés dans un cimetière qui leur est dédié. Ce fut le cas lors du décès de centaines de silures en 2005 suite à la pollution de l’eau du marigot Houet par les eaux usées de la zone industrielle de Bobo-Dioulasso ; ceci en dépit du caractère sacré reconnu au marigot. Traités comme des humains, ces silures ont été ensevelis dans les linceuls. Des rites funéraires y ont été accomplis par les notables des Bobo Mandarè suivis de sacrifices pour être en phase avec « ce que les ancêtres ont enseigné devant une telle situation malheureuse », d’après Sanou Bakary, notable de la cour royale. Aussi, si quelqu’un tue un silure, même par maladresse, il lui est fait obligation d’organiser les funérailles de ce dernier. Le contrevenant peut également être soumis à divers types de sacrifices, à ses frais, dans le but de le sauver ainsi que sa lignée d’une éventuelle malédiction. D’après le vieux chef Sanou, « la mort d’un silure sacré ne reste jamais impunie » et il affirme que « tôt ou tard, le coupable subira la colère des dieux ». Ces croyances seraient favorables à la conservation de la biodiversité dans les écosystèmes des sites sacrés (Savadogo et al., 2011).

24Des tabous sont aussi à observer sur les sites des silures sacrés. Les visites par exemple sont autorisées uniquement les lundis, vendredis et dimanches. Il faudrait surtout une autorisation préalable de la part des « gardiens du temple », selon Sanou Bakary, notable de la cour royale. Le vieux chef Sanou précise aussi que la couleur rouge y est formellement interdite, car « les génies des marigots et de la mare aux silures sacrés n’aiment pas cette couleur ». Il en est de même pour les bijoux en or qui sont supposés être des facteurs de provocation des génies de ces lieux. De nos jours, l’accès aux différents sites des silures par tout visiteur pour n’importe quel motif doit être autorisé par le Chef des Bobo Mandarè. L’itinéraire est le même pour les visiteurs locaux et pour les visiteurs étrangers et touristes. Il commence dans la cour royale à travers un rituel pour informer les ancêtres et demander leur accompagnement et la protection du visiteur jusqu’au site des silures sacrés. Ce parcours consiste aussi à connaître au préalable les sollicitations ou attentes du visiteur aux fins de préparer et adapter les sacrifices à faire. Il faut noter que ce parcours est beaucoup plus respecté lorsqu’il s’agit pour le visiteur de solliciter une protection ou une assistance quelconque pour exaucer un vœu. Cette pratique est obligatoire pour le site de Dafra situé à 8 km du centre de la ville, contrairement aux sites des marigots Houet et Sagnon qui reçoivent généralement plus de visiteurs qui désirent simplement satisfaire leur curiosité. En remerciement d’un vœu exaucé, la personne demanderesse est tenue de revenir sur les lieux avec un autre sacrifice pour honorer les silures sacrés. Afin de louer l’esprit des silures sacrés pour leurs bienfaits, les tripes d’un animal sacrifié (chèvre, poulet, bœuf…) sont offertes à manger aux silures à la fin du rituel.

Les sites des silures sacrés en péril

25Vu l’importance sociale des silures, qualifiés « d’êtres patrimoniaux et irremplaçables », les autorités communales devraient prendre des mesures de conservation à leur égard (Ouattara et al., 2012). Malheureusement, malgré leur caractère sacré, les sites des silures sacrés subissent diverses pressions les mettant en péril. Parmi celles-ci, on retrouve la pression anthropique et les comportements inciviques des citadins. La population de Bobo-Dioulasso est passée de 54 260 habitants en 1960 à 228 668 habitants en 1985 pour atteindre 489 967 en 2006 et 1 500 000 habitants en 2019, soit un taux d’accroissement annuel de 5 % (Institut National de la Statistique et de la Démographie, INSD, 2019). Cette croissance de la population engendre inéluctablement une forte pression d’occupation et d’exploitation sur l’environnement, le foncier ou l’espace urbain et péri-urbain.

26Autour des marigots Houet, Sya et Sagnon, l’activité maraîchère et horticole est très florissante. Les maraîchers et pépiniéristes utilisent majoritairement l’eau des marigots pour leur production, ce qui contribue au tarissement des cours d’eau et à l’appauvrissement du biotope des silures sacrés ainsi que leur capacité de reproduction et la survie des alevins. Par ailleurs, le rejet des ordures de tout genre (sachets plastiques, pneus usés, morceaux de fer…) dans ces marigots entraîne l’obstruction de l’écoulement de l’eau et de la circulation des silures, ainsi que la pollution des lieux. Comme constaté par Ouattara et al. (2012), l’abandon des peaux, des plumes et des calebasses utilisées pour les rituels aux environs ou dans les cours d’eau contribue également à menacer la survie des silures sacrés.

