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Comptes rendus

Nicole Maria Brisch et Fumi Karahashi (éd.), Women and Religion in the Ancient Near East and Asia

Sonia Mzali
Référence(s) :

Nicole Maria Brisch et Fumi Karahashi (éd.), Women and Religion in the Ancient Near East and Asia, Studies in Ancient Near Eastern Records 30, Boston-Berlin, 2023, EAN : 9781501518614

Texte intégral

1Cet ouvrage est issu de deux workshops portant sur le rôle des femmes dans les religions de l’Asie antique qui ont eu lieu à l’université de Copenhague en 2015 et à la Chuo University en 2017. L’introduction des éditrices met en avant l’importance académique et sociétale des études de genre et leur application dans d’autres champs de recherche au regard des attaques politiques récentes sur les libertés académiques, notamment au Danemark. Le thème de leur ouvrage vise également à aborder les religions anciennes du point de vue des femmes comme pratiquantes et agentes des pratiques cultuelles pour élargir la perspective souvent masculine sur ces questions. La première contribution introductive de Yuko Matsumoto (« Women’s History and Gender History in Japan », p. 11‑22) vise à montrer l’impact des gender studies sur la recherche japonaise, notamment en histoire. L’autrice présente l’historiographie du genre du Japon des xixe et xxe siècles et comment celle‑ci a influencé les études portant sur le genre dans l’antiquité japonaise. À travers l’exemple de la réévaluation récente du rôle politique de la reine Himiko au iiisiècle, permise par la perspective du genre, Yuko Matsumoto met en lumière le lien entre histoire ancienne et discours politiques actuels.

  • 1 Ce terme sumérien renvoie à une forme de taxe sur la production agricole qui est versée au pouvoir (...)

2L’ouvrage est divisé en trois parties : la première traite des femmes détenant un pouvoir économique ou politique. Dans le premier article (« Socio-Economic Aspects and Agency of Female Maš-da-ri-a Contributors in Presagronic Lagash », p. 25‑44), Agnès Garcia-Ventura et Fumi Karahashi explorent la notion d’agentivité des femmes à travers l’étude de six femmes versant des contributions maš-da-ri-a1. En s’appuyant sur la documentation administrative de la dynastie de Lagaš Ier (env. 2520‑2350 av. n.è.), elles montrent que si beaucoup plus d’hommes que de femmes versent des contributions maš-da-ri-a, les dons faits par les femmes sont plus ou moins équivalents en quantité et qualité de denrées. Ainsi, une étude fine des sources administratives permet la mise en évidence de l’agentivité économique des femmes de l’élite. Le deuxième article, de Katsuji Sano, traite du rôle diplomatique des femmes dans l’Empire néo-assyrien (« The Role of Women in Assyrian Foreign Policy », p. 45‑62). Dans un premier temps, l’auteur présente la diversité des liens diplomatiques noués par le biais du mariage des filles de rois néo-assyriens avec d’autres royaumes puissants ou rivaux et avec les vassaux de l’empire. Dans un deuxième temps, il montre que les femmes étrangères envoyées à la cour néo-assyrienne avec une dot l’étaient pour s’attirer la faveur royale, pour éviter une conquête assyrienne de manière préventive ou encore après une première attaque destructrice. La contribution de Yoko Watai (« Women Involved in Daily Management in Achaemenid Babylonia: The Cases of Rē’indu and Andiya », p. 63‑79) porte sur deux femmes vivant dans la ville de Borsippa à l’époque achéménide. Les archives privées de la famille de prébendiers Ilušu-abušu permettent à l’autrice de montrer que Rē’indu, probable épouse du chef de famille, avait la charge des dépenses courantes de sa maisonnée, ainsi que la gestion de la prébende en l’absence de son époux. Dans l’archive de Nabû-ēṭir est mentionnée à plusieurs reprises une certaine Andiya. Il s’agirait de l’épouse de Nabû-ēṭir qui apparaît clairement comme cogestionnaire des fonds familiaux. À travers ces deux exemples, Yoko Watai met en lumière le rôle des femmes issues des élites urbaines achéménides quant à l’administration des finances familiales. Le dernier article de cette partie examine la politique religieuse de l’impératrice chinoise Wu Zetian (« Wu Zeitan’s Buddhist Policy: A New Perspective », p. 81‑91). Huang Haijing commence par montrer que les différentes études au sujet du rapport de Wu Zetian au bouddhisme se sont principalement concentrées sur l’aspect idéologique. En effet, sous l’impulsion de l’impératrice, le taoïsme a été supplanté par le bouddhisme comme religion principale, cela notamment pour légitimer son accession au pouvoir. L’autrice s’intéresse aux moines qui ont participé au projet de traduction des textes bouddhistes en langue chinoise et qui entretenaient des liens directs avec l’impératrice. Certains d’entre eux appartenaient à des sectes ou temples bouddhistes détenant d’importants moyens économiques. Ainsi, les liens qu’entretenait Wu Zetian avec les bouddhistes lui ont assuré le soutien d’institutions économiquement puissantes.

