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Comptes rendus

Nicolas Handfield, Julie Le Gac et Chloé Poitras-Raymond (éd.), Femmes en guerre de l’époque médiévale à nos jours

Véronique Garrigues
Référence(s) :

Nicolas Handfield, Julie Le Gac et Chloé Poitras-Raymond (éd.), Femmes en guerre de l’époque médiévale à nos jours, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022, 257 p., EAN : 9782757437674

Texte intégral

  • 1 Nivet P. et Trévisi M. (éd.) 2010, Les femmes et la guerre de l’Antiquité à 1918, Paris.

1Les historien·ne·s, spécialistes du fait guerrier, des masculinités ou du genre, n’ont pas attendu que les médias mettent en lumière la participation des femmes aux derniers conflits du xxie siècle pour se pencher sur la question. La publication de ce colloque, tenu en 2021, rappelle la vitalité de ce champ historique, avec une solide introduction qui dresse le bilan des études parues sur les femmes et l’expérience combattante depuis maintenant trois décennies. À la suite de l’ouvrage de Marion Trévisi et Philippe Nivet sur les femmes et la guerre1, les dix contributions sont autant d’études de cas qui, ici, interrogent les assignations de genre lors des conflits armés, sur des terrains très différents, de l’Irlande au Rwanda, de la France au Caucase. Dans un premier temps, sont analysés les représentations des femmes en guerre, et le poids du regard masculin sur leur présence au cœur des conflits (Élodie Chaudet, Guillaume Pinet, Lydia Kamenoff) ; la transgression des rôles sexués quand l’ordre social est secoué par la guerre est abordée (Louise Gay, Vicky Laprade, Fabien Lostec, Juliette Bour) avant que ne soient étudiées les spécificités des sources féminines et la façon dont les combattantes s’inscrivent dans la guerre (Gautier Mingous, Maria Goupil-Travert, Lina Tsrimova). L’ouvrage montre ainsi toute la complexité de l’expérience combattante dès que l’on sonde les lieux communs attachés à la construction des identités de genre et à leurs assignations.

2À ce triptyque thématique se superposent des questions plus transversales comme l’agentivité, la violence et les principes d’invisibilisation. La guerre suspend les rôles traditionnels dévolus aux hommes et aux femmes et affaiblit les structures qui organisent les sociétés. L’agentivité des reines médiévales est soulignée par Louise Gay (p. 93‑116) quand ces capétiennes sont impliquées dans la conduite de la guerre, pour défendre leur dot ou en tant que mère ou épouse du souverain, entre les xe et xiiie siècles. Ce rôle de cheffe de guerre est aussi endossé par trois princesses lors de la guerre de Succession de Bretagne (1341‑1364). Élodie Chaudet (p. 21‑40) montre comment Jeanne de Penthièvre, Jeanne de Montfort et Jeanne de Belleville adoptent un comportement masculin pour conduire la guerre et faire face à l’absence masculine. De même, c’est parce qu’elle est veuve que Claude de Tournon lève des troupes pour défendre ses terres sises dans la vallée du Rhône, cibles des attaques huguenotes lors des guerres de Religion. Gautier Mingous (p. 183‑200) souligne que cette dame noble, âgée d’une cinquantaine d’années, emploie les « armes de son sexe », c’est-à-dire sa plume, pour avertir et conseiller ses alliés. Sa connaissance du terrain la place au cœur d’un réseau de renseignement qui participe à l’effort de guerre sans porter les armes. Vicky Laprade (p. 117‑138) explique comment les femmes peuvent dépasser les interdits de genre et endosser des responsabilités militaires au début du xxe siècle. Face au refus des Irish National Volunteers d’inclure des femmes dans leur organisation, les insurgées de 1916 ont fondé le Cumann na mBan afin de pouvoir aussi lutter pour l’indépendance de l’Irlande. Elles ont amassé des fonds, porté des messages et des munitions, tout en mettant en place un programme pour donner les premiers soins et manier des armes. La mobilisation évidente des femmes lors des conflits n’est pas une transgression majeure aux yeux de leurs contemporains, car leur position sociale, leur âge, leur proximité avec le pouvoir sont à même de les placer dans une position d’autorité, qui demeure temporaire et exceptionnelle.

  • 2 Cardi C. et Pruvost G. (éd.) 2012, Penser la violence des femmes, Paris.
  • 3 Perrot M. 1998, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris.