Illustration 3a – Silures sacrés en détresse dans la mare de Dafra

Illustration 3a – Silures sacrés en détresse dans la mare de Dafra

Photographie de K. Sanou, 2018.

Illustration 3b – Silures sacrés dans le marigot Houet

Illustration 3b – Silures sacrés dans le marigot Houet

Photographie de B. Sanou, 2020.

27Du fait de l’absence de surveillance, ces cours d’eau sacrés sont aussi sou­vent transformés en « latrines publiques ouvertes », ce qui expose les silures sacrés au « péril fécal ». Surtout, la proximité de la zone industrielle et la connexion de son réseau d’évacuation des eaux usées sans traitement dans les marigots et dans la mare de Dafra, constitue un réel danger pour les silures sacrés. Pour les citadins, les usines de fabrique de savon, d’huile et les brasseries sont à l’origine d’une surmortalité de ces animaux : « Les eaux moussantes viennent de la zone industrielle et se déversent dans la mare aux silures ». « Les silures sont en état de détresse. Voyez vous-mêmes ! », déplorent les riverains du marigot Houet interviewés. « Or sans les silures sacrés, on ne parlerait pas de Bobo-Dioulasso. Aidez-nous à ne pas les laisser partir », supplie le Chargé de l’assainissement du Marigot Houet.

28L’écosystème aquatique des silures sacrés est donc menacé par la pollution rendant ces sites impropres à la santé et à l’épanouissement des poissons sacrés. Ainsi, depuis des années, l’ensemble du peuple Bobo Mandarè s’inquiète quant à leur extinction progressive, imputable selon lui, aux com­por­tements malsains de certains citadins. Or, ces silures jouent un rôle social très important. Par exemple « n’eut été la pollution des eaux usées en provenance de la zone industrielle, l’eau du marigot Houet était utilisée par certaines femmes stériles qui s’y rendaient, se lavaient, se frottaient avec du beurre de karité et parvenaient ainsi à vaincre leur stérilité », précise Sanou Brahima, notable de la cour royale. Mais, maintes fois interpellés par les autorités coutumières – notamment les familles lignagères Bobo Mandarè qui représentent plus de 60 % de la population de la ville de Bobo-Dioulasso et garantes de la survie des silures sacrés – les responsables de l’assainisse­ment et de l’environnement de la mairie de Bobo-Dioulasso et de l’adminis­tration de l’État chargés de la protection des sites touristiques et culturels sont restés jusque-là impuissants face au problème.

Des coutumes et traditions en péril

29Il faut noter que les coutumes et traditions sont de plus en plus influencées par l’urbanisation de la commune de Bobo-Dioulasso et par l’expansion urbaine. Les néocitadins et les populations autochtones Bobo Mandarè con­nais­sent tout particulièrement un changement dans leurs pratiques et croyances. En effet, de nombreuses personnes appartenant à la grande famille des Bobo Mandarè, détentrice des us et coutumes liées à la vénéra­tion et à la protection des silures sacrés et jadis animistes, se sont converties au christianisme ou à l’islam. Cela a entraîné une dévalorisation des pra­tiques et croyances traditionnelles consacrées aux silures sacrés. Du point de vue des responsables coutumiers, les cultes et les cérémonies rituelles profitaient de la participation et de l’implication de toutes les personnes descendant de la lignée Bobo Mandarè. Mais les transformations induites par les religions monothéistes ont réduit la participation des familles aux rituels sur les sites des marigots Houet, Sya et Sagnon ainsi qu’à la mare de Dafra. Aussi, au nom d’une certaine « civilisation » ou d’un niveau de vie élevé, les jeunes s’intéressent de moins en moins aux coutumes.

30Par conséquent, les rites coutumiers accordés aux silures sacrés se raréfient de plus en plus, et surtout ces deux dernières décennies. Ils n’engagent plus que les garants de la coutume, notamment la cour royale et ses notables qui sont dans l’obligation de perpétuer la mémoire et les croyances ancestrales. La vie sociale et communautaire organisée autour du culte traditionnel – soit les cérémonies rituelles, sacrifices, vénérations et funérailles – à l’endroit des « poissons aïeux » disparaît progressivement et prend d’autres formes. Elle tend à se définir autour de nouveaux axes d’expression de valeurs, à savoir la lutte ou le plaidoyer pour la sauvegarde d’un héritage sacralisé depuis le Ve siècle. On note ainsi une perte de prestige des familles ligna­gères à l’origine de la sacralité des silures, à savoir la communauté Bobo Mandarè.