3Seraina Nett ouvre la deuxième partie portant sur les prêtrises féminines avec un article au sujet des prêtresses En du dieu Nanna à Ur (« The Office and Responsibilities of the En Priestess of Nanna: Evidence from the Votive Inscriptions and Documentary Texts », p. 95‑120). Après un inventaire des prêtrises féminines à l’époque d’Ur III (2110‑2004 av. n.è.), l’autrice retrace l’histoire de la prêtrise En du dieu Nanna en s’appuyant principalement sur les sources royales qui la documente. Elle recense ensuite la documentation administrative qui mentionne l’En de Nanna à l’époque d’Ur III et note que ces sources sont rares relativement à l’abondance de documents disponibles pour cette période. Elle conclut qu’en l’état actuel des connaissances, ces sources ne permettent pas de reconstituer les prérogatives cultuelles et économiques des prêtresses. L’article suivant, de Nicole Brisch (« High Priestesses in Old Babylonian Nippur: The NIN and NIN-dingir Priestesses of Ninurta », p. 121‑140), porte sur des prêtrises féminines vouées au dieu Ninurta. Après avoir montré la confusion qui existe, dès l’Antiquité, entre les titres NIN et NIN-dingir de Ninurta, l’autrice soulève les difficultés que posent la lecture du sumérogramme NIN et sa traduction en akkadien. Enfin, elle émet l’hypothèse selon laquelle ces deux types de prêtresses avaient des fonctions similaires à celles des prêtresses En. Centré sur les prêtresses portant le titre NIN.DINGIR dans le monde hittite, le troisième article de cette partie (« Hittite Royal Ideology and the Uniqueness of the Priestess Titled NIN.DINGIR », p. 141‑162) présente l’importance du lien entre l’idéologie royale hittite et la religion du royaume, elle-même issue de diverses influences culturelles. Ada Traggar-Cohen y souligne les problématiques liées à la lecture en hittite des titres (écrits en sumérogramme) du personnel cultuel et de la famille royale en général, et du titre NIN.DINGIR en particulier. Elle dépeint les caractéristiques de la prêtrise NIN.DINGIR : il s’agirait d’une prêtresse unique, membre de la famille royale, vraisemblablement sœur ou fille du roi, et qui officie dans de nombreuses fêtes religieuses avec le roi, la reine et le prince héritier, cela tout au long de l’existence du royaume hittite (du xviie au xiie siècle av. n.è.) Le dernier article de cette partie, écrit par Ulla Koch, porte sur le rôle des femmes dans les pratiques divinatoires en Mésopotamie (« The Role of Women in the Practice of Ancient Mesopotamian Divination », p. 163‑186). Elle distingue la divination naturelle de la divination artificielle et montre que si les femmes ne pratiquaient pas cette dernière en Mésopotamie, plusieurs déesses avaient dans leurs attributions cette compétence. L’autrice recense des attestations de femmes, et leurs titres, toutes périodes confondues, qui pratiquent différentes formes de divinations naturelles. Enfin, elle relève les cas de femmes ordinaires recevant des messages divins qui sont ensuite transmis aux pouvoirs royaux et démontre ainsi que la pratique de la divination naturelle n’était pas conditionnée par le genre en Mésopotamie.

  • 2 Une forme de dialecte qui dépend du genre du locuteur ou de l’interlocuteur, il s’agit d’un concept (...)