3Penser la violence des femmes a longtemps été jugée tabou2. En temps de guerre, les femmes sont d’abord considérées comme des victimes et exclues de l’expérience combattante. À partir des archives des tribunaux de l’épuration à la Libération de la France et de diverses cours de justice françaises, Fabien Lostec (p. 139‑160) analyse les répertoires d’action et de violence des collaboratrices engagées contre les résistants, les communistes ou les Juifs, et montre les formes les plus radicales de la collaboration des femmes en étudiant notamment leur participation à des actes de torture contre des femmes et des hommes pendant la Seconde Guerre mondiale. Pareillement, en retraçant la trajectoire de dix femmes rwandaises condamnées pour avoir participé activement au génocide contre les Tutsis en 1994, Juliette Bour (p. 161‑180) démontre comment elles ont intégré les codes martiaux masculins, passant de la robe au treillis, sortant de leur foyer pour participer aux massacres. À rebours, Lina Tsrimova (p. 221‑242) souligne que l’expérience de la guerre demeure traumatisante, à l’image de celle vécue par les femmes chahidates, captives lors des guerres caucasiennes du xixe siècle. Ne pouvant réclamer justice devant la justice impériale russe, elles ont chanté leur martyr et exprimé autant leurs souffrances morales que charnelles. Leur histoire, ainsi transmise, a traversé les âges et les frontières. À leur manière, elles ont brisé ce « silence des femmes3 » dont les historien·nes cherchent à s’affranchir. En effet, multiples sont les mécanismes d’occultation quand il s’agit de s’émanciper des représentations entourant les pratiques féminines en contexte militaire. Guillaume Pinet (p. 41‑70) en examinant quelques mémoires de gentilshommes au xvie siècle constate que la présence des femmes est à chercher entre les lignes, leur existence sur le champ de bataille relevant soit de l’anecdotique, soit d’une situation exceptionnelle. Dans le cadre de la professionnalisation des armées à l’époque moderne, avec la valorisation d’une virilité guerrière, les femmes y font figure de contre-modèles. Être scripteur confère une position de domination à laquelle les femmes accèdent difficilement, même dans leurs écrits. Maria Goupil-Travert (p. 201‑220) a étudié le parcours des soldates de la Révolution française et de l’Empire à travers leurs demandes de pension. À l’instar des soldats, elles aspirent à la reconnaissance de leur engagement, elles ont donc été amenées à construire un récit autobiographique. Devant se conformer aux valeurs du monde militaire et aux vertus perçues comme féminines, elles ont créé une mémoire ambivalente de leurs actions. Des stratégies d’écriture apparaissent également à la lecture des recherches de Lydia Kamendoff (p. 71‑90) qui s’appuie sur des ego-documents français et russes relatant la guerre de 1812. Ces témoignages de la lutte contre l’armée napoléonienne ont été écrits a posteriori par des politiciens, des médecins de campagne, des militaires, mais aussi recueillis dans des correspondances ou des mémoires de femmes russes, ainsi que dans des journaux. Le sort des femmes moscovites est instrumentalisé par la propagande tsariste avant même la fin de la Guerre patriotique, et les figures héroïques des paysannes russes sont réactivées au cours de la Seconde Guerre mondiale lorsque les Soviétiques s’efforcent de recruter des soldates. Le discours patriotique dépeint certes une participation des femmes à la guerre, mais selon les paradigmes masculins.

4L’ensemble des contributions, comprises sur un temps long et à partir de corpus archivistiques très variés, appelle à dépasser le constat d’invisibilisation et de questionner à nouveaux frais la fluidité des pratiques féminines en temps de guerre et de battre en brèche les représentations.

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Notes

1 Nivet P. et Trévisi M. (éd.) 2010, Les femmes et la guerre de l’Antiquité à 1918, Paris.

2 Cardi C. et Pruvost G. (éd.) 2012, Penser la violence des femmes, Paris.

3 Perrot M. 1998, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Véronique Garrigues, « Nicolas Handfield, Julie Le Gac et Chloé Poitras-Raymond (éd.), Femmes en guerre de l’époque médiévale à nos jours »Frontière·s [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/frontieres/1964 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/frontieres.1964

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Auteur

Véronique Garrigues

Professeure agrégée, docteure en histoire moderne, Université de Toulouse Jean Jaurès, FRAMESPA (UMR 5136)

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