31La sacralisation des silures fait ainsi face à une crise de survie ; ce qui n’est pas sans effet sur la conservation ou la préservation de ce patrimoine communautaire, municipal voire national. Les mutations liées à l’altération des coutumes et traditions en cours ne sont cependant pas une forme d’exposition à l’urbanisation, mais plutôt une disparition progressive du traditionalisme en faveur de la vie moderne importée et adoptée par certaines personnes de la communauté Bobo Mandarè. En effet, les rituels et la protection des silures ne sont pas incompatibles avec l’évolution de la ville et de la société. Mais, dans les faits, cela ne préfigure-t-il pas une « déterritorialisation de l’espace sacré », comme relevé par Yaméogo (2015), c’est-à-dire une dépossession des sites traditionnels sacrés au regard de la pression dont ils sont l’objet ? Pour enrayer cette évolution, faut-il accepter que de nouvelles fonctionnalités soient attribuées à ces sites sacrés en milieu urbain ? C’est ce que nous aborderons dans la prochaine section.

Défis de gouvernance des sites des silures sacrés : vers de nouvelles fonctionnalités

32Longtemps perçus comme des entités territoriales coutumières, les sites des silures sacrés de la commune urbaine de Bobo-Dioulasso tendent à assumer de nouvelles fonctions dans un contexte dicté par l’urbanisation. Bien qu’ils doivent être préservés, ces sites sacrés risquent de voir leur symbolique disparaître, si ce n’est déjà le cas, car les possibilités coutumières liées au totémisme comme forme de conservation s’amenuisent de plus en plus.

33Mais une autre conception de ces « espaces appropriés » par différents acteurs (peuple Bobo Mandarè, municipalité, néocitadins, touristes) pour des besoins divers (sacrifices, adoration, préservation, promotion culturelle et touristique, insertion dans la dynamique urbaine) semble de plus en plus se dessiner. De nouvelles fonctions leur sont conférées et tendent à montrer que « le rapport au sacré peut induire de nouvelles stratégies d’organisation et de gestion » à travers des fonctionnalités innovantes de lecture pédagogique et patrimoniale, d’embellissement, d’assainissement et de santé publique. Nous en détaillerons trois avant d’aborder la conclusion.

La fonction sensibilisatrice et pédagogique multi-acteurs

34Les sites des silures sacrés constituent des enclaves de biodiversité dans la commune de Bobo-Dioulasso. De ce fait, ils offrent une multitude d’avan­tages sur les plans social et éducatif. Ils contribuent à l’édification de la connaissance écologique, en offrant la possibilité par exemple aux élèves, aux étudiants et aux chercheurs de découvrir sur place certaines espèces végétales et animales et d’y mener des recherches. Ils consolident aussi les rapports nature/ville au profit des citadins, comme relevé par Deronzier (2017) et Soma (2022).

35Ces opportunités de préservation de la biodiversité offertes par les sites des silures sacrés justifient leur maintien. L’enjeu n’est plus seulement d’ordre coutumier et socio-culturel porté par une seule communauté, mais ces espa­ces sont devenus, de par leurs nouveaux rôles, des lieux offrant un savoir à de nombreux autres acteurs (enseignants-chercheurs, étudiants, élèves, tradi-praticiens, etc.) de la ville. Ce rôle éducatif ou d’apprentissage devrait motiver davantage leur sauvegarde dans la ville.

Les mesures environnementales pour une meilleure attractivité territoriale

36Il est unanimement reconnu par les différents acteurs approchés (autorités coutumières, municipalité, services techniques, citadins) que les modes de gestion traditionnels qui ont permis la survie des sites des silures sacrés sont aujourd’hui enchevêtrés, partagés entre une superposition des usages et des dynamiques spatiales. Les chefs coutumiers, garants de ces espaces, recon­naissent avoir perdu en partie le pouvoir de protéger les silures sacrés. À l’inverse, les structures modernes de l’administration municipale et étatique possèdent l’autorité nécessaire à une meilleure gestion, mais celles-ci ont du mal à jouer pleinement leur rôle au regard des mythes qui entourent encore ces espaces.

37Conscients des menaces qui pèsent sur ces sanctuaires aux fonctions mul­tiples, les coutumiers et les autorités communales et administratives n’ex­cluent pas l’idée d’une cogestion des sites des silures sacrés. Cette position traduit déjà une certaine flexibilité, une capacité d’adaptation face à la dynamique urbaine en termes de mutation et à une évolution de la relation au sacré qui pourrait induire des aménagements des sites.