4La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux déesses et débute par un article de Sophus Helle au sujet du poème sumérien Ninmešara attribué à la première poétesse, Enheduana (« Enheduana’s Evocations: Form and Force », p. 189‑208). L’auteur commence par présenter le poème et les problèmes philologiques qu’il pose. La suite de son argumentaire tend à montrer que le poème est structuré autour des invocations répétitives adressées à la déesse Inana, il en découle un nouveau découpage de l’œuvre. Sophus Helle s’attelle à identifier les différents rôles que jouent les invocations d’Inana dans le poème, ce qui met en lumière leur efficacité poétique souvent sous-estimée dans les études littéraires de ce type d’œuvre. L’article suivant est signé Piotr Michalowski et s’intéresse à l’emesal (« On Language, Gender, Sex, and Style in the Sumerian Language », p. 209‑262). Il propose une analyse du genre grammatical sumérien puis présente les spécificités de la variante de cette langue dite « emesal » ainsi que l’histoire de son utilisation. L’auteur explore et remet en cause la question de l’emesal compris comme un genderlect2. Il suggère, à partir de nombreux exemples littéraires, que cette forme de sumérien serait un langage émotif lié au chant. La troisième contribution de cette partie proposée par Troels Arbøll est dédiée au lien entre la déesse Išḫara, les scorpions et les reines néo-assyriennes (« Venomous Scorpions and Venerable Women: The Relationship Between Scorpions, the Goddess Išḫara, and Queens in the Neo-Assyrian Period », p. 263‑287). L’auteur montre, à partir de textes médicaux et magiques, le rapport du scorpion à la fertilité, il s’intéresse ensuite au lien ténu qui existerait entre la déesse Ištar de Kidmuru (dont Išḫara est un aspect) et la grossesse, enfin il fait le lien entre la fertilité et l’aspect astral d’Išḫara. Le pénultième article de l’ouvrage est consacré aux incarnations de la déesse Astarté (Aphrodite, Tanit, Vénus…) et leur rôle central dans les réseaux culturels et commerciaux du bassin méditerranéen antique (« The Networks of Ashtart-Aphrodite and the Archaic Mediterranean Koiné », p. 289‑302). Carolina López-Ruiz montre le lien entre le travail des métaux, la navigation et le modèle de déesse étudié à Chypre et au Levant. Elle s’intéresse aux origines orientales d’Aphrodite et au rôle de ses sanctuaires comme lieux d’échange et de commerce. Enfin, elle fait le parallèle avec Vénus et Tanit et les représentations retrouvées sur les rives ouest de la Méditerranée. Selon ses analyses, la figure d’Astarté et ses variantes jouaient un rôle de médiation au sein de la culture panméditerranéenne. Nozomu Kawai est l’auteur du dernier article dédié à des statues représentant une déesse lionne découvertes à Saqqarah (« The Lioness Goddess Statuary from the Rock-Cut Chambers at Northwest Saqqara and Their Cult in Middle Kingdom Egypt », p. 303‑338). Après une description du site et du contexte de découverte des statues, il décrit ces dernières en détail et identifie la déesse comme étant très probablement Bastet représentée en dyade avec le roi enfant Khufu. Il démontre que certaines d’entre elles ont été restaurées et réutilisées dans l’Antiquité et intégrées à des pratiques cultuelles impliquant des libations régulières, faisant du site un sanctuaire dédié à la déesse. Les statues auraient finalement été cassées dans le cadre d’un rituel et enterrées.

5Cet ouvrage présente une grande variété d’études et d’approches quant aux rôles des femmes dans le cadre des pratiques religieuses et à la place des déesses dans les sociétés antiques d’Asie et du bassin méditerranéen. Il met en lumière l’importance d’une relecture des sources anciennes détachée du biais contemporain à l’endroit des femmes insérées dans des organisations religieuses.

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Notes

1 Ce terme sumérien renvoie à une forme de taxe sur la production agricole qui est versée au pouvoir royal et utilisée dans le cadre de fêtes religieuses.

2 Une forme de dialecte qui dépend du genre du locuteur ou de l’interlocuteur, il s’agit d’un concept controversé issu de la sociolinguistique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sonia Mzali, « Nicole Maria Brisch et Fumi Karahashi (éd.), Women and Religion in the Ancient Near East and Asia »Frontière·s [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/frontieres/1973 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/frontieres.1973

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Auteur

Sonia Mzali

Doctorante, Université de Lille, HALMA (UMR 8164)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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