38Du point de vue des administrations chargées de l’aménagement et de la gestion de l’environnement urbain, la destruction des espaces sacrés est pros­crite dans les projets urbains. Cependant, il n’en demeure pas moins que leur symbolique mérite d’être revue afin d’en permettre l’aménagement. Cela est d’ailleurs confirmé dans le Schéma directeur d’Aménagement et d’Urba­nisme de la ville de Bobo-Dioulasso qui prend en compte l’aménagement et la protection des sites des silures sacrés et d’autres lieux sensibles (MUH, 2014). Le marigot Houet a bénéficié dans ce sens d’un aménagement de ses berges en 2017. D’autres interventions, comme la construction de clôtures ou l’implantation de reboisements complémentaires, sont nécessaires afin de soustraire ce marigot ainsi que les autres sites des silures sacrés à des actes de dégradation.

39Des activités de sensibilisation et de salubrité constituent également des pistes de protection et de sauvegarde des sites des silures sacrés. Les citadins y semblent favorables. Certains préconisent des campagnes de sensibilisation à la protection de ces espaces et de ces espèces à travers différents canaux de communication (spots publicitaires, exposés, exposition, réseaux sociaux). D’autres proposent une implication de tous les acteurs pour une protection efficace de l’environnement des silures sacrés.

40De telles pratiques permettront de donner non seulement un « nouveau souffle » aux silures sacrés, mais aussi de rendre plus attractifs les sites sacrés en termes d’écotourisme. Des exemples de sites sacrés devenus des sites d’attraction foisonnent effectivement au Burkina Faso. On peut citer les mares aux caïmans sacrés de Sabou, les hippopotames sacrés de Tengrela ou le parc urbain Bangr-Weoogo de Ouagadougou, jadis forêt sacrée, qui n’a pas perdu toute sa sacralité, en dépit des aménagements et des activités sportives et récréatives qui s’y déroulent (Yaméogo, 2015).

La patrimonialisation comme forme de préservation

41Finalement, la notion de patrimoine, nouvel outil d’analyse dans le domaine des recherches sur les rapports entre sociétés humaines et espaces naturels, porte sur des objets qui sont généralement des portions de la nature, sélec­tionnées par les membres d’un groupe social pour des raisons tant utilitaires que symboliques (Chiara, 2005).

42Le patrimoine est « un ensemble de ressources héritées du passé que des personnes considèrent, par-delà le régime de propriété des biens, comme un reflet et une expression de leurs valeurs, croyances, savoirs et traditions en continuelle évolution. Cela inclut tous les aspects de l’environnement résultant de l’interaction dans le temps entre les personnes et les lieux » (Conseil de l’Europe, 2005). Ainsi, un objet patrimonial traduit des valeurs conservées à transmettre aux générations futures.

43Dans ce sens, les silures sacrés de Bobo-Dioulasso, les pratiques et savoir-faire associés à leur sacralité, méritent le qualificatif de patrimoine immaté­riel. Ils constituent un patrimoine, une richesse culturelle de la commune de Bobo-Dioulasso, voire du Burkina Faso. Les entrevues avec les acteurs en charge de la gestion des ressources naturelles et les chefs coutumiers laissent d’ailleurs entrevoir la nécessité ou le souhait de la conservation et de la protection des sites sacrés en général et en particulier les marigots Sya, Houet et Sagnon et la mare de Dafra abritant les silures sacrés. Ce capital socio-culturel et communal autour des silures sacrés peut alors être mis à profit pour aller vers une gestion patrimoniale, dans l’objectif de satisfaire l’ensemble des acteurs bénéficiaires et d’intérêts partagés (Neira, 2004, cité par Yaméogo, 2015).

44Pour Revéret et Webster (2002) cité par Neira (2004, p. 186), « l’approche patrimoniale est un état d’esprit permettant au plus grand nombre de titu­laires d’un patrimoine de garder le souci du long terme, de prendre con­science des multiples interdépendances entre acteurs, et de se rencontrer pour décider en commun des mesures qui permettront, au plus juste prix, de conserver ou d’augmenter ce patrimoine tout en tirant la plus grande quantité possible d’avantages ». Le peuple Bobo défenseur des silures sacrés, soucieux de la préservation de son sanctuaire, approuve cette approche patrimoniale des marigots et de la mare que leurs ancêtres se sont évertués à protéger et à leur transmettre. Leur devoir et leur souhait sont ainsi de transmettre aux générations futures cet héritage ancestral, caractéristique de l’identité culturelle des lignages fondateurs du royaume Bobo Mandarè et détenteurs des rites sacrificiels pour la protection de la commune et de ses habitants.

  • 3 Un site Ramsar est la désignation d’une « zone humide d’importance internationale » inscrite sur la (...)

45L’inscription des sites des silures sacrés au statut de « patrimoine urbain », de patrimoine culturel immatériel, voire de site Ramsar3 à l’image de nombreux autres sites nationaux comme la mare d’Oursi dans la province de l’Oudalan, le lac Higa dans la province du Yagha, la mare aux hippopotames du Houet, constitue alors un défi de patrimonialisation à relever. Elle permettra aux silures sacrés d’échapper aux différentes formes de pression dont ils font l’objet et de bénéficier d’une perspective de territorialité fonctionnelle au sein de la ville.

Conclusion

46L’analyse de la territorialité et de la sacralité des silures de Bobo-Dioulasso a permis de souligner la diversité de leur symbolique et de leur rôle allant de la protection sociale, l’équilibre de l’écosystème à la dynamique territoriale. Cependant, ils sont exposés à des pressions anthropiques et à une déperdition des valeurs coutumières qui menacent leur sacralité et leur survie.

47En considérant l’importance socio-culturelle des silures sacrés et partant des sites qui les abritent, il apparaît primordial d’œuvrer à leur sauvegarde et à leur valorisation. La sacralité des silures et des lieux dans la commune urbaine de Bobo-Dioulasso demeure effectivement un vœu pour les diffé­rents acteurs, et tout particulièrement pour la communauté Bobo Mandarè.

48La patrimonialisation s’impose désormais comme une alternative pour la valorisation des sites des silures sacrés qui sont, à bien des égards, tiraillés entre anciennes croyances et nouveaux modes de vie. Étant un patrimoine naturel, et donc indissociable de la conservation de la biodiversité, les sites des silures sacrés ont besoin d’être protégés. La pérennité de ces sites ne peut se passer aujourd’hui d’une démarche de co-gestion entre les acteurs municipaux et communautaires. Il serait ainsi avantageux de procéder au classement de ces sites afin qu’ils intègrent pleinement le réseau des aires protégées du Burkina Faso, voire le patrimoine mondial de l’UNESCO.

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Notes

1 Concept forgé par Bonnemaison (1981) cité par Galoppin (2015) qui traduit le rapport singulier ou la relation culturelle qu’une société entretient avec son territoire.

2 Selon Grégor (2022), le Nil serait pour l’Égypte depuis la préhistoire, le bassin de vie incon­tournable et indispensable du peuple et en particulier de la ville du Caire et qu’il faut à tout prix préserver, protéger et valoriser. Par comparaison, le peuple Bobo-Mandarè justifie son existence grâce à la mare de Dafra et aux marigots Houet, Sagnon et Sya qui abritent des silures sacrés.

3 Un site Ramsar est la désignation d’une « zone humide d’importance internationale » inscrite sur la liste établie par la Convention de Ramsar par un État partie. Un site Ramsar doit répondre à un ensemble de critères, tels que la présence d’espèces vulnérables de poissons et d’oiseaux d’eau. https://fr.wikipedia.org/wiki/Site_Ramsar# :~ :text =Un %20site %20Ramsar%20est %20la,d’oiseaux %20d’eau

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Table des illustrations

Titre Illustration 1 – Sites des silures sacrés dans la commune de Bobo-Dioulasso
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Titre Illustration 2a – Armoiries de la commune de Bobo-Dioulasso
Crédits Source : Mairie de Bobo-Dioulasso, 2022.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/docannexe/image/18633/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 11k
Titre Illustration 2b – Statue de silure sacré de la commune de Bobo-Dioulasso
Crédits Source : Mairie de Bobo-Dioulasso, 2022.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/docannexe/image/18633/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 7,9k
Titre Illustration 3a – Silures sacrés en détresse dans la mare de Dafra
Crédits Photographie de K. Sanou, 2018.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/docannexe/image/18633/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 12k
Titre Illustration 3b – Silures sacrés dans le marigot Houet
Crédits Photographie de B. Sanou, 2020.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/docannexe/image/18633/img-5.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Assonsi Soma, « Territorialité et sacralité des silures dans la ville de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso »Géographie et cultures, 118 | 2021, 15-33.

Référence électronique

Assonsi Soma, « Territorialité et sacralité des silures dans la ville de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso »Géographie et cultures [En ligne], 118 | 2021, mis en ligne le 20 septembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/gc/18633 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/gc.18633

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Auteur

Assonsi Soma

Université Joseph Ki-Zerbo, Burkina Faso
somaas78@yahoo.fr